‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 4 sur 41 · Vie de VolUirt · texte numérisé non relu

Vie de VolUirt

Les païens peu souvent considéraient les qualités de Fâme comme des biens qui se pussent acquérir; mais, ainsi que celles du corps, plutôt comme des propriétés naturelles. Agathocle était bon, Ghariclès courageux, tout aussi naturellement que Tun avait Tœil bleu, l'autre noir. La religion, pour eux, ne dressait pas, au sommet d'une croix ou sur terre, devant eux, tel faisceau de vertus, tel fantôme moral auquel il importât de ressembler, sous peine d'être tenu pour impie ; Thomme t^^e n'était pas un, mais légion ; ou plutôt: il n'y avait pas d'homme type. — Le masque, dès lors sans emploi dans la vie, était réservé pour l'acteur.

Il importe lorsqu'on parle de l'histoire du drame — il importe avant tout de se demander : Où est le masque ? — Dans la salle ? ou sur la scène ? — Dans le théâtre ? ou dans la vie ? — Il n'est jamais qu'ici ou que là. Les plus splendides époques de l'art dramatique, celles où le masque triomphe sur la scène, sont celles où l'hypocrisie cesse de recouvrir la vie. Au contraû-e, celles où triomphe ce que Gondorcet appelle « l'hypocrisie des mœurs» sont celles mêmes où l'on arrache le masque à Tacteur, où on lui demande, non plus tant d'être beau que d'être naturel; c'est-à-dire, si je comprends bien, de prendre exemple sur les

réalités, sur les apparences du moins que le spectateur lui propose, — c'est-à-dire sur une humanité monotone ou déjà masquée. L^auteur du reste, et qui se pique aussi de naturel, se chargera de lui fournir du drame à cet usage : un drame monotone, masqué — un drame enfin où le tragique de situations (car il faut toujours du tragique) remplacera peu à peu le tragique de caractères. — C'est une chose à considérer : dans le roman naturaliste, celui qui prétend copier la réalité, cette inquiétante pénurie de caractères. — Quoi d'étonnant? Notre société moderne, notre morale chrétienne font tout ce qu'elles peuvent pour les empêcher. « La religion antique, écrivait déjà Machiavel, ne béatifiait que les hommes de gloire mondaine, comme les capitaines d'armée, fondateurs de république, tandis que la nôtre a glorifié plutôt les hommes humbles et contemplatifs, que les actifs. Elle a placé le souverain bien dans Fhumilité, dans Tabjection, dans le mépris des choses mondaines, taudis que l'autre le plaçait dans la graudeur d'âme, dans la force du corps et dans ce qui rend audacieux les hommes. La nôtre les veut forts pour endurer, non pour accomplir des actions fortes.* Avec de tels caractères — si ce sont là des caractères encore, quelles actions dramatiques restent possibles? — Qui dit drame» dit : caractère, et le christianisme s'oppose aux

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caractères, proposant à chaque homme un idéal commun.

Aussi le drame purement chrétien, à vrai dire, n'existe pas. Les Saint-Genest, les Polyeucte peuvent bien s'intituler, s'ils veulent, drames chréti<ns. Us sont chrétiens en effet par tout l'élément chrétien qui y entre, mais ne sont drames qu'en laison de l'élément non chrétien que l'élément chrétien combat.

Une autre raison pour quoi le théâtre chrétien n'est pas possible, c'est que le dernier acte s'en passe de toute nécessité dans la coulisse, je veux dire dans l'autre vie. Gœthe l'a bien senti : c'est en plein ciel que s'achève le Second Faust; c'est en plein ciel de même que se joue, je suppose, le S sixième acte de Polyeucte, le sixième acte de Saint-Genest. Que si ni Corneille, ni Rotrou ne l'écrivirent, ce n'est pas seulement par respect des trois unités, mais parce que Polyeucte, Pauline, Saint-Genest, laissant au seuil du paradis tomber toute la passion par quoi se soutenait le drame, chrétiens parfaits, complètement décaractérisés, n'ont en vérité plus rien à dire.

Mesdames et Messieurs, je ne propose pas un retour au paganisme. Je constate simplement de quoi meurt notre tragédie : de la disette de caractères. Le christianisme, hélas I n'est pas .seul res-

pensable dans ce travail de nivellement qui faisait dire à Kirkegaard : < Le nivellement n'est pas de Dieu, et tout homme de bien doit connaître des moments où il est tenté de pleurer sur cette œuvre de désolation.» — A ceux sur qui les désirs sont vainqueurs, il n'est pas malaisé de cfoire aux dieux. Ils sont vrais dieux tant qu'ils gouvernent; pour les convaincre de fausseté il est nécessaire déjà que l'unité d'une raison despote les supplante. C'est l'invention d'une moralité qui fit de l'Olympe un désert. Le monothéisme est en l'homme avant d'être dieu au dehors. C'est en lui-même, qu'avant de projeter sa foi dans la nue, l'homme sert un ou plusieurs dieux. Paganisme ou christianisme c'est d'abord une psychologie, avant d'être une métaphysique. Le paganisme fut tout à la fois le triomphe de l'individualisme et la croyance que l'homme ne peut se faire autre qu'il est. Ce fut l'école du théâtre.

Mais encore une fois, ce n'est pas Fimpossible retour au paganisme que je viens proposer ici ; je ne viens pas non plus froidement constater la mort du théâtre — mais, par Texamen de ce qui de nos jours le tue, présumer ce qui le ferait vivre ; car ce n'est pas la décadence de Fart dramatique, mais sa renaissance, à laquelle je crois et que j'entrevois, qui m'importe.

Le moyen d'arracher le théâtre à l'épisodisme c'est de lui retrouver des contraintes. Le moyen de Je faire habiter de nouveau par des caractères, c'est de l'écarter à nouveau de la vie.

Je dirais assez volontiers : qu'on nous redonne la liberté des mœurs, et la contrainte de l'art, suivra; qu'on supprime l'hypocriae de la vie et le masque remontera sur la scène. Mais puisque les mœurs ne veulent encore rien entendre, alors donc : que l'artiste commence. J'ai quelque espoir que les mœurs suivront; voici pourquoi :

11 est évident que de nouvelles formes de société, de nouvelles distributions de richesses, d'imprévus apports extérieurs sont pour beaucoup dans la formation des caractères ; mais je crois qu'on est porté à s'exagérer cependant leur importance formatrice — je la crois plutôt révélatrice simplement. Tout a toujours été dans l'homme, d'une manière plus ou moins découverte ou cachée — et ce que les temps nouveaux y découvrent, éclôt sous le regard, mais y sommeillait de tout temps. De même que je crois qu'il existe encore à notre époque des Princesse de Glèves, des Onuphre, des Céladon, je crois très volontiers qu'il existait déjà bien avant qu'ils n'apparussent dans les livres des Adolphe, des Rastignac et même des Julien Sorel. Bien plus, je crois que, l'humanité l'emportant après tout

sur la race, on peut trouver ailleurs qu'à Pétersbourg, — je veux dire à Bruxelles ou à Paris, — des Nejdanofjdes Muichkine et des prince André. Mais, tant que les voix de ceux-ci n*ont pas retenti ou dans le livre, ou sur la scène, ils languissent ou s'impatientent sous le manteau des mœurs, attendant, attendant leur heure. On ne les entend pas, parce que le monde n'entend que ceux dont il reconnaît la voix ; et parce que leurs Toix trop neuves sont étouffées. On regarde le manteau noir des mœurs, et on ne les voit pas ; bien mieux — bien pis, veux-je dire — ces formes neuves de Thumanité ne se connaissent pas elles-mêmes. Que de Wertbers secrets s'ignoraient, qui n'attendaient que la balle du Werther de Goethe, pour se tuer ! Que de héros cachés qui n'attendent que l'exemple du héros d'un livre, qu'une étincelle de vie échappée à sa vie pour vivre, que sa parole pour parler. N'est-ce pas là, Mesdames et Messieurs, ce que nous espérons également du théâtre? Qu'il propose à l'humanité de nouvelles formes d'héroïsme, de nouvelles figures de héros.

L'âme réclame l'héroïsme ; mais notre société ne permet guère aujourd'hui qu'une seule forme d'héroïsme (si c'est de l'héroïsme encore), l'héroïsme de résignation, d'acceptation. Lorsqu'un

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puissant créateur de caractères, comme Ibsen, étend sur les figures de son théâtre le triste manteau de nos mœurs, il condamne du même coup ses plus héroïques héros à la banqueroute. Oui, son admirable théâtre, forcément, ne nous présente d'un bout à Tautre que des banqueroutes d'héroïsme. Comment eût-il fait autrement, sans s'éloi^er de la réalité — puisque aussi bien, si la réalité permettait Théroïsme -— j'entends l'héroïsme apparent, théâtral — on le saurait ; puisque aussi bien, ces héros réels, on les connaîtrait.

Voilà pourquoi cette tâche hardie de Pygma lion, de Prométhée, je la crois réservée à ceux qui, délibérément, feront un fossé de la rampe, écarteront à neuf de la salle la scène, de la réalité la fiction, du spectateur Facteur, et du manteau des mœurs le héros.

Voilà pourquoi mes yeux se tournent pleins d'attente et de joie vers ce théâtre non joué dont je vous parlais tout à Theure, vers ces pièces, d'année en année plus nombreuses, et qui bientôt, j'espère, trouveront une scène où monter. Chaque tour de roue de Thistoire porte au jour ce qui, la veille, était invisible dans l'ombre. € Le temps lent et infini, dit TAjax de Sophocle, manifeste à la lumière toutes choses cachées, et cache les choses manifestes, et il n'est rien qui ne

puisse arriver. » Nous attendons de l'humanité des manifestations nouvelles. Parfois ceux qui prennent la parole la gardent terriblement longtemps; des générations, muettes encore, cependant s'impatientent en silence. Il semble que ceux qui parlent se rendent compte, malgré la prétention qu'ils ont de représenter toute l'humanité de leur temps, que d'autres attendent et qu'après que ces autres auront pris la parole, eux ne l'auront plus... de longtemps. La parole aujourd'hui est à ceux qui n'ont pas encore parlé. Qui sont-ils ?

C'est ce que nous dira le théâtre.

Je songe à la « pleine mer » dont parle Nietzsche, à ces régions inexplorées de l'homme, pleines de dangers neufs, de surprises pour l'héroïque navigateur. Je songe à ce qu'étaient les voyages avant les cartes et sans le répertoire exact et limité du connu. Je relis ces mots de Sindbad : «Nous vîmes alors le capitaine jeter à terre son turban, se frapper la figure, s'arracher la barbe, se laisser choir au beau milieu du navire, en proie à un chagrin inexprimable. Alors tous les passagers et les marchands l'entourèrent et lui demandèrent : 0 capitaine ! quelle nouvelle y at-il donc ? — Le capitaine répondit : Sachez, bonnes gens ici assemblés, que nous nous sommes effarés avec notre navire, et nous sommes

sortis de la mer où nous étions, pour entrer dans une mer dont nous ne connaissons guère la roate. » Je songe au vaisseau de Sindbad, — et qu'en quittant la réalité, le théâtre aujourd'hui lève l'ancre.

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