‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 30 sur 41 · JULES ROMAINS : LA VIE UNANIME · texte numérisé non relu

JULES ROMAINS : LA VIE UNANIME

Je tiens ce livre de débutant pour vi^ des plus remarquables et significatifs que nous ait donnés la génération qui s'élève.

La Vie Unanime, presque d'un bout à l'autre, est écrit en alexandrins — si Ton peut encore appeler ainsi ces vers haletants et spasmodiques... En réalité M. Jules Romains semble n'écouter d'autre rythme que le battement de son cœur. Sa métrique ne rappelle rien, sinon peut-être lélan étrange et le bondissement passionné des meilleurs poèmes de Verhaeren.

Jules Romains a composé très délibérément son livre, dont les parties se font face et se répondent et d'où se dégage une acceptable et noble philosophie. Pour rendre plus sensible encore le lien qui relie, pièce à pièce, les éléments subordonnés de ce volume, titres ou épigraphes des poèmes reprennent un vers ou un fragment de vers d^un des poèmes précédents. Je pense qu'il est permis au lecteur d'apprécier chaque pièce de ce livre prise à part, et certaines sont en elles-mêmes

d'une beauté presque achevée — mais, pour artificiel que paraisse parfois ce travail de composition au point de chaînette, je ne saurais avoir pour le souci qu'il implique trop de louanges ; ne pas préférer toujours l'agréable, vivifier profondément ce que, par moindre effort, on eût laissé négligemment flétrir, tels sont les premiers effets de ce besoin de coordonnance ; de plus, le sujet même du livre comportait cette dépendance et cette subordination, chaque poème aspirant à se fondre dans la masse du livre, comme l'auteur se fond dans cette Vie Unanime qui le fait écrire ;

Je cesse d'exister tellement je suis tout.

C'est là le sujet du livre ; c'en .est du moms rémotion centrale ; et non point un évanouissement oriental et nirvanique dans le « néant divin », bien qu'en un vers char uiant Jules Romains écrive :

Je ne pèse pas même autant que la clarté.

Mais cet accent délicat est assez exceptionnel dans son œuvre,.. Non, c'est dans la foule agissante que son individualité se résorbe, dans le mouvement organique de la vie.

Nous voulons librement que l'on nous asservisse • Avoir un dieu vaut plus qu'avoir la liberté. Nos âmes qu'on a mis tant de jours à sculpter

Et que des ornements somptueux enrichissent Noua les jetons, sans une larme, au précipice Delà cité.

Nous avons le désir d'aimer ce qui nous brise ; Graves de quiétude et frémissants de joie, liûus cessons d'être nous pour que la ville dise ; « M-i ! *

Avant d'aboutir à ce cri, le livre nous promène d'abord au travers des agglomérations humaines : la caserne, le théâtre, l'église, le café. La palpitante conscience d'une sorte d'homogène pluralité emplit déjà ces premiers poèmes d'une émotion singulière ; mais ce sont à mon avis les moins beaux du volume ; il semble que Fauteur s'y essaye ; € turba mit ou ruuni^. Dans une seconde partie, il se pose en individu, lui, poète, en individu qui d'abord regimbe et s'exalte :

Emmanché'3 au couchant une lame d'aîuf Se: po^e sur le tronc de la ville et l'entaille ; Parla fente, en bouillons de sève et de résioe, Les rêves libérés des hommes vont jaillir. Une usine là-bas a de fières fuméec

Qui s'allongent Pour tâter, à travers le brouillard, les étoiles. Il fait fort, et la poigne énergique de l'ombre Presse mon âme qui ruisselle de printemps

Comme une éponge.

Trop de murailles m'exaspèrent. Nous avonb Les froissements elles soubresauts d'un ballon

Qu'on voudrait traîner par les rues.

Ne pleure pas; entends les câbles distendu.» Qui se rompent l

Moi que j'aime! Le poids de la vie unnr»* ^ Qui t'ensevelissait comme un manteau d'hiver Glisse de tes épaules

Redresse-toi I Deviens peuplier, pauvre saule I Et de l'espoir! J'ai respiré l'odeur de l'aube Dans un cri du chemin de fer.

.... un individu qu'il s'agit pourtant de dissoudre dans rénorme et plus importante communauté :

Mon vouloir que jadis je vénérais n'est rien Qu'un éphémère élan du vouloir unanime ; Je méprise mon cœur et ma pensée intime: Le rêve de la ville est plus beau que le mien.

Je n'ai pas le désir enfantin d'être libre ; Mon idéal usé pend après de vieux clous. Je disparais. Et l'adorable vie de tous Me chasse de mon corps...

Avec ce qui me reste encor de conscience Je connais le bonheur de n'être presque pas.

Si les poèmes ^v. ^v^tw.

pas tous parfaits (il en est

de cette seconde partie ne sont (il en est d'excellents qui emplis

sent le cœur et l'esprit d'un contentement véritable) il n'en est aucun peut-être qui ne frémisse d'une vie réelle et qui ne doive ses défauts mêmes à l'intensité de son émotion suffocante et à la sincérité de son originalité.

POÈMES PAR UN BICBE AMATEURE

Ce livre est fait pour irriter les uns, amuser d'autant plus les autres ; hâtons-nous d'être de ceux-ci.

L'auteur anonyme imagine un milliardaire américain, M. Barnabooth (« ... fortune gigantesque — la plus importante peut-être, et certainement la plus solidement assise du monde moderne i»), auteur d'une nouvelle en prose (« œuvre de jeu- *^sse : quand il la composa, M. B... avait dixnuit ans »), et de deux suites de poèmes. Il imagine un M. X. M. Tournier de Zambie pour éditer et préfacer ces œuvres. M. Tournier de Zambie nous donne sur M. Barnabooth tous les renseignements que nous pouvons désirer — et beaucoup d'autres en surplus ; il nous apprend que M. Barnabooth « s'exprime avec une très grande

1. Nous avons appris depuis à connaître l'auteur de ce livre M. Valéry Larbaud, par un très remarquable roman, F&rmina Marquez, et par de judicieux articles de critique sur la Uttéra»-

facilité en français, en anglais, en italien, en allemand, en espagnol et en plusieurs langues d'un usage moins répandu ». Après une lecture de Whitiiian, lorsqu'il était encore au collège, « il écrivit un volume entier de vers anglais, qu'il brûla depuis sans l'avoir publié ». Si donc les poèmes qu'il nous présente sont écrits précisément en français, c'est moins par nécessité que par choix : «En somme, pourtant, d'une manière générale, on peut dire que M. Barnabooth se sent étrangement attiré par la France. »

M. Tournier de Zambie recueille les < propos de table » de Barnabooth ; citons : — « Je respecte presque toujours la vertu, car je ne la respecte que devant les imbéciles. »

Dessinant la« personnalité de M. Barnabooth », X. M. Tournier de Zambie écrit : « On ne sait jamais s'il veut rire ou s'il est curieux », phrase qu'on appliquerait aussi bien à X. M. Tournier de Zambie lui-même, naturellement ; car en plus d'un endroit de la préface, on ne sait trop où la fable s'arrête et Ton sent vaguement que le personnage de Barnabooth s'écaille pour laisser transparaître la personnalité véritable de Fauteur.

Si amusante que soit souvent l'ironie de cette préface un peu longue, je lui préfère la stricte et voluptueuse sensibilité des poèmes l Barnabooth

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et l'auteur se confondent ici fréquemment, x^ous suivons cette dualité dans ses voyages. Barnabooth a couru tous les pays. J'aime sa précipitation, son cynisme, sa gourmandise. Ces poèmes, datés de partout, sont assoiffants comme une « cai^te des vins ». Aucun flottement rhétorique.

Assez de mots, assez d'images ! ô Vie réelle, Sans art et sans métaphores, sois à moi I

A la manière de Whitman, il obtient le parfait lyrisme par la simple présentation et la juxtaposition des objets :

Oh ! qu'il me soit donné encore une fois De revoir quelques endroits aimés, commd La Place du Pacifique, à Séville ; La Chiaja fraîche et pleine de monde ; Dans le jardin botanique de Naples, La fougère arborescente, l'arbre jeune-fille Que j'aime tant ; et encore

L'ombre légère des poiriers de l'avenue de Képhissia ; La plage du vieux Phalère; et, à Bucharest, La Chaussée de Kisselew^ ; et, encore ! Les vignes de Lesbos et ses beaux oliviers Où j'ai gravé mon nom de poète lyrique ; Et puis aussi.

Cette plage « Khersonèse », près de SébastDp«>l, Oij la mer est parmi les ruines, et où un savant Montre avec amour une affreuse idole Kirghise Lippue, ayant un sourire idiot sur ses grosses joues de

[pierre.

Je voudrais citer davantage ; il faudrait aussitôt citer trop — car, dans ce livre bizarre, chaque tableau de sensation, si juste ou spécieux soit-il, vaut surtout par la célérité de sa fuite ; un au^re succède aussitôt; sans souci de la prosodie, le vers s'élance et l'émotion pose sur le papier autant ou aussi peu de pieds qu'il lui suffit pour échapper.

S'il tint un « journal » au cours de ses voyages, ce M. Barnabooth devrait bien nous le montrer.

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