‹ Nouveaux récits de voyage [microforme]Chapitre 24 sur 57 · QU · texte numérisé non relu

QU

nimes

suprèmes : le sentiment religieux et le sentiment monarchique.

On dit qu'il est singulièrement crédule et supersti-

Î tieux le bon peuple russe. Le fait est qu'il reste attaché

du à d'anciennes légendes et conserve des pratiques jour-

|: nalières dont les lumineux apôtres de la raison seraient

fort offusqués.

| J'ai vu les paysans, les bourgeois et les plus hauts

NW fonctionnaires se découvrir la tête et s'incliner avec KSRRR respect en passant devant une petite statuette de la hs vierge enchässée dans un des murs du Kremlin. J'ai vu

Fa dans les rustiques isbas les images que chacun salue

en entrant avant de saluer le maître du logis. On dit

: P'TEM que les moujicks confient leurs petites affaires à ces FRE images comme à des amis, et de peur de les offusquer

pl les retournent contre le mur, st par malheur, ils enfreignent la loi du Carème. M. Zolotnritski cite dans son

‘4 dictionnaire poétique cette naïve prière de l’un d’eux :

4 « Regarde, saint Nicolas. Peut-être mon voisin Michel

A m'a calomnié, ou me calommiera près de toi. Ne le

| crois pas. C’est un vantard et un babillard. Je ne lui

ai fait aucun mal et ne lui en souhaite aucun. Mais il a l'air de t’honorer et c'est un hypocrite. Moi je t’ho- A nore du fond du cœur, et j'allume ce cierge devant toi.»

Il faut avouer qu'une telle piété n’est pas très édifiante et qu’il est aisé d’en rire.

Mais, avec sa foi enfantine, le paysan russe peut résister aux plus pénibles épreuves et à ses croyances relivieuses s'allie étroitement son idée de nationalité ct son dévouement à l'empereur.

L'autorité de l'empereur lui représente en ce monde l'autorité même de Dieu.

L'une et l’autre sont strictement dans sa pensée. Un de ses proverbes dit : Za Bogom molilva; za Tiaren

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disaient humblement : Nous avons péché ct Dieu nous punit. Mais on n'accusait pas l’épouvantable tyran, et on ne se soulevait pas. C'était le Tzar. C'était le successeur des grands princes de Moscovie qui, à l’aide de lEglise, avait délivré le pays de la domination des Tartares.

À une autre extrémité de l’Europe, au quinzième siècle, par l'union de l'Eglise et des rois catholiques, l'Espagne brisait ainsi le dernier joug des Maures.

Eu Russie on a vu apparaître aussi des apôtres du socialisme et de l’athéisme qui d’un ton superbe s'écrient : Plus de Dieu et plus de Tzar. Mais leur voix n’a été entendue que dans quelques groupes 1s0lés et nulle part ils n’ont pu porter une sérieuse atteinte à la prééminence de l'Eglise, à l’autocratic de l'empereur.

Par cette autocratie, Catherine IT a colonisé la Crimée et fondé dans l'espace de vingt-trois ans deux cent seize villes. Par la même efficace puissance, la steppe, la vaste steppe jadis le champ de bataille des races ariennes ct touramiennes est à présent un des calmes domaines de l'empire russe. Ses hordes nomades son en partie pacifiées, en partie contenues dans des zones régulières. Le sol des Baschkirs, des Kirghises, des Kalmoucks si longtemps inculte est maintenant fécondé par la charrue, et leurs anciens campements sont parsemés de beaux villages ! .

La République des Cosaques n'existe plus. Ces bandes farouches de l’Oural, du Volga, du Don, du Dnieper qui vivaient surtout du pro luit de leurs déprédations, qui, en temps de guerre, se jetaient selon leur intérêt du moment ou de leur passion, tantôt d'un côté

1 Wallace, Russie, t, IL p. 95.

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et tantôt de l’autre, contre la Turquie ou contre la Pologne, quelquelois même contre la Russie à laquelle toutes devaient rester attachées par leurs origines et par leurs croyances. Un de leurs anciens proverbes populaires disait : « Terpi Kasak,Ataman boudet. » Prends patience Cosaque, iu deviendras Hetman. Ces troupes vagabondes, tumultueuses, ne peuvent plus élire leur Hetman. On ne les verra plus s’allier à la trahison d’un Mazeppa, à la révolte d’un Stenko, à la fourberie d'un Pugatscheff. Elles ont été maitrisées, enrégimentées, colonisées, et maintenant elles servent admirablement la Russie. Maintenant les Cosaques protégent les routes et les plages que leurs ancêtres exploitaient. Ils sont les pionniers des passages inexplorés, les sentinelles des postes périlleux, les gardiens des frontières.

Le gouvernement a partagé entre eux de vastes terres dans diverses provinces. Sur la rive droite du Kouban, ils ont d'excellents pâturages ; sur les rives du Don de: plaines fécondes ‘.

Ils sont tous exempts d'impôts, mais tous astreints au service militaire. Ceux du Kouban doivent passer trois années consécutives dans leurs régiments, puis ils vont dans leurs stanitzas, reprendre la bêche et la faucille jusqu'à ce qu'ils soient de nouveau appelés sous les drapeaux.

Ceux du Don doivent se tenir prêts à partir au premier signal pour s’en aller parfois à des milliers de verstes du foyer paternel.

Il a peu de goût pour le labeur agricole ce brave cosaque destiné à l'état de soldat. Ses premiers jouets sont des armes; ses premiers amusements, des simulacres d'exercices guerriers. Les émotions de la vie mili-

4 Koch, Reise nach dem Kaukasiochen Isthmus, t, Yp. 100,

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taire le saisissent à toute heure et par toutes sortes d'incidents : le départ des amis, les adieux qu’on leur adresse le retour de ceux qui ont vu de lointains pays, et pris part à de glorieux combats. Ainsi occupé d’une perpétuelle image de migrations, . d'aventures, il ne peut s'attacher à ses sillons comme le laboureur qui ne doit pas les quitter. Il a devant lui la perspective d’une longue suite d’années où il vivra dans une autre contrée. Quand vient le jour du départ, il ne peut sans une douleureuse émotion dire adieu aux bords de sa rivière aimée, au foyer de sa stanitza. Son vieux père lui donne d’une main tremblante sa bénédiction. Sa mère lui suspend au col un sachet où elle a mis quelques par-

celles de terre prise sous le seuil de la maison. Fil

vient à mourir loin de sa famille, c’est en baisant ce sachet qu'il doit faire sa dernière prière; c’est avec cette relique qu'il doit être enseveli.

Au sein de ce peuple qui dans sa réforme a conservé son caractère primitif, 1l existe des chants populaires qui retracent en termes naïfs quelques-unes de ses plus vives émotions et qui mériteralent d'occuper les recherches d’un collectionneur intelligent. En voici un qui me semble empreint d’un sentiment touchant :

€ Dans l’ombre est le platane tristement incliné ; dans le cœur du Cosaque est le chagrin qui le ronge.

« Ne tombe pas petit platane, tu es encore vert et plein de sève, ne t'aflige pas gentil Cosaque, tu es encore jeune et vigoureux.

« L'arbre voudrait résister, mais l’eau le déracine ; le Cosaque voudrait s'égayer mais la douleur l’oppresse.

« ILest parti avec sa lance, son vêtement de guerre et son fier cheval à la crinière noire ; il est parti pour une lointaine contrée.

« Dans cette contrée il est resté pour y mourir. Il ne

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, d'une ,ilne quine e d’une re conut sans le sa ripère Jui Sa mère ques parson. S'il usant ce est avec

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LES RUSSES EN SIBÉRIE 117 reverra jamais son cher pays, Jamais son toit, ni ses parents.

« Prêt à rendre le dernier soupir, il murmure cee paroles : creusez-moi dans la terre une large fosse; sur cette fosse plantez des arbustes qui portent des fruits.

« Les petits oiseaux des steppes viendront becqueter ces fruits, et m'apporteront des nouvelles de la chère maison. »

Ces Cosaques dont nous traduisons ainsi la tendre élégie, ils sont venus, hélas! de leurs steppes lointaines, camper dans notre pays de France. À qui les a vus avec leurs rudes figures hàlées par les frimas, leurs longues moustaches fauves, et leurs longues lances féroces, 1ls ont laissé un douloureux souvenir. La guerre fait éclater le tempérament de leur vieille race sauvage: la paix les ramène aux innocentes joies du foyer. M. Clarke, le célèbre voyageur anglais qui a séjourné parmi eux, se plait à louer leur obligeance envers létranger et leurs vertus domestiques ‘; de même M. Hommaire de Hel] qui, dans sa relation de voyage a pourtant dit de dures vérités à la Russie ?; de même M. HE. Dixon, dans un de ses récents ouvrages ® et M. Wallace dans le livre si intéressant qu'il vient de publier.

Au commencement du seizième siècle, ce siècle de prodiges, un gentilhomme espagnol s’en allait avec quelques centaines de soldats conquérir l'empire des Aztèques. Vers la fin de ce même siècle, à une autre extrémité du monde, un Cosaque du Don entreprenait une expédition non moins intrépide, non moins étrange et finalement plus fructueuse pour la Russie que celle de Fernand Cortez pour l'Espagne.

1 Travels in various countries, Lt, F, ch. x1r. ? Les steppes de la mer Caspienne, LT, eh, xix et suivants. 5 La Russie libre, ch. cxiv.

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C'était Yermak, un flibustier, un chef de bandits qui devint un héros.

Pendant plusieurs années, il avait conduit sa bande ra, oce le long du Volga et sur les rives de la mer Caspie.ane épouvantant et pillant villes et villages, même la caisse du Tzar, et ce Tzar était Ivan le Terrible.

Poursuivi par des troupes auxquelles il ne pouvait pas essayer de résister, Yermak se retira avec six mille hommes vers les confins de lempire, dans le gouvernement de Perm, où un négociant Anika Strogonoff exploitait de vastes salines. Là, 1l entendit parler d’un riche pays situé de l’autre côté d’une grande chaîne de montagnes. De ces montagnes descendaient chaque années des gens avec lesquels Strogonoff faisait un commerce très-lucratif. Par l'ordre d’Ivan II, des soldats russes avaient envahi cette contrée dont on ne connaissait pas l’étendue et ils en avaient rapporté d'admirables fourrures.

Yermak résolut de tenter la même aventure. Avec de la poudre et du plomb il pensait bien aller plus loin que les soldats d’Ivan et sans peine il obtint ce qui Jui était nécessaire.

Telle était déjà en Russie à cette époque la fortune de certains propriétaires, que Strogonoff, à lui seul, arma et équipa les six mille Cosaques, leur donna des vivres et des canons, tout un attirail de guerre, jusqu'aux fifres ct aux tambours.

Is partirent en bon ordre, ayant à leur tête Yermak qui les soumettait à une discipline sévère. Il leur avait fait accepter un code en vertu duquel toute ivrognerie et toute impudicité était rigoureusement châtiée, toute désertion frappée d’un arrêt de mort. Il emmenait avec lui trois popes qui célébraient régulièrement l’office religieux, Tous les soldats devaient y assister.

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La terre inconnue vers laquelle se dirigeait d’un pas ferme ccte troupe étrange était divisée en plusieurs vastes provinces habitées par diverses tribus et gouvernées par des princes tartares, Le plus puissant d’entre eux était Koutchoum Khan, descendant en ligne directe de Gengiskan héritier de l'empire de Touran, très-courageux et très-décidé à défendre son domaine.

Yermak qui joignait l'intelligence à la bravoure comprit que là était le péril et tenta par des négociations de gagner la confiance de Koutchoum, mais sans pouvoir y parvenir. La lutte avec ce Montézuma de la Sibérie était inévitable, inévitable aussi avec les chefs des Vogoules, des Ostiaks et des autres peuplades.

Dès la première rencontre, les Sibériens furent terriliés par les armes à feu des Cosaques, comme les Mexivains par celles des Espagnols. Leur terreur s’accrut encore par un essai de leur ignorance. Un jour ayant capluré un des canons de Strogonoft ils le tournèrent contre leurs adversaires, n’y ayant mis ni boulet ni poudre. Lorsqu'ils le virent immobile et silencieux, 1ls pensèrent qu'il y avait dans ces cruels engins une sorcellerie dont leurs ennemis possédaient seuls le secret.

Leur frayeur et leur ignorance ne les empèchaient pourtant pas de retourner au combat. [ls se rassemblaient en grand nombre et lançaient des volées de flèches sur les Cosaques. Puis les coups de fusils les mettaient de nouveau en déroute. Mais la bataille recommençait parfois le lendemain et le surlendemain. Dans ces engagements continus, Yermak perdait beaucoup de soldats; il en perdai@ beaucoup encore par la rigueur du climat, par les fatigues, les privations et les maladies, sur les fleuves dont il ignoruit les écueils, et où il s’aventurait avec de frèles embarcations; sur le sol aride où 1l ne pouvait renouveler ses provisions. Il voyait ainsi journellement

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s’amoindrir son armée, et comment faire pour la reconstituer? Fernand Cortez avait adjoint à sa petite troupe des milliers d’Indiens en révolte contre le souverain de Méjico. Yermak aurait en vain cherché un tel appui. Les Sibériens, vaincus par ses armes, promettaient de lui payer un tribut mais ne s’associaient point à son expédition. Un jour, prés des rives du Tobol, 1l se sentit troublé dans sa résolution, Il avait, dans toutes les rencontres, vaincu ses antagonistes. [Il avait subjugué plusieurs principautés et pris possession de plusieurs villes. Dans une de ces villes il trouvait des trésors amassés par les successeurs de Gengis-Kan. Mais des 6,000 hommes réunis sous ses drapeaux de l’autre côté de lOural, il n’en avait plus que 500. Tous les autres étaient morts. De ses munitions de guerre, il mesurait tristement les derniers restes. Quand elles seraient épuisées. Il pouvait dire comme Othello :

Adieu l'éclat, la gloire, Adieu les forts canons qui tonnaient à victoire,

Il n'aurait plus alors un moyen de défense. Il serait à la merci de quelques compagnies d’archers. Quel triomphe, quelle joie de vengeance pour ceux qui dans leur frayeur superstitieuse, croyaient à la magie de ses armes, et le regardaient comme un être extraordinaire, investi d'un pouvoir surnaturel. Devait-il exposer à une mort :nominieuse ses fidèles compagnons”? La loi de la raison et de l'humanité ne lui faisait-elle pas un devoir d'abandonner au moins temporairement son entreprise, et d'aller dans son pays chercher d’autres moyens d’action ?

La retraite pourtant n’était pas moins dangereuse. Par un signe de découragement il ranimait l’ardeur de ses adversaires, et comment faire pour remonter, sans

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