‹ Nouveaux récits de voyage [microforme]Chapitre 25 sur 57 · ARMES · texte numérisé non relu

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Avec sa petite cohorte, il allait attaquer les armées de deux puissants princes : Koutchoun-Khan et son cousin Memetkout. La bataille fut longue et acharnée. Yermak y perdit encore 100 hommes. Mais du côté des Tartares, le sol était jonché de cadavres. Les Cosaques tiraient si juste. Chaque balle atteignait une poitrine. Chaque boulet faisait une sanglante trouée.

À la fin les Tartares saisis d’épouvante s’enfuirent de toute part. Koutchoum, après avoir vainement essayé de les rallier, s'enfuit au loin comme eux, n’osant pas même chercher un refuge dans l'enceinte de Sibir, pensant qu'il y serait promptement poursuivi par les impitoyables Cosaques.

Le lendemain, en effet, Yermak s’approchait de cette ville pour en faire le siége et la trouvait complétement abandonnée. Il en prit possession sans y rencontrer le moindre piège, et s’y installa à la place du monarque vaincu.

Dans cet état de souveraineté, au centre de Ia puissance tartare, Le vaillant guerrier se transforma en diplomate. Il attira autour de lui avec une habile idée de pacification les chefs de différentes peuplades. D'une voix amicale, il leur demandait seulement de reconnaître la suprématie de son maître, le Tzar, et de lui rendre

hommage en lui payant un tribut annuel, En revanche, il leur promettait l’entière possession de leurs domaines, et la plus complète sécurité dans leurs prérogatives et leur religion. Nulle menace intempestive et nul acte arbitraire. Les Cosaques entièrement soumis aux volontés de leur chef, contents d’ailleurs d’avoir, après leurs aventures, un bon gîte et de bons vivres, ne commettaient aucune violence. Ainsi l'œuvre entreprise par la force se continuait par l’habileté.

Étrange revirement des choses humaines ! Étrange ironie du sort! Pour subjuguer la Russie au treizième sièele, Gengis-Kan lançait vers les steppes de la mer Gaspienne, vers les rives du Dniéper ses innombrables lésions, et l’insatiable conquérant disait dans son orgueil : « Comme 1l n’y a au ciel qu’un soleil, il ne doit y avoir sur la terre qu’un maître, et c’est moi! » Au setzième siècle, l'empire primitif de ce maître était conquis par un chef de brigands suivi de quelques centaines d'hommes.

Yermak, régnant à Sibir, se souvenait de son passé et désirait être affranchi de son arrèt de proscription. Il envoya à Moscou un de ses lieutenants, nommé Koltsoff, qui devait présenter au Tzar les plus belles fourrures, lui raconter l’expédition des Cosaques, leurs succès et solliciter leur grâce.

[van était alors en proie aux plus sombres douleurs. Dans un de ses accès de frénésie, il avait d’un coup de bäûton étendu mort à ses pieds son fils aîné. L'image de ce fils le poursuivait jour et nuit. Il gémissait, se lamentait et à grands cris invoquait la mort.

L'arrivée de Koltsoff le détourna quelques instants de ses lugubres visions. Il apprenait par lui qu'à ses vastes états, à sa principauté de Moscou, à ses royaumes d’Astrakan et de Kasan s'adjoignait une con-

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trée plus vaste encore. Le messager qui lui apportait celte étonnante nouvelle fut reçu avec la plus grande distinction ; la bande de Cosaques, non-seulement graciée, mais récompensée. À leur chef, le Tzar donna le qu'il avait lur-même portée, ce qui était la plus haute marque de faveur. En même temps il ordonnait à un voivode de partir au plus vite pour Sibir avec des soldats et des munitions. |

Yermak ne jouit pas longtemps de sa gloire et de sa fortune.

Koutchoum qui ne pouvait se résigner à sa défaite, et n'osait jui livrer une nouvelle bataille, l’attira par un faux message dans ua guet-apens. Yermak, surpris la nuit en pleine campagne, dans son sommeil et cerné tout à coup par une légion d’ennemis, parvint encore à s’éuvrir un passage à travers leurs rangs. Mais, en essayant de monter dans une barque, il tomba à l’eau avec une lourde cotte de mailles que le Tzar lui avait envoyée et se noya.

Ainsi mourut l’homme étonnant qui, après avoir longtemps vécu de la vie d’outlaw, avait en quatre années conquis jusqu’au delà du territoire de Tobolsk la Sibérie !,

1 Dans sa poétique, savante et très-intéressante dissertation sur les chansons héroïques de la Russie, M. Al, Rambaud a consacré plusieurs pages à l'histoire légendaire d'Yermak.

« Ce Cosaque rebelle devenu, dit-il, un héros du christianisme, un missionnaire armé, un martyr et un thaumaturge, est honoré encore aujourd’hui par l'Eglise grecque qui prie pour le repos de son âme. Plus heureux que Pizarre et Cortez, plus heureux que Christophe Colomb, ect ambassadeur de Dieu dont on demandait naguère la canonisation, Yermak Timofecvitch est devenu presque un saint dans l'Eglise ; il l'est tout à fait dans les légendes. Rendons-lui un autre hommage : ce conquérant Cosaque montra plus d'humanité que presque tous ses émules espagnols. » La Russie épique, p. 248.

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Les successeurs d’Tvan achevèrent la conquête de cette région dont l'étendue dépasse de plus d’un tiers celle de l’Europe.

Bien des années cependant s’écoulèrent pendant lesquelles la Sibérie fut fort peu appréciée. Bien des gens ne l’ont longtemps considérée que comme un lieu sinistre de déportation, comme une glaciale Botany-Bay.

Grâce à de sérieuses études et à d’intéressants écrits, ce m'est plus la terra incognila. Elle a été explorée de 1753 à 1748 par Gmelin le botaniste, Muller l'histo- M rien, de l'Isle l’astronome, en 1769 par Pallas, Falk, M Guldenstædt qui furentenvoyés à Tobolsk pour observer # le passage de Vénus, par Chappe-d’Auteroche, le délé- | gué de notre Institut de France en ce même voyage. M Elle a été explorée en 1827 par deux autres savants distingués : M. Hansteen, directeur de l'observatoire de

Christiana, et M. Erman, professeur de physique à FÜnr- M versité de Berlin, plus tard par M. Castren, l’ardent M

philologue, par M. Middendorf, l’habile géographe. Aces investigations scientifiques 1l faut joindre divers livres de voyages notamment ceux des Anglais : Cochrane, k Atkinson, Hill. Dernièrement un de nos jeunes compa- M triotes alerte, courageux et favorisé dans ses rêves de M touriste par la fortune, ce qui parfois n’est point à dedaigner, M. Meignan a voulu aller de Pétersbourg à Pékin. En plein hiver il a traversé la Sibérie jusqu'à M Irkoutsk, jusqu’à Kiachta la ville russe près ce la ville chinoise, et il a raconté son long et périlleux trajet avec un vil et juvénil esprit et une très-agréable animation.

Dans cette rapide nomenclature je ne puis omettre de citer le nom d’une femme éminemment distinguée, Mme de Bourboulon. Après avoir passé dix années con-

1 De Paris à Pékin, À vol. in-I8. E. Plon, 1876.

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sécutives en Chine avec son mari, ministre de France à Pékin, elle est revenue en Europe par la Mongolie et la Sibérie, cherchant partout à voir ce qui méritait d’être vu, et observant tout avec un judicieux esprit. De ses notes, de ses lettres recueillies après sa mort, on a fait un livre rempli d'aperçus ingénieux, de renseignements curieux et de scènes charmantes.

Ainsi les œuvres des savants ct les relations des voyageurs nous ont graduellement révélé la nature particulière, la beauté, la grandeur et les richesses de la Sibérie.

Elle est froide cette Sibérie, ouverte d’un côté à tous les vents du nord, cernée de l’autre par des montagnes qui arrêtent les vents du sud, elle est probablement la plus froide contrée de la terre. Au 54° degré de latitude la culture des céréales n’y donne le plus souvent aucune récolte, Au 60° degré, elle est impossible. Au-delà on ne voit plus ni arbres, ni arbustes. On ne rencontre plus que ces déserts de mousse et de glace qu’on appelle les loundras.

Ingrats que nous sommes envers la Providence qui nous à fait naître dans le pays de France, le meilleur pays du monde. Nous nous plaignons quand parfois nous voyons le thermomètre descendre quelque peu audessous de zéro. Dans les provinces septentrionales de la Sibérie, par une telle température, dit un très-inté-

ressant voyageur anglais, M. Hill, on ne songe pas même à allumer le poële. On se promène au dehors pour jouir de cette aura soave !.

Le thermomètre descend jusqu’à 40 degrés Réaumur. À la place des lames-de tale qui forment en été son vitrage, le paysan ajuste des plaques de glace. Il les af-

! Travels in Sibéria, t. IE, p. 208.

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fermit en versant dans les rainures des fenêtres, de l’eau qui, par sa prompte congélation, tient lieu de ciment, La chaleur de l'énorme poële en pierre ou en briques qu'on appelle l’amiossor ne fait pas fondre ces vitres d'hiver. La terre est gelée à trente pieds de profondeur. Dans l” intérienr des habitutique, légumes, viandes, pois son, tout est gelé, tout jusqu aux alcools, jusqu’ au mercure. À Tomsk, au 1° janvier, M. Hanstcen a trouvé un matin le mercure de son thermomètre réduit en un olobule compact.

Si à cette intensité du froid se joignait le vent, nulle’

force humaine ne pourrait y résister. Mais lorsque Île thermomètre tombe si bas, l’air est parfaitement calme, et le ciel sans nuages. Le soleil se lève et se couche dans toute sa splendeur ; les molécules de neige brillent à ses rayons comme des diamants et quand vient la nuit, les étoiles ont un éclat inconnu dans nos contrées *. Quelquefois s'élève une vapeur légère et luisante. Les gens du pays disent que c’est l'air même qui est gelé.

IL faut remarquer aussi que les gastronomes n’ont point à se plaindre de la congélation des comestibles. Au contraire, M. Cochrane, le pédestre voyageur, signale comme un des mets les plus suceulents le poisson gelé ?. M. Meignan vante aussi les qualités de la viande et des fruits conservés par le froid. « On expose, dit-il, ces fruits dehors et de préférence au nord afin que le soleil ne puisse les atteindre. Ils gèlent entièrement et gardent leur saveur, Quand on les sert, ils sont durs comme du hois, peu à peu ils se ramollissent à la chaleur, puis reprennent leur forme primitive 5.

L Souvenirs d'un voyage en Sibérie. p 198.

? Narrative of a pedestrian voyage through Russia Siberia and Tartary, LA, p 266.

5 De Paris à Pékin, p. 18.

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I faut remarquer encore que par son climat la Sibérie est préservée des fléaux qui désolent les régions des tropiques : fièvre jaune, insectes venimeux ct serpents.

Heureux, a dit un philosophe, celui qui, en toute occasion, cherche le bon côté des choses. C’est avec cette salutaire philosophie que je cherche une compensation aux rigueurs de l’hiver sibérica. Je doute pourtant que ce système de compensation soit d’un grand agrément pour le voyageur qui, malgré ses bottes, ses gants, ses bonnets fourrés, sestriples pelisses, ses amas de couvertures, sent peu à peu, ses membres se glacer.

Mais on peut bien s’exposer à quelques périls pour connaître la Sibérie si grande et si curieuse. Par là sont les plus courts chemins de la Bokharie et du Japon ; par là des scènes de la nature et des scènes de mœurs qu'on ne retrouvera point ailleurs; par là des richesses sans pareilles; dans les steppes les innombrables troupeaux des tribus nomades : dans les forêts les tanières d'animaux dont les vêtements soyeux se vendent «i cher; dans les entrailles de la terre, les mines de fer, d’or, de platine, de malachite, de diamants.

Dans la ville de Yakoutsk, le commerce des fourrures s'élève annuellement à deux millions de roubles,

Les mines de l’Oural sont depuis longtemps célèbres. Celles du district de Krasmyarsk sont encore plus riches. De là, des fortunes énormes qui ne se perdent point dans les tavernes et les salles de jeu comme en Californie, et ne se cachent point dans les repaires de l’avarice, mais se manifestent par un luxe étonnant; des maisons bâties comme des palais; des meubles et des tentures choisis dans les plus beaux magasins de Paris; des festins où l’on ne sert que les meilleurs vins

de France ct d'Espagne ; à longs flots le vin de Champagne qui coute 20 francs la bouteille’, enfin de grandes serres où s’épanouit le camélia du Japon, le dentelaire du Cap, le dragonnier du Brésil, le cotonnier de la Louisiane, le énfles de Java, le palmier d' Égypte, toute la flore des tropiques au milieu des neiges boréales.

M. Hill a vu à Tomsk une de ces habitations princières où à l’heure du diner on allait dans la serre cueillir des oranges et des ananas comme dans les champs de la Havane *.

Nous devons dire que si ces millionnaires prodiguent

sans regret leur argent en de fastueuses dépenses, ils l'emploient avec bonheur : à des actes de bienfaisance, à des œuvres d'utilité publique, à des fondations pieuses.

On dirait que les glaces de leur rude climat leur conservent, comme aux fruits leurs qualités naturelles. Ils sont hospitaliers comme les anciens slaves, généreux et religieux.

A ces banquets qu'ils se plaisent à organiser pour fêter un événement national ou l’arrivée d’un voyageur, à ces banquets de cent couverts, nul d’entre eux ne s’asseoira à table sans s’incliner d’abord devant les saintes images éclairées par une lampe au fond de la salle où se réunissent les convives, et pas un d’eux ne se lèvera sans les saluer encore.

Ainsi, dans les vieilles familles de France, on dit à chaque repas le Benedicite et les Grâces. Un doux usage! Heureux ceux qui le gardent. Pitié pour ceux qui lui préfèrent le beuglement des refrains révolutionnaires aux agapes démoer atiques.

1 De Paris à Pèkin, p.191.

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