DE L'IMPORTANCE DU PUBLIC
Conférence prononcée à la Cour de Weimar le 5 août iOOS.
Au comte Harry de Kessler,
Quand il me fut proposé, avec une affabilité pour laquelle je garde, et garderai la reconnaissance la plus vive, de venir parler à Weimar, je ne ressentis au premier moment qu'une grande joie. Weimar l où si souvent en imagination j'ai vécu... Weimar l dont je m'efforçais de mériter l'entrée par le culte que je voue à Goethe... il me semblait qu'en m'appelant à elle, la vieille ville avait senti de loin mon amour et qu'elle en accueillait rhommage.
Mais, à mesure qu'approchait le jour du voyage, la crainte remplaça la joie. Mon attente, impatiente et charmante au début, ne fut bientôt plus qu'appréhension et peur. Moi [parler à Weimar... Parler ! moi qui ne me plais qu'à me taire ! Par-
1er à vous dont je sais mal la langue ; laisser jug«M-, à travers moi, de ce que peut venir dire à Weimar un Français... Je ne comprenais plu» mon audace. Il me semblait que Goethe, le grandduc Charles-Auguste, la duchesse Amélie, et M°"de Stein, viendraient secrètement m'empêcher. L'accueil que me ménageait Weimar a pourtant eu raison de ces craintes, et si je garde encore quelque inquiétude de parler devant des auditeurs, bienveillants certes, mais que je connais mal encore, et si peut-être cette causerie s'en doit quelque peu ressentir, du moins puis-je apprécier déjà par moi-même l'importance énorme qu'est pour l'artiste^, et quel qu'il soit, ceci : sentir devant soi un public ; se sentir des devoirs précis envers lui. Voici précisément ce dont je me suis proposé de vous entretenir aujourd'hui, — et peut-êk'e aussi, si vous le permettez, de cet autre côté de la question, beaucoup plus délicat à envisager ici : des devoirs (oh ! excusez ce mot, je ne l'emploie que parce que je n'en trouve aucun autre), des devoirs du public envers Tartiste. Il est d'ailleurs bien difficile d'aborder la question d'un seul côté ; ces devoirs (et encore une fois jo n'emploie ici le mot devoir que pour indiquer une sorte d'obligation volontairement acceptée), ces devoirs sont à peu près réciproques, plus ou moins consciemment consentis, et les uns impli-
quent les autres. Action et réaction collaborent. Etlorsquelavoixde l'artiste vient à forcer l'oreille du public, c'est quand aussi l'attention du public sait incliner la voix de l'artiste. L'artiste qui se fait écouter, c'est celui que le public fait parler...
Que faut-il appeler public ?
Car déjà je voudrais ne pas donner ce nom de public à n'importe quel groupement arbitraire, mais à telle société choisie, capable de goûter les émotions d'art, de même que je garde le nom d'artistes à ceux capables de faire goûter de telleg émotions à ce public.
Un public — chose si rare qu'à peine de nos jours savons-nous ce que c'est. 11 nous faut trop souvent regarder en arrière... Un public — l'artiste, hélas ! a dû apprendre à, tant bien que mal, s'en passer; et souvent nous perdons le sentiment de son absence ; ou même nous allons jusqu'à prétendre que l'artiste doit s'en passer. C'est là une erreur dangereuse, et je voudrais dire pourquoi:
« Ils se conduisent exactement comme s'il n'y avait personne dans la salle », écrit Gœthe à Schiller, en parlant des comédiens de Leipzig. « Personne dans la salle »... quelle liberté pour l'acteur î Sa personnalité peut triompher sans peine... Un an plus tard, parlant toujours du
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théâtre de Leipzig, Goethe écrit encore à Schiller « Ces acteurs se comportent comme s'il n*y avait personne dans la salle. Ils récitent et déclament sans se soucier le moins du monde d'être compris, tournant le dos aux spectateurs, etc., etc. — et ce prétendu naturel (nous dirions aujourd'hui :cet*e sincérité) va toujours croissant. » Et ailleurs : « Le naturalisme et le sans-gêne ne sauraient être poussés plus loin ; pas une trace d'art, ni même de convenance ! » Et Goethe ajoute : « Ce sont là les symptômes d'un public, non pas inattentif, ni gâté, — mais complètement inculte. » Et comment Goethe n'en eût-il pas été trois fois choqué! lui à qui la cour de Weimar avait si bien appris ce qu'était et ce que pouvait être un public
€ C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens », disait xMolière. Entrepriie étrange, ardue sans doute, mais c'est à elle que nous devons ses chefs-d'œuvre... Et si Molière ne s'était donné pour but que de faire rire sa cuisinière, comme on prétend qu'il faisait aussi, nous aurions eu peut-être d'autres Fourberies de Scapin, et d'autres Monsieur de Pourceaugnac, — mais je doute qu'il nous eût donné le Misanthrope Ces < honnêtes gens >, comme les appelait Molière à égale distance d'une cour un peu trop figée et d'un parterre un peu trop libre, étaient précisé-
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ment ce que Molière regardait comme son public; et c'est à ce public qu'il s'adressait. La cour de Louis XIV représentait le formalisme ; le parterre représentait le naturalisme ; eux représentaient le bon goût.Sdins la cour, cette société n'eût pas Je pense, été possible. Cest par cette société que s'est maintenue si longtemps Tadmirable tradition française.
Cette société d'honnêtes gens a pu commettre des erreurs, mais elle permettait, exigeait, maintenait cette chose inappréciable alors : le style. Style partout ; dans l'écriture, dans le mobilier, dans les arts plastiques, la musique, les mœurs, le style que l'invasion du parterre aux premières places rend souvent impossible de nos jours.
L'artiste ne peut se passer d'an public ; et quand le public est absent, que fait-il? 11 l'invente, et tournant le dos à son époque, il attend du futur ce que lui dénie le présent. D'autres artistes (si j'ose encore les appeler ainsi) qui veulent un public à tout prix, l'achètent au rabais dans la foule... Mais parlons d'abord des premiers :
Ce fut une dangereuse chose pour l'art de se séparer de la vie ; ce fut une chose dangereuse pour l'art et pour la vie. Du jour où l'artiste ne sentit plus, près de lui, son public, du jour où l'art ne trouva plus sa raison d'être, sa significa.
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tion, son emploi dans la société, dans les mœurs, il n'en dépérit pas comme Ton eût pu croire, — il n'en mourut pas, oar le laurier d'Apollon est vivace et ne meurt qu'avec la race même où il a une fois trouvé quelque aliment pour ses profondes racines; non, Tart ne mourut pas: il s'affola. I/histoire de Tart moderne est inexplicable autrement : l'artiste qui ne sent plus son public est appelé, non pas à ne plus produire, mais à produire des œuvres sans destination : peintre, il peint sans savoir quels murs décoreront ses toiles ; sculpteur, il ignore d'où tombera le jour où pourront baigner ses statues ; poète, il chante et s'écoute chanter.
Je ne prétends pas que les grands artistes de la Renaissance ou de l'Antiquité eussent blâmé ces doctrines que l'on a dénommées « l'art pour l'art », — je prétends qu'ils ne les eussent même pas comprises. Car ces doctrines sont nées évidemment d'une époque où l'art, n'ayant plus place, ne pouvant prendre part active et trouver son motii dans la vie, s'isole orgueilleusement, s'infatue et méprise ce qui n'a pas su le priser. Et tandis que l'artiste, dès lors, ne trouvant plus contrôle extérieur à rexcellence de son œuvre, est fatalement appelé à ne chercher plus une approbation qu'en soi-même, l'on voit naître et
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prospérer une forme de critique nouvelle — « critique subjective », a-t-on dit — qui, ne trouvant aucun point d'appui dans une société sans goût, juge pourtant les oeuvres (car le besoin de juger ne meurt pas) au nom de son goût personnel et du plus ou moins de plaisir qu'elle y prend.
C'est une chose à remarquer : notre haine aujourd'hui pour toutp critique dogmatique (elle nous apparaît dogmatique aujourd hui que ne nous réunit plus aucun dogme). Une chose très significative. Toutes les grandes époques d'altière production artistique se sont appuyées sur une critique outrancièrement dogmatique, critique qui prenait elle-même sa force dans l'assurance d'une société cultivée, derrière elle. C'est au nom de cette société que parlait alors le critique ; il lui fournissait des raisons soit d'applaudir, soit de siffler, où déjà le bon goût proposait tout spontanément d'ainsi faire.
Car il importait de créer, le moins facticement possible, telle idée du beau — disons : tel idéal — de préciser telles règles, de dénoncer telles latitudes, en deçà et au delà desquelles l'art parût se perdre ou déroger.
Les manifestations de Tart sont multiformes ; les écoles sont légion, mais je doute qu'une civili-
sation soit, à un moment donné de son histoire, capable d'en produire et d'en alimenter plusieurs. Oiie Louis XlV,lorsqu'on lui présente des tableaux de Téniers, s'écrie : « Ecartez ces magots », — c'est une très intelligente étroitesse. Quand Téniers serait trois fois plus grand, ce mot aurait toujours sa raison d'être, et quand mèmeilse fût agi de Rubens ou de Vélasquez. Il n'était nullement nécessaire que Louis XIV s'y connût très précisément en peinture. Ce qui donne un art à une société, c'est le besoin qu'elle en a — et non pas une compréhension plus ou moins grande. C'est pour pouvoir produire Poussin que la société française se refusait à comprendre Téniers, et réciproquement, la société capable de produire Téniers — ou Rubens — devait méconnaître Poussin.
Notre époque prétend à plus d'intelligence, à plus d'éclectisme surtout. Dans les salles de nos musées, ces grands cimetières de l'art, nous savons aujourd'hui faire cohabiter Poussin, Vélasquez et Rubens. Nous goûtons Granach et Durer ; mais nous goûtons aussi Delacroix et Goya ; et cela va sans dire; et nous avons raison de les router ; et ne les goûter point, de notre temps, emit sottise ; on ne réapprend pas à ignorer. Kt nous avons raison de même, dans une salle
de concert, de savoir applaudir, après un quatuor de Mozart, une chevauchée des Walkures... Mais il faut s'avouer que cet inteJligtsiit éclectisme, et dont nous nous félicitons, est preuve, hélas ! que l'art n'est plu? une production naturelle, qu'il ne répond plus à quelque besoin précis d'un public, et que la société décomposée, sans idéal distinct à formuler dans aucun style, accepte imprudemment, au hasard des rencontres, tous les idéals du passé et chacun de ceux que chacun des artistes nouveaux lui propose. Et la tradition artistique, que tant de générations successives avaient poussée si haut, semble un arbre dont meurt enfin la puissante tige centrale, la société n'étant plus là pour émonder, couper au ras du pied la foule des surgeons qui s'élancent (car la racine vit toujours). Ces surgeons sont souvent, chacun pris à part, admirables, mais la sève enfin s'y épuise — et ils n'aboutissent qu'à eux.
Chaque artiste ne peut que bien peu par luimême. Q li dira quel effort persistant, quel même effort continué à travers les générations successives d'une société attentive et tendue, pour informer, par exemple, la beauté grecque, à la fois dans l'art et dans la vie. informer son idéal, — c'est-à-dire tracer son portrait, — restait comme
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une oblig-ation morale et civique, devant cet admirable petit peuple et, chez lui, mœurs, civilisation, art, tout conoourait.
Nous nous étonnons aujourd'hui de Tarcbitectiire polychrome des Grecs, et notre « bon goût » s'en offusque. C'est parce que depuis longtemps nos temples et nos monuments publics ne répondent plus qu'à des besoins abstraits qu'ils sont blancs. Nous ne comprenons plus que le temple grec, né du sol, ne fût pas distant de la terre, et que les dieux, pour l'habiter, prissent les couleurs de la vie.
L'art, malgré tout ce qu'il reflète du ciel, est une chose tout humaine. Restant dans un rapport constant avec les croyances des hommes, rien ne lui sera plus funeste qu'une religion épurée. Un peuple sans art, cela veut dire que ses dieux vivent loin des hommes, les dominent sans les aimer. De même, dès que Tabstraite raison de l'homme ose appeler mensonge l'innombrable manteau de la forme, cette divine hypocrisie, la religion remonte au ciel, qui s'éloigne ; le divin déserte la terre ; la couleur du temple pâlit.
L'éclosion de l'art n'est possible qu'aux points de notre monde où le ciel vient toucher la terre, je veux dire lorsque les dieux se font hommes ou que les hommes se font dieux. Aucun art n'a
pu être enfanté par le monothéisme — qu'il soit juif ou qu'il soit arabe — et pour que le christianisme pût à neuf imager la terre, il fallut que rinforme dieu des prophètes descendît en l'homme s'incarner. Cela même ne suffît pas: L'art, non soumis au christianisme, mais le soumettant à lui, s'empara de tout ce qui put lui donner prise, de tout ce qui consentait à la forme humaine. Apôtres prophètes, saints et saintes, tout un peuple de demi-dieux. Pouvait on peindre le Saint-Esprit ouïes vertus théologales? L'art chrétien, en tant qu'art chrétien, n'existe guère, peutêtre y a-t-il contradiction dans les termes. Mais la société (car il faut revenir à elle) demandait à Fart d'être chrétien; l'art fît aussitôt semblant de l'être, et l'artiste servit ce qu'on lui demandait.
Une singulière méprise aujourd'hui fait prôner par-dessus tout, dans l'œuvre d'art, le mérite de sincérité. On veut avant tout que l'artiste soit sincère,,. Quant à savoir ce qu'on entend par là, chacun est bien embarrassé de le dire. Les artistes de la Renaissance s'inquiétaient fort peu de cela. Pensez-vous que l'apparence d'une religion commune, à laquelle la société d'alors exigeait que les artistes se soumissent, pût nuire à la personnalité de ceux-ci? Au contraire. Le manteau d'hypocrisie catholique dont ils furent forcés de
recouvrir leur sensualité si naturellement païenne, servit aux fins de l'art ; et nous en avons vu des plus grands se vêtir du plus hypocrite manteau. C'est aux plus hypocrites époques que Tart a le plus resplendi. L'hypocrisie est une des conditions de l'art. Le devoir du public, c'est de contraindre l'artiste à Thypocrisie.
L'important, c'était qu'une société fût là, et qui demandât quelque chose. Ce qu'elle demandent, c'était une glorification, une exaltation, une ivresse. Elle avait le bon goût de la demander artistique, parce que c'était une société cultivée. L'artiste échanson la versait. Pour que cette soif d'art fût possible, il fallait tout d'abord que la société n'eût plus faim. Sa faim matérielle était très suffisamment satisfaite, et, pour celle de l'esprit et de lame, l'Église en faisait son affaire. Car, seules ont un art les sociétés repues, et dont l'esprit quiet repose dans l'acceptation d'une religion ou d'un dogme. Le scepticisme est peut-être le commencement de la sagesse ; mais, où commence la sagesse, finit l'art.
« Panem et circenses », criait la populace latine : du pain d'abord ; les jeux ensuite. Le libre jeu de l'art n'est pas goûté quand l'estomac est vide. C'est après le repas qu'on appelle l'artiste en