‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 28 sur 41 · VOYAGE AU VAL D'ANDORRE · texte numérisé non relu

VOYAGE AU VAL D'ANDORRE

Jeudi. Ax-les- Thermes,

Arrivée à dix heures du soir. Pas de place à rhôtel Sicre ; en cette saison de Tannée, c'est injure faire à M. Sicre que de supposer qu'il en ait. Le portier de l'hôtel nous entraîne sur la route d'iispagne jusqu'à l'une des dernières maisons du village, où Ton prend des pensionnaires. La patronne est déjà couchée; attente morne dans un petit salon poussiéreux, envahi par les fourmis ailées, sous les regards stupides des portraits de famille, de l'école dm douanier Rousseau,

Pour gagner ce qui va me tenir lieu de chambre, on m'indique qu'il faut traverser la cuisine, puis une sorte de remise ténébreuse ; sur mon passage j'y distingue bien, à la lueur de ma chandelle, un paquet de linge lessivé, mais point les bras de la brouette qui le porte ; où je m'en vais

buter, projetant à terre mes afifaires de nuit, la lumière, et moi-même tout de mon long. Faute de spectateurs, forcé de rire moi-même, dans le noir, en frottant mes contusions.

Vendredi.

Levé trop tôt; mes compagnons ne sont point prêts et la voiture ne doit venir nous prendre qu'à six heures. Dehors ; le ciel déborde déjà d'allégresse ; Tair est acide et frais comme un sorbet. Qu^il fait clair ! Sur la place on saigne un cochon aux cris aigres ; un cheval s'ébroue dans le gave ; les premières boutiques s'ouvrent où je peux acheter du chocolat, des biscuits et de la poudre insecticide. A six heures et quart nous partons.

Merens; huit heures.

Bol de café au lait ; le fromage de Roquefort remplace le beurre, et pas désagréablement. L'allégresse sauvage roule en cascade du haut des monts ; de l'écume argenté les profondeurs des a^orges. Levant les yeux, que J'aime, au bord du îiel, le vert gris des pâturages ras I Au fond de la vallée, sur les cimes un peu plus hautes, s'attaide uae neige attendrie. De petites cultures de céréales montent à l'assaut des pentes, s'arrêtent î mi-flanc; un peu plus haut, les déchirures ne

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sont plus rapiécées ; le roc parstît. La route, qui lentement s'élève, suit le gave couleur de truite. Peu de plantes nouvelles ; quelques frêles linaires blanches, dont je ne sais pas le nom. Des molènes brillantes dont toute la hampe est fleurie. Des statices très haut sur tige, qui de loin semblent des scabieuses, frères du gazon de falaise qui borde les allées de mon jardin. Un peu plus haut, des œillets délicats, laciniés à l'excès, presque décolorés, mais à Podeur délicieuse.

Une roulotte à l'entrée du village campe depuis trois jours à Merens. Dans l'écurie de Thôtel je vois la chèvre savante qui le soir, grimpée sur une table d'auberge, dit la bonne aventure en frappant du sabot sur la carte forcée.

Dix heures.

Nous arrivons à FHospitalet par une chaleur accablante ; sept heures de marche jusqu'à l'étape ; nous décidons de déjeuner aussitôt. Voici le vieux guide que nous avons averti ; mais c'est son plus jeune fils, un svelte et beau gaillard de seize ans, qui nous conduira.

Peu à peu, aux statices s'entremêlent des pompons bleus que je croîs être des jasiones. Plus haut, de gros chardoE^ij acauies, fixés au ras du

sol comme des broches. Sur un champ d'euphraises mauve pâle vole un parnassien apollon • je me souviens de ma joie lorsque enfant, pour la première fois, je vis dans le Jura ce papillon superbe que je croyais n^habiter que les Alpes. Nous remontons le cours d'eau qui sépare l'Andorre de la France; nous sommes en Andorre depuis longtemps. - °

Mes pieds brûlants glissaient dans mes sandales trop larges; j'étais honteux de me sentir si las. Peu avant d'arriver au col, nous nous assîmes un instantàcôté d'une source parcimonieuse et sans beauté. Elle filtrait entre les feuilles de schiste, glacée ; on pense s'en humecter seulement, on ne |)eut se retenir d'y boire. Compagnons ' si j'eusse été seul, là je me serais arrêté, couché près de la source ; j'aurais bu plus d'un verre • puis, vers l'Hospitalet je serais doucement redes' cendu. — Nous repartons.

On fait les foins ; les paysans en rapportent des meulons sur leurs têtes. Troupeaux de vaches et taureaux au passage du col, troupeaux de chevaux.

De la neige morte avant de parvenir au sommet ; au bord de la neige des gentianes. La végétation ne me paraît pas beaucoup différente de ceUe des Alpes ; des pins trapus remplacent

pourtant les fa<?tidieux mélèzes et les épicéas. Ces montagnes n'ont somme toute d'autre avantage sur les Alpes que d'être un peu moins hautes, un peu plus au sud, et, partant, baignées d'une lumière un peu moins crue. Au demeurant les Grecs ou les Latins y auraient regoûté le même effroi du chaotique : « Ce pays que Dieu a fait pour être horrible », eût redit tout de même Montesquieu.

Sur la pente espagnole, des aconits bleu sombre ; plus bas, liris xiphoïde bleu porcelaine ; surprise de le retrouver ici à Tétat sauvage.

Incapables d'aller plus loin que Soldeu (qu'on prononce Soldéou), maigre village où nous pourrons coucher. Depuis longtemps déjà je ne songe qu'au bain. Dès que nous nous sommes assurés du logement dans l'auberge, nous descendons vers la rivière. Une cascade écumaitnon loin, que sur d'énormes blocs glissants nous gagnâmes ; plus aérée, l'eau paraissait moins froide ; chacun de nous tour à tour s'offrit à la douche profonde ; c'était dans un épais remous de ramures, où le soleil plongeait ses derniers feux.

^osada, je redirai le repas sur ta terrasse couverte. Le gave semblait renforcer sa voix dans le goir. A l'heure où j'écris ceci, une chandelle

vacillante éclaire la table où nous achevons de dîner. La lune pleine apparaît au-dessus de la montagne, précisément à cet endroit du col où nous avons passé. Me souviendrai-je des œufs frits, du jambon par trop sapide, des noisettes grillées que nous croquâmes avec du sel, du robuste vin au parfum enveloppé de goudron ; et surtout, au sortir du bain, des verres d'eau glacée amusée d'un peu d'anisette ?... N'ayant plus devant nous que du repos, nous nous abandogi^ions à notre soif ; je me sentais de sable.

L'excès de fatigue enfièvre ma nuit. Le lit est bon pourtant, vide de puces et de punaises. lehl occupe, dans la même chambre, un lit contre la fenêtre grande ouverte, par où la lune regardera toute la nuit.

Réveillés à quatre heures et de nie, nous partirons dès cinq heures ; émus par la cordialité de nos hôtes. Je retrouve auprès d'un grand feu, dans la cuisine, blottis, les trois petits enfants qui, hier soir, se poursuivaient pieds nus à travers les chambres.

Nous avons pu louer un cheval, que j'enfourche au départ, car je me sens rien moins qu'ingambe. Au loin, dans la vallée que le sentier domine, on distingue les troupeaux de moutons encore parqués.

A ***, au premier étage d'une petite posada, nous nous faisons servir du pain, un saucisson plat où le poivre surabonde, du fromage de brebis, et des œufs frits dans une huile un peu nauséeuse ; vin noirâtre et râpeux.

Las Escaldas ; station thermale ; nous rêvions piscines comme celle d'Alet,eaux à notre souhait chaudes ou froides... Nous ne trouvons qu'un médiocre hôtel posé en traquenard sur la route ; peu alléchantes, les baignoires que l'on nous propose... Aussitôt après avoir commandé le déjeuner, nous repartons, remontant la rivière torrentueuse que nous venons de descendre, cherchant un endroit protégé.

L'abominable auberge ! tandis que j'écris ceci, un phonographe aboie dans la salle, où nous allons manger tout à l'heure. Six prêtres arrivent et sont tout aussitôt chez eux. Nous voulions déjeuner à onze heures, puis repartir de manière à coucher à la Seo d'Urgel. On nous force d'attendre le repas général.

— Vous n'êtes pas pressés, affirme l'aubergiste.

— Qu'en sarez-vous?

— Eh ! vous n'êtes pas les premiers voyageurs que je retiens.

Quel repas I Notre appétit pourtant robuste

saute à pieds joints par-dessus d'inavouables plats; mais, tout le long du repas, l'aubergiste prend soin d'éventer ses hôtes avec un énorme plumeauchasse-mouches en banderoles multicolores,

A Andorra la Vieja l'on peut voir : une oie à l'aile retournée qui revient à hauteur de bec ; un canard sans bec ; une poule à la patte rafistolée ; au sortir du village, un mulet qui, de côté, lance une jambe brisée, à la manière des ataxiques. C'est tout.

Les parois de roche réverbèrent la chaleur. Route bordée de buis ; hellébores. Arrivés à Saint- Julia de Loria vers quatre heures, notre premier désir était de pousser jusqu'à la Seo, mais je me sens fourbu, et du reste, ce soir, Ton ne peut plus trouver de mulets pour porter jusqu'en Espagne notre bagage. On décharge celui que nous avons pris à THospitalet et qui n'a pas droit de passer la frontière. Des cordes ont maintenu, sanglés sur son dos, la montagne de manteaux, de couvertures, et le grand sac de toile brune où pêle-mêle roulent effets et provisions. Après quelques jours de cohabitation dans ce sac, les objets les plus disparates entrent dans un commerce intime ; les boîtes crèvent et s'épanchent; tout s'agglutiae et s'unifie en un conglomérat sans nom. Le plus accommodant c'est mon parapluie — un parapluie

dont je n'ai que faire, mais que je n'ai pu ni mettre dans une valise ni laisser nulle part en consigne — et que le muletier me rendit, le premier soir, arqué, ayant pris, selon le dos de l'âne, forme d'une impropriété surprenante ; je parvins à en redresser la tige métallique, mais dès que je prétendis Touvrir, usé par le frottement des cordes, de toutes parts éclata l'alpaga.

Fin du jour au bord de la rivière ; des enfants posent des filets qu'ils iront relever à l'aube le lendemain.

Chaleur sur la terrasse où nous dînons, éclairés à l'acétylène. Chaleur dans les chambres ; punaises, lehl se persuade et m'explique qu'elles descendent de saint Joseph. Saint bénévole, qui suspends ton sourire au-dessus de son lit (audessus du mien saint Ignace), est-il vrai que ton image à demi décollée les abrite ? Entre le fer du lit, qui forme médaillon décoratif . et la chromo, lehl dressé projette la poudre insecticide ; ce qui le fait beaucoup éternuer, sans effrayer beaucoup les punaises...

Dimanche,

Quatre heures ; premiers bruits sur la place ; un chat miaule la faim dans le couloir ; j'entends

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s'apprêter et descendre Taîné des pêcheurs de la veille, fils du patron de l'auberge ; déjà l'attendent sur la place les deux autres enfants ; je me lève et me penche au balcon ; la place est gris de cendre. Les enfants me reconnaissent et m'appellent. Ils ont remis leurs vêtements trempés de la veille. Le sommet des monts tremble et blêmit, mais toutes les couleurs dorment encore ; une vieille femme conduit de maigres chevaux... A peine ai-je fermé les yeux cette nuit. L'air est plein d'une odeur vineuse. Je hi« recouche encore quelques instanti.

Cinq heures ; je pars de Favant, retrouver un instant les pêcheurs qui me font signe de l'autre rive ; ils se plaignent qu'on ait relevé leurs filets ; ils n'ont pris qu'un poisson, un seul ! Les voici tout trempés encore, toujours riants.

Extraordinaire étroitesse de cette vallée ; nous voici, sans nous en apercevoir, en Espagne ; en Andorre déjà nous avions croisé de ces mules frangées de rouge. La rivière se fait plus profonde ; un canal s'en dittrait, que nous suivons, quittant la route où nous voyons de loin nos chevaux faire lever la poussière.

Sitôt passé la douane, posada, où Ton nous sert saucisson noir et miteux fromage de chèvre.

Au fond de la salle que la clarté du dehors fait obscure, un escalier aux marches d'ardoise ; sur la dernière marche s'assied une fillette nue. Elle regarde étriper un agneau, dont Taubergiste suspend au plafond bas les viscères ;tout à l'heure, distraitement me levant, j'y donnerai du front. Notre guide, assis auprès de nous, saupoudre de sel gris une tomate. Sur la table, échappé du fromage, un maigre asticot caracole. La vieille aubergiste pèse le saucisson pour savoir ce que nous en avons consommé.

Prés humides ; rocs lumineux. Sur la Gerdagne heureuse, le val s'ouvre ; la lumière ruisselle du sommet des monts comme un lait.

En Espagne de nouveau ! J'avais pourtant juré de n'y remettre pas les pieds de si tôt.

Seo d'Urgel.

Pampres emprisonnés dans la muraille jusqu'au premier étage, se répandant sur le balcon. Rues étroites, toits débordants canalisant étroitement le ciel. Cathédrale obscure ; beau cloître roman (v. Baedeker), arcades profondes où s'achalandent les boutiques ; marché frugal.

Entre la Seo et Saint- Vincent, de trois à cinq; il fait très chaud ; mes compagnons ne disent plus

que des niaiseries ; si je ne me taisais davantage j'en dirais sans doute autant qu'eux.

Dimanche à lundi ; nuit aux bains de Saint- Vincent.

La lune, je ne sais par quel mystère admirable, est pleine depuis quatre à cinq jours. Ma chambre, à l'extrémité de Thôtel, domine de très haut la rivière, dont un peu en amont je distingue à travers les branches l'eau scintiller : pas d'autre bruit que celui de cette eau fuyante. Que la nuit coule lentement I L'objet qu'on ferait tomber du balcon, à peine entendrait-on sa chute. Ah ! rester là, ivre et dévêtu sous la lune, à cuver la chaleur du jour. Il fait si beau qu'on ne comprend pas pourquoi tous les oiseaux de nuit sont muets ; on s'étonne ; tout semble attendre.

Départ à cinq heures; une heure de patache. A *'", la route cesse. On passe sur un pont de bois tremblant et déjeté. Les mules chargées de nos sacs et de nos couvertures passent à gué. Le sentier s'enfonce sitôt après dans la montague.

A six heures nous faisons la rencontre du Jabiru qui, parti ce matin à trois heures de la Seo d'Urgel, descend en même temps que nous d'une

autre patache. Le Jabiru voyage avec son fils. Tandis que notre ami E.R... se découvre avec le Jabiru d'intéressantes relations communes, nous convenons, lehl et moi, quïl sied de voir en lui le représentant bien caractérisé d'une espèce ; espèce que depuis peu de temps des psychologues de nos amis se travaillent à définir; baptisée récemment par le charmant dessinateur Charles Delaw, elle appartient à la famille des échassiers. Le Jabiru porte le plus souvent le bec pointu ; pourtant la variété qui s'offre à nous présente le bec en spatule, ce qui nous porte à chercher ailleurs les signes distinctifs du Jabiru. Il appartient à notre époque de les fixer, car jusqu'aujourd'hui l'espèce est demeurée indécise et flottante entre deux ou trois types convenus dont à présent e]le se différencie. J*encourage lehl à écrire l'histoire de la formation du Jabiru; déjà nous précisons ses traits essentiels.

La conversation du Jabiru est assez difficile à rapporter car chacune de ses phrases porte la marque de Timpersonnalité.

Le Jabiru ne se sert jamais que du mot propre.

Le Jabiru répugne au banal, mais il se dérobe au tragique.

Nous constatons que la complaisance de la variété à spatule est sans bornes ; grâce aux relations de notre ami, cette complaisance va jusqu'à

nous ofirir une place dans l'auto qui doit attendre le Jabiru à Bourg-Madame.

Toute table d'hôte qui se respecte a son Jabiru ; on rencontre rarement plus d'un Jabiru par table d'hôte.

Le Jabiru ne se rend jamais compte de la mauvaise impression qu'il produit.

Le Jabiru a fait son droit ; est avocat ; mais ne plaide pas, par insuffisance d'organe.

Le Jabiru ne voyage jamais sans son kodak.

Le Jabiru préfère aux sandales basques que je renouvelle à Belver, le soulier ferré des montagnes.

Le petit Jabiru fait la route à mulet ; il s'arrête en route et s'attarde, car la cuisine à l'huile a quelque peu relâché ses intestins.

Arrivée à Belver où nous déjeunerons. lehl et moi nous laissons la caravane continuer; le Jabiru apprend avec réprobation notre intention de nous plonger d'abord dans le canal, au pied de la colline que coiffe la ville. Loin des regards du Jabiru, nous nous dévêtons, dans une prairie, sous des saules, entre la rivière et un canal peu profond mais assez rapide, où chaque brasse dans le sens du courant nous entraîne comme la marche sur un tapis roulant.

Auberge de Belver. Olives fondantes qu'on

suce en attendant le repas. Grange énorme aménagée comme un palais; corridors aux voûtes de foin doré ; dans une cour au plein soleil, des chevaux en manège foulent les gerbes de blé. Le Jabiru qui ne se baigne jamais qu'en baignoire, et ne fait jamais dans la campagne, se montre consterné par Tétat des lieux.

La tartane du Jabiru prend les devants ; notre cheval est fourbu. On aperçoit sur la hauteur Puigcerda trop longtemps avant d^y atteindre ; mais Bourg-Madame est tout auprès. A Bourg- Madame, Tauto venu à sa rencontre avec sa femme et son plus jeune fils, nous enlève le Jabiru.

Bourg-Madame, porte de TEspagne, ne doit qu'à la proximité de Puigcerda sa faveur. Baedeker nous apprend que Puigcerda est fréquenté par la haute société espagnole. A l'heure où nous y arrivons, c'est-à-dire à la tombée du jour, la haute société déserte éperdument la ville ; de fastueux autos descendent en trombe la pente que nous gravissons. Où vont-ils ? — Nous aurons la réponse dans une heure, quand, redescendant à Bourg-Madame, nous les retrouverons, rangés tout au long de Tunique tronçon de rue. De cinq à sept les autos de Puigcerda descendent s'approvisionner d'essence, qui coûte en France meilleur marché.

Qu'ils sont riches l Certains, en guise de trompe.

exhibent uu dragon de cuivre doré qui semble envolé du Brésil. Rien à faire, rien à voir, rien à boire à Bourg-Madame. Sur une longueur de vingt mètres, des bancs de bois sont rangés contre les murs des maisons ; là s'assoient senoras et sefioritas de la haute société dont chaque auto espagnol verse sur le pavé de Bourg-Madame de huit à douze représentants. D'autres senoras et la plupart des hommes se tiennent debout sans rien dire, et sans paraître penser à rien. Toutes et tous très laids, très vulgaires, insolemment riches et immensément sots. Que font-ils, le reste du jour ? A présent que les autos ont bu, qu'attendent-ils?... DeTautre côté de la rue, les chauffeurs prennent des airs de grands d'Espagne.

A sept heures nous nous mettons à table ;tous les autos sont encore là. A sept heures et quart, me levant de table pour voir ce qu'ils deviennent, tous les autos ont disparu.

Diligence de Bourg-Madame à Montlouis.

A Montlouis nous nous faisons servir une bouteille d'un rancio pimpant, qui faisait Keats revoir les rondes et les chants au soleil.

Visite de la caserne ; j'eusse voulu voir la bibliothèque des soldats si longtemps bloqués sous la neige ; mais, en réparation ; tous les livres sont enfermés dans les armoires.

OfS^ JOURNAL SANî DATES

Six heures du matin. Quillan,

J'ai reconduit mes trois compagnons à la gare ; le ciel est plus pur et soyeux que jamais. Un mystère riant flotte sous les avenues de platanes, poussière légère qui simule une brume. Alibert ne vient me retrouver qu'à huit heures. Il m*a laissé hier son manuscrit que je vais lire en l'attendant. Ces vers occupent et soutiennent ma joie. Est-il déjà fini notre voyage ? Que je marcherais vite l Que je monterais haut, ce matiûl

Kn lisant le livre de M. Levaillant, Le Temple intérieur, \q repense à ce que j'écrivais il y a trois ou quatre mois du Visage penché, de M. Gojon — et je trouve que j'ai été bien dur. En médiocrité, en perfection facile, en réussite banale, M. Levaillant l'emporte de loin sur M. Gojon mêm-. 11 n'a plus un effort à faire ; il est en possession de ses moyens ; il a cours.

Grâce à Barrés les jeunes nourrissons des Muses trouvent à leur portée, dès le berceau, un nouveau poncif tout dispos. Les pièces à son père, à sa mère, à sa terre et à ses aïeux ouvrent comme il sied ce volume (les pièces à Elle ne viennent aujourd'hui qu'ensuite).

0 mon père qui dors depuis vingt ans bientôt Dans la tombe creusée aux pentes du coteau...

Le livre reçoit son titre d'une pièce où nous isons plus loin ;

Au fronton, son doigt courbe à sa lèvre arrêté,

La Méditation qu'une Victoire acclame

Erige gravement sa taciturnité :

Sur la porte, comme un emblème, j'ai sculpté

Entre les myrtes, l'arc, la torchère et la flamme.

Est-il bien nécessaire de dire que le poème est dédié à xM. Henri de Régnier? D'autres poèmes, plus loin sont dédiés à M. Fernand Gregh, à M. Francis Ghevassu du Figaro^ à M. Ganderax de la Revue de Paris. Heureusement pour son avenir, M. Levaillant sait se faire des relations.

Et ce n'est pas qu'aucune pièce de ce volume soit mauvaise ; au contraire, certaines sont charmantes, aisées, et une sorte de grâce empruntée traîne encore parmi les plus médiocres; mais chez un débutant, rien n'est pire que rACÀDÉMiSME. On revient des plus lointaines erreurs ; on réchappe des fièvres les plus malignes... avec Facadéniisme infantile, rien à faire ; ce sont des cas désespérés.

Evidemment je retiendrais mon blâme si je pensais qu'il pût nuire beaucoup à la carrière de M. Gojon et de M. Levaillant; mais je Tannonct triomphale. Et, si je m'élève sans scrupules contrt cette sorte de poésie c'est que je suis pleinemen assuré que ma voix peu accréditée sera couverte par le concert des louanges céléb^' nt ces aima

bles et rassurants poètes, les célébrant avec reconaaissance (la foule reconnaît toujours la banalité) et les poussant bien vite aux places les plus honorées *.

Le Temple Intérieur a déjà reçu le « prix de poésie »;rabondance d'articles louangeurs sur le Visage penché^ dans les plus importants journaux, n a que trop jastifié mes pronostics. Si M. Deschamps n'avait pas loué M. Gujon, ne Tavait pas couvert de fleurs, s'il n^avait pas cité tout au long une lettre de M. Levaillant d'une indicible platitude, j'aurais pu craindre de m'ètre trompé ; mais hélas ! non. M. Levaillant récoltera tous les éloges officiels ; j'espère pour lui qu'il y tient plus qu'aux nôtres.

Le théâtre de l'Odéon vient de courir une bien fâcheuse aventure. Le directeur de ce conservatoire, M. Antoine, a reçu mission de l'Etat ; il doit présenter au moyen public, nouvellement époussetées, les œuvres dramatiques les plus méritantes et les plus significatives du théâtre français ; c'est un devoir dont il s'acquitte avec

I l.On m'apprend en dernière nouvelle qae M. Le vaillant vient d'entrer auFtyaro.

intelligence. Par quel souci de modernité, présentant hier le plus spécieux, le plus significatif, mais bien aussi le plus difficile à sainement apprécier, et, pour le spectateur de culture insuffisante, le plus fastidieux et le plus insupportablement factice des chefs-d^œuvre, - par quelle erreur inqualifiable invite-t-il à le préfacer, au lieu d'un artiste pour l'expliquer et le défendre, un collégien pour le chiner.

M. Faucbois fera sagement de méditer ce «conseil » de Baudelaire : « L'éreintage ne doit être pratiqué que contre les suppôts de Terreur.,. Un éreintage manqué est un accident déplorable ; c'est une flèche qui se retourne, ou au moins vous dépouille la main en partant, une balle dont le ricochet peut vous tuer \ »

Pour applaudir M. Fauchois,il eût fallu siffler Racine; pour applaudir Racine, c'est Fauchois

que l'on a sifflé.

J'avais craint d'abord, je l'avoue, que ces sifflets ne fussent moins littéraires que politiques. Un ami aui assistait à la bagarre me rapportait ce mot d'un nationaliste siffleur, lorsque Antoine vmt annoncer que, pour fatiguer le scandale, la conférence serait remise en fin de spectacle : ^

— Ah 1 zut, il va falloir entendre Iphigéme!

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