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Au dehors de la ville sont les kibitkas, les tentes des Kirghises nomades. Il en est qui sont ornées de riches tapis et de magnifiques coussins. Toutes, avec leur couverture en feutre, sont très chaudes en hiver, et avec leur léger treillage très faciles à emporter. Mais le foyer est au milieu de l'habitation et il n'est alimenté que par les ronces des steppes, quelquefois par les excréments desséchés des chameaux. De là une fumée âcre, épaisse qui ne s'échappe que peu à peu par une ouverture pratiquée dans le toit, et de ses noirs tourbillons remplit toute la tente. Pour celui qui n'y est pas habitué, c'est un vrai supplice.
Après un long trajet, où à travers les neiges molles ou durcies, ondulantes et raboteuses, on éprouve les secousses du tangage et du roulis comme sur un navire à travers les flots d’une mer houleuse, le vaillant capitaine des horse-guards à résolu de continuer son voyage à cheval.
De Kasalinsk à Khiva, ce n’est pas une petite affaire.
Entre ces villes, séparées l’une de l’autre par un vaste éspace, pas une maison, pas un de ces doux reluge que la charité chrétienne a fondés dans les solitudes de l’Arlberg, sur les cimes glacées du Saint-Bernard, pas même un simple caravansérail.
Il faut que le voyageur emporte sa tente comme Île pasteur nomade, des combustibles pour se réchautter à ses haltes du soir, des vivres pour lui, du fourrage pour ses chevaux. Mais dans ces pays primitifs tout se réduit au plus strict nécessaire. M. Burnaby aura pour sa nourrilure une espèce de choucroute, mélangée de morceaux de viande, qui étant gelée, mise dans des seaux, se garde indéfiniment ; pour ses quadrupèdes des sacs d'orge. Trois chameaux lui suffisent pour emporter ses provisions et ses bagages. Il achète, pour
son guide et pour lui, deux petits chevaux réduits par l'hiver à l’état de squelcites, et conservant encore une étonnante vigueur.
Le meilleur, avec son harnais et sa selle en bois doré, lui coûte 125 francs.
Avec cet allirail et un amas de vêtements sur le corps, un malin, au mois de janvier, 1l se met en route. Le thermomètre Réaumur est à 30 degrés au-dessous de zéro.
« À quelque distance de Kasalinsk, nous ne voyons plus, dit-il, qu’une nappe blanche sans bornes. Le vent soulève devant nous des vagues de neige. L’éclat de cette neige et la bise aiguë nous aveuglent. Nos chevaux ont aussi les yeux obstruës par des larmes glacées.
J'avais apporté d’ Angleterre des lunettes bleues pour
protéger ma vue contre cette blanchear intense qui, par le froid de l’hiver, produit des ophtalmies, comme en été la poussière par le soleil. Mais je ne pus m'en servir, leur monture en acier me brülait les tempes comme un fer rouge.
« Le soir, on s'arrête. On dresse la tente. Une marmite pleine de neige est posée sur le feu allumé lentement avec des broussailles humides. Le guide qui fait l'office de chef de cuisine et qui a des secrets de gourmandise raflinée, tire d’un de ses vêtements un bloc de viande gelée dont il détache plusieurs tranches, puis, d’un autre sètement, de la graisse de mouton, quelques poignées de riz et Jette le tout dans la marmite, Quand cette appétissante mixture lui parait suffisamment cuite, il y plonge une grande cuillère en fer et en tire une forte dose qu'il avale d’un trait avec bonheur, puis tend la cuillère à son maitre qui, ayant faim, boit et mange les yeux fermés. »
Un jour il rencontre un marchand khivien qui lui
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offre une autre sensualité, une infusion de thé-brique. Ce thé dont on fait grand usage dans les diverses régions de la Tartarie, notamment dans la Khivie, provient de la Chine septentrionale. Il est façonné ave les feuilles d’un arbuste sauvage assez semblable à celle du mérisier. Elles sont humectées avec la sérosité qui se dégage du sang de mouton, puis fortement serrées en masses compactes et taillées en forme de briques. Aux festins de la Kibitka, des fragments de ces briques sont jetés dans une eau bouillante où l'on à d'abord fait fondre quelques morceaux d’une espèce de sel qui se produit par efflorescence dans les steppes. On y ajoute du beurre, de la graisse et un peu de farine. Ce rustique mélange fait une boisson qui a la couleur du café au lait.
Rien de nouveau sous le soleil.
Le fameux thé de M°° Gibou n'était point une invenlion, mais un perfectionnement.
À Ourguendje, M. Burnaby retrouve un peu de co:fort. [l y a dans cette ville plusieurs riches marchands. L'un d'eux qui a été à Taschkent, à Bakhara, à Caboul, sans rencontrer aucun anglais, regarde avec une avide curiosité celui qui arrive dans le Khanat si inopinément et se réjouit de lui offrir l'hospitalité.
Plus loin un autre Khivien lui fait avec empressement la mème politesse, et l'emmène dans une belle maison. [l'était riche et curieux et désireux de s'instruire, mais très satisfait de ses idées tartares, à en juger par le dialogue qu'il engageait pendant le diner avec son hôte européen.
« Aimez-vous, dit-il, micux votre femme que votre cheval.
— Je n'ai pas de femme, répondit M. Burnaby.
— Pas de femme ! Est-ce possible ?
196 NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE — Si j'en avais une, comment pourrais-je voyager? — Vous l'enfermeriez dans votre maison comme
font nos marchands quand ils se mettent en route.
— Dans mon pays on ne tient pas ainsi les femmes captives.
— En vérité ! Quelle imprudence d'exposer aux tentations ces pauvres faibles créatures qui se laissent si aisément séduire. Dans votre pays si le mari est trompé, que fait-11?
— Îl va trouver notre mollah, qu’on appelle juge, obtient lautorisation de divorcer et peut alors se remarier.
— Etil ne tue pas l’infidèle ?
— Non, car par là, il s’exposerait à être tué lui-même.
— Eh bien, en Khivie, nous entendons mieux les règles de la justice. »
M. Burnaby avait écrit au khan pour lui demander la permission de visiter Khiva. Sans attendre la réponse, à tout hasard, il continue son chemin et voit arriver à ‘lui deux hommes à cheval, deux fonctionnaires envoyés par le prince pour lui souhaiter la bienvenue et l’installer dans la demeure qui lui était réservée.
Bientôt apparaissent, au delà d’une ligne de vergers, derrière un rideau d'arbres, les principaux édifices de la capitale du Khanat, et l’aspect de cette capitale si longtemps redoutée n’est pas très imposant. Un carré long. entouré de deux murs dont la base est construite en briques, le reste en terre sèche. Le premier a 50 pieds de hauteur ; le second est moins élevé; entre ces deux enceintes, le marché aux chevaux et le cimetière ; aux quatre points cardinaux, une large porte soutenue par des crampons en fer, mais très délabrée, et de côté et d'autre seize petits canons.
Tout cela ne résisterait pas à une batterie russe.
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La ville, à en juger par l'étendue de ses quartiers, peut contenir trente-cinq mille habitants.
Le palais, orné de piliers et recouvert de tuiles de couleur éclatante, a meilleure apparence qu’au temps de M. Mourawieff.
Le capitaine y est conduit par deux officiers, escortés de six hommes à cheval et de quatre hommes à pied, à travers de longues rues où le passage est difficile.
La nouvelle que le khan va donner audience à un étranger a mis en émoi toute la population. A toutes les portes, à toutes les fenêtres, jusque sur les toits, sont les curieux avides de contempler ce phénomène extraordinaire. Les cavaliers de l’escorte écartent à grands coups de fouet ceux qui encombrent le chemin.
La garde du palais se compose d’une quarantaine d'hommes portant de longues robes de soie, d’éclatantes ceintures, et sur leur tête de hauts chapeaux cylindriques.
M. Burnaby entre d'abord dans une cour où se promènent de jeunes garçons, habillés comme des femmes, les cheveux tombant sur leurs épaules.
Au milieu d’une autre cour, au delà d’un long et sombre corridor, s'élève une tente surmontée d’un dôme.
Dans cette tente est le khan assis sur des tapis de Perse, le dos appuyé contre des coussins, les pieds étendus vers une grille circulaire, remplie de charbons ardents.
Ilinvite poliment M. Burnaby à s'asseoir à ses côtés, lui fait servir du thé, et, à l’aide de son interprète, lui demande des renseignements sur plusieurs pays qui occupent sa pensée. Îl n’est pas fort en géographie, le sultan de l'oasis solitaire. Il ne peut se figurer la distance qui sépare Londres de Saint-Pétersbourg. Il eroit que les Anglais et les Allemands forment un seul et
même empire. Îl croit aussi que l'Afghanistan appartient à la Russie et la Chine à l'Angleterre.
En mesurant sur une carte avec la main les dimensions de diverses contrées, il dit que nulle n'est si puissinte que la Russie, nulle n'étant si vaste,
M. Burnaby s'efforce de lui faire entendre que la superficie du sol n’est point l’indice absolu de la puissance d’une nation, et naturellement, ii lui parle du pouvoir de l'Angleterre, de ses richesses et de sa glorieuse reine.
€ Une reine! s’écrie le despote khivien, pas un khan?
— Non.
— t celte reine, est-elle maîtresse absolue ?
— Non. Les affaires sont régies par des ministres qui représentent l'opinion du pays.
— Peut-elle au moins, quand bon lui semble, faire couper la tête d’un de ses sujets”?
— Non assurément. »
L’astatique despote réfléchit et ne comprend pas.
Si le sagace capitaine avait eu plus de temps à passer avec lui, 1l serait peut-être parvenu à lui faire concevoir les vertus et les bienfaits du parlementarisme. Mais un message inattendu l'obligeait à partir précipitamment. Il se remet en route pour Orenbourg, et il était de retour en Angleterre avant l'expiration de son congé.
Sa relation de voyage est à la fois instructive et attrayante. I y a là une quantité d'incidents curieux, de scènes originales, de graves remarques et de vastes prévisions.
Ce n’est point par un caprice de touriste que M. Burnaby s’est décidé à entreprendre son long voyage, mais par un sentiment sérieux.
Passionné pour la gloire et les intérêts de son pays,
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il s'inquiète de tout ce qui peut y porter atteinte. Il s'inquiète de l'ambition des Russes, de l’habileté de leur diplomatie, de leurs progrès dans la région de l'Orient, depuis les montagnes du Caucase jusqu’à l’embouchure du fleuve Amour, surtout de leur action connue dans l'Asie centrale.
N'ont-ils pas l'intention d'aller par là, disputer à l'Angleterre la conquête de l'Inde, et la dernière expédition de Khiva n'est-elle pas un sûr indice de leurs audacieux projets ?
Le capitaine a voulu voir cette contrée où les Russes construisent de nouveaux forts et se frayent de nouvelles routes. Il est parti pour Khiva, et à tout instant dans sou livre reparaît son noble souet de citoyen et de soldat britannique.
Un jour, il énumère les troupes disséminées dans les provinces de l'Empire russe, et 1} compte huit cent quarante mille hommes en activité de service.
Dans cette armée, 11 note particulièrement les cosaques : « A présent, dit-il, leur instruction militaire est faite avec un très grand soin. On surveille attentivement la justesse de leur tir, et on les exerce au service à pied comme à cheval. La guerre de Crimée a été pour la Russie la vraie école de l'expérience. Très mal organisée alors, elle a maintenant des chefs habiles. Dans la prochaine guerre, on verra quels progrès elle a faits.
Et M. Burnaby pense à l'Inde anglaise, et il dit :
« On ne peut causer une demi-heure avee les officiers
de l’Asie centrale sans être frappé de leurs aspirations belliqueuses, quant à moi, ce qui me surprend, c’est que la Russie ne s’étende pas plus loin encore dans cette contrée. Sans l'Empereur, qui n’est pas très partisan de cette rapide extention de territoire, les Russes seraient déjà à notre frontière indienne. Rien ne serait plus popu-
laire parmi leurs troupes de l’Asie centrale et même de la Russie d'Europe, qu’une guerre avec l'Angleterre, ayant l'Inde pour objectif. L'opinion publique n'étant représentée, comme on le sait, que par l’élement militaire, lequel absorbera dans quelques années, toute la population mâle du pays, nous devons nous tenir prêts à toute éventualité. Si la Russie venait à annexer Kahgar, Balkh et Merve, l'invasion de l’Inde ne serait pas un fait si invraisemblable qu'il le parait encore à beaucoup de gens. La Russie appelant ses réserves pourrait, en cas de guerre, disposer de treize cent mille hommes, et les huit cent quarante-sept mille de l’armée active seraient alors prêts à prendre l'offensive.
« La province du Turkestan confine presque à notre empire indien. Selon les caleuls russes, il y a dans cette province trente-trois mille huit cents hommes. La plus grande partie des troupes de la Sibérie occidentale, d'Orenbourg, de Kasan, pourrait é re concentrée dans le voisinage de Tachkent, de Samarcande, sans que les Anglais en fussent informés. Nous n'avons pas d'agents consulaires dans les villes que les Russes traverseraient en s’avançant dans le Turkestan. Il n'est permis à aucun Anglais de voyager dans ces régions, les journaux rugses étant complètement soumis à l'autorité, les renseignements qu'ils donnent au public sont plus ou moins dénaturés. Le gouverneur du Turkestan peut organiser, à notre insu, d'importantes étapes et des dépôts considérables de munitions et de matériel de guerre à Samarcande, à Krasnavodok, puis un beau matin rous apprendrons tout à coup qu’au lieu d’avoir à combattre un enneini éloigné de 650 lieues de sa base d'opérations, il a porté cette base à 115 lieues de nos domaines indiens et qu’elle lui fournit pour la guerre les mêmes ressources que Saint-Pétersbourg ou Moscou.
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Telles sont les prévisions de M. Burnaby. Un jour peut venir où les événements en démontreront la justesse.
Oui, il est bien possible que les Russes entrent à leur tour dans l'Inde, après les dieux et les héros : Osiris et Dionysios, Alexandre et Tamerlan, après les Arabes de la mer Rouge et les grands Descubradores d’Espagne et de Portugal, après les industrieux navigateurs de la Hollande, et les vaillants soldats de notre pays de France, il est bien possible qu’un général russe s’en aille reprendre dans les régions de l'Inde ce que l'humble scribe britanique, qui devint le glorieux lord Clive, a pris dans nos conquêtes au noble et malheureux Labourdonnais, à l’intrépide Bussy, à Dupleix, qui le premier, dit Macaulay, conçut la possibilité de fonder un empire européen sur les ruines de la monarchie mongole !.
La nouvelle aspiration de la Russie est dans l’ordre naturel des choses. Maintenant la loi souveraine n'est-elle pas la loi du plus habile ou du plus fort?
Les plus vénérablesinstitutions sont peu à peu minées, dissoutes, par le labeur d’une fourmilière de sophistes et de rhéteurs. Les plus augustes monarchies tombent sous les coups des plèbes effrenées.
Les peuples dans leur orgueil attribuent à leur œuvre éphémère une éternelle durée. Éternelle sera leur constitution d'hier ; éternel leur traité diplomatique de ce matin.
Puis en quelques instants, par les manœvres souterraines des mencurs d’émeutes, ou par l’Ultima ratio
! Essays. Janvier 1840. Dans ce même ouvrage, le célèbre historien dit encore de Dupleix : « Cet ingénieux et ardent Français a le premier compris et pratiqué le système de gucrre et de politique, qui, plus tard, fut employé avec tant de succès par les Anglais. »
des canons, tout est changé : le gouvernement des nations, la limite des empires, la condition des provinces séparées violemment du pays auquel elles étaient attachées, comme les rameaux à l'arbre dont ils partagent la sève et dont ils complètent la couronne.
Tant de changements si rapides, avec tant d'assurance d'immuabilité, n'est-ce pas la légende orientale racontée par Rückert?
Chidher toujours jeune adit : « Un jour je passais devant une ville; un homme cueillait des fruits dans un jardin. Je lui demande : Depuis quand y a-t-il iei une ville? Il me répond, en continuant à cueillir ses fruits : « Cette ville a éternellement existé, et elle existera éter- « nellement, »
« Cinq cents ans après, je reviens au même lieu et ne vois plus aucune trace de la cité. Un pâtre solitaire souffle dans son chalumeau, tandis que ses moutons paissent dans la prairie. Je lui demande : Y a-t-il longtemps que la ville est détruite. I me répond, après avoir encore soufflé dans son chalumeau : « Une chose péri; «une autre prospère. lei il n'y a jamais eu qu’un « pâturage. »
« Cinq cents ans après, Je reviens au même lieu. Une vaste mer se déroule devant moi. Un pêcheur y jette ses filets. Dans le moment où 1l se repose, je lui demande : Y a-t-1l longtemps que cette mer existe ? Il me répond en souriant : « Toujours la mer à été là et toujours « elle y sera. »
« Cinq cents ans après, je reviens au même licu. Là s'élève une grande forêt. Un homme coupe un arbre avec sa hache. Je lui demande : Depuis quand subsiste celte forêt. Il me répond : « Elle subsiste de tout « temps, à Jamais elle subsistera. »
«Cinq cents ans après, je reviens au même lieu et j'y
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retrouve une ville, une place publique où retentissent les cris du peuple. Je demande : Quand dome cette ville a-telle été construite ? Qu'est devenue la prairie, la mer et la forêt. On me répond : « Éternellement on «a vécu dans cette ville comme nous y vivons, éternel- « lement ainsi on y vivra, »
Je reviendrai dans cinq cents ans.
My heart is in the highlands, my heart is not here. My heart is in the highlands, wherever I go.
« Mon cœur est à la montagne, mon « cœur n'est pas ici. Mon cœur est à la « montagne, partout où je vais, »
Cest le cri de Burns, le doux poète d'Écosse: c'est le cri de tous ceux qui ont eu le bonheur de naître ct de vivre dans la région des montagnes. S’ils la quittent, nulle part jamais ils ne cesseront de s’en souvenir et de la regretter.
La mer et les montagnes sont les vraies grandes choses de ce monde.
La contemplation de la mer donne à l’homme le sen-
! Bryce, Transcaucasia and Ararat.
Dr Fe Parrot, Reise sum Ararat.
Dr Moritz Wagner, Reise nach dem Ararat-Hazxthausen, Trans-
CAUCASIA.
timent de l'infini. L'aspect des montagnes élève son âme vers le ciel, et de siècle en siècle les montagnes ont été glorifiées par l'idolâtrie, par une pensée poétique et par une pensée pieuse : le mont Mérou des Indiens, le Caucase de Prométhée, l'Atlas, l'Olympe, le Parnasse de la mythologie grecque ; dans les traditions musulmanes, les cimes du Kaf qui entourent le monde comme un anneau; dans les traditions cingalaises, le pic escarpé sur lequel Adam, errant dans son exil, a laissé l'empreinte de son pied. Dans les profondeurs des montagnes, les descendants des Aztecs entretiennent sans cesse un feu sacré en l'honneur de Quetzacoatl, le dieu bienfaisant qui, après sa longue disparition, doit retourner au Mexique. Dans les cavités du Wunderberg, Charlemagne est assis devant une table de marbre, la couronne sur la tête, le sceptre à la main. Il est là immobile, silencieux, attendant le jour où il sortira de sa retraite pour régénérer son empire. D’autres cavités renferment les trésors gardés par des dragons; les nains qui forgent les métaux précieux, les fées, les elfes, les djinn avec leurs palais d’or et de cristal, les charmantes Mélusine, les Merlin: et les Rubezahl.
La plaine est la fatale arène où ruisselle le sang des combats et le rude champ de travail où le laboureur, à chaque sillon, semble imprimer cette maxime :
À la sueur de ton visage, Tu gagneras tu pauvre vie.
La montagne cât le monde magique enfanté par de naïves imaginations. Dans les pays qui ont eu la joie de garder la poésie du passé, dans les châlets de Franche- Comté, dans les gaards de Suède et de Norvège, dans les isbas de la Russie, aux veillées du soir, on se plaît
lève son ontagnes sée poérou des ympe, le raditions » monde es, le pic a laissé es monent sans Je dieu Lretourlerberg, rbre, la l'est là rlira de cavités ns; les es, les tal, les
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encore à entendre raconter les merveilles des montagnes,
Mais l'on s'incline religieusement devant les monta-
gnes consacrées par la Bible et par l'Évangile, Sur le Sinai, Dieu a dicté ses lois au peuple d'Israël; sur la terre de Galilée, le Christ a prononcé le sermon de la montagne, les ineffables sentences dont chaque mot est entré comme un baume céleste dans les douleurs de l'humanité, Sur le mont des Oliviers, il a passé en prières sa dernicre nuit, Sur le Calvaire, 1l a porté sa Croix.
Dans le divin récit de la création, dans les cinquante chapitres de la Genèse, on ne trouvera point les noms des vastes terres dont les rois et les républiques, avec leurs canons Krupp et leurs mitrailleuses, se disputent la possession, ni les noms des fleuves et des océans où l'homme s’enorgueiliit de faire flotter ses navires de commerce et ses frègates cuirassées ; mais la désignation d'une montagne, de la montagne bénite où s'apaisa la colère de Dieu, où la colombe apporta le rameau d'olivier, où l'arche de Noé s'arrêta au-dessus des eaux du déluge,
L'Ararat! Au temps des Israëélites, ce nom est reproduit dans le Il° livre des Rois, dans le livre d'Isaïe et de Jérémie ; aux premières phases de l'ère chrétienne, ilest reproduit par Moïse de Chorene qui écrivait, vers la fin du cinquième siècle, l'histoire de l'Arménie.
Les premiers voyageurs du moyen àie, Rubrouck ?, Marco Polo, retracent ce nom dans leur itinéraire, et
1 Requievitque arca mense seplimo, vigesimo seplimo die mensis, super montes Armeniæ. henèse, ch. VITE.
£ Rubruquis, le courageux cordelier qui fut envoyé par saint Louis près d'un khan tartare que l'on eroyait attaché au christianisme. M. L. Backer, à qui nous devons déjà de très notables ouvrages d'éru-
He hé ET Re À,
les savants des temps modernes : géologues, météréologues, botanistes, géographes, ont été très occupés de sa nature spéciale, de ses différentes zones et des régions qui l’avoisinent.
« Auprès de la ville de Nauca ‘, dit Rubrouck, sont les monts sur lesquels on dit que se reposa l'arche de Noë. Il y en a deux, l’un plus élevé que l’autre. L’Araxe coule à leur pied, et 1l y a là une ville nommée Cemavium *, Ce nom, qui signifie huit, lui a été donné parce qu'elle fut bâtie sur la plus haute montagne par les huit personnes qui sortirent de l'arche. Beaucoup de voyageurs ont tenté de faire l'ascension de cette montayne, mais sans réussir. L'évêque me dit qu’un moine avait eu un si violent désir de faire cette ascension, qu'un ange lui apporta du bois de l'arche, en lui disant de ne plus se tourmenter *. »
D’âge en âge, les Arméniens ont gardé la ferme conviction que [a cime de leur montagne sainte est complètement inaccessible. Rubrouk l’affirmait au treizième siècle. Le frère Oderic de Frioul dit au siècle suivant : « Là est le mont Arach sur lequel est l'arche de Noë. Moult volontiers eusse monté en cette montaigne se ma compaignie me eust voulu attendre, non pourquant les gens de ce pays nous dirent que oncques nul n’y pust monter, car 1l semble qu’il ne plaise mie à Dieu”. » Maintenant on dit aux Arméniens que la cime de cette montagne a été atteinte en 1829 par
dition et de linguistique, vient de publier une nouvelle édition du voyage de Rubruquis. Il y a joint une biographie et des notes excellentes. Paris, Ernest Leroux, À vol, in-19,
1 Nakrivan, chef-lieu d'une province arménienne, à quarante-cinq lieues d'Erivan.
? Ville d'Arménie à deux licues d’Erivan.
% Guillaume da Rubrouck, par M. L. de Backer, p. 286.
4 L. de Bakker. L’extrême Orient au moyen àge, p. 91,
nétéréoloccupés de es et des
ouck, sont l'arche de e. L’Araxe née Cemannné parce 1e par les aucoup de cette monl'un moine ascension, à lui disant
, la ferme » sainte est ait au treit au siècle est l’arche cette monendre, non ue oncques plaise mie iens que la
1829 par
le édition du et des notes
quarante-cinq
M. Fr. Parrot, le savant professeur de Dorpat; en 1854. par M. Atmosof; en 1845, par M. Abich; puis par M. Cnodzko, qui y dressa une tente et y passa trois jours. Ils écoutent ce récit en secouant la tête et répondent tranquillement : « Nul homme ne peut poser le pierl là où Noé a débarqué. »
En 1876, un écrivain anglais, M. James Bryce, avant fait aussi l'incroyable ascension, redescend tout joyeux au couvent d'Etchmiadzin. Son interprète le présente à l’archimandrite en disant : «€ Voilà l'étranger qui vient de monter au sommet de l’Ararat. — Vous pouvez le croire, réplique d’un ten paternel l’archimandrite, Moi, je sais seulement que c'est impossible. »
Le livre de M. Bryce, récemment publié, ébranlera peut-être la tenace incrédulité du prélat.
Vest un livre attrayant et instructif, gaiement et sérieusement écrit, avec une sagace et bienveillante pensée.
M. Bryce n’a point les préjugés de caste ou de nation qui, si souvent, troublent le jugement du voyageur. Dans son long trajet à travers l'empire du tzar, des bords de la Néva aux rives de l’Araxe, il se plait à reconnaitre les qualités des Russes, à louer leur politesse, leur intelligence, plusieurs de leurs usages.
La foire de Nijni-Novogorod lui fait voir l'étendue de leur action industrielle. Là est le centre du commerce 1
qui d’un côté s'étend à Téhéran, à Bokhara, à Kiakhta, l.
D 1 CTI er sur les frontières de la Chine; et de l’autre aux pro- F vinces de la Baltique. La Russie domine complète- n
ment ces immenses marchés. Son régime de douanes écarte les denrées d'Allemagne, de France, d’Angleterre.
Sans concurrence, elle échange les produits de ses manufactures contre les thés de caravane qui traversent
la Sibérie, contre les laines du Turkestan, et les soies et les tapis de la Perse.
En 1859, les Russes n'avaient encore que deux lignes de chemins de fer. Dès l’année 1861, ils les ont dirigées de tout côté, et étendues de telle sorte qu'elles occupent à présent un espace de près de trois mille lieues #.
Ils ont de même agrandi le réseau de leurs bateaux à apeur, et M. Bryce raconte avec une aimable bonne humeur ses excursions par ces bateaux et par ces chemins de fer.
Q Un matin, au mois d'avril, je m'embarque à Nijni, dit-il, pour descendre le Volga sur un bateau qui doit me conduire vers le mystérieux Orient et qui me rappelle par sa structure l'industrie de l'Occident. C'est un bâtiment à trois ponts comme ceux qui sillonnent Île Hudson et le Mississipi. Le pont inférieur, qui est au niveau de l’eau, est occupé par les passagers de troisième classe; plus haut sont les cabines et les salons de première et seconde classe ; plus haut une terrasse sur laquelle on se promène fort agréablement. Cet élégant et léger steamer ne tire que quatre pieds d’eau quand il est à demi chargé. Un bon vieil amiral russe, qui s'y est embarqué avec moi, veut m'en montrer tous les coins et les recoins, et il a l'air de croire que nous ne pouvons, dans notre pays, rien faire de semblable. Pendant le jour, on est là très bien. Le salon d’en haut, d’où l'on domine les deux rives du fleuve, n’a pas son pareil en Angleterre. Mais le soir, on regrette les bonnes couchettes des bateaux américains.
« En Russie, il y a deux classes de voyageurs : ceux qui ne regardent à aucune dépense pour se procurer
1 Russia in 1870, by Herbert Burry, p. 285.
et les soies
que deux ,ils les ont rte qu’elles trois mille
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que à à Nijni, eau qui doit qui me rapent. C'est un sillonnent le , qui est au yers de troiles salons de terrasse sur
. Cet élégant d’eau quand usse, qui S y trer tous les que nous ne 1blable. Penn d’en haut, n’a pas son te les bonnes
Ageurs : CEUX se procurer
le meilleur confort, et ceux qui ne connaissent pas cette satisfaction matérielle. Les premiers emportent avec eux leur lit; les autres couchent n'importe où, enveloppés dans leur pelisse de mouton. Si l’on n’a pas pris d'avance ses précautions, il est très difficile de se procurer des draps et des couvertures sur les bateaux et dans les auberges.
«€ Quant à la nourriture, on ne peut s’en plaindre. La cuisine russe est vraiment très bonne. Le simple stchi est à la fois savoureux et fortifiant, et la soupe aux sterlets et d’autres mets nationaux sont réellement dignes de leur réputation. »
M. Bryce fait aussi une jolie description du chemin de fer de Sératof qui aboutit au Caucase. « Nulle part, ditil, cette locomotion n'est mieux organisée, An milieu des wagons est un passage par lequel on peut traverser le train dans toute sa longueur ; à l'extrémité de chaque wagon une plate-forme sur laquelle on peut aller respirer le grand air. Les sièges de seconde classe sont larges, souples et disposés de façon à former de bonnes couchettes pour la nuit. Ceux des premières classes sont des divans luxueux. A des distances régulières, le train s’arrète à des stations où l’on reste assez longtemps pour savourer tout à son aise une tasse de thé assaisonnée de jus de citron, faire une promenade à pied ou goûter la jouissance d’un repas complet. Ainsi, après un trajet de trois jours et trois nuits, on sera moins fatigué qu’on ne l’est en quelques heures sur un railway anglais.
Mais ce train de Saratof ne va pas vite. Il ne fait
guère que six lieues à l'heure, et le pays qu'il traverse
n'est pas beau : tantôt quelques collines dénudtes, tantôt une terre plate, peu fructueuse, puis des champs de blé et de sarrazin, très pou de villages; au delà de
Tambof, quelques forêts de bouleaux, puis la steppe silencieuse.
Ce qu'on appelle en Russie la steppe est généralement une vaste terre ouverte, sans forêt, revêtue de gazon ou de broussailles épineuses, ou de sable et de cailloux. [l en est qui ressemblent aux champs picrreux de l’Islande ou au désert du Sahara. Il en est qui sont tellement imprégnées de sel qu'on ne peut les cultiver. Mais il en est qui, dans leur vaste ftendue, nourrissent, comme des herbages de Normandie, des quantités de bestiaux, et il en est dont le sol produit d’abondantes récoltes. Telles sont celles que l’on voit aux alentours de la mer Caspienne, et celles que traverse le chemin de Saratof.
Ah! la Russie n'a pas besoin de terres. Elle en a plus qu'il n’en faut pour alimenter un énorme surcroît de population. Cependant elle va de côté et d'autre à l’ouest et à l’est, toujours s’agrandissant, par un entrainement irrésistible ou par une loi providentielle.
Ceux qui observent ses progrès avec un sentiment de crainte ou d'envie se plaisent à penser qu’elle augmente ses difficultés par ses conquêtes, qu'elle répand les germes d’une implacable imimitié dans les domaines où elle implante son drapeau, et par là s’expose à de violents conflits, à de mortels périls.
De son voyage au delà du Caucase, M. Bryce rapporte une autre idée et l'exprime nettement.
« À l’époque, dit-il, de l'expédition de Crimée, on g’imaginait en Angleterre que les montagnards du Caucase combattaient avec nous contre les Russes. Mais on se trompe, si l’on se figure toutes les tribus du Caucase réunies l’une à l’autre en un même sentiment de révolte. Dans les moments les plus critiques, la plupart d’entre elles se sont montrées favorables à la Russie, ou sont
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« Les Tartares de la vallée de Bakran et les Kabardiens, tous musulmans; les tribus demi-chrétiennes des Ossctes, des Ingouches, des Sonani sont restées généralement paisibles et ont empêché la coopération que Schamyl essaya plusieurs fois d'obtenir. »
Les Tcherkesses, qui sont au nombre de 115,000, pouvaient inquiéter les Russes; mais ils n'avaient point les qualités militaires des Lesghiens, et en 1854 ils furent complètement soumis.
L'hemme redoutable était Schamyl, à la fois cruel et rusé, audacieux et tenace, très éloquent, ettrès-fertile comme Abd-el-Kader en expédients, et comme Abd-el- Kader entouré d’une auréole de sainteté.
Grâce à la nature du Daghestan, à ces hauts plateaux traversés par d’étroiteset profondes gorges, avec quelques milliers et parfois seulement quelques centaines de partisans, Schamyl déjoua les vigoureuses entreprises des Russes jusqu’au jour où ils adoptèrent une autre tactique, et, au lieu de diriger contre lui leurs régulières expéditions, ils en vinrent à ouvrir des routes, à constituer des postes militaires dans ses ravins, à l’enlacer dans un cercle de baïonnettes et de canons.
En 1859, dans son rempart de Gunila, son dernier refuge, 1l fut pris par le général Bariatinskt. Schamyl se sourit au tzar comme Vercingétorix à César. Plus heureux que le héros gaulois, il subit seulement un hono-
‘able exil près de Moscou, puis il obtint de se rendre à la Mecque, et il est mort 1l y a peu de temps.
En 1864, les Tcherkesses de l'ouest ont été aussi totalement subjugués. Le gouvernement russe, connaissant leurs habitudes de pillage et leur caractère indisciplinable, encourageait leur migration. Quatre cent mille d’entre eux, séduits par les belles promesses des agents de Constantinople, résolurent de se retirer en Turquie et se rendirent dans les ports où le sultan devait leur envoyer des navires.
Mais les choses ne se font point si vite dans l’empire du Grand-Scigneur. Les navires ne parurent que très tard. Des maladies contagieuses éclatèrent parmi les émigrants. Un grand nombre d’entre eux périt. La plupart des survivants furent conduits dans l’Arménie turque au nord d'Erzeroum. En 1876,ils étaient en Bulgarie massacrant et pillant.
D'une de ses extrémités à l’autre, maintenant le Caucase est très paisible, on peut s’y aventurer sans crainte, et dans plusieurs de ses districts voyager assez commodément. La route de Dariel, une route militaire qui n’a pas coûté moins de 100 millions, pénètre au centre des montagnes, et l’on traverse sur des ponts en fil de fer les torrents du Daghestan.
Très paisibles aussi sont ces belles provinces con quises par la Russie, au nord et au sud du Caucase, la Kabardie, lImérétie, la Mingrélie et la Géorgie, cet ancien domaine de la dynastie des Bagrations, ce glorieux rovaume de Tamara.
Les Géorgiens célèbrent encore dans leurs poésies populaires cette belle et vaillante reine. C'est un fait curieux que dans ces régions de l'Orient, où la femme est réduite à l’état d’esclave, parmi les noms les plus célèbres, rayonnent ceux de quatre femmes : Sémiramis, Zénobie, Cléopâtre, Tamara. On peut y joindre en Crimée celui de Catherine If, qui ne fut point une
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De la montagne à la plaine, des côtes de la mer Noire à la mer Caspienne, toutes les tribus jadis si divisée: et si tourmentées sont aujourd'hui réunies sous un même sceptre. La conquête opérée dans ces régions par la force des armes s’affermit et s'améliore par Îles procédés des conquérants.
Je cite encore M. Bryce. Sa qualité d'Anglais donne à son témoignage en ces affaires d'Orient une importance particulière,
Les six provinces dont se compose cette belle grande contrée qu’on appelle la Transcaucasie constituent un gouvernement à part, une sorte de vice-royauté dont le chef est le délégué du tzar. C'était en 1876 le prince Baratinski. C’est à présent le grand-duc Michel, frère de l'empereur. U se fait aimer par sa courtoisie et remplit avec zèle ses hautes fonctions.
€ Grâce à leur bonne nature et à leur malléabilité, les Russes, dit M. Bryce, s'accordent plus aisément avec les étrangers que les Espagnols, les Hollandais et les Anglais. Les conquérants se font haïr non point tant par quelques actes accidentels de cruauté, ou par un système permanent de répression, que par La hauteur, la froideur, le dédain, par l'incapacité de sympathiser avec les coutumes et les idées des peuples conquis. L'Inde est certainement mieux gouvernée par les Anglais que le Caucase par les Russes, c’est-à-dire que nous sommes plus occupés du bien-être du peuple, des règles d'une équitable admin'stration, et que nous gar-
t Gouvernement de Tiflis 650 000 habitants, d'Erivan 439 000, d'Elisavetpol 505 000, Bakou 486 000, de Kutais 650 000, du Daghcstau 450 000.
dons plus d'impartialité dans les questions religieuses. Car, si la Russie n'entrave point les pratiques de l’islamisme et respecte l’Église arménienne, elle est très-hostile au catholicisme et au protestantisme. Cependant il s:mble que, parmi les différentes peuplades du Caucase et du sud et de l’est de la Russie d'Europe, il y a moins de sentiments d'inimitié envers le tzar qu'il n’y en a en Algérie envers les Français, et dans l’Inde envers nous.
« En ce qui nous concerne, 1l me paraît que cette fâcheuse disposition doit être en grande partie produite par notre orgueilleuse attitude partout et principalement dans l’Inde et en Chine. Nos paroles, nos regards, tout en nous décèle le sentiment d’une incommensurable supériorité. Parfois nous sommes brusques, parfois nous en venons à une polie condescendance. Mais, au fond, nous sommes toujours dédaigneux, et le dédain fait des blessures plus profondes que la violence. »
Tiflis, la capitale de l’ancienne Géorgie, est maintenant la capitale des provinces caucasiennes, la résidence du vice-roi. Elle s'élève au bord du Kur (le Cyrus de l'antiquité), au milieu d’une enceinte de collines de 800 à 1000 pieds de hauteur. On dit que son origine remonte jusqu’au quatrième siècle. Mais elle à été si souvent ravagée par la guerre qu'on n'y trouve plus guère de vestiges de ses monuments primitifs.
En 1795, quand le dernier roi de Géorgie, ne pouvant plus défendre ses États, les abandonna au tzar, la royale Tiflis était bien dégradée et dépeuplée. Il y a là aujourd'hui 80000 habitants et trois villes dans la même ville. D'abord la ville russe toute nouvelle, brillante et pimpante, avec de larges avenues, de hautes maisons et de riches magasins. Plus loin, l’ancienne ville orientale, les maisons basses, les rues étroites,
religieuses.
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tortueuses, non pavées, les petits bazars sous des arcades ; puis enfin une ville où l’on pourrait se croire transporté tout à coup des régions de l'Asie dans les pays de Souabe, sur les bords du Neckar.
Il y a soixante ans, un certain nombre de Wurtembergeois, révoltés contre l'autorité ecclésiastique qui voulait leur imposer un nouveau livre de liturgie dont le texte ne leur semblait pas orthodoxe, abandonnèrent leur pays. Le gouvernement russe les attira à lui par ses offres généreuses, et ils s’établirent près d’Odessa.
Ce sont les descendants de ces pères pèlerins d’Allemagne qui occupent à présent tout un quartier de Tiflis. On en compte cinq ou six mille, la plupart artisans ou jardiniers. Îls ont fidèlement conservé la religion, la langue, les règles de travail et les vieilles coutumes de leurs pères.
Douce et souveraine puissance de la patrie? On r’emporte point, disait Danton, la patrie à la semelle de ses souliers, non pas le sol, pas les murs de la maison, mais au fond du cœur les tendres réminiscences, les salutaires enseignements.
Dans mes années de voyages, que de fois, par delà les mers du Nord et par delà l'Atlantique, à Pétersbourg et à Québec, aux bords du Mélar et sur les rives de la Plata, j'ai eu le cœur ému en retrouvant à ces longues distances le vivace souvenir de la France!
M. Bryce est arrivé à Tiflis avec une tarantass, c’està-dire une sorte de carriole norvégienne dont le siège est posé sur un long timon qui, par sa souplesse et son balancement, produit l'effet d’un ressort. Avec le même véhicule, il s’en va de Tiflis vers l’Ararat, à travers une steppe aride où de loin en loin apparaissent quelques huttes de Tartares nomades et quelques
caravanes cheminant d’un pas craintif. Car il v a la un ramassis de coquins qui ne vivent que du bien d'autrui et sans cesse épient, pour Le dévaliser, le pèlerin ou le marchand, De distance en distance s'élèvent des échafaudages avec une plate-forme à laquelle on monte par un escalier. Là se postent les Cosaques pour surveiller les pillards et protéger les voyageurs. Mais, malgré ces vigilantes sentinelles, les brigands de la steppe n'en continuent pas moins leur métier, et quelquefois, par l'audace et l’habileté de leurs manœuvres, se jouent impudermment de la milice qui les poursuit,
Il y a deux ans, une de leurs bandes rencontra en rase campagne le gouverneur d’ Érivan, qui leur faisait une guerre acharnée. Leur chef s’avança vers le haut dignitaire et lui dit : « Vous voyez, nous sommes ici cinquante, vous n'avez avec vous qu'une faible escorte. Toute résistance serait inutile. Il faut vous rendre. » Le gouverneur ne pouvait, en effet, engager le combat. LL se rendit et on le laissa retourner à Érivan après lui avoir enlevé son cheval favori. Quelques jours après, le mème chef des Robin Ilood lui écrivait tranquillement :
« Vous aviez besoin d’une leçon. Notre rencontre a dû vous faire faire de sérieuses réflexions. Je vous renvoie votre cheval, avec l'espoir que désormais nous n’aurons plus à nous plaindre de vous. »
De cette steppe sinistre, les voyageurs descendent dans une fraiche vallée où coule une rivière limpide, où de côté et d’autre s'élèvent des montagnes couvertes de beaux bois. Çà et là on aperçoit des villages, puis une petite ville d’un riant aspect. C'est le refuge des riches habitants de Tiflis, au temps des grandes chaleurs.
Plus loin est un des grands lacs de l'Arménie, le Goktcha, le lac bleu qui a sa légende chrétienne racontée
E Car il y a la un u bien d'autrui e pèlerin ou le ‘vent des écha- > on monte par pour surveiller ais, malgré ces la steppe n’en ielquefois, par res, se jouent Ut.
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dès le treizième siècle par Marco Polo ‘. Les Arméniens observent scrupuleusement les prescriptions du Carème, et le lac, selon la légende, semble fait tout exprès pour leur rappeler cette loi et les aider à l'accomplir. Dans ses eaux, pas de poissons pendant la plus grande partie de l'année. Mais la veille du Carème, et chaque jour pendant les semaines où l'usage de la viande est sévèrement interdit, on les voit venir grands et petits en Quantité. A la veille de Pâques, ils disparaissent totalement. On n'en reverra plus un seul avant le Carème nouveau.
Cette religieuse migration n'existe plus. Toute l’année on pêche des poissons dans le Gokcha, et en toute saison 1ls alimentent les tables d'hôte de Tiflis tenues par des Français qui peut-être sont abonnés au Voltaire de Paris, et peut-être libres penseurs.
Mais à vingt lieues de là, voici, dans la vallée de l’Araxe, bien d’autres traditions. C'est là, disent les Arméniens, que Noë demeurait quand Dieu appela à construire l'arche. C'est là qu'il revint après le déluge et bätit la cité où il devait vivre encore trois cent cinquante ans. Du sommet de l’Ararat, la première plaine qu'il vit dégagée de l’universelle inondation était cette plaine de l'Araxe. Il donna à sa cité le nom d’Erivan, qui signilie « chose évidente ».
! Encore hi a un monestère de nonains ki est appelé Saint-Léonard qui a une telle mervaie com je vez contera, Sachiès qu'il hi à un grand lac d’eve qui vent d'une montagne de joste le yglise de Saint-Léopard et en cela eve ke vent de cele montagne en tout l'an ne se treuve nul peson ne peleit ne grant, for seulement ke le primer jorno de Quaresme commencent à vinir et venant cascun jour de Caresme jusqu’à Sabat saint, ce est la vigille de Pasche et en tout cest termine 1 se trevent peison assez, més en toutes les autres tems de l'an ne s'en trovent mie,
(Voyages de Marco Polo, ch. xxur.)
On ne peut nier la certitude de cette étymologie. Nul lhinguiste n'en trouvera une plus respectable.
Mais la ville la plus antique n’a point eu ses Mariette ni ses Layard. Les archéologues n'ont point fouillé le sol d'où la postérité de Noë se répandit à travers le monde, et dans nos savantes universités on ne connait Erivan que par quelques notes de statistique, quelques récits de révolutions politiques, de combats et de désastres, °
La tradition populaire est souvent plus grande que l'histoire, souvent aussi plus vraie.
Au dix-septième siècle, Chardin faisait d'Erivan un triste tableau !. La pauvre ville appartenait alors à la Perse dont le gouvernement est encore plus mauvais que celui de la Turquie, ce qui n’est pas peu dire. Les Russes l'ont prise en 1827 et en ont fait le chef-lien de leur province arménienne. En 1846, on n'y comptait encore que onze ou douze mille habitants *. Elle en a maintenant plus de trente mille, la plupart Persans ou Arméniens. Le quartier occupé par les Russes est riant et animé. Les autres ont conservé leur caractère primitif : de longues lignes de maisons en terre ou en briques, pas une fenêtre sur la rue ; un bazar sous de sombres arcades ; quelques mosquées, une forteresse, et l’uniformité et le silence de la vie orientale. Tout cela est singulièrement monotone, sinon pénible.
Mais à l'horizon apparait l'Ararat, comme un immense monolyte avec ses contours en pierre noire, et son dôme de neige, dans un tel isolement, avec une telle grandeur qu'il n’y a sans doute rien de pareil au monde *.
4 Voyage de M. le chevalier Chardin. T. II, p. 218. 2 Moritz Wagner. Reis nach dem Araral, p. T9. 5 Moritz Wagner, Reis nach dem Araral, p. 62.
mologie. Nul ble, 1 ses Mariette int fouillé ‘le à travers le nn ne connait ue, quelques its et de dégrande que
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A cet aspect, M. Bryce remonte avec joie dans sa tarantass. À quelques lieues de distance est le but de son voyage. Îl parcourt une belle plaine où fleurissent quelques-unes des meilleures plantes conservées dans l'arche : la vigne, le maïs, l'abricotier, le cotonnier, I traverse à gué le Géhon de l'Écriture Sainte, l’impétueux Araxe pontem indignalus Araxes, et s'arrête à Aralykh, un chétif village occupé par un détachement de Cosaques qui à un rigoureux devoir à remplir. L’Ararat, près de là marque la limite de trois empires : Perse, Turquie, Russie. La pauvre Turquie, la pauvre Perse ne peuvent, dans leur délabrement, surveiller loutes leurs frontières. Elles abandonnent celle-ci. La Russie défend la sienne. Pour réprimer les brigandages des Kourdes et des autres malfaiteurs, pour protéger les voyageurs elle a institué le poste militaire d’Aralykh, commandé par un colonel.
Par l’ordre de cet officier, des chevaux sont mis à la disposition de M. Bryce ; des Cosaques doivent l’escorter et l’aider dans son ascension.
Le bon colonel ne peut cependant comprendre comment un homme sensé peut venir de si loin, braver tant de fatigues et s’exposer à un mortel péril pour gravir au sommet d’une montagne couverte de neige. La plupart des personnes à qui, chemin faisant, M. Bryce a communiqué son projet ont manifesté la même surprise et ont cherché à le détourner d’une si difficile entreprise. Mais il a La ténacité de l'Anglais. Il est déjà monté à la cime de l’Héela, de la Maladetta, du Schreckorn, du Mont-Rose ; il veut monter encore plus haut. Que, sil pouvait hésiter, la vue du grand et du petit Ararat lui rendrait sa résolution.
Le petit Ararat a 12 840 pieds de hauteur ; le grand, 17 515. Il y a de par le monde bien d’autres mon
tagnes plus hautes : dans l'Inde, tous les pies de l’Himalaya ; en Perse, le Demavend ; en Amérique, les Cordillières ; en Afrique, le Kenio et le Kilimandjaro. Mais la plupart de ces grands sommets ont une base très élevée, et l'Ararat produit un effet merveilleux par son élancement sur un plateau qui n’a pas plus de deux mille pieds, et par son isolement. Il est isolé dans l'espace comme le globe aérien, le ballon captif de M. Giffard.
Sa situation géographique lui donne aussi une importance particulière. Ses admirateurs disent qu’il est au centre de la terre. Le fait est qu’il est au centre de la plus longue ligne de l’ancien continent, du détroit de Behring au cap de Bonne-Espérance, à une égale distance de la Chine, de la Péninsule ibérique, des rives de glace de la Neva et des flots du Gange.
Au 39-492 de latitude septentrionale et au 43-38 de longitude orientale, il marque, comme nous l'avons dit, la limite des domaines du sultan de Constantinople, du shah de Perse, du tzar, et 1l appartient à l'empire du tzar.
Après les victoires de Paskevitch en 1827, les plénipotentiaires de Pétersbourg insistèrent pour que l'Araat fût compris dans le territoire que la l'erse leur abandonnait. À la prise d'Erivan, ils ajoutaient par là une précieuse conquête. L’Ararat est le sanctuaire de la foi des Arméniens, la pyramide de leur ancienne croyance. Les Persans, les Tures, les Tartares, les Kourdes gardent aussi un profond respect pour cette montagne, si grandiose, si belle et consacrée pour eux comme pour les chrétiens par la tradition du déluge. Au sein de ces différentes races, elle donne à celui qui la possède un suprème prestige.
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L'ARAUAT 223
can éteint. À quelle époque ses éruptions ont-elles cessé? C'est ce que nul savant ne peut dire. Les bonnes gens d'Arménie qui n’ont point étudié dans les écoles normales résolvent cette question géologique par une lucide légende. Près de l’Ararat, disent-ils, est le paradis terrestre. Quand Adam et Eve eurent manqué à la loi de Dieu, le feu qui éclata à la cime de la montagne, c'était l'épée flamboyante du chérubin qui empèchait les coupables de rentrer dans le jardin céleste. Quand ils furent bien loin, bien loin, au bord de la mer de Ceylan, où les larmes d’Éve se changeaient en perles, le glaive de feu disparut !.
À l’époque où le docteur Parrot entreprit son exploration, il y avait sur la pente de l’Ararat un beau village arrosé par un ruisseau limpide, habité par cent soixantequinze familles arméniennes, qui vivaient d'une vie pastorale, du produit de leurs bestiaux, cultivaient aussi quelques parcelles de serre et récoltaient de belles grappes de raisin à l'endroit même où Noé avait planté la vigne.
Un peu plus haut était un couvent arménien où le savant voyageur fut accueilli avec une touchante bonté.
En 1840, ce couvent, ce village furent engloutis sous un amas de rocs, dans un tremblement de terre.
Maintenant, il n’y a plus sur l’Ararat nulle maison, nul doux asile ; seulement en été quelques tentes de Kourdes qui mènent là de maigres troupeaux dans de maigres pàturages.
Un matin, au mois de septembre, M. Bryce part pour la montagne avec un ami qui a été son fidèle compa gnon de voyage, six Cosaques, des arines pour se défendre au besoin contre les bandits, et tous les ustensiles
1 Tianskankasia. Fon À Fr. aon Haxthausen, p. 55.
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nécessaires pour entreprendre une pénible ascension, point de guides malheureusement, nul homme du pays n'ayant de sa vie osé songer à atteindre la cime de l’Ararat.
Aux yeux des Arméniens, elle est gardée par les anges ; aux yeux des musulmans par les djins, les méchants esprits. Les récits de M. Parrot, de M: Abich et de M. Chodzko donnent seulement à M. Bryce quelques notions sur la route qu’il doit suivre, et le premier jour il campe à 7000 pieds de hauteur, près d’une troupe de bergers Kourdes, qui ne ressemblent guère aux jolis bergers de nos Chloé, de nos Sylvie de notre bon vieux temps. Nulle houlette fleurie, nul ruban rose, nul tendre chalumeau. Des poignards et des pistolets à la ceinture, un fusil à mèche sur l'épaule. C'est avec cet attirail de guerre et une mine farouche qu’ils conduisent leurs moutons et leurs chèvres à l’abreuvoir.
M. Bryce engage cependant plusieurs de ces rudes pâtres à l’accompagner et à porter une partie de ses bagages. Le lendemain avant l’aube, il se met en marche, et d’abord ses auxiliaires le suivent avec ardeur. Mais bientôt Kourdes et Cosaques ralentissent le pas et s'asseolent par terre puis se relèvent d’un air fatigué et de nouveau s'arrêtent.
M. Bryce leur adresse une parole encourageante ; l’interprète qu’il avait pris à son service l'ayant quitté, il les stimule par des signes ; puis, voyant linutilité de ses remontrances, 1l se décide à continuer sans eux son trajet. [l met dans une sacoche du pain, un morceau de viande, quelques œufs durs, un flacon dethé, prend sa hachette à glace, et le voilà grimpant les rocs résolüment. Son ami l'accompagne encore; mais, après de pénibles efforts, il est obligé de reconnaitre qu'il ne peut aller plus loin.
ascension, ne du pays me de l’A-
r les anges ; s méchants bich et de e quelques le premier près d’une lent guère ne de notre ruban rose, s pistolets à . C'est avec qu'ils conbreuvoir.
e ces rudes irtie de ses en marche, rdeur. Mais pas et S'astigué et de
reante ; l'inrant quitté, ’inutilhité de ans eux Son n morceau thé, prend s rOCs r'és0s, après de e qu'il ne
D re HS SE
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L'A RA RAT ou)
| La zone des neiges perpétuelles ne commence sur l'Ararat qu'à 14000 pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que, dans les Alpes, elle descend à 9000 et 8500 pieds. Mais, au-dessous de cette glaciale ceinture, est un terrain volcanique friable, fatigant ct souvent dangereux; des pierres aiguës sur lesquelles on trébuche, des fragments de lave qui, en s’'éboulant rejettent en arrière celui qui y pose le pied ; des rôcs qui au moindre mouvement, se détachent de leur base lei, des abimes creusés par les éruptions du cratère : là, des erêies formidables où l'on n'entrevoit pas nn issue.
Nous n’essayerons pas de dire tous les obstacles que le courageux ascensionniste dut vaincre et les périls dont il était \\ chaque pas menacé par son ignorance des lieux, par le sol qui s’effondrait sous ses pieds et les nuages qui s’amassaient sur sa tête, Un instant il crut qu’il serait obligé de renoncer à son espoir. Il respirait avec peine et sentait ses jambes vaciller. Grâce à sa force morale, il se relève et se ranime, franchit encore un ravin, puis un escarpement, et le voilà enfin arrivé à son but. Le voilà sur un vaste plateau de neige surmonté de deux cônes. C’est le sommet de l’Ararat.
Jeune, j'ai fait aussi quelques ascensions. J'ai été rêver sur la cime de l’Hécla et sur la terrasse de la grande pyramide. J'ai même rimé quelques pauvres vers, à l'extrémité du monde, en face de l’éternelle banquise 1 les roches du Spitzherg. À présent, J'aimerais mieux retourner aux bonnes petites montagnes | Comté, où l’on ttes si no
apis de mousse, à travers les bleues campanules, à l’ombre des odorants sapins. De là, nul vaste horizon, nulle perspective de cités pompeuses, ou de scènes dont on ne peut
sans un saisissement de cœur contempler la terrible beauté, mais les riantes et religieuses images, les chalets et les hameaux paisibles, le val de Mouthier ou le val de Morteau, le lac de Saint-Point ou la prairie de la Cluse et le clocher de Pontarlier.
Cependant j'avoue que j'aurais bien voulu être près de M. Bryce quand il parvint aux cimes de l’Ararat. De cette cime aérienne quel merveilleux spectacle! Aucune autre montagne si haute n’est si isolée; d'aucune autre, le regard ne s'étend si loin sans entraves. Là, à quatre-vingts lieues de distance, d'un côté on peut voir l’'Elbrous du Caucase, de l’autre les rives de la mer Caspienne, au sud et au sud-ouest le cours de l’Euphrate et les monts assyriens qui s'élèvent en face du Tigre et des ruines de Ninive. |
Dans ce grand espace est le berceau de la nature ! humaine. Hélas! pauvre berceau, bouleversé par tant ! de convulsions, ensanglanté par tant de combats!
La vallée de l’Araxe est la grande route par laquelle ont passé les conquérants et les pillards de l'Orient, depuis le temps des Sapor et des Chosroe. Par là, les Sarrasins, les Tures, les Mongols, les Persans se sont précipités vers les rives attrayantes du Pont-Fuxin. Là, les Romains ont rencontré les Parthes. Là, Alparslan à subjugué le royaume d’Arménie. Là, de nos jours, à tout instant résonnent les cris de guerre des Persans, des Tures et des Russes.
Ainsi vont les nations d'âge en âge, d'effort en effort, d’une victoire à une défaite, d’un temps de paix et de prospérité à de nouveaux bouleversements. Lorsqu’elles arrivent au parlementarisme, ou au régime républicain, on peut dire que plus rien ne leur manque des périls de ce monde.
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