D'Aurevilly dit bien < ce niai» de Gœthe
CHRONIQUHS DB I. ERMITAQB
du Dandy sme,%\ je ne les avais si présents à l'esprit, car il faut reconnaître que ce prestigieux écrivain enfonce indiscrètement en vous ses pointes sèches ; mais non, je ne puis voir dans ce style de p irade que bluff, dans cet éclat des mots, cette impertinence du ton que dissimulation d'un défaut de pensée, dans ces caracolants excès d^'esprit que pauvreté d'intelligence. Dans la cambrure de l'attitude je sens trop le buse du corset.
Il est évident néanmoins qu'on est forcé de tenir compte de Barbey d'Aurevilly dans l'histoire de la littérature. Il a sa déplorable lignée. Je voudrais bien savoir si M. Ilervieu ne la rencontra pas sur sa route. Il me plairait de pouvoir accuser encore ici d'Aurevilly, le rendre quelque peu responsable du « style si personnel », comme disent les journaux, où se guindé aujourd'hui Hervieu ; se peut-il que par une évolution naturelle lincisif et décent auteur du Diogène en vienne à écrire des phrases comme celles que nous lisons dans son discours à TAcadémie : « Vous vous êtes résolument engagé dans l'âme de la péninsule par le sombre couloir de Tan mille. » « A l'inverse, en fait d'éducation pour les jeunes filles, ses vœux s'arrêtaient à une borne moins espacée que la vôtre. > « En maintenant que le cerveau de la mère doive être de beaucoup moins éclairé, l'on inflige donc la plus morne extinction de lu-
mière à ce plus grand nombre de foyers qui sont ceux des orphelins de père.» « Nous séjournons dans un port, et les plus fortes houles du large n'y entrent jamais troubler un calme au partage duquel, encore une lois, vous êtes, monsieur^ le bienvenu.» « Le rire sur les lèvres rétracte déjà, par avance, les paroles d'amertume que sont encore à mâcher les dents. » «( Et d'ailleurs les gens d'esprit ne gardent-ils presque pas tous dans la pensée quelque préjugé au pied duquel ils font pénitence de l'esprit qu'ils ont? »
Cette dernière phrase est de Barbey d'Aurevilly ; elle promet déjà les autres.
{k PROPOS d'une enquête de < LÀ PHILÀNGE »]
L*enquête que menait depuis quelques mois, et que vient de clore la Phalange, devait dégénérer en querelle. Le questionnaire était pourtant d'apparence bien pacifique, mais le mot « national » s^'y trouvait prononcé, et l'on sait de reste tout ce q!ie ce mot porte avec soi d'exclusivisme. La ma-) nière dont fut menée l'enquête provoqua quel-l qjes mécontentements ; la manière dont ces] mécontentements s'aftirmèrent provoqua le mécontentement du directeur de la revue. A présent qu'un soupçon de politique s'en mêle, je ne saia s'ils se mettront d'accord.
U s'agissait de savoir une bonne fois si une, < hanSî littérature » pouvait se passer d'êtrc îiationale, ou si elle ne le pouvait point.
74 NOUVEAUX PmiTBXTEi
La question me parut oiseuse.
Il est possible d'imaginer un peuple sans littérature, un peuple sourd-muet pour ainsi dire, mais comment imaginer une parole qui ne soit pas Texpressiori de quelqu'un? une liUérature qui ne soit pas l'expression d'un peuple?
N'eût-il pas été plus intéressant, plus raisonnable de demander si l'on pouvait oser appeler € haute littérature » quelque littérature que ce fût, qui ne présentât pas, en plus de sa valeur représentative inéluctable, un intérêt universel, c'est-à-dire tout simplement humain ? — il eût été facile alors de constater ceci, que je n'ai pas ia prétention de découvrir : les œuvres les plus humaines, celles qui demeurent d'intérêt le plus général, sont aussi bien les plus particulières, celles où se manifeste le plus spécialement le génie d'une race à travers le génie d'un individu. Quoi de plus national qu'Eschyle, Dante, Shakespeare, Cervantes, Molière, Gœthe, Ibsen, Dostoïewsky ? Quoi de plus généralement humain ? Et aussi de plus individuel? — Car il faudrait enfin comprendre que ces trois termes se superposent et qu'aucune œuvre d'art n'a de signification universelle qui n'a d'abord une signification nationale ; n'a de signification nationale qui n'a d'abord une Signification individuelle.
a L'inilividiiaiité, disait ilebbel, n'est pas tant
PHÉTEXTEë /O
un Dut qu'un chemin. Ce n'est pas le meilleur : c'est le seul. >
Mais il apparaît du dehors que notre littérature n'a jamais été plus iraiiçaibe que lorsqu'elle était plus contrainte et plus policée, de sorte que, sans comprendre suffisamment peut-être que cette contrainte, loin de supprimer l'individu, Texaitait, Ton a prétendu opposer Tune à l'autre la littérature € spécifiquement française * et la littérature émancipée ou romantique, voir dans les chefsd'œuvre de notre littérature un triomphe du général sur le particulier et reconnaître à l'œuvre des qualités plus ou moins françaises suivant que cette œuvre paraissait plus ou moins bien disciplinée.
Car la première question de l'enquête n'était qu'en guise d'amorce et provoquait aussitôt la seconde. Qu'une « haute littérature » fut forcément nationale, c'est ce qu'on ne constatait pas impunément ; il s'agissait aussitôt de déterminer quels en étaient les plus topiques caractères, de manière à pouvoir reconnaître enfin si cette littérature nationale vivait encore, était morte, ou se mourait...
Pour déterminer ces caractères topiques, la méthode est simple *, trop simple : on choisit au
1. < J'estime qu'il est très possible de déterminer dans le cours de notre histoire esthétique une littérature spécifique-
cours des siècles les quelques œuvres qui vous paraissent les meilleures, c'est-à-dire, en l'espèce, celles qui flattent le plus votre tempérament * et votre goût. Lorsque ce goût est bon (et il est entendu d'avance qu'il est très bon s'il est très français), il se trouve que ces œuvres sont des chefsd'œuvre qui présentent le même commun caractère d'équilibre puissant, de passion tempérée par la raison, etc., etc., c'est-à-dire enfin : de beauté. Combien il m'est plus agréable de penser que ces conditions de beauté sont pour tous les pays les mêmes et que ce qui peut les faire paraître plus spécialement ou spécifiquement françaises, c'est qu'en aucun autre pays que la France, elles ne se sont trouvées aussi souvent ni aussi pleinement réalisées ; et ni par un effort en appa-
ment française : A^e suffit-il pas pour cela de nous entendre sur les qualités essentielles de notre race et de chercher les œuvres où elles se trouvent le mieux exprimées ? » écrit M. de Bersaucourt avec une ingénuité charmante.
1. Racine, Mirivanx. Barrés. Moréas, M"* de la Fayette, Gérard de Nerval et Fromentin sont les auteur? et sont les seul» auteurs que M. Glouard cite pour y reconnaître « notre centre » et dont il se propose de « chercher un jour la commune mesure ». 11 la trouvera n'en doutez pas 1 Quant à quelques excentriques, tels que Puscal, Molière, Saint-Simon, Corneille, etc., comrao ili pourraient gêner la théorie, on leur découvrira sans doute, ainsi qu'on vient de faire à Montaigne, quelque inavouaible origine, qui permettra de les débarquer. Et quant à ces plumitifs du xvui* siècle, Marivaux mis à part, tous des faquins!
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rence plus naturel. Pour les mêmes raisons jadis , l'œuvre d'art la plus accomplie paraissait aussi la plus grecque. C'était aussi l'œuvre la plus individuelle et la plus généralement humaine à la fois ; la plus universelle par conséquent. — € Vous savez que la France est aujourd'hui pour les Lettres ce que la Grèce était autrefois », je trouve cette phrase dans Fontenelle et pourrais la trouver ailleurs, car c'est une opinion commune. A quoi la France doit-elle cette extraordinaire faveur ? — Saus doute, ainsi que la Grèce, à un heureux confluent de races, à un mélange que précisément les nationalistes déplorent aujourd'hui.' Car il est à considérer que nos plus grands artistes sont le plus souvent des produits d'hybridations et le résultat de déracinements, de transplantations veux-je dire. M. Maurras les appelait naguère, assez spirituellement, « les phoques », — c'est-à-dire : les amphibies — par opposition à ceux de sang uniquement celte, ou normand, ou latin, gens d'un seul élément, incapables par conséquent de s'associer pleinement et classiquement à la multiple vie intellectuelle de la France.i Citerai-je un passage de la réponse de M. Ghéon,i que M. Glouard goûte entre toutes ? — « Eni vérité notre cas est tout spécial. Nous ne formons' pas une race, nous Français, mais une nation mais la nation précisément où les races occiden-'
taies se touchent, se foadent, s'équilibrent. Et la France ne se réalise que dans cet équilibre, que dans cette fusion. »
Mais, si la France ne se réalise pleinement que dans l'harmonieux équilibre des éléments très divers qui la composent de quel droit appeler plus ou moins français tel ou tel de ces éléments ? Certes j'applaudis au livre de M. Lasserre; mais c'est parce que, personnellement, j'ai toujours eu le romantisme et Tanarchisme artistique en horreur. Est-ce en raison de leur caractère peu français? — 11 me suffit que ce soit en raison de leur caractère inesthétique, qui répugne à mon cerveau de Français. Mais Hugo, Michelet, etc., en font-ils moins partie de notre littérature? Et si, plutôt que ce qui représente la turbulence française, je préfère, par culture et par goût, ce qui représente la culture française et l'élite, condamnerai-je pour cela la France entière à se réduire à cette élite-là ? ne reconnaîtrai-je pour françaises que les manifestations de cette culture?
Combien ne sont-ils pas aujourd'hui qui pour admirer s'inquiètent peu que l'oeuvre soit belle, mais bien qu'elle soit française à leur gré ! iN'en déplaise à ceux-ci, je ne consens pas à sentir l'intrus chez Montaigne ; je ne consens pas à céder à la Suisse Calvin ni Rousseau; si grand que soit mon amour pour l'italianisant Ronsard, je ne
consens pas, même lorsqu'il invective les huguenots, à le tenir pour plus Français que le huguenot d'Aubigné. Et, de nos jours, je ne m'abuse pas sur ce qu'a de ruineusement antisocial le théâtre juif qui envahit depuis dix ans la scène française; mais tout l'effort nationaliste empêchera-t-il le théâtre de Porto-Riche d'être écrit et pensé en français, et Amoureitse d'être un chefd'œuvre ?
11 apparut, dès le premier numéro de l'enquête, que M. Glouard, qui la dirigeait, cherchait moins à s'éclairer sur les opinions de ses contemporains qu'à éclairer ceux-ci sur les siennes. A chacun de ses enquêtes, il décernait des satisfecit ou bien il tapait sur les doigts — discrètement, poliment, à la française * ; — il s'étonna que ces manières de contrôleur énervassent certains qui lui répondirent de manière non moins française encore qu'infiniment plus vive ; et certains autres qui ne lui répondirent pas.
Ce n'est pas que M. Clouard pense mal ; mais c'est qu'à force de vouloir paraître Français, certains perdent toute grâce à l'être ; c'est que le plai-
1. Je dis cela pour faire plaisir à M. Glouard qui m'a Tair d*un excellent garçon ; mais à dire vrai, je trouve effroyablement germanique la couleur de l'ennui que respire toute son enquête, teutonnes ses notes, et tudesques ses conclusions.
sir d'être Français diminue à devenir contraint ; c'est qu'on l'est malgré tout lorsqu'on Test, et que la conscience, ou du moins la délibération qu'on y apporte, risque de fausser de délicates et secrètes qualités; c'est qu'on ne devient pas plus Français en singeant les manières de la vieille France, et que la meilleure façon de Têtre, c'est de Têtre Daturellement.
NATIONALISME ET LITTERATURlil
Second article)
11 y eut une enquête de M. Glouard, Il y eut, à propos de cette entjuête, l'article que j'écrivis il y a quatre mois; puis l'article de M. Henri Ghéon. C'est à ces deux articles, ainsi qu'à celui de M. Francis Vie lé- G df fin ? ir Swinburne, paru également dans la Nouvelle Revue Française, que répond M. Jean-Marc Bernard dans les Guêpes.
Cette piquante petite revue groupe quelques jeunes gens à tendances nettement conservatrices et réactionnaires. Ce n'est pas toute la jeunesse française, mais c'en est une non négligeable partie. Je ne distingue encore pas bien nettement ces jeunes guêpes les unes des autres ; et du reste chacune semble prendre à tâche de se ramener au type voulu, par louable souci de préserver contre l'individu la règle ; pour cette raison sans doute
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l'essaim semble n'avoir qu'un aiguillon collectif et qui, jusqu'à présent, n'a navré personne bien fort. Ces jeunes gens me paraissent extrêmement sympathiques. Je les soupçonne de manquer de méchanceté *; mais ils ont des convictions. Je me persuade volontiers que si j'entrais à présent dans la vie, c'est-à-dire si j'avais leur âge et pouvais prendre les événement présents de droit fil, je marcherais à leur côté *. Moins gênés que nous par les souvenirs, ils arrivent d'emblée où nous parvenons avec peine, mais chargés de plus d'instruction qu'eux. Ils sont à l'âge des conclusions promptes ; parce que nous apportons quelque nuance à leurs affirmations parfois inconsidérées, les voici disposés à croire que nous voulons les combattre... Si je reviens encore une fois sur le champ de la lutte, ce n'est pas en adversaire, mais en glaneur de vérités. Qu'ils m'excusent si pourtant je relève d'abord dans leur réponse quelque illogisme — cpii les entraîne à des conclusions hasarde es, contre lesquelles je crois utile de protester.
Cette réponse est U'ès courte. Je vais en donner le noyau :