‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 27 sur 41 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

Chaque année, en retrouvant n. on jardin, même déconvenue : disparition des espèces et des variétés rares; triomphe des communes et des médiocres ; — « suppressions des cas heureux... domination inévitable destypes moyens, et même de ceux qui sont au-dessous de la moyenne », disait Nietzsche anti-Darwin; et encore; « ce ne sont pas les hasards heureux, les types de sélection, qui ont le dessus, mais les types de décadence * ». Et plus loin : « La nature est cruelle à regard des favoris de la fortune ; elle ménage, et protège, et aime les humbles.,. lesiy^es moyens et inférieurs ; ces derniers possèdent la grande fécondité et la durée ; avec les premiers, le danger augmente, la destruction rapide, la diminution du nombre. »

Si mon chat dévore un oiseau c'est toujours, de préférence au moineau, la fauvette.

1, Volonté de puissance, t. II, p. 109, 110

Martin devient habile à hybrider certaines fleurs; et j'ai pu le convaincre enfin que, dans les planches de semis obtenus, les variétés les moins robustes donnaient souvent les plus belles fleurs? mais j'obtiens malaisément que, pour favoriser celles qui sont de plus difficile culture et réclament des attentions, il écarte les variétés communes, vigoureuses et qui se passent de ses soins.

Si la Grèce, parmi ses artistes, ne compte aucun Lacédémonien, n'est-ce point parce que Sparte précipitait aux oubliettes ses enfants chétifs?

Impossible de faire admettre à Martin que, pour assurer la sélection, il ne suffise point de prédilectioimer la variété délicate et rare, qu'il faut encore assurer sa difficile victoire sur les variétés plus communes, en supprimant alentour celles-ci.

Par complaisance, il feint d'en débarrasser mon jardin ; je les retrouve un peu plus tard^ dans quelque coin transplantées, robustes autant que la variété rare est fragile, et prolifiques à l'infini. En moins de deux ans elles ont reconquis la place ; l'exquis a disparu, étouffé par le commun. Car pour la fleur aussi « l'exquis est autant difficile que rare » ; et si belle que soit la plus modeste

fleur des champs, le cœur pleure à soDger que la plus belle a toujours le moins de chance de survie ; c'est à la fois la moins douée pour la lutte et la plus en butte aux regards, aux appétits, aux jalousies. Ah I si l'homme, au lieu d'aider si souvent à cet épaississement du vulgaire, au lieu de poursuivre systématiquement de sa haine ou de sa cupidité l'ornement naturel de la terre, le papillon le plus diapré, l'oiseau le plus charmant, et la plus large fleur, s'il portait son ingéniosité à protéger, non à détruire, à favoriser — comme je me plais à croire que l'on fait au Japon par exemple, parce que c'est très loin de la France!... Un miracle offrirait à nos bois quelque prodigieuse orchidée, mille mains aussitôt se tendraient pour l'arracher, la flétrir; Toiseau bleu vient-il à passer, tous les fusils sont mis en joue ; Ton s'étonne après s'il est rare 1

Graines ailées, aigrettées, duvetées, enveloppées de gourmandise et en appelant à l'oiseau 1 de quelle ingéniosité fait preuve chaque plante pour éparpiller le plus loin possible d'elle sa descendance 1

Un Heracleum penche sa tige gigantesque que termine l'ombelle défleurie; dès que commence à

mûrir la graine, la tige s'incurve, semble fléchir sous le poids des carpelles, et dans un geste solennel, devant laisser tomber cette semence qu'aucun appareil ne promènera dans l'air, du moins la porte le plus loin possible de son pied.

0 Barrés l combien différent du vôtre est l'enseignement que j'écoute dans le livre de la Nature I J'admire chaque animal chasser loin de lui ses petits dès qu'ils sont aptes à se suffire. Si le sol ne réussit pas longtemps de suite la même culture, ce n'est point tant qu'il s'appauvrisse, mais bien surtout parce que, selon un phénomène d'exosmose récemment découvert, chaque plante distille par ses raciues un poison pour la plante qui lui ressemble...

Et du reste, de quelque manière qu'on Texpiique, l'important à constater c'est ceci: le même sol ne réussit pas longtemps de suite la même culture.

Je retrouve chaque été les volumes de Fabre que je laisse à regret chaque automne. J'étais « naturaliste » avant d'être littérateur et les aventures naturelles m'ont toujours plus instruit que celles des romans. J'en arrive à aimer jusqu'à l'écriture de ces livres qui d'abord me rebutait .

ce que Fabre dit en vingt pages pourrait souvent tenir en dix lignes, mais on participe ainsi aux lenteurs de ses découvertes ; il semble exiger du lecteur un peu de la patience qu'il lui fallut à ses recherches.

Combien je me réjouis de savoir aujourd'hui que les larves primaires des méloés sont ces extraordinaires et mystérieux petits poux que je regardais se dresser, agrippés sur le bout de leur prenante queue, à l'extrême bord des disques de la camomille, lorsque, enfant, j'allais à la chasse aux coléoptères ! Quelle consolation de connaître entin pourquoi je ne trouvais jamais d'œuf dans les boules de crottin que je dérobais aux stercoraires I

Je ne puis applaudir aux plaisanteries de Fabre contre le Darwinisme ; non point certes que je me sente transformiste convaincu (et la lecture de de Vries, loin de me persuader, augmente encore ma défiance), mais oser dire que la doctrine darwinienne est une prime à la paresse, voici qui est proprement monstrueux : « A l'aide d'une phraséologie vague, qui jongle avec le secret des siècles et l'inconnu de l'être, est aisément édifiée ane théorie où se complaît notre paresse, rebutée qu'elle est par les études pénibles, dont le résultat final est le doute plus encore que l'affirma-

tion », écrit Fabre. Oui, je souscris aux derniers mots; mais s'il est pour la science un péril à se reposer dans la doctrine de l'évolutionnisme. ce n^est tout de même point par paresse que Darwia Taura formulée. Le mauvais, ce n'est pas (ou du moins : ce ne fut pas, en son temps) la doctrine, c'est aujourd'hui de s'y reposer.

De-ci de-là, des réflexions de ce genre sont comme d'-enfantines boutades qui ne déparent point ce bel ouvrage ; et les arguments qu'il apporte contre la doctrine évolutionniste n'en sont pas moins des plus sensés.

Mais parfois on se demande contre qui il en a, Le voici, dès son premier volume, se lancer dans une charge à fond contre « les hautes théories » ; quelques lignes, dans l'introduction à Tentomologie de Lacordaire, lui servent de tremplin: Darwin, ayant écrit tout un livre « exprès pour prouver Tidentité du principe qui fait agir l'homme et les animaux », tirerait un argument pour sa cause d'une histoire de sphex qu'il aurait surpris dévorant une mouche, à laquelle il aurail enlevé les ailes afin de n'être point gêné par le vent. Voici Fabre lancé pour huit pages, et, parce que d'abord les sphex ne mangent pas les mouches, tombant à la fois théorie et théoricien, le darwinisme et Darwin, et ne tarissant pas d« moqueries.

Eh quoi ! voici ce savant dont la patience, dans l'observation de la nature, avoisine la sainteté, qui, dans ce grand livre ouvert sur lequel il se penche pieusement chaque jour, apprend maintes vertus, dont la défiance de soi ; qui recommence vingt fois, trente fois la même expérience, sachant combien est sournoise l'erreur et à quelles captieuses inductions la précipitation nous invite, — le voici qui part en guerre contre une phrase traduite et rapportée! 11 établit tout au long de huit pages que le dit sphex devait être vraisemblablement une guêpe, et ne s'inquiète pas un instant de savoir si Lacordaire a bien traduit le mot anglais ! — Or il se découvre que le texte anglais portait « a ivafip », ce qui met fin à la querelle, li se découvre même que le Darwin cité par Lacordaire n'est pas Charles Darwin, mais Erasme Darwin, son grand-père ! — C'est du reste ce que Fabre reconnaît dans le second volume, avec la courtoisie la plus noble, et la plus naturelle bonne foi, en s'excusant de son erreur. Si je la signale ici, ce n'est donc point pour en tirer seulement un enseignement contre les jugements passionnés, mais encore et surtout un bel exemple de second mouvement.

Charles Darwin lui-même écrivait à propos d'Erasme Darwin: « J'admirais beaucoup à cette époque (du temps qu'il était étudiant) la Zoono^

mie de mon grand père ; mais en la relisant une seconde fois après un intervalle de dix ou quinze ans, je fus désappointé: /a disproportion entre les htjpothèses et les faits était trop grande * > (« Souvenirs du développement de mon esprit et de mon caractère »). — Francis Darwin écrit, dans la biographie qu'il donne de son père : « Charles Darwin possédait au plus haut degré cette vivacité d'imagination qu'il signaJe chez Erasme comme étant profondément caractéristique et qui lui a donné cette tendance envahissante à échafauder théories et généralisation.* <^ Cette tendance, ajoute le fils qui se rend compte sans doute du danger, fut dans le cas de Charles Darwin soigneusement réprimée par sa détermination à soumettre ses théories à toutes les épreuves possibles. » Enfin Charles Darwin, parlant de lui-même, écrivait : « 11 s'ensuit, et cela m'a souvent coûté cher, que l'on est toujours disposé à remplacer les connaissances qui vous font défaut par des hypothèses peu fondées. > Et c'est bien là précisément ce que Fabre lui reproche ; mais combien nous sommes loin de Tinfatuation paresseuse dont il Taccuse également 1

1. Et de ton père Robert Waring, Charles disait: € Pour chaque fait qui se présentait il avaiA une théorie. >

JOURNAL SANS OATBS ^t

Sans doute il n'y a pas de merles à Cambo.

Le merle est le plus musicien, le plus poète de nos oiseaux ; si Rostand l'avait entendu chanter, j'espère qu'il n'aurait pas écrit Chantecler. Mais, pour son drame, il lui fallait une victime à servir à la foule et sur qui déverser sa moquerie; il a choisi le vrai poèt«.

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