‹ Nouveaux récits de voyage [microforme]Chapitre 6 sur 57 · A A A DD · texte numérisé non relu

A A A DD

vous appellerai, à aller où je vous enverrai, et à mettre

à mort tous ceux que Je vous dirai? — Qui! s’écriait l'assemblée. — Donc, reprenait le doux maitre, désormais ma simple parole me servira de glaive. »

Ses généraux et ses vassaux le faisaient alors asseoir par terre sur un lambeau de feutre et lui disaient : «Regarde en haut et rends hommage à Dicu. Puis regarde à terre. Si tu gouvernes sagement tes Etats, si tu es libéral et bienfaisant, si tu honores tes nobles, chacun

selon son rang ct sa dignité, tout l'univers sera soumis

à ta puissance, et tous tes désirs seront accomplis. Si, au contraire, tu manques à tes devoirs , tu seras méprisé, dégradé, si faible et si pauvre que tu n'auras pas même en ton pouvoir le feutre sur lequel tu es maintenant assis. »

Après cette admonestation semblable à celle que les.

fiers hidalgos d'Espagne adressaient jadis à leur roi, aprèsun moment desilence, le grand khan était acclamé et s'appelait : la force de Dieu, l’empereur de l'univers.

Le sultan de Constantinoplea conservé bien d’autres titres. Dans ses traités avec les princes chrétiens, il s’intitule encore : Refuge des souverains, Distributeur des couronnes, Maitre de l’Europe, de l’Asie et de l'Afrique, Ombre de Dieu sur terre.

Les croisades avaient répandu en Europe un grand nombre de nouvelles notions. Les croisés de saint Louis, en s’acheminant vers la Palestine, ne demandaient plus, comme ceux de Godefroi de Bouillon, à l'aspect de chaque ville étrangère : « Est-ce ici Jérusalem? »

Par les exploits chevaleresques, on avait appris la géographie de plusieurs contrées de l'Orient. Par de glorieux coups d'épée, on savait où était la sainte Jéru-

salem, et Damas et Damiette, et Trébizonde, Antioche:

et bien d’autres cités.

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Mais le pays des Tartares et l'empire du grand Mongol, nul intrépide paladin n’y avait pénétré, Les deux pauvres moines, du Plan de Carpin et Rubruquis, pouvaient seuls le décrire. On lisait avec avidité leurs récits. Bientôt on devait lire ceux de Marco Polo.

Comme cette princesse des contes de, fées qui s’en va à la recherche de l'oiseau bleu, et pour se guider dans ses investigations saisit çà et là les plumes qu'il à laissé tomber, le moyen âge s’en allait en son vague espace, cherchant de côté et d'autre la science à l’aide des divers indices qu'ils’empressait de recueillir.

Le moyen àge a été l'enfance des sociétés modernes, enfance inquiète, souffrante, tourmentée, mais soutenue dans ses calamités par une foi profonde et entrainée aux grandes choses par un fervent enthousiasme.

En ce temps d’innocentes écoles, de candides études ou de mystiques rêveries, on se réjouissait de croire. On croyait à tout ce qui pouvait attendrir l’âme, exalter l'imagination, éveiller la curiosité.

De là les enchantements des pieuses légendes et des épopées chevaleresques; de là les images d'histoire naturelle enluminées dans les manuscrits, sculptées sur les façades et les arceaux des cathédrales, singulier mélange de vérités et de fictions, de traditions anciennes ct d'idées récentes, compilation d’Aristote par Pline, de Pline par Solin, de Solin par saint Isidore de Séville, par Vincent de Beauvais et Brunetto Latini; de là le retentissement des récits de voyage et des leçons de géographie. Le mot de géographie signifiait alors merveille du monde, et chacun désirait connaître ces merveilles.

Giraud le Gaulois, plus connu sous le nom de Giraldus Cambrensis, ayant fait une description de l'Irlande, fut obligé de la lire en public trois jours de suite à

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%4 NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE f Oxford : le premier, devant les pauvres; le second, devant les docteurs et les étudiants ; le troisième, devant les bourgeois.

C'étaient les conférences du temps. Elles ne suscitaient aucune turbulente passion, et nul journal n’en citait des fragments pour faire voir la nécessité de réformer au plus vite les lois de l'Église ou de l’État.

Dans son tableau de la verte Érin, le bon Giraud dépeignait des êtres étranges, des poissons avec des dents en or, des monstres moitié taureaux et moitié hommes, des oiseaux produits par les bourgeons des arbres comme des prunes ou des pommes.

Mais de tels phénomènes n’embarrassaient point la crédulité de l'auditoire. On les rangeait sans peine dans la fantastique zoologie où déjà figurait la licorne et le griffon, l'agneau végétal, le basilic, qui de son souffle empoisonnait l atmosphère, et l’aigle qui reprenait une nouvelle jeunesse en se plongeant dans les rayons du soleil.

Et voici venir Marco Polo, le plus célèbre voyageur du moyen âge. Que de choses il a vues ! Que d'histoires populaires 11 a entendu raconter!

Ces histoires, 11 les relate avec une naïve bonne foi. Il ne doute pas que les débris de l’arche de Noé ne soient encore à la sommité de l'Ararat et le tombeau d'Adam sur la plus haute cime de l’ile de Ceylan. Il dit tout naturellement, comme il l’a entendu dire par les marins, que les habitants des îles Adammann ont des têtes de chien, et que le rock, le colossal oiseau des Mille et ure Nuits, peut très bien enlever avec ses serres un éléphant. Il croit sans peine au pouvoir des Thibétains qui, par leurs sorcelleries, contiennent ou déchainent les ouragans, des gens de Cachemir qui amassent lesnuages au ciel et produisent la nuit en plein

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jour, des méchants esprits qui égarent les voyageurs dans le désert de Lybie, un désert qu'on ne peut traverser dans toute s° largeur en moins d'un an.

Avec joie, Marco Polo signale, comme s’il y participait, plusieurs étonnantes richesses : en Perse, près de Balach, des montagnes, d’où l’on peut tirer assez de sel pour subvenir aux besoins du monde entier; en Chine, près de la ville de Kin-sai, des monceaux de terre auxquels, pendant quarante ans, personne n'ose toucher. Il ne faut pas moins de temps pour que cette terre de choix soit épuréeet raffinée par l’action de l'air. Alors les ouvriers la prennent pour fabriquer de ravissantes porcelaines ; en Tartarie, dans les pâturages qui entourent le palais du grand khan, dix mille juments toutes blanches, sans tache comme la neige. Pas une “outte de leur lait ne peut être livrée à des appétits vulgaires. À lexception d’une famille investie d’un privilége impérial, les descendants de Gengiskan ont seuls le droit de savourer cette précieuse boisson.

Avec sa religieuse pensée Marco Polo se plait aussi à relater plusieurs miracles.

Singuliers récits de voyages! s’écrieront les philosophes qui, du haut de leur raison, considèrent la croyance aux miracles comme un signe d’aberration ou d'unbécillité, C’est leur idée et leur orgueil. Grand bien leur fasse !

Mais ce patricien de Venise, qui croit aux prodiges opérés par la foi et par la prière, est doué d’une vaste intelligence et d’un rare courage. A dix-sept ans, il est parti avec son père et son oncle pour les contrées les plus éloignées de l’Adriatique et les plus ignorées. Il a parcouru d'immenses espaces à travers des ubstacles innombrables et des périls mortels. Ardent à l'étude comme au mouvement, il a appris la langue

FL

des pays où il doit séjourner. Par ses facultés intellectuelles, sa bonne humeur juvénile et sa vive énergie,

il conquiert l'affection de Kublaïkhan, dont le nom signifie seigneur des seigneurs; suprême seigneur, en effet, descendant en ligne directe de .Gengiskan, maitre absolu d’un empire plus étendu que celui des Romains dans leur plus grande extension. Pour ce puissant souverain, Marco Polo s’en va accomplir des missions à des distances de six mois de marche,

À quarante ans, 1l revient dans sa patrie, ayant parcouru l’Arménie, la Perse, la Tartarie, exploré la Chine, étudié le Japon, pénétré dans linde, navigué dans larchipel Indien.

Après cette longue odyssée, il est rentré dans son Ithaque. Il a reconquis non sans peine la maison paternelle que d’avides héritiers, le croyant mort, lui disputaient, Va-t-1l y jouir d’un bon repos? Vat:l chanter tranquillement son suave mari magno? Non. La guerre éclate entre sa ville natale et Gènes. Comme on connaît son expérience de marin, le gouvernement de Venise l'appelle à commander un des principaux bâtiments de la flotte. Le premier il s’élance au combat; une grave blessure l’oblige à se rendre, et il est emmené captif dans la cité victorieuse, captif avec toutes sortes de ménagements et de témoignages de distinctions. On sait qui il est et ce qu'il a fait.

Les plus notables personnages de Gênes se font un honneur de le visiter et lui parlent de ses lointaines pérégrinations. Avec une aimable simplicité, 1l leur

raconte plusieurs épisodes, et tous le pressent d’éerive ce qu’il dit si bien. Leurs instances le décident à aire venir de Venise les notes qu'il a laissées entre les mains de sen père, et peu à peu 1l dicte à un deses compagnons de captivité les divers chapitres de son odysste.

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Composés d’abord en français, traduits en latin, puis en italien, les récits de Marco Polo eurent naturellement " un grand succès. Ils intéressaient, par de singulières “ images et d’étranges aventures, les lecteurs avides d’é-

motion. Ils intéressaient les hommes d'étude par de ju-

dicieuses observations et un vrai savoir. Ils ouvraient à

tous les regards d’étonnants horizons ; ils révélaient

à l'Europe tout un monde inconnu.

Au quinzième siècle, dans cette mème ville de Gênes où ils avaient été publiés, Christophe Colomb les lisait, les relisait, et par cette lecture s’affermissait dans les idées qui devaient le conduire à la découverte du nou-

veau monde.

Il est une autre relation de voyage en Orient qui ne sera pas citée par les savants comme l’œuvre imposante

de Marco Polo, mais qui ne peut pas être oubliée. C'est celle d'un vaillant gentilhomme du quatorzième siècle, “sir John Maundeville, le premier touriste, sans aucun doute, de la Grande-Bretagne.

Quel touriste ! Que de pays il a traversés ! Que d’observations il a recueillies ! A la vérité, il n’a point parcouru toutes les régions dont il parle et n’a pas été témoin des plus beaux faits qu'il raconte. Il a compilé “le récit de Marco Polo et de plusieurs autres. Mais ces “petites pirateries n’inquiètent nullement sa conscience, IT ‘a bravement où il peut aller, écoute d’une oreille attentive ce qu'on lui dit et le redit à son tour avec une bonne foi charmante. Détails réels et détails fabuleux, histoire et légendes, géographie et romans, tout lui est bon, pourvu qu'il s'amuse et qu’il amuse ses lecteurs. Son livre, écrit d’abord en latin, traduit par lui en français, puis traduit encore par lui en anglais, a étél’ouvrage le plus populaire du quatorzième et du quinzième

siècle, et aujourd'hui encore on le lit avec un vif attrait.

Dès son arrivée à Constantinople, le bon Jean de Maundeville entre dans le domaine de la légende. Là, dit-il, est la vraie croix du Sauveur. Les Cypriotes se vantent aussi de la posséder. Mais ils n’ont que celle du bon larron. La croix du Christ est composée de quatre pièces de bois différente, comme il est dit dans ce vers :

In cruce fit palma, cedrus, cypressus, oliva,

Sa base est en cèdre qui ne se corrompt pas, sa tige en cyprès qui exhale une bonne odeur, ses branches en palmier symbole de victoire, et la tablette qui la surmonte, en bois d’olivier, symbole de paix. Trois de ces arbres sont issus de trois graines qui provenaient du Paradis terrestre, le quatrième est celui dont Adam mangea le fruit.

L’imagination spiritualiste des hommes du moyen âge se complaisait dans ces rapprochements du temps et de l’espace, dans cette sorte de prédestination et de consécration héréditaire de la matière. Ainsi ils racontaient que les trente pièces d’or qui payèrent la trahison de Judas avaient été frappées par Abraham, puis employées par les frères de Joseph à l'achat du blé en Égypte, puis remises à la reine de Saba, et enfin offertes par un des rois mages à la crèche de Bethléem.

À Constantinople, Maundeville promène de côté ct d'autre sa pensée et cite plusieurs lieux mémorables. Là est la plaine de Troie; ici Stagyre où est enseveli Aristote. Sur sa tombe est un autel où chaque année

on célèbre de grandes fêtes. À Pathmos repose le corps de saint Jean. Ce saint n’est point mort, il sommeille seulement jusqu’au jour du jugement dernier. A certains intervalles, on voit la terre qui couvre sa sépulture se mouvoir par l'effet de sa respiration.

À Jaffa, Maundeville n'oublie pas de remarquer que

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cette ville est l’une des plus anciennes du monde. Elle fut fondée avant Le déluge par Japhet, fils de Noë. De là, il porte avec avidité ses regards vers les régions de l'est et du sud, et réunit toutes ses connaissances pour en parler savamment. Le Caire est une magnifique cité bâtie sur les bords du Nil. Le Nil descend du Paradis terrestre, et des plaines de la Judée se répand en Égypte. Près du Caire est la ville d'Héliopolis, où tous les cinq cents ans le Phénix vient lui-même se placer sur l'autel du temple pour y être consumé et renaître de ses cendres. Les prêtres préparent un bûcher avec du soufre et des épices. Le lendemain du jour où 1l à été brûlé, un ver se meut dans les cendres ; le second jour, ce ver a des ailes; le troisième, 1l prend son vol. C’est un magnifique oiseau plus g gran À qu’un grand aigle, qui a le bec bleu, le col jaune, les ailes rouges et " queue rouge et jaune.

Dans cette contrée d’ Égypte, il va des pommes appelées pommes de Paradis; de quelque côté qu’on les coupe en tranches très-minces, chaque tranche reproduit l'image de la croix. I y a là aussi des pommes d'Adam qui gardent sur le côté la trace d’une morsure.

À Jérusalem, que de merveilles ! C’est la lampe sus-

» pendue sur le sépulcre du Christ qui, d'elle-même

» s'éteint le vendredi saint, et d'elle-même se rallume . pour les jours de Pâques. Ce sont les piliers de granit . qui, depuis l'heure où Notre Seigneur y fut attaché et … flagellé, sont sans cesse arrosés par les larmes qu'ils

“ répandent. C'est une quantité d’églises et de chapelles

… toutes pleines de miracles,

Mais le désir de voir et le bonheur de raconter entrai-

- nent Maundeville loin de la terre sainte, premier but . de son voyage. Le voilà lancé dans l'espace, dépeignant . les mœurs des Sarrasins ct des Tartares, parlant avec

la même aisance de tout ce qu'ila vu et de tout ce qu'il n’a pas vu, de la Perse et de l'Éthiopie, de l'Inde et des îles de l'Océan.

On ne peut s'empêcher de le suivre dans le cours de ses réelles observations comme dans ses récits fabuleux. Dans l’un etl’autre cas, il est également de bonne foi, et l’on ne doit pas oublier que les étr anges histoires répandues çà et là dans son livre ont été L un des éléments de la poésie du moyen âge, que ses fausses notions géographiques sont restées longtemps dans le domaine scientifique de nos pères.

L’Inde, dit-il, est divisée en trois zones, l’une très chaude, l’autre tempérée et la troisième si froide que l’eau s’y convertit en glace, et cette glace est diamantée. Il y a des diamants mâles et des diamants femelles qui grandissent l’un à côté de lautre humectés par la rosée du ciel et engendrent des petits qui grandissent aussi d'année en année. « J’ai moi-même remarqué, dit le brave conteur, que si une de ces pierres est trempée dans la rosée de mai, elle se développe graduellement. »

Pour qu’elles aient toute leur vertu, il faut les mettre à la main gauche, car leur force est du côté du cœur, qui est le côté gauche du monde. Le diamant, ainsi placé, donne à celui qui le porte le courage et la résolution. 1] le préserve de différents périls et le met à l’abri des sortilèges.

On trouve aussi des diamants et des perles dans l'île de Calonak ‘, dans un grand lac qui s’étend sur la cime d’une montagne. Ondit qu'après leur chute, Adam et Eve ont pleuré pendant cent ans et que le lac est formé de leurs larmes.

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L'ile de Dondun, situéeau nord deCatinakurt, est occupée par une atroce peuplade de cannibales. Lorsqu'un de ces hommes tombe malade, ses proches parents prient le prêtre d'interroger l'idole. Si l'idole répond qu'il touche à sa fin, on l’étouffe et on le mange.

Maundeville peuple les autres îles de l'Océan de toutes ces races étranges, monstrueuses, mentionnées déjà pour la plupart par Pline, et admises pendant longtemps avec une parfaite crédulité par les ethnographes de l'Europe. Ici sont les géants pareils à Polyphème ; là, les pygmées habiles à travailler les métaux, à tisser la soie.

Cette tradition a enfanté toutes les légendes de nains, de Koboldes, de Goblins, de Tomte-Gubbares répandues à travers les montagnes d'Écosse, d’Allemagne, de Suède. Ailleurs, dit Maundeville, on voit des gens qui ont la lèvre supérieure si grande que lorsqu'ils s’endorment au soleil, ils s'en couvrent la face; ailleurs des peuples dont les oreilles traînent jusqu'aux genoux; d'autres qui sont couverts de plumes comme des oiseaux et sautent de branche

‘en branche comme des écureuils.

Maundeville taille dans le livre de Marco Polo une description du royaume de Catai, en y ajoutant, bien entendu, plusieurs détails de son invention. De l'empire chinois, 1l nous transporte à Suze, la ville éblouissante, la capitale du prêtre Jean, et de là dans une vallée où l’on est exposé aux plus grands périls. Mais rien n'arrête la curiosité du vaillant voyageur, et, dût-1l y périr, il faut qu’il voie les lieux les plus terribles. Cette vallée est pleine de diables. On croit que c'est l'entrée de l’enfer. Son sol est parsemé de lingotsd’or et d'argent pour tenter la cupidité. Les gens qui se hasardent à les prendre sont étranglés par les démons. Mais

ceux qui vont là avec la foi chrétienne et qui ont soin de porter sur eux une croix peuvent braver les méchants esprits.

— « Je résolus, dit Maundeville, de tenter l’entreprise avec quatre religieux et neuf autres compagnons. Après avoir entendu la messe et invoqué la protection de Dieu, nous descendimes dans cette redoutable vallée. J'y vis çà et là des amas d’or, mais je me gardai bien d'y toucher. Car cet or pouvait être une tromperie du diable, et d’ailleurs je ne voulais pas me laisser distraire d’un sentiment de dévotion qui ne m'était jamais entré si avant dans le cœur. Je vis aussi une multitude de cadavres, comme s'il y avait eu là une bataille entre deux grandes armées. Ces cadavres n'étaient point corrompus, et plusieurs étaient revêtus de l'habit chrétien. Sans doute c étaient des malheureux qu’une imprudente convoitise avait attirés dans ce vallon et qui avaient vacillé dans leur foi. Pour moi, je ne cessai de me recommander à la miséricorde de Dieu, et, grâce à son appui, J'accomplis sans accident ce formidable trajet. »

Après ses longs voyages, Maundeville s’en va à Rome confesser humblement ses péchés, demander la bénédiction du pape, puisil se retire dans une modeste demeure, et 1l écrit :

« Parti en l’an de grâce 1322, de retour en 1350, j'ai vu dans ces vingt-huit années bien des contrées, curieuses, bien des îles étranges. Maintenant me voilà retourné malgré moi au logis, tourmenté par la goutte et les rhumatismes : tâchant de me contenter du présent et me rappelant le passé, je rassemble dans ce livre mes souvenirs. Que ceux qui le liront veuillent bien prier pour moi comme je prierai pour eux. »

Maundeville, dit l’auteur des Voyageurs belges, passa

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LEGENDES GÉOGRAMIHIQUES DU MOYEN AGE wa

les dernières années de sa vie à Liège, Il y mourut en 1572 et fut inhumé dans l'église des Guillelmites !.

Le sentiment de piété et de naïveté qui ccractérisent nos primitives relations de voyages se retrouve encore au commencement du quinzième siècle dans le livre de Bertrandon de la Brocquière, conseiller et premier écuyer tranchant de Philippe le Bon, duc de Bourgogne.

En 1452, au déclin du moyen âge, près du mouvement paien de la Renaissance, Bertrandon a été en pèlerinage à Jérusalem avec la candide pensée des religieux des septième et huitième siècles, Comme eux ila la foi, et comme eux il s'incline devant la consécration traditionnelle de la Bible et de l'Évangile.

Dans la vallée d'Hébron, où Dieu, dit-il, créa le premier homme, on voyait autrefois les tombes d'Abraham, d'Isaac, de Jacob. Mais elles sont à présent enfermées dans les murs d'une mosquée où nul chrétien ne peut pénétrer.

Près de Damas, on lui montre la maison qui fut construite par Caïn ; à Gaza, les deux colonnes du temple des idoles renversées par Samson; près de Bethléem, le roc qui, pendant le massacre des innocents, s'entr’ouvrit, puis se referma sur saint Jean-Baptiste, pour le dérober aux fureurs d'Hérode; à Constantinople, le marbre sur lequel Joseph d’Arimathie posa le corps de Notre Seigneur après la descente de croix, et la Sainte Vierge pleurait, et ses larmes sont restées sur le marbre sacré. Bertrandon les à vues claires et transparentes comme des gouttes d’eau gele.

Si partout où 11 passe l'honnète Bourguignon admet dévotement les légendes chrétiennes, il ne refuse point son attention à celles des ennemis du christianisme.

1 Introduction p, 20.

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NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE À Damas, dit-1l, on m'a conté que la caravane annuelle de la Mecque doit se composer de sept cent mille pèlerins. S'il y a dans ce nombre une lacune, Dieu lui-même envoie ses anges pour la combler.

La caravane s’en va ainsi sous le regard d'Allah, avec le magnifique étendard du sultan, à travers les sables de Arabie. Parmi les musulmans associés à ce voyage il en est plusieurs qui, après avoir vu le tombeau du Prophète, s’écrient que pour eux plus rien en ce monde ne vaut un regard, et s’arrachent les yeux.

Le conseiller du prince européen qu’on appelle en Asie le grand duc de l'Occident désire apprendre sur celte terre d'Asie bien des choses qu’on ne sait pas dans les états de Bourgogne.

« Un jour, dit-il naïvement, comme j’entendais sans cesse parler de Mahomet, j'allai chercher à Damas un prétre catholique attaché au consulat de Venise. Après m'être agenouillé devant lui pour me confesser selon mon devoir, je lui demandai s'il connaissait la doctrine de Mahomet. Il me répondit qu’il Pavait très attentivement étudiée. Je le priai alors de vouloir bien nren donner par écrit quelque explication, ce qu’il fit avec une grande obligeance, et j'ai porté son écrit à Mgr le duc de Bourgogne. »

À ce document sur l’islamisme, le zélé Bertrandon de la Brocquière veut joindre d’autres notions, et, pour les acquérir, se décide à retourner en France par terre. En vain plusieurs pèlerins d'Europe qu’il a rencontrés à Damas, des gentilshommes francs-comtois, des Toulongeon, des Vaudrey qui vont s'embarquer à Beyrouth, lui représentent les difficultés et Les périls de son voyage à travers tant de contrées envahies par les Tures ou livrées à d’ardentes discordes, 1l répond : Je me sens assez robuste pour surmonter de longues fatigues, et

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avec l'aide de Dieu et desa gloricuse Mère, dont on n’invoque point en vain la grâce, j'espère accomplir heureusement mon projet.

I l'a en effet accompli. Vètu comme un musulman, pour dissimuler autant que possible sa nationalité, avec la protection d'un mamelouk, 1l est admis dans une caravane qui le conduit à Brousse, résidence d’un très redouté pacha. De là, il continue sa route avec quelques marchands génois, et à Péra il rencontre le seigneur Benedict de Fourlino, qui très bénévolement l’accueille, un noble seigneur italien qui s'en va vers Andrinople, la capitale de l'empire ottoman, pour essayer de faire un traité de paix entre le sultan Amurat et l’empereur Sigismond, non point par amour pour la paix, mais par le désir de donner plus de force au duc de Milan, dans sa guerre contre Venise, en dégageant les troupes de Sigismond qui combattaient contre les Tures eu Hongrie,

Avec cet ambassadeur, Bertrandon a vu Constantinople, dernière possession alors des successeurs de Constantin, vassale des Turcs, cernée jusque dans les contours de ses faubourgs par les Tures, et s’endormant, comme l’a dit Gibbon, dans le repos précaire de la servitude.

Avec ce même ambassadeur, :1l a vu, au milieu d’une cohorte de pachas et d’une légion de janissaires, le fameux Amurat If, un petit homme trapu avec une ligure de Tartare, passionné pour la chasse, pour les

joies du harem et, malgré les lois du Coran, pour les : libations de vin, mais avec ces passions poursuivant … son œuvre de conquête musulmane, habile organisa-

teur,vaillant général.

Ilavait assiégé Constantinople, et dans un impétueux

… assaut où il espérait remporter la victoire, tout à coup,

36 NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE sur les bastions extérieurs, au sein d'une gerbe de rayons lumineux, apparaît la Vierge qui, par un éclat surnaturel, éblouit et terrifie les hordes musulmanes. Amurat ordonne la retraite comme s'il était lui-même subjugué par cette miraculeuse vision. En outre, il venait d'apprendre qu'une de ses villes d'Asie était en révolte, et 1l voulait immédiatement la châtier. Mais, après avoir volontairement abdiqué deux fois le trône dans la plénitude de son pouvoir et l’avoir, en des heures de crise, deux fois repris à la demande de ses sujets, quand il retourna de nouveau dans sa paisible retraite de Magnésie, 11 montrait à son fils la cité superbe, la cité oadienme où devait fotter l’étendard de Mahomet.

Aux demandes de Benedict, les ministres d’Amurat répondent : « Le sultan salue son frère le due de Milan et regrette de ne pouvoir accéder à sa requête. En ce moment il n’a, pour exercer son courage et le courage de ses soldats, pas d'autre terrain que les États de l’empereur Sigismond, et il lui plait de mettre de nouveau en fuite les troupes impériales, comme il l'a déjà fait plusieurs fois. »

Telle était alors, et telle a été longtemps encore, la jactance des sultans turcs envers les souverains de la chrétiente.

En rentrant dans sa demeure, après sa rigide audience, l’envoyé du duc reçoit la visite d’un officier qui lui apportait les présents du sultan : une robe en soie brodée et une bourse de deux cents ducats. IL était ainsi congédié. Il part. Bertrandon part avec lui, traverse Ja Bulgarie, la Serbie, l'Autriche, la Suisse et, enfin, arrive dans la comté de Bourgogne, à Besançon, la douce noble ville. Là, il n’a plus à redouter ni le Grec perfide, ni le Turc fanatique, ni le reître vaga-

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un éclat LÉGENDES GÉOGRAPIHIQUES DU MOYEN AGE 37 ulmanes. bond, ni le voleur de grand chemin. Près de là est son lui-même foyer. Il y rentre en remerciant la Providence des grâces outre, il qu'elle lui a faites. Dans le calme de sa retraite, 1}

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écrit sa narration de voyage, et il dit : « J'ai noté dans ce livre toutes les provinces, les villes, les montagnes, les rivières par lesquelles il faut passer pour aller des États de Bourgogne à Jérusalem, afin qu'il puisse servir : de guide au pèierin qui désirerait suivre cette même . roule, ou aux princes chrétiens qui voudraient conduire - par terre une armée en Palestine. »

Philippe le Bon avait songé en effet à organiser une . nouvelle croisade. Mais le temps n'était plus où le nom de Jérusalem passionnait toute l'Europe, ou la voix de : Pierre 1 Hermite et de saint Bernard entraïinait toutes

, d'Amurat ce de Milan

iête. En ce © les populations. Puis les luttes dans lesquelles le relile courage . gieux prince se trouva engagé dès le commencement :s États de . de son règne le détournèrent forcémeut de son projet. Il mettre «de yrevint, mais trop tard malheureusement, trop tard comme 1l - pour arrêter les Tures devant Constantinople, pour sou- … tenir eflicacement cette ville dans son héroïque résisencore, la * tance, trop tard pour la reconquérir quand elle fut sous rains de la ù le joug de Mahomet.

À cette chute de l'empire byzantin, finit, selon l’ordre rigide au- M chronologique, cet espace de dix siècles, ce moyen àge officier qui … dont on à fait, dont on fera encore plus d’un sombre

obe en soie : " tableau, mais dont on ne peut, sans une inique hosti-

IL était lité, ou un complet aveuglement, refuser d'admirer ec lui, tra- l’amour et la foi, l’ardeur chevaleresque et les vertus

a Suisse et, Æ domestiques, les efforts intellectuels, la floraison poéà Besançon, tique et la grandeur architecturale et de toute part

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» struction dans toutes ses branches fut longtemps en pays catholique le pri-

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En examinant une partie de ses relations de voyages, j'ai laissé de côté, pour y revenir plus explicitement, deux de ses plus chères légendes : celle du prêtre Jean et celle du Paradis terrestre.

Je voudrais indiquer l'origine et suivre dans leurs diverses variations ces deux idées dont le moyen âge a fait deux problèmes géographiques.

D'abord le prêtre Jean.

« Vers le milieu du douzième siècle, dit un écrivain anglais ‘ dans un très agréable livre, le bruit se répandit en Europe que, dans les lointaines régions de l'Asie, il y avait une nation convertie au christianisme et gouvernée par un souverain qui, à son pouvoir d’empereur, joignait la dignité sacerdotale. On lappelait le prêtre Jean.

C'était au temps de la seconde croisade, malheureuse comme chacun sait, les Français et les Allemands décimés par la famine et par les musulmans; Louis le Jeune et Conrad essayant de faire avec les débris de leurs troupes le siège de Damas et, de nouveau vaineus, rentrant en France sans armée et sans gloire.

Dans ces douloureuses circonstances, c'était une consolation de penser qu’on pourrait avoir en Asie même un appui contre les infidèles. Il fallait au plus vite s’assurer ce secours providentiel. Le pape Alexandre IN

vilèége du clergé, et l'on vit, chose étrange, la science des mouvements célestes cultivés pendant près de trois cents ans avec une ferveur toute spéciale par ces corporations qu'on accuse d’avoir méconnu Christophe Colomb et d'avoir proscrit Galilée. Jusqu'en 1785 et 1791, nous trouverons des cordeliers, des chanoines, des abbés séculiers chargés des travaux astronomiques à bord des navires de d'Entrecasteaux et de la Pérouse, En 1675, c'était un ecclésiastique, l'abbé Denys, qui enseïgnait, pour le roi, l’art de naviguer aux pilotes de la ville de Dicppe. Les Marins du quinsième et du seisième siècles, t, 1, p. 12, 1 S. Baring Gould, Curious myths of the middle ages, p. 29.

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choisit parmi ses familiers un homme des plus habiles et l’envoya à la recherche de la mystérieuse contrée.

L'actif délégué se mit bravement en route et jamais ne revint.

De l'existence du prêtre Jean, on ne pouvait cependant douter. En l'an 1145, elle était attestée par cette page d’une chronique germanique :

« L'évèque de Cabal, en Géorgie, est venu en Europe pour présenter une supplique au pape. Il a annoncé la perte d'Édesse *, puis il a parlé d'un peuple de chrétiens qui est par de là les conlins de la Perse et de son souverain, le prêtre Jean. Il y a quelques années, ce prètreroi, après trois jours de combats acharnés, finit par vaincre les Mèdes et les Perses, et s'empara d’Echatane, leur capitale. De là, 1l voulait venir au secours de Jérusalem, et ne pouvant se procurer assez de bateaux pour franchir le Tigre, il se dirigea vers le nord, dans l’espoir de traverser le fleuve sur la glace. Là, 1l a passé plusieurs hivers, et comme la température n'était pas assez froide pour faire le pont de glace qu'il espérait, il est retourné dans son pays. »

A ce témoignage se joignirent, en d’autres termes, celui de Benjamin de Tudelle, dont nous avons menlionné le voyage, et celui du fameux israélite de Cordoue, Moïse Maimon, auquel les juifs donnèrent ie surnom d'Aquila Magna*.

Puis voici bien un autre document: une lettre de l'énigmatique souverain adressée à Manuel Comnène, empereur de Constantinople. Elle est longue cette lettre et tout entière écrite avec une singulière emphase, Mais

! L'un des premiers grands fiefs constitués par les croisés, subjugués par les Turcs en 1144, repris par Courtenay en 1146,

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® Is disaient aussi de lui: «& Mose ad Mosem nonest major hoc ose, |

clle énumère ou décrit la plupart des fabuleuses songeries du moyen âge. Nous en reproduisons les prineipaux passages :

« Jean, par la grâce de Dieu, prêtre, et par le pouvoir de Jésus-Christ, Seigneur des seigneurs, Roi des rois, à son ami Emmanuel, prince de Constantinople, à qui il souhaite santé et prospérité et la continuation de la faveur divine.

« Si vous désirez connaître les grandeurs et l’excellence de notre exaltation, écoutez et croyez. Nous surpassons en ‘#:e<se ct en puissance tout ce qui existe sous le cel. :: °nte et douze rois sont nos tributaires. Notre empire s’etend par delà les Indes, où est le tombeau de : at Thouias, jusqu’à la tour de Babel.

« Dans nos Etats habiteni ‘ones sortes d'animaux : éléphants, dromadaires, crocodiles, lions rouges et blancs, ours blancs, griffons, tigres, hyènes, chevaux sauvages, centaures, faunes, satyres, prgmées, et des géants qui oni plus de cent pieds de hauteur, et des hommes qui n’ont qu'un œil au milieu du front, d’autres qui ont des veux par-devant la tête et par derrière, d’autres qui se nourrissent de chair humaine.

« Ces hommes-là, nous les menons à la guerre, ct quand ils ont dévoré tous nos adversaires, nous retournons dans notre pays.

« Dans une de nos provinces est l’Indus, qui entoure le Paradis, et par plusieurs embranchements se répand au loin. Là on trouve une quantité de pierres précicu:es : émeraudes, saphirs, escarboucles, topazes, onyx, sardoines. Là croit la plante Ansidos, qui est un sûr préservatif contre les mauvais esprits.

« Dans d’autres provinces, nous récoltons le poivre, et nous l’échangeons pour du blé et des étofles.

« Au pied du mont Olympe, à trois jours de distance

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du Paradis, est une source dont la saveur change d'heure en heure, nuit et jour. Celui qui y a bu n'éprouvera plus aucune fatigue, et si longtemps qu'il vive ne paraîtra pas avoir plus de trente ans.

« Dans notre empire sont les amazones, les brahmes et les dix tribus d'Israël.

« Quand nous allons à la guerre, on porte devant nous, en guise de bannière quatorze mille croix en or parse mées de pierreries. Chacune de ces croix est suivie de dix mille hommes à cheval et de cent mille hommes à pied.

« Quand nous allons en promenade, on porte devant … nous une simple croix de bois pour nous faire méditer … sur les souffrances de Notre Seigneur, et un vase rempli … de terre pour nous rappeler ce que nous avons été, ce que nous deviendrons.

« Près de nous nul menteur ne peut vivre, et nous ne tolérons aucun vice. Chaque année nous entreprenons un pèlerinage au tombeau de Daniel qui est près des murs déserts de Babylone.

« Notre palais est construit sur le modèle de celui que saint Thomas éleva pour Île roi des Indes. Ses portes et ses plafonds sont en bois odoriférant, son toit en bois d’ébène, ses portes en sardoine, ses fenêtres en cristal, ses colonnes en or, ses tables en ivoire ou en améthyste. À son faite sont posées deux boules d’or, dans lesquelles il y a deux escarboucles qui brillent la nuit comme des astres. À l’entrée de notre demeure, sur une estrade à laquelle on arrive par vingt-cinq marches de porphyre. estun miroir gardé nuit et jour par 9000 hommes. En tournant nos regards vers ce miroir, nous y voyons ce qui se passe dans chacune de nos provinces.

« Sept rois nous servent tour à tour chaque mois avec soixante-deux ducs, deux cent cinquante-six

comtes et marquis. Quand nous sommes à table, nous avons à notre droite douze archevèques à notre gauche vingt-six évêques, le patriarche de l’église Saint-Thomas. le protopope sarmate et l’archipope de Suze. »

Cette lettre fut remise à l’empereur d'Allemagne, au pape Alexandre IE, à Louis VIT et au roi de Portugal. On en fit de nombreuses copies. On la traduisit en vers, et de château en château, d’abbaye en abbaye, la légende du prètre Jean était chantée ou répétée par les trouvères et les pèlerins, ces innocents propagateurs des belles choses à l’époque où les Faust, les Gutemberg, les Laurent Koster n'avaient point encore inventé cette autre chose qu’on appelle l'imprimerie.

Au fond de la fabuleuse légende 11 y avait un fait réel que nous pouvous raconter brièvement.

Dès le sixième siècle, le christianisme se répandit dans les diverses régions de l’Asie, le christianisme de Nestorius condamné comme hérétique en 451 par le concile d'Éphèse. Les apôtres de cette doctrine prirent le titre de chrétiens d'Orient, puis de Chaldéens. Ils firent traduire en syrlaque, en persan, en arménien, plusieurs de leurs traités, fondèrent une École à Édesse, un patriarchat à Mossoul. Puis ils s’avancèrent d’un côté vers les Indes, de l’autre vers le Thibet. Au septième siècle, ils pénétrérent en Chine et y firent des prosélytes ; au huitième, ils étaient sur les rives de la mer Caspienne ; au quinzième, les Portugais, ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, furent fort étonnés de trouver sur la côte de Malabar, parmi les peuplades idolàtres, toute une communauté de chrétiens régie par un évèque. C’étaient les descendants des nestoriens du sixième siècle !.

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En Tartarie, les prédications nestoriennes eurent aussi un grand succès. Elles convertirent au christianisme plusieurs chefs de hordes. L'un d'eux dont les domaines touchaient aux frontières de la Chine, fut honoré du titre de prêtre Jean.

Un prince chrétien avec une dignité sacerdotale dans les vaporeux mirages de l'Orient, 1ln’en fallait pas tant pour exalter les poétiques et religieuses imaginations du moyen âge. De ce vassal de quelque grand khan, elles font un souverain qui arme des millions d'hommes; de ce prêtre, un des héros qu'on doit avoir apparaître dans la guerre sainte ; de sa tente en feutre, le palais d’or et d'amétyste; de ses pâturages de moutons et de chevaux, la terre féerique où étincellent les diamants, où jaillit la fontaine de Jouvence, et finalement, après les vagues indications de du Plan de Carpin et de Marco Polo, le chef d’une des hordes de l’Asie septentrionale devient l’empereur des chaudes régions de l'Ethiopie !.

Ainsi fut résolue pour les bonnes gens, si heureux de leur crédulité, cette grande question de religion, d'histoire et de géographie.

Mais le Paradis terrestre ! Quel autre problème si attrayant et st imposant! Ce domaine du premier homme i ce délicieux Eden ! il devait subsister encore, puisque rien dans la Bible n'indiquait qu'il fût détruit. Où était-11? et comment pouvait-on le voir ?

Les Grecs plaçaient leurs Champs Élysées et leur Jardin des Hespérides dans les régions de l'Occident

! Dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, le christianisme fut introduit dans la région méridionale de l'antique Éthiopie, dans le royaume d’Abyssinie. Il s’y est maintenu non sans altération, mais si fermement implanté au sein d’une nombreuse population que la puissance de l’islanisme n’a pu le déraciner

4 NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE par de là les pays qu'ils connaissaient, et à mesure que le cerele de leurs notions «géographiques s'élargissait, leur Hespérie était fixée plus loin.

A l'Occident aussi était l'Atlantique de Platon; à l'occident de l’Europe les îles saintes de l'Irlande et l'île magique d'Avalon, la demeure d'Arthur et d'Ohéron; à l'occident de ses forêts, l’Indien de l'Amérique dn Nord entrevoit dans ses rêves la terre fructueuse où il doit revivre après sa mort.

La race humaine s’en va comme le soleil d'Orient en Occident. Toutes nos grandes villes s'allongent, comme Londres, vers leur West End; toutes les migrations européennes et chinoises se dirigent vers le Far West. À la fin du jour, l’homme enclin à la réverie tourne ses regards vers l'Occident et contemple avec une mélancolique émotion le soleil qui peu à peu s’affaisse, puis disparaît à l’horizon, la lumière qui s'éloigne de ce monde et va réjouir un autre monde.

À travers l’océan Occidental, un moine irlandais du sixième siècle, saint Brandan, s’en va à la recherche d’un Paradis terrestre qui lui a été révélé par un cénobite. Sur un navire d’osier revêtu de peaux lannées et calfatées, il s'en va avec dix-sept religieux sans savoir où est le lieu qu’il désire connaitre, mais priant et c-pérant. Après quarante jours de pénible navigation, 1l aborde au pied d’un roc escarpé sur une plage silencieuse. Pas la moindre apparence d'habitation humaine, mais un joli chien cui semble l’attendre et qui le conduit au haut de la montagne dans un château où, par des mains invisibles, tout est préparé pour le bien-être des voyageurs ; des bassins d’eau pour rafraichir leurs membres, un dîner somptueux et des lits.

Réconfortés par ce secours providentiel, les pèlerins

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se remettent en route et arrivent à une autre île où paissent de superbes troupeaux de moutons, puis à un autre que saint Brandan appelle le Paradis des oiseaux, ar sur les arbres et les arbustes on voyait une multitude d'oiseaux voletant, gazouillant, chantant. Du matin au soir, tous chantaient les psaumes et

les hymmes de l'Eglise ;

Au matin, à Tierce cantoient,

A miedi ; à Nones après

Louient tôt le Roi céleste

À cascune eure se cançon

Touti propre et de mult douc son

Et toutes lor cançons

Estoient du sautier dont les vers disoient.

Successivement saint Brandan découvre encore une montagne au haut de laquelle s’élève un tourbillon de fumée et de feu, l'ouverture de l'enfer, puis un frais rivage embaumé par l’arome des arbres fruitiers, puis d’autres plages fécondes. Mais l'île qui lui à été signalée, l'île de promission des saints, l’île des Bienheureux, pendant plus de six ans il essaye en vain de la découvrir.

La septième année, un jour les pieux marins se trouvent plongés dans une telle obseurité qu’ils ne dislinguaient plus rien autour d'eux et pouvaient à peine se voir l'un l’autre. Quand ils eurent franchi cette zone ténébreuse, tout à coup, sous un ciel radieux, à leurs regards apparaît une terre d’une beauté sans pareille, inondée de fleurs, couverte de fruits comme en automne, parsemée de diamants. Le soleil sans cesse l’éclaire ; la nuit ne peut l’envelopper de son ombre. C'est l'île désirée ct si longtemps cherchée. Ils la parcoururent pendant plusieurs semaines et arrivèrent au bord d’un fleuve qui la traversait dans toute son cten-

due. Un ange alors s'approcha de saint Brandan et lui dit: «Tu ne peux aller plus loin. Retourne dans ton pays. Ta dernière heure approche. Tu reposeras près de tes pères. Un jour dans cette ile viendront ceux qui seront persécutés pour l'Évangile !.»

Le saint obéissant remonte sur son navire, traverse la sombre enceinte par laquelle il a déjà passé, s'arrêle pour y renouveler ses provisions dans quelquesunes des villes qu'il a déjà visitées et enfin rentre dans son couvent d'Irlande.

Cette odyssée monastique, dont les principaux manuscrits datent du onzième siècle, fut répandue dans toute l’Europe, traduite dans toutes les langues ?. I avait là un indice de découvertes qui devait occuper et qui longtemps occupa les hommes d'étude.

En écrivanc sa description des iles Fortunces, Edrisi, le célèbre géographe arabe, s'est évidemment servi de la légende de saint Brandan. Au douzième siècle, dans son {mage du monde, Honorius d’Autun parle d’une ile de l'Océan, une ile ravissante qui a été vue par saint Brandan et qu'on ne peut retrouver. Dans les cartes du quatorzième et du quinzième siècles, Le groupe de Madère est intitulé : iles Fortunées de saint Brandan. Sur le fameux globe de Martin Béheim, à une grande ile plus occidentale et plus près de léquateur, est jointe cette inseripüon : « L'an 565, après la naissance de Jésus-Christ, saint Brandan arriva dans cette

. Après mains ans est descouverte Geste isle et du tout ouverte À ceux qui après ci venront Quand persécution aront Crestien qui sont sor l'Evangile.

? M. A. Jubinal en a publié, en 1836, trois versions, l'une en latin, la seconde en prose française, la troisième en vers français.

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