‹ Nouveaux récits de voyage [microforme]Chapitre 34 sur 57 · livre · texte numérisé non relu

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décida que l’envoyé russe, le sorcier, l'espion, Pinfidèle, devait être comme tous les infidèles, enseveli vivant dans les steppes.

Si résolu qu'il fût, le despotique souverain n’osait pourtant cette fois aller si vite en besogne. Sans contfirmer, ni rejeter l'arrêt des conseillers, 1l partit pour une chasse lointaine.

Pendant ce temps, M. Mouravief, impatient d'accomplir sa mission, comptait avec angoisse les mois et les Jours. L'hiver approchait. La corvette qui lattendait dans la baie de Balkhan pouvait être aux premières glaces obligée de partir sans lui. Que deviendrait:il, s’il devait rester dans un pays où il n'avait pas un soutien, pas un ami, où déjà il était enfermé, surveillé comme un criminel, où il pouvait être, sans que personne prit sa défense, soumis aux plus cruels traitements,

En vain il demandait à être conduit à Khiva, en vain il voulat écrire au Khan pour solliciter une audience, Aucun de ceux à qui il adressait ses sollicitations ne daignait seulement l’écouter. Bientôt Îles rigueurs de sa prison s'aggravent; ses gardiens le rudoyent; son hôte lui parle insolemment et lui donne à peine ce qu'il faut pour vivre. On dit qu'il est proscrit par le Khan. Dès lors, personne ne doit plus avoir pour lui le moindre ménagement.

Le malheureux, accablé d'injures, effrayé de lavenir, se rappelant la fin terrible de Bekeviteh, ne voit plus qu'un moyen de salut : la fuite.

Dans la haute muraille qui entoure son habitation solitaire, entre les quatre tours qui la dominent, au milieu d’une cohorte de farouches gedhers, la fuite était difficile, sinon impossible. À tout hasard pour tant, à tout prix, 1! fallait l'essayer.

Par ses présents et ses promesses, M. Mouravief par

vint à séduire un Turcoman qui lui avait servi de guide dans son voyage. Cet homme, qui était habile et courageux, se procura secrètement une échelle pour franchir les remparts de la maison, des chevaux de selle pour fuir au plus vite, des armes, des vivres, enfin arrangea si bien toute chose, que le jeune diplomate allait partir, quand soudain il apprend que Mohammed se décide à le recevoir.

Aussitôt le voilà salué, courtisé par les mêmes gens qui, la veille, se faisaient une joie de l’outrager. At- Tchapar, son rapace geôlier, qui naguère lui refusait un morceau de pain, est tout prêt à lui sacrifier ses plus beaux moutons et à lui servir d’amples tasses de thé. Le capitaine va être reçu par le Khan; lui qu’on disait proscrit, il devient un personnage. On doit se hàter de le servir, redouter son courroux, et s’estimer heureux, si l’on réussit à lui plaire.

Un des fonctionnaires du palais s’honore de le conduire à Khiva. Toute la population de la ville l'attend et se presse sur son passage, désireuse de voir cette apparition toute nouvelle, cet étranger qui n’est point un marchand mi un interprète de caravane, ni un prisonnier de guerre, mais l’envoyé d’un puissant souverain près du puissant Mohammed.

Si ardente dans sa curiosité, si rombreuse, si serrée est cette foule qu'il faut employer la force des armes pour la traverser, pour introduwre le jeune ambassadeur dans la maison du visir, où une belle chambre lui a été réservée.

De là, M. Mouravief envoie au Khan ses cadeaux diplomatiques ; du plomb, de la poudre, des pierres à fusil, quelques objets de luxe, puis une boite de savons et une douzaine de verres.

Le savon embarrasse fort le sultan Khivien, jamais 1l

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n'avait vu cette pâte onctueusc et ne pouvait s’imaginer l'usage qu’on en faisait.

L’éclat, la transparence, la légèreté des verres l’émerveillent, et 1l disait en les regardant : Quel dommage que Je ne Îles aie pas eus quand je buvais de l'eau-de-vie! Car il avait pris plaisir à boire de l'eaude-vie, ce zélé musulman, et 11 y avait renoncé. Il avait eu aussi le goût de la pipe, et il y avait également renoncé. Ses sujets, par un juste sentiment de soumission, étaient obligés de suivre son exemple. Dès qu'il cessa de fumer, chacun d'eux düt s'imposer la même abstinence, sous peine d’avoir, par le bourreau du bon prince, la bouche fendue jusqu'aux oreilles.

Dans sa nouvelle habitation, M. Mouravief était fort bien traité, mais à peu près aussi captif que dans la forteresse rustique d'At-Tehapar. [ne pouvait sortir et demandait à voir le Khan.

Un matin, un esclave russe lui dit à l'oreille : Près de vous, derrière cette cloison, il y a un de vos compatrioles qui est l'espion du prince, prenez garde. Très bien, répliqua l’intelligent capitaine. Aussitôt, se retournant vers son interprète, 11 se mit à faire un éloge pompeux de Mohammed, de ses vertus, de son courage et de sa puissance.

Le lendemain et le surlendemiin, 11 recommençait avec la même ardeur le même dithyrambe. Le quatrième jour, son innocente manœuvre avait réussi. Il fut invité à se rendre au palais.

Un misérable palais ! des murs en terre glaise, des corridors obscurs avec des toitures en roseaux, des cours boueuses ; au milieu d'une de ces cours à pou près aussi sale que les autres, une Kibitka, c’est-à-dire une teute en feutre dans laquelle le Khan était assis, vêtu d’une robe en drap rouge, la tête couverte d’un

turban. Il adressa à M. Mouravief quelques questions insignifiantes, lui exprima en quelques phrases banales ses pacifiques dispositions à l’égard de la Russie, puis le congédia en lui faisant remettre comme un témoignage de sa suprême générosité un vêtement d'honneur.

M. Mouravicf pouvait partir, 1l partit en toute hâte, etil eut la joie d'arriver assez tôt sur les rives de la mer Caspienne pour rejoindre le bâtiment où il était d'heure en heure impatiemment attendu.

Il ne rapportait de son voyage aucun acte positif, aucune stipulation,

Mais il avait vu ce pays si peu connu alors en Russie. JL avait appris que sur cette terre de barbares, des milliers de Russes enlevés par force ou par surprise sur la route d’Astrakan ou d'Orenbourg gémissaient dans leur captivité et vainement imploraient le secours de leur patrie.

Ces renseignements devaient avoir leur utilité.

Ionorant, illettré, à peu près autant que ses barbares sujets, Mohammed n’était pas en état de concevoir l’immensité de l'empire russe. Cependant il avait une considération particulière pour cette puissance dont les bateaux flottaient sur la mer Caspienne, dont les caravanes s’aventuraient dans le désert, dont on voyait sur les frontières du nord et de l’ouest reluire les canons et les baïonnettes, et très sincèrement 1l désirait rester en bons rapports avec elle. Mais pour maintenir ces bons rapports, il ne pouvait réformer les habitudes de ses turcomans et de ses kirghises, condamner leurs rapines. Il ne pouvait songer à abolir Le trahic des esclaves, si lucratif pour lui, si nécessaires à sa principauté. Au temps où M. Mouravief visitéit la Khivie, on comptait dans ce pays trois mille esclaves russes, trente mille Persans et un

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LES RUSSES A KITIVA 179 grand nombre de Kurdes, Sans eux, dit:l, la populalion indigène n'aurait pu labourer ses champs, cultiver ses jardins, et elle vantait la mansuétude de ses institulions, les esclaves ayant le droit de se racheter. Oui. Mais comment ?

Chaque mois lesclave recevait de son maître, pour sa nourriture, 70 livres de farine. S'il parvenait à épargner et à vendre quelques parcelles de cette chétive provision, s'il y joignait quelques lareins, dans l’espace de dix-huit à vingt ans, 1l pouvait en effet payer la somme exigible pour son rachat. Mais par son affranchissement, 11 n'obtenait pas la fin de son exil. À aucun “rix il ne pouvait acquérir la faculté de retourner dans son pays. Enlevé à son foyer par des barbares, 11 des"! vieillir et mourir au milieu de ces barbares.

Les successeurs de Mohammed furent comme lui r:paces et cruels, protégeant, encourageant les fructucuses razzias de leurs flibustiers, surtout celles qui accroissaient le nombre des esclaves.

La Russie se plaignait et menaçait.

Le petit despote de la petite Khivie ne s’alarmait point des menaces du tzar colossal,

Il se sentait défendu, comme nous l’avons dit, par sa situation géographique ; au nord, le lac d’Aral qui. du côté du Khanat n’est pas navigable ; à l’est, au sud, à l’ouest, le désert. Et quel désert ! Des monticules et des plaines de sable de soixante à deux cents lieues de largeur. Là, de loin en loin, les bestiaux peuvent à peine grapiller quelques plantes chétives. Là, de loin en loin, on atteint à grand’peine des puits qui ne ressemblent guère aux puits bibliques et évangéliques.

Nulle innocente Rebecca n’est là pour offrir un vase d’eau fraiche aux voyageurs inconnus et abreuver aussi leurs chameaux.

Nul Moïse n’est là pour adoucir par un religieux pouvoir l’àcreté de ces Mara.

Nulle humble Samaritaine n’est là écoutant la divine parole de Jésus.

Les puits du désert qui entoure le Khanat de Khivie ont une profondeur de 100 à 150 pieds, et l'on n’en tire le plus souvent qu'une eau épaisse, salée ou fétide.

Si mauvaise qu'elle soit, on y court avec ardeur, on la savoure, on s’en délecte. Que si l’on s’écarte du chemin qui y conduit, ou si le puits est desséché, c’est une désolation, c’est un désastre.

«En vain, dit M. Vambéry, je chercherais à donner une idée du martyre causé par la soif. La mort ellemême, je le crois, n’est pas accompagnée de souffrances plus cruelles, »

« Une goutte d’eau, dit le Turcoman, c'est une goutte de vie.

« Une goutte d'eau donnée au voyageur par charité, dit le Kirghise, suffit pour effacer tous les péchés d'une, longue existence. »

Cette goutte d’eau, on est parfois bien exposé à ne pas la trouver dans le désert et à l’implorer vainement à tout prix.

On est là encore exposé à d’autres calamités, à des ouragans terribles, à des températures mortelles.

En hiver, le froid de Sibérie.

En été, le soleil incandescent des Tropiques.

En hiver, les amas de neige et de verglas auxquels les chameaux ne peuvent résister, le vent du nord qui pénètre à travers les fourrures les plus épaisses, glace le sang, paralyse le corps.

En été, le vent du sud qui augmente l'intensité de la chaleur, le vent d'ouest, le Tebbad qui, d’un souffie efface dans la vaste plaine tous les sentiers, tous les

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vestiges des voyageurs qui, dans ce sol mobile creuse des abimes, pareils à ceux de l'Océan, soulève des flots des tourbillons, des trombes de sable, et engloutit dans des profondeurs de vagues silencicuses les navires du désert, les chameaux avec leur chargement.

Le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne se dissimulait pas les précautions qu'il fallait prendre pour faire entrer une armée dans un tel pays ; les obstacles qu'elle aurait à surmonter et les périls qu’elle devait braver, Mais il ne pouvait laisser impuni l’état barbaresque qui, sur le chemin de l'Asie, arrêtait les Russes, dilapidait Les uns, enchainait les autres.

En 1859, le comte de Péroffsky commandant en chef le district d'Orenbourg, recut l’ordre de se mettre en marche pour subjuguer par la force des armes, Alla Kouli, le Khan de Khiva, qui se jouait de toutes les paciliques remontrances.

M. Peroffsky réunit trois bataillons d'infanterie, deux régiments de cosaques de l'Oural, cinq cents cosaques d'Orenbourg, en tout cinq mille hommes, des chevaux de trait, des chevaux de selle, dix mille chameaux pour porter les provisions, et deux mille kirghises pour mener 3es CONVOIS.

Avec ses notions sur les terrains où 1l allait s'engager il avait très judicieusement pensé qu'il échapperait à l’un de leurs plus redoutables dangers, à la disette d'eau, en faisant son expédition dans la saison des neiges.

Un hiver extraordinaire bouleversa ses prévisions. Cet hiver de 1839 écrasait le courage, paralysait les forces des hommes les plus habitués aux plus cruelles rigueurs du nord. Puis bientôt éclata une autre infortune.

Alla Kouli, en apprenant par ses espions les prépa-

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