scène. Sa fonction n'est pas de*nourrîr, mais de griser
J'aiiiie à considérer que Platon, qui, par amour du vrai, dans son Gorgias, fait s'indigner Socrate contre la flatterie — c'est-à-dire contre la séduction— c'est-à-dire contre l'ivresse — est le même qui, tout aussi bien, interdit sa République aux poètes, et qui, pariant d'Orphée, le dit lâche, et ajoute : « comme un musicien qu'il était. »
L'œuvre d'art est une flatterie. Et Terreur de l'artiste n'est jamais de flatter, mais de flatter quand même. La flatterie ne vaut qu'autant que celui à qui l'adresser vaut lui-même. Le devoir du public est donc de Texiger exquise ; de n^être point flatté par tout ce qui n'est pas le meilleur. Le public ne fait pas l'artiste, mais du moins peutil exiger de lui, et ne pas se montrer facile. Il peut enfin ne pas donner raison aux médiocres, exalter seulement les meilleurs ; sa culture lui donnera droit de ne pas avoir d'indulgence.
Ce public, dis-je, doit ne plus avoir faim; doit être cultivé ; j'ajouterai qu'il doit être en petit nombre. En petit nombre les Grecs de Périclès, les « honnêtes gens » de Louis XIV, les nobles Italiens de la Renaissance, et les grands de la cour de Weimar. En si petit nombre que chacun d'eux put se trouver directement flatté par l'œuvre d'art.
DEUX CONFÉRENCES 4l
Le dang-er de la foule, de ce public « complètement inculte » dont parlait Goethe, ne vient pas seulement de ce qu'il est inculte, de sorte que le flatter est tropfacile ; mais aussi de ce qu'il est trop nombreux. Public hétérogène et venu de partout, n'ayant de commun ni culture, ni goûts, idéal ni devoirs, sur quoi prendra la flatterie? On ne peut le flatter en bloc qu'aux endroits les plus communs à tous les hommes, — oui, qu'aux endroits les plus communs. Gela est sensible surtout au théâtre. Louée soit la société de Weimar d'avoir su trouver flatterie dans VIphigénie et le Tasso ! Il est bon pour l'artiste de savoir à qui il s'adresse. De nos jours, ne le sachant plus, l'artiste, ou rompt avec son époque et s'enferme, ainsi que nous voyons faire aux meilleurs, compte sur l'avenir pour le dédommager du présent et flatte idéalement un public inconnu, indistinctement épars dans l'avenir, ou bien (mais mérite-t-il alors encore le nom d'artiste?) flatte au hasard la foule... et les œuvres qui en résultent, je ne les nomme pas, mais vous les connaissez.
Le danger de la foule, hélas ! c'est aussi qu'elle a faim. Elle demande qu'on la nourrisse. Les vieux dogmes n'y suffisent plus. L'esprit à présent les rejette comme des aliments sans suc. Les plus vieilles questions resoulevées, sur lesquelles le
public d'élite, jadis, tout tacitement, tout pudiquement, s'entendait, attendent de nouvelles réponses. Questions morales, questions sociales surtout (Que Weimaren soit préservée I) Plus rien, dès lors, de désintéressé dans l'œuvre. On invente la pièce à thèse. C'est un aliment creux. Qu'importe 1 si la foule s'en satisfait.
Et l'œuvre d'art pur, dont ils sont incapables eux-mêmes, ces faux nourrisseurs la méprisent, et la foule méprise après eux, au nom d'un art utilitaire, l'œuvre d'art inutilisée.
Quand Joseph était en prison, deux hommes, en prison comme lui, deux serviteurs de Pharaon, s'adressèrent à lui, nous est-il raconté dans la Bible. Chacun d'eux avait fait un songe, et chacun d'eux s'inquiétait. Or Joseph expliquait les songes. Quand le premier homme eut parlé :
— Ton songe veut dire, expliqua Joseph, que dans quelques jours, ou dans quelques années, Pharaon, se souvenant de toi, va te rappeler à sa Cour, où tu goûteras à nouveau plus de joie qu'en prison tu ne goûtas de peines.
Et quand le second homme eut parlé .
— Toi, dit Joseph, dans quelques jours, le roi se souvenant de toi, te fera pendre.
Le premier était l'échanson, celui qui verse à boire aux hommes. Pharaon, se souvenant de lui.
DEUX CONFÉRBNCKS 43
le fît rappeler à sa Cour. C'est aussi lui qui, Gany. inède, cuivre la table des dieux.
Le second, pannetier, qui donnait à manger, fut pendu. C'est aussi lui qui, Prométhée, fut enchaîné sur le Caucase *.
Oli 1 faux nourrisseurs d'aujourd'hui, vous pouvez être sans in |uiétude ! Si personne ne songe à vous pendre ; c'est que vous n'apportez rien à manger Mais vous n'enivrez pas non plus, et c'est pourquoi vous êtes détestables. Dans une société cultivée, vous n'auriez place aucune et ne sauriez même pas exister. Puisse Weimar ne jamais vous connaître !
Mesdames et Messieurs,
Dans ces Festzuge que Goethe organisait à la Cour, ordre, harmonie et joie de tous ne s'obtenaient que par une sorte de subordination, j'allais dire d'abnégation, de chacun au profit de l'ensemble. Chacun avait son rôle ; Goethe excellait à l'indiquer. Jai dit le rôle du public ; j'ai dit le rôle de 1 artiste. Le rôle du conférencier est celui
1. Mais parler des vrais nourrisseurs. seuls dignes de la haine des hommes et des dieux, eût excédé le cadre de cette courte conférence. Ceux-ci peuvent, doivent savoir se passer du public, l'ifrnorer, tout au moins l'attendre, on répétant ^vec Stendhal, Nietzsche et tant d'autres : Ceux qui me comprendront ne sont pas encore nés.
que je vois le moins bien — à moins qu'il ne soit ici de présenter à Weimar, au nom des artistes français, des remerciements pour Taccueil qu'elle veut bien leur faire '.Veuillez les accepter à travers moi — et puissent Leurs Altesses n'en pas trouver trop imparfaite la respectueuse expression.
1. Une exposition de peintres français •'•uvrait à Weimar peu de jours avant cette conféraao*.
■ CHRONIQUES DE L'ERMITAGE
i. Ce s chronlquat ont paru dans VErivilag» en jan vier.feirrlfr et maHâ 1905.
Lettre à M. Edouard Ducoté
Directeur de i Ermitage.
Mon cher Ducoté,
Oui, je pense que cela pourra marcher ainsi. Je vous sais gré de protéger si soigneusement mes loisirs. Cette « chronique générale > eût achevé de les confisquer tous.
Donc, le monsieur qui vint me voirtantôtn'aura qu'à revenir à chaque mois nouveau tâcher d'extraire de mes propos quelques opinions sur ce qui reste et sur ce qui s'écoule. C'est bien là ce qu'on appelle : être «interviewé », n'est-ce pas ? Je n'y suis pas encore très bien fait ; mais cela viendra, j'en suis sûr ; et même, pour peu que votre monsieur soit habile, je ne doute pas qu'il ne me fasse lui dire beaucoup plus que je n'eusse su en écrire.
Je vous dois le récit de Fentrevue :
A l'heure convenue, s'est donc amené le monsieur.
— Je vous dérange ?
— Non. Je vous attendais.
— Mais, vous sembliez travailler?
— Pour vous attendre, faut-il rester à rien faire ?
— Si j'arrive trop tôt...
— Pourtant point.
— Peut-être, présupposant mes questions, prépariez-vous déjà vos réponses.
— Oh ! monsieur, pas du tout ; vous me prendrez toujours au dépourvu, soyez-en sûr. J'ai l'intention de me montrer à vous sans fard, et de ne vous offrir qu'un discours sans apprêts. L'effort de l'art n'a rien à faire ici, je suppose ; permettez que je le réserve à mes œuvres. Je ne vais vous livrer que le moins bon de ma pensée ; rien ne la met à mal comme d'opiner sur les autres ; passe encore parler des morts — molliter ossa quiescant — mais parler des vivants, monsieur I pressé par eux de toutes parts on ne porte sur eux que des jugements contrefaits. Si vous me permettiez de n'exprimer ici rien que des vérités générales ! Mais je sais pourquoi vous venez ; ce sont des vérités parti culièrcfi, et sur des particuliers, qu'il vous faut. Avec moi, vous serez sou-
vent volé ; ou c'est que tous serez bien habile... Eh bien ! vous n'interrogez pas?
— Vous parlez sans que j'interroge.
— Mais il n'en ira plus ainsi. J'attends vos questions. Allez-y.
Le monsieur, sur ces mots, sortit un petit carnet de sa poche.
— Question I, fit-il après l'avoir ouvert : qu'estce que vous pensez de...
— Ah I permettez, l'interrompis-je : Pour ne préparer pas mes réponses, je prétends que vous ne prépariez pas vos questions. Vous allez commencer par rentrer ce carnet en poche. Questionnez au petit bonheur.
— Mais, monsieur, pour être logique...
— Rentrez, rentrez, vous dis-je. Vouloir être logique, vous, c'est m'empêcher de l'être, moi. Je ne crois pas à la logique abstraite, ou sa place n'est pas ici. Rien de plus personnel que le mouvement des pensées. Si votre calepin contraint les miennes, je les laisse pour compte aussitôt. Ceci dit : commencez.
Il met le carnet dans sa poche ; recommence tout de même qu'avant :
— Qu'est-ce donc que vous pensez de...
— Encore un mot, monsieur. Ma position dans V Ermitage est difficile. La chasse y est toute affermée ; tous les départements sont pris ; je ne
50 HOUVIAUX PRÉTEXTES
puis tirer nulle part sans souffler le coup d'un confrère. Apprenez, si vous ne le saviez déjà, que notre ami Francis Vielé-Griffin s'est réservé la poésie; notre ami Jacques-Emile Blanche, la musique ; notre ami Henri Ghéon, les romans ; notre ami Michel Arnauld,la philosophie et ce qu'il lui plaira d'y adjoindre ; notre ami Jacques Copeau, les spectacles, et notre ami Maurice Denis, la peinture. Qu'est-ce que vous pensez qu'il me reste ?
— Monsieur, dit en souriant le monsieur, si ces messieurs sont vos amis, comme vous dites, nul doute que chacun d'eux ne vous permette de chasser un peu sur sa terre. Le gibier n'y fait point défaut.
— Il est vrai.
— Et quand vous tireriez sur le même...
— Quittez donc cette métaphore : vous allez nous poser en massacreurs. Dites plutôt que nul d'entre nous ne prétend épuiser la matière ; que cette prétention n'appartient qu'à des sots et qu'un esprit intelligent sait, au contraire, que sur n'importe quoi il reste d'autant plus à dire qu'un plus intelligent en a d'abord parlé. L'habile esprit t'ait foisonner tout ce qu'il touche...
— Heureusement, de temps en temps, quelques sots viennent ; sans eux il n'y aurait pas de raison pour s'arrêter.
CHBONIQUES DE l'bRMITAGB 51
^- Pas de raison pour s'arrêter... Et c'est là ce qui fait, monsieur, que Fartiste ne pratique jamais volontiers la critique; la discussion élargit sans fin le sujet. Ce qui permet au peintre le tableau, c'est la fixe limite du cadre. Mais dès qu'on commence à parler...
— J'aurai soin de vous limiter. Et déjà, avant d'aller plus loin excusez un étonnement : Citezvous tous vos chroniqueurs ?
— J'espère n'en oublier point. Deux fois par an, chacun des six que j'ai nommés tâchera d'occuper un instant le lecteur par la présentation réfléchie de ce que le semestre écoulé aura donné de neuf dans sa partie. A proprement parler, ce ne peuvent être là des chroniques; et c'est précisément l'avantage le plus grand que j'y vois. A chroniquer au jour le jour, ou même une fois chaque mois, on est forcé de s'occuper de trop de choses qui ne valent pas l'attention. Le tri se fera de lui-même; au bout de quelques mois déjà le mauvais paraît pire ; le bon meilleur ; et se tairat-on sur le pire, ce sera pour parler du meilleur d'autant plus. Je compte donc, je vous l'avoue, que ce seront là des études plutôt que des chroniques, au sens journalistique du mot. Mais j'avoue que je ne vois point là...
— Ce qui m'étonne?... C'est qu'aussi vous partez sans avoir attendu mes questions.
52 NOUVEAUX PRéTEXTBS
— Posei-les. J'attends.
— Les Toici : La ahronique de la politique, qui la tiendra ?
— Personne.
— Mais qui donc s'en occupera?
— Personne, vous dis-je ; personne.
Kt vous prétendez faire de VErmitage une revue sérieuse?
— Pardonnez-moi, monsieur : nous ne le prétendons point.
— Voici qui m'étonne encore davantage. J'en viens à me demander ce que je fais auprès de vous.
— Ah 1 monsieur, n'attendez pas de moi que je vous l'apprenne I Mais, s'il vous plaît, ne jouons pas sur les mots. Il est bien rare, dès qu'elles ne sont pas ennuyeuses, qu'on consente à nommer sérieuses les occupations qui ne présentent pas un intérêt matériel. En disant que VErmitage ne se donne pas pour une revue sérieuse, je me conforme au langage du plus grand nombre, que je crois que vous représentez. Mais il vous faut admettre que pour moi comme, je pense, pour chacun de ceux qui écrivent ici, les choses dont s'occupe VErmitage sont sérieuses, très sérieuses. Pour ma part, cher monsieur, j'ajouterai que si j'en connaissais d'autres pour plus sérieuses, je... Retenez-moi; je sens que je parlerais trop longtemps.
Un mot encore, pourtant : Est-ce, par con-
CHROWIQURS DB l'bRIKTAGB 53
Ipe, que vous considérez la politique et le pcske, je veux dire : les questions sociales, économiques, etc., comme choses peu sérieuses et ne valant pas qu'un esprit bien fait s'en occupe?...
— Ah ! monsieur, c'est bien pour une première entrevue que je consens à vous répondre sur ce point ; après, nous n'y reviendrons plus, n'est-ce pas; cela ne servirait à rien... Du reste, je ne saurais rien dire ici que do banal et de communément ressassé. — La politique, monsieur 1 Eh l comment ne s'en occuper point ? Elle nous guette dô toutes parts et nous presse. Déjà sans le vouloir et sans le savoir on en fait. Tout spontanément nos pensées, selon la forme qu'elles ont, prennent coloration rouge ou blanche ; on n'en peut mais; chacun est forcé de s'asseoir du côté du rouge ou du blanc. Tant qu'on n'est pas assis, chacun, et tous, et tout, vous reproche de ne pas l'être. On s'assied d'abord hésitant. Sitôt assis le mal commence. Au bout d'un peu de temps le siège dicte les opinions, non plus les opinions le choix du siège. On en vient, et rapidement, à juger les idées des autres, à juger les siennes propres d'après la couleur qu'on leur voit. On dit, devant une œuvre d'art : elle est rouge, donc elle est mauvaise ; elle est blanche, donc elle est bonne ; ou l'inverse. Gela peut servir un parti ; mais cela fausse le jugement.
— La question s'est pourtant posée ces derniers temps :1e parti, dès qu'on le reconnaît excellent, ne vaut-il pas qu'on le serve, fût-ce avec des jugements faussés?
— Qui me dira dès lors, que n'était pas déjà faussé le jugement qui fit trouver excellent le parti ? Encore une fois, on ne choisit pas son parti; on s'assied où la couleur des pensées y oblige.
— Une indiscrète question en passant : Êtesvous assis?
— Je ne crois pas. J'espère ne pas l'être. Assis, je me sentirais mal à l'aise ; si commode que soit le siège, j'y aurais des inquiétudes; je ne me sens bien vivre qu'en marchant.
— C'est oe que vos ennemis, vos amis mêmes, appelleront vite du flottement, de l'hésitation... Seriez-vous dilettante, monsieur?
— Ah ! fi donc I
— En balançant ainsi vous ne rendez aucun service. Nul parti ne pouvant se réclamer de vo«s, vous ne pouvez aider aucun parti.
— Je crois qu'ici vous vous trompez, monsieur. Une pensée désintéressée a, je crois, plus d'utilité réelle que celle qu'on pressent et qu'on sait dictée d'avance par un parti. Et puis, du reste, peu m'importe. L'important, pour moi, c'est de laisser à mes pensées libre jeu.
— Ne disiez vous pas à l'instant que, par leur
couleur naturelle, les pensées qu'on avait forçaient de se ranger du côté où elles se pouvaient assortir. Prétendez-vous n'avoir rien que des pensées incolores, peut-être ?
— Il n'y a d'incolores que les pensées qui ne sg portent pas bien. J'aime à sentir les miennes assez fortement colorées. Mais... j'en ai de toutes les couleurs.
— Gela doit bien vous gêner.
— Merci ; mais pas toujours. Devant autrui, pour discuter, oui certes : et c'est pourquoi je n'aime pas trop discuter ; au premier détour des propos, c'est moi-même que j'abandonne ; si rouge ou blanc que soit autrui, je lui sers sa couleur aussitôt. — Mais de nouveau seul, cher monsieur, c'est avec soi que l'on discute; le dialogue, en dépit de soi, tout naturellement s'établit. Et, tout naturellement aussi, il se forme en roman, en drame... N'est-ce pas là ce qu'il faut?
— Ce qu'il faut !... Mais pourquoi? L'utilité de tout cela ?
— Pardon... je ne comprends pas bien la question.
— Je ne peux pourtant pas la formuler plus clairement: Quelle est l'utilité, selon vous, du roman, du drame, des belles-lettres en un mot?
— Vous placez- vous au point de vue individualiste ?
56 NOUVBAUX PRiTEXTES
— Ceptainement non ; mais au point de vue du plus grand nombre, du peuple, du pays, de la civilisation.
— C'est un peu comme si vous me demandiez quelle est, pour Tarbre, l'utilité des fruits qu'il porte. Il m'est bien difficile de considérer Foeuvre d'art autrement que comme un aboutissement. Et même il me paraît que le critique n'a pas à la considérer différemment. C'est à ses fruits qu'on juge l'arbre.
— La « faculté maîtresse » du critique doit donc être, selon vous ?...
— Le goût.
— J'avoue, monsieur, que vos propos me désorientent. Je crains que vous n'y trouviez, à notre époque, peu d'écho.
— Je le crains aussi ; mais qu'y faire. Car îl en va de même ici : dois-je, en parlant, songer au plus ou moins d'écho qu'aura ma voix î
— Quand vous y songeriez?...
- Rien ne fausse autant le son de la parole, n'aliène plus sûrement la liberté de la pensée. € Pour pouvoir penser librement, dit Renan quelque part, il faut être sûr que ce que Toii éofit ne tirera pas à conséquence. »
— Admirez-vous cette affirmation
— Profondément.
— Pour moi, je n'y vois rien qu'un paradoxe?
CUROMQUBS DE l'bRMITAGE 57
Renan tout le premier savait fort bien que ce qu'il écrivait « tirerait à conséquence >, au contraire.
— Mais ce n'est pas pour les conséquences qu'il l'inventait. Tout est là.
— Vous m'accordez au moins que l'œuvre d'art, — et plus précisément l'oeuvre écrite, — peut avoir des retentissements...
— Les plus prolongés, les plus intéressants pour tous, les plus graves ; j'accorde même que l'artiste les puisse entrevoir ; mais, incliner pour eux sa pensée, c'est là le grand péché contre l'Esprit, celui qui ne sera jamais pardonné.
— Enfin vous vous refusez à considérer l'œuvre d'art autrement que comme un aboutissement ?
— Gomme un fruit, et d'où doit sortir le futur. Assez pour aujourd'hui, monsieur. Ces quelques prolégomènes indispensables devraient être sousentendus. Il me paraît honteux d'avoir à les redire. C'est vous qui m'y forcez. Car aujourd'hui l'on veut nous imposer un Apollon à votre image, au regard exorable et chargé de pitié, à la voix domestique, à l'échiné pliée. Apollon est le plus fier des dieux — et c'est pour cela qu'il éclaire. — Adieu, monsieur; je vous parlerai plus... actuellement une autre fois. Aujourd'hui je n'ai fait que prendre avec vous mes positions, à vrai dire.
Le monsieur se lève ; il allait me quitter ; il revient,
— J'ai vu, dit-il, j'ai admiré l'exposition de Maurice Denis : c'est vous, n'est-ce pas, qui fîtes la préface du catalogue ?
— Oui, monsieur.
— Vous y parlez tout à la fin des qualités mo^ raies de l'œuvre d'art ou de Tartiste,.. Eh quoi I malgré ce que vous venez de me dire à l'instant, ces qualités existeraient pour vous? Les questions morales vous intéressent ?1
— Gomment donc ! L'étoffe dont nos livres sont faits I
— Mais qu'est-ce donc, selon vous, que la mo raie?
— Une dépendance de V Esthétique, Au plaisir de vous revoir, monsieur.
Seconde visite de l'interviewer.
— Oui, monsieur, une importante époque, répondis-je à Tinterviewer aussitôt ; une admirable époque... et comment ne trouverais-je pas admirable l'époque précisément où je vis ; intéressante entre toutes, aussi bien parce que c'est la plus récente, la dernière, mais pour cela même moins admirable pourtaufc et moins intéressante peut-être que celle qui va suivre... que j'entrevois.
Ne m'iaterrompez pas ; je sais ce que vous allez dire; votre sourire n'y fait rien. Oui, je demande qu'il me soit permis d'aimer mon époque à la façon dont Barrés aime la Lorraine sa patrie, et de soutenir mon amour par d'aussi spécieux raisonnements que les siens. Je n'y peux rien changer : c'est ici et c'est maintenant que je vis. J'appartiens à mon temps et je suis fils de mon pays ; ne pouvant échapper à cela je ne suis pas
non plus si maladroit que de ne savoir pointaimer et admirer l'un et Fautre.
— Voulez-vous dire qu'en quelque temps que vous eussiez vécu, comme lui en quelque pays qu'il fût né, vous eussiez lun et l'autre parlé de D>ôme ?
— En aucune autre époque, je ne saurais m'imaginer possible ; et non plus que Barrés, en quelque autre pays que ce soit. Ne subtilisons pas. Comprenez simplement, monsieur, que F Epoque, ainsi que la Patrie, n'existant pas en dehors des individus qui la composent, la grandeur de cellelà se mesure à la ferveur qu'elle permet à ceuxci. Or, j'estime que notre époque nous offre de puissants aliments de ferveur.
— Ces aliments, monsieur...
— Ne souriez donc pas. Ces aliments, monsieur, sont du poison pour vous, parce que ce sont des aliments tout neufs, et qu'il faut des estomacs neufs pour les digérer. Pour moi, que voulez-vous, j'en fais ma nourriture. J'ai laim; les nourritures de nos pères n'ont plus suc suffisant pour moi. Mais les vieux messieurs comme vous, hélas ! aussi maints jeunes hommes nés avec de vieux estomacs, répugnent aux nourritures nouvelles et préfèrent se désoler si les mots remâchés qu'ils recherchent n'ont plus de ces qualités nutritives qu'on leur trouvait au temps de leur
CHRONIQUES DE L ERMITAGE 61
prime verdeur. Tant pis pour eux I Malheur à ceux qui n'ont pas faim précisément pour le plat que le temps nous présente.
— Je ne puis cependant consentir à appeler bonne une chose simplement parce qu'elle est neuve, ni trouver nécessairement au dernier plat le meilleur goût.
— Mais libre à vous, monsieur, de demeurer donc en arrière, pour raisonner bien comme il faut. Les plus belles raisons n'empêchent pas que celui qui s'attarde périsse. Quitte à raisonner mal, nous, qui voulons vivre, avançons.
— A quoi vous sert de m'insulter? Vous n'en avancez pas davantage. Je ne crois pas à votre nouveauté. Le monde incessamment se recommence. Je pense, ainsi que Salomon, qu'il n'est rien de nouveau sur la terre, et répète avec La Bruyère : « On vient trop tard », et < Tout est dit ».
— La Bruyère, monsieur, vint en un temps où se localisait sur un espace étroit la culture. Du bien vivre et du bien penser, on avait trouvé la recette. Nous avions hérité des Latins une image de l'homme, juste, belle, modèle d'après lequel nous nous étions formés, sans avoir pu d'abord nous aviser que ne s'y épiHsait peut-être pas complètement notre essonco : il semblait qu'on dût s'y tenir; et comme en notre pays Lesprit
6^ tfOtVlAUA xRÊTEXTEÔ
jamais ne se repose, on se parachevait soi-même ; on raffinait. De l'étranger on n'acceptait rien que ce qui rappelait cette image. On connaissait l'Espagne, l'Italie. On se sentait de même race. On eousinait. Le reste, autour, était tout sombre. Rien qu'à le regarder on eût craint de sali:* ^on esprit à la nuit.
Eh I parbleu oui! Tout était dit, depuis les sept mille ans qu'il y avait des hommes, « et qui pensent » — mais depuis les gouffres d'années qu'il y arait des brutes et qui ne pensent pas — qui n'avaient pas encore pensé, que de choses restaient à dire ! Car nous avions d'autres cousins : les Barbares, — qui s'efforçaient enfin vers la parole, qui commençaient à peine à parler. Quand on ne craignit plus de se salir, on leur tendit la main, à ces cousins germains. Pour l'oser, peutêtre, fallait-il ne pas avoir soi-même les mains trop propres. Les goujats du xviii' siècle s'entendirent fort bien à cela. Ce furent nos premières « mauvaises fréquentations »... Depuis, nous en avons eu d'autres !
— ... Qui, lentement, nous firent perdre le sens, si patiemment et sagement élaboré, de la dignité, de la netteté, de la spécialité de notre race. C'est bien là ce que certains esprits perspicaces déplorent aujourd'hui.
— Je ne puis le déplorer avec eux. Où vous
«HnoNïQUES »B l'ermitagb 63
vous obstinez à ne voir qu'une perte, je m'obstine à voir un acquis. Je ne suis point ici pour vous apprendre que ce que vous appelez « notre race », est quelque chose d'assez mêlé. C'est là ce qui valut je pense à l'esprit français sa souplesse, son aventure et sa curiosité ; il se sent, ce qu'était la France : un lieu de rendez-vous, un carrefour. Quoi d'étonnant si, des divers éléments qui nous composent, Télément latin, le seul ayant déjà parlé, se reconnut dabord, se ressaisit, prit d'abord conscience de soi et, à l'aide de ce qu'il avait déjà dit dans d'autres temps et d'autres lieux, put reprendre bientôt et presque aisément la parole. Les seules choses difficiles à dire sont celles qu'on n'a pas encore dites. xVIais, pour Tamour de nous, ne limitez pas à ce qu'elle a déjà dit notre France ; pour être moins latin, ne croyez pas que ce qui lui reste à dire soit moins français.
A parler franc, monsieur, je crois le génie profond de notre race très ditTérent de ce que divers critiques superficiels ont accoutumé d'appeler « l'esprit français », et qui n'est la plupart du temps qu'une manière de vernis lustrant de banales pensées. Tout au plus est-ce là l'esprit publir^.'^ipeu publics qu'aient été Laforgue, Rimbaud, i\ioi. larme, je les crois aussi parfaitement français qu'on protend (jue le sont aujourd'liui Lavedan, Donnav ou Rostand. L'à-pinorisme et le
désintéressement, ou si vous préférez : la gratuité des premiers, me paraissent être même des qualités plus essentiellement françaises encore que toutes autres ; plus inimaginables en quelque autre pays que ce soit. — Prétendrons-nous moins français Maurice Barrés, pour présenter des qualités en apparence si espagnoles? ces parfums, cette morbidesse, cet amour de la mort avoisinant l'amour, ce rythme si rompu, cette allure un peu capitane, cette belle cambrure d'abord puis brusquement ces abandons, ce sourire seulement des lèvres, ces ombres à la Zurbaran, ces langueurs à la Murillo... Irons-nous l'aimer moins lorsqu'il parle de Tolède, de Venise ou de Vladikavkas, et trouve à les chanter ses plus mélodieux accents ?
— Nous paraîti'a-t-il soudain plus français lorsqu'il parle de la Lorraine ? — Il n'est pas malaisé de reconnaître pour français un Boylesve, un Régnier, un France ; mais il faut accepter que Test aussi bien un Claudel, et d'une plus importante façon, parce que d'une façon plus nouvelle.
— Non, le génie français s'informe et s'enrictiit et se précise chaque jour. Si nous pouvions dès aujourd'hui dire : Voilà ce qu'il est, et pas plus, hélas I ce serait dire du même coup: Il a vécu.
A présent, au revoir, monsieur. La disette do vos questions m'a exténué. Si vous n'interrogez pas mieux et me laissez aller comme vous faites,
CHRONIQUES DK LERMITAGB 65
nous risquons de ne sortir jamais des considérations générales. J'ai pourtant là plusieurs bons livres sur ma table et dont j'aurais voulu vous parler.
— Je vous presserai davantage, une autre fois.
Mon interviewer est grippé. J'emploie à écrire au hasard le temps que m'eût pris sa visite. Certainement je fus déçu par ce monsieur. Il vint à moi sans aucun goût pour ce que je pouvais lui dire, sans réelle curiosité. Il est de ceux qui, dès avant trente ans, s'arrêtent; ce qu'ils connaissaient avant cet âge leur suffît ; ils s'y tiennent ; pour avancer, il faut s'éloigaer d'eux toujours plus.
Mon interviewer le sent bien : c'est en ennemi que je lui parle. La faute en est à moi, j'y consens. Il est discret, courtois, point trop bête ; rien n'y fait; dès que je parle, c'est tout irrité contre lui. Je ne puis pas lui pardonner de ne pas avoir luGlaudel, de n'aimer pas Dostoiewsky. Et même je sens bien que lorsqu'il parlerait de Shakespeare ou de Racine, nous ne saurions non plus nous accorder. Les « grands auteurs » ont ceci d'admirable qu'ils permettent aux générations successives de ne pas s'entendre. A leur sujet, on s'aperçoit que Ton diffère. L'unanimité subite
CHBOMQUBS DE l'bRMITAGB 67
des louanges n'est pas une assurance de survie; ceux qui plaisent tout entiers d'abord, sont ceux qu'on épuise d'un coup. Je voudrais être sûr, que nous n'épuiserons pas vite France. Pas de pénombre en lui : je m'inquiète. J'aimerais à pouvoir penser que dans cent ans on nous accusera de ne ravoir pas bien compris; et que son premier mot n'aura pas été sou dernier ! Sa Pierre Blanche est sur ma table, mais je ne l'ai pas encore lue ; jai l'esprit occupé d'un autre livre, des Promenades littéraires de Gourmont. Un de ces livres, précisément, par quoi le lecteur pr >nd conscience de son âge, sur quoi l'on peut s'entendre — ou difTérer;un de ces livres enfin que chaque lettré devrait lire. J'y ai mis quinze jours et n'y ai pas perdu mon temps. Je lis comme je voudrais qu'on me lise, c'est-à dire très lentement ; lire un auteur n'est pas pour moi seulement prendre connaissance de ce qu'il dit, c'est m'absenter, voyager en sa compagnie. Avec Gourmont, comme déjà son titre y invite, on se promène, on marche en devisant ; il ne semble point tant qu'il monologue, mais plutôt qu'il invite à causer.
Les ai-je moins bien lus ? je n'aimais pas autant ses premiers livres; j'y trouvais à la foi» plus de secousse et moins de force ; il y brutalisait sans profit. Il n'affirme plus tant ici, mais insinue ; sans discuter jamais, il persuade ; il entre de biaH
dans l'esprit du lecteur ; je ne sais comment il s'y prend, il fait sienne notre pensée.
Que ce qu'il dit sur Lemaître est habile ! Qu'il parle joliment de Mirbeau l Peut-on présenter mieux Barrés? expliquer mieux Huysmans ? railler plus finement Rostand ? Chaque chapitre n'a que quelques pages; j'aime qu'il n'épuise jamais son sujet. J'aime qu'après avoir cheminé quelque temps avec nous il nous laisse, qu'il n'accompagne pas trop avant. L^on n'est reconnaissant aux livres que de Fimpulsion qu'ils nous donnent. On en veut à celui qui veille sur nos pas jusqu'au bout.
Où pourtant je quitte le bras de Remy de Gourmont tout de suite, c'est quand il parle d'Aurevilly; non, là, je ne peux pas le suivre. Ecrire € les Diaboliques^ si elles étaient de Balzac, seraient le chef-d'œuvre de Balzac » ; regarder ce palotin décoratif * comme «l'un de ces classiques singuliers et comme souterrains qui sont la véritable vie de la littérature française » voici qui, brusquement, me fait me demander si c'est bien du Gourmont que je lis ou si c'est bien d'Aurevilly qu'il parle... Avec angoisse, je reprends les Diaboliques — je reprendrais le Prêtre marié, r Amour impossible, la Vieille Maîtresse, le Traité