ACTE II, SCÈNE II. 3oî
LE COLONEL
Certainement, et je ne crois pas qu'il soit en effet une position plus étrange que celle où nous met le caprice de mon oncle. Moi, qu'il regardait comme un étranger, peut-être comme un ennemi , i} m'oblige à ne paraître ici que pour en éloigner dans les vingt-quatre heures sa fille chérie , celle à qdi il a dû dix années de bonheur, la seule perr sonne enfin qui, avec une douceur angélique, ait pu supporter ce qu'il y avait de bizarrerie dans son caractère. Jetais le respect que vous portez à sa mémoire , Mademoiselle ; mais vous ne pouvez nier qu'il ne fut bizarre.
EMMA
Comme je l'ai toujours vu de même, je pourrais dire avec sincérité que je ne m'en suis jamais aperçue.
LE COLONEL
Quel éloge vous faites de vous sans vous en douter! Ainsi ^ vous supporteriez les défauts de l'époux que le ciel vous destine , par cela seul que vous l'auriez toujours, vu ainsi ?
E M MA
C'est à quoi je ne m'engagerais pas.
MADAME d'tvARI.
Que dites-vous donc , mon cœur?
3o2 L'ORPHELINE.
EMMA
Je dis Ift vérité^ Madame. Je vivais ici dans la solitude 9 je n'avais )>as de point de comparaison ; si j'étais mariée j je vivrais dans le monde , et lecr défauts d'un mari pourraient tùe frapper sans que je le voulusse.
LE COLOlfrBI/.
Je n'y avais pas pensé; ynais votre réflexion n'en est pas moins judicieuse.
MADAME b'tVARI.
tet surtout assez déplacée. On ne dit pas de ces choses-là, à moins d'avoir pris le parti de 'ne jamais se marier.
LE COLONEL
C'est peut-être l'intention de Mademoiselle ?
EMMA
Ne m'interrogez plus; j^ craindrais de répondre encore avec trop de franchise.
MADAME d'tVARJ.
La franchise^ mon enfro^t , n'est, uti défaut que parce qu'elle n'entre pas dans 1^ Usages diji moadei; vous saurez cela un jour. Mais , colonel, le temps presse ; le testament de votre oncle ne vousdpnne que vingt - quatre heures , et l'on m'attend chez moi.