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et charmait les regards de tous ceux qui la voyaient. Un jour une bande de Tartares envahit le domaine où elle vivait. Son père fut tué, son châtcau dévasté, tout ce qui s’y trouvait. enlevé par une soldatesque effrénée, et la jeune fille fut livrée au prince souverain de Baktschiseraï qui en devint st amoureux que, pour elle, il oublia et les autres femmes réunies dans son harem, et ses projets ambitieux, et ses excursions guerrières. Pour elle il sacrifia même jusqu’à ses préjugés de musulman ; il lui fit construire une chapelle, 1l lui permit de rester fidèle à son culte et d’avoir près d’elle un prêtre catholique. Le fier despote était vaincu par Ja faible captive: le chef d’une horde sauvage par une timide enfant. Il n’ordonnait plus, il suppliait. Il ne demandait qu'à être aimé, et Marie ne demandait qu’à retourner dans son pays. Combien de temps dura la lutte entre la passion du despote et les gémissements de la jeune fille, entre les grilles du lion et la tremblante gazelle, c’est ce qu’on ne sait. Mais cette lutte finit par une catastrophe.
Parmi les femmes qui naguère s’enorgucillissaient des faveurs du khan, qui après l’arrivée de Marie souffraient de ses dédains, se trouvait une Géorgienne, la plus belle de toutes, la plus fière, la plus implacable. Elle ne pardonnait point à la jeune Polonaise d’avoir pris un tel ascendant sur celui dont elle avait ellemême longtemps possédé les bonnes gräces, et elle résolut de s’en venger. Pour mieux assurer sa vengeance, elle associa à ses complots plusieurs de ses compagnes. Toutes alors se rapprochèrent de Marie avec de vives démonstrations d'amitié, affectant un grand désir de lui venir en aide dans sa tristesse, de l'égayer dans son isolement. La pauvre Marie accepta avec confiance ces témoignages d'affection, et un soir qu'elle écoutait avec
un naïf abandon leurs entretiens et leurs chants, la Géorgienne, se précipitant tout à coup sur elle, lui plongea un poignard dans le sein, puis à l’aide de ses complices l’ensevelit à la dérobée dans le jardin. Le khan découvrit bientôt de quelle façon sa bien-aimée lui avait été ravie et fut sans pitié pour ses ennemies. Toutes celles qui avaient pris part au complot furent égorgées. La Géorgiennne, qui avait elle-même proposé et accompli le crime, fut écartelée. Nul autre amour ne remplaça dans Le cœur du prince le tendre et profond sentiment que Marie lui avait inspiré. Après lui avoir consacré dans l’enceinte de son palais la fontaine des Larmes, il se rejeta avec une sombre ardeur dans le tumulte de la guerre et fut tué dans un de ses aventureux combats.
Is n'étaient pas brillants les ambassadeurs que le roi de Prusse envoyait dans cette ville orientale, dans ce sérail des descendants de Gengis-Khan, d'abord l’étudiant hollandais Boskamp à demi renégat, puis un simple lieutenant de cavalerie.
Dans la modestie de leur appareil, l'un et l’autre devaient être encore très prudents. IE y avait à Paktchiserai un consul de France et des agents russes auxquels il fallait absolument dérober les intentions de Frédéric. Après en avoir conféré avec Boskamp et Mustapha, qui s’intéressait particulièrement aux affaires de Prusse, M. de Goltz se décida à s’annoncer comme un officier de remonte chargé d'acheter des chevaux en Tartarie ct désireux d’obtenir, pour faciliter sa tâche, un firman du khan.
Ostensiblement, en cette qualité, 11 sollicita une audience du prince prévenu de cette ruse de guerre par son fidèle barbier, et 1l fut conduit au palais.
Après avoir traversé plusieurs cours arrosées par l’eau des fontaines, plus'eurs jardins remplis de fleurs, plu-
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sieurs portes parsemées d'inscriptions poéliques, plusieurs appartements peints et dorés comme ceux des Khalifes dans les Contes des mille et une nuits, il cutra dans une salle plus richement décorée que les autres. Là, au milieu d’un cercle de fonctionnaires en grand costume, était le khan, un vigoureux homme d'une quarantaine d'années, d’une physionomie à la fois imposante et spirituelle.
Après avoir majestueusement reçu les salutations du jeune officier, il lui fit apporter un chibouk et du café, puis se mit à causer avec lui d’un ton familier un peu prétentieux. Il lui parla de Frédéric, dont il admirait non seulement la tactique et la bravoure, mais le goût musical et les talents Httéraires. Il lui cita, pour montrer son savoir, le nom de plusieurs écrivains, entre autres celui de Montesquieu. Puis il lui dit : Je vous invite à mes concerts. Vous verrez que ma cour n’est pas désertée par les muses, et quand vous écrirez à votre souverain vous lui direz que son ami et son admirateur de Tartarie n’est pas tout à fait un barbare. J'ai une troupe de musiciens qui jouent de divers instruments et des acteurs qui représentent des pièces françaises. Elles ne sont pas toujours pour moi très intelligibles, mais elles me plaisent.
Ce jour-là, selon les conventions faites avec Mustapha d'accord avec le khan, M. de Goltz s'était borné à demander un firman pour faciliter sa tâche d'officier de remonte, Mais, le lendemain soir, il était, par le Vigilant barbier, introduit mystérieusement dans Le cabinet du prince, et alors il annonça nettement sa vraie mission, Il fit un beau‘discours pour démontrer les avantages d’une alliance de la Turquie avec la Prusse; la plus grande partie des troupes de la tzarine étant, disait-il, campée dans le Brandebonrg et la Poméranie
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ü8 NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE
l'empire russe pouvait être aisément envahi. Frédéric engageait le vaillant Krim-Geraï à faire cette expédition et, en même temps, le priait de lui envoyer quelques milliers d'hommes pour accomplir, d’un autre côté, une autre heureuse entreprise.
Le prince, ayant écouté en silence et d'un air de satisfaction la harangue du Jeune amdassadeur, répondit qu’il était tout dévoué à son frère le roi de Prusse et très désireux de lui donner un efficace appui. Mais avant de mettre, dit-il, mes troupes en mouvement, j'ai encore plusieurs précautions à prendre, et d'abord il faut que j'obtienne l’assentiment de la Turquie.
M. de Goltz, surpris de cette réponse évasive, demanda ce qu'il faudrait faire pour accélérer l'entrée en campagne. — Ah! répliqua Krim-Geraï avec son air narquois
et rusé, il y a une question ficheuse, mais essentielle :
qui doit avant tout être réglée, la question d'argent. J'ai fait d'énormes dépenses pour réparer ce vieux palais de mes prédécesseurs, pour y mettre ces beaux tapis et ces riches divans que vous voyez. Ma souveraineté m'oblige sans cesse à de grands frais. De plus, je dois vous confesser que je me suis laissé entraîner à une fatale tentation. Un Français, qui était ici, 1l y a quelques années, m'a persuadé que les montagnes de Crimée renfermaient des métaux précieux. J'ai englouti une quantité de piastres dans des fouilles qui ne m'ont pas donné un grain d’or. Maintenant mon trésor est vide et je suis horriblement endetté.
— Si la paix, dit M. de Goltz, était faite, l'Europe jouirait bientôt d'une prospérité qui enrichirait la Crimée et le meilleur moyen d’obfenir la paix, c'est d'attaquer et de soumettre la Russie.
— Oui, s’écria le prince, en se relevant de toute sa hauteur, je hais les Russes, je les liais dès les premiers
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temps de ma vie, dès le jour où je les ai vus avec le général Munich entrer comme des sauvages dans notre glorivuse Crimée, piller nos villes, ravager nos villages. J'ai juré de leur faire expier leur cruauté. Je tiendrai mon serment. Engagez donc votre souverain à m'aider dans mes armements. Priez-le aussi de m'envoyer un de ses savants médecins dont j'ai maintenant grand besoin, et vous verrez quelle guerre Je vais faire aux Russes.
En parlant ainsi Krim-Geraï exprimait sa sincère pensée. Îl était réellement très brave et réellement très enthousiaste du roi de Prusse. Mais à sa bravoure se joignait un exprit cauteleux, et son enthousiasme ne pouvait se dégager d’un calcul matériel.
De l'argent, disait-1l, de l'argent.
Frédéric n’en avait guère, et plusieurs de ses provinces ravagées par les Russes ou les Autrichiens réclamaient de prompts secours. Cependant, comme :l attuchait une extrème importance au succès de sa négociation, il mit à la disposition de M. de Goltz une somme considérable, lui envoya pour le rétif tartare toute une cargaison d'ctoffes de soie et de velours; des armes superbes, des tabatières, des montres en or et d'autres
- objets de luxe. De plus il lui annonçait qu'un médecin
allemand de premier ordre partait de Berlin pour Baktschiserai.
— Ah! s'écria le khan en apprenant celte nouvelle et en regardant toutes les belles choses qui lui étaient offertes, Frédéric verra que je suis l'ami de ses amis et l'ennemi de ses ennemis. Bientôt mes troupes seront rassemblées en Bessarabie et, de là. nous tomberons sur les Russes. Mais je ne puis rien entreprendre avant le rhamadan.
Krim Geraï n’était pas encore satisfait. Le lendemain il demandait Jes présents pour ses chefs de légion,
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