‹ Nouveaux récits de voyage [microforme]Chapitre 8 sur 57 · RASE PS · texte numérisé non relu

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Cependant je rapporterai ce que j'en ai appris par des hommes dignes de confiance.

« IL est entouré d'une muraille dont on ne peut reconnaître la structure, car elle est tout entière couverte de mousse, et il n'a qu'une porte où flamboie perpétuellement un feu ardent. Au milieu de son enceinte est une source d’où découlent les quatre fleuves qui traversent le monde, à savoir : le Gange, le Nil, le Tigre et l'Euphrate. Il y a des gens qui prétendent qe toutes les eaux douces répandues à la surface du globe proviennent de la même source.

« Il faut vous dire que nul homme ne peut arriver près du Paradis. S'il prend la voie de terre, il sera arrêté en chemin ou par les bêtes fauves, ou par les déserts, ou par les montagnes de rocs escarpés. S'il s’'embarque sur un des quatre fleuves, il ne pourra en remonter le courant et sera assourdi per le fracas des flots.

« Des hommes intrépides se sont aventurés dans cette entreprise. La plupart y sont morts. Ceux qui en sont revenus avaient perdu l’ouïe et la vue. »

Un jour, par la grâce de Dieu, toutes ces barrières se sont ouvertes. Mais pour qui pour Seth, le fils d'Adam.

Ceux qui aiment les légendes nous sauront gré de reproduire en entier celle-ci ‘.

À l’âge de neuf cent trente ans, Adam sentit que la vie lui devenait pesante et que la mort approchait. Alors il se souvint que Dieu en l’exilant, lui et sa compagne, du Paradis terrestre, leur avait promus

1 Dans son très intéressant livre intitulé : Origines littéraires de la

France, M, L, Moland a consacré tout un curieux chapitre aux Légendes d'Adam.

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l'onction de miséricorde, et 1l pensa qu’il enverrait son fils Seth réclamer l’accomplissement de la divine promesse au chérubin qui gardait l'arbre de la vie.

— Père, dit Seth, indique- moi donc la route du Paradis.

— Cher fils, va jusqu'au bout de cette vallée vers l'Orient. Là, tu trouveras le sentier où sont encore les traces de mes pas et des pas de ta mère. Car, lorsque nous nous éloignâmes du Paradis, nos pieds brülaient l'herbe, ct elle n’a point repoussé. Va done. En suivant ce chemin, tu arriveras à la porte gardée par l'ange.

Seth s'en alla et trouva la voie où l’empreinte des pas était visible, et bientôt il aperçut une grande lumière comme celle d’un incendie et des flammes qui s’élevaient jusqu'aux nues. (était le rempart de l’'Éden. Il s’avança encore et vit le chérubin armé de son glaive de feu et se prosterna saisi de frayeur.

— Que veux-tu ? dit l’ange.

— Mon père m’a envoyé pour vous demander le baume de miséricorde qui découle de l'arbre de vie et que Dieu lui à promis.

— Approche-toi, approche plus près encore. Regarde.

— Seth ovéit. I vit le Paradis joyeux, lumineux, rempli de fleurs, de beaux arbres et de fruits inconnus; De là s’exhalaient des parfums; de là s’élevaient des chants et des mélodies dont nulle langue humaine ne peut donner l'idée. Au milieu du Paradis jaillissait une source limpide d’où sortent les quatre fleuves qui donnent à la terre toutes ses eaux douces. Cette fontaine était ombragée par un arbre gigantesque, d'une beauté et d’une verdure merveilleuses.

Seth revint vers le chérubin, qui lui dit : Qu’as-tu vu? Et le fils d'Adam raconta ce qu'il avait vu.

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— Regarde encore, dit l'ange.

Seth obéit, et vit alors le grand arbre entièrement dépouillé de ses fruits, de ses feuilles et de son écorce, tout desséché et comme mort. De ses racines jusqu'à sa cime, il était enlacé dans les anneaux d’un serpent affreux.

A cet aspect, Seth revient épouvanté vers le chérubin, qui lui dit :

— Cet arbre est celui dont ta mère et ton père mansèrent le fruit défendu; ceserpent, c’est le tentateur qui les à trompés. Comme cet arbre a perdu son riche feuillage, ainsi l’homme par sa désobéissance a perdu l’heureuse vie qui lui était donnée. Regarde encore.

Seth de nouveau regarde. Cette fois, l’arbre s'élève jusqu'au ciel, et à sa sommité est un enfant d’une indicible beauté, qui de ses mains semble embrasser le monde. L’effroyable serpent fuyait et se cachait sous terre.

— Voilà, dit alors l’ange au fils d'Adam, voilà ce que tu es venu chercher. Cet enfant, c’est la miséricorde, c’est la promesse divine ; c’est le fils de Dieu qui mourra pour sauver ton père et ses descendants, pour donner à la terre la loi de paix et de clémence. Retourne près d'Adam, et annonce-lui que, dans trois jours, sa dernière heure sera venue. Porte-lui ces trois graines de l’arbre de vie, et dis-lui de les mettre dans sa bouche, à son dernier moment, pour qu’elles soient enterrées avec lui.

Seth retourna près de son père, lui raconta ce qu'il avait vu et lui donna les trois graines.

Adam tout radieux s’écria : Gràces te soient rendues, Dieu, père des hommes et créateur de l’univers. Maintenant que j'ai reçu le gage de la miséricorde, reçois mon âme. J’ai assez et trop longtemps vécu.

Ces religieuses légendes, ces mystiques aspirations, ces aventureux voyages, ces primitives idées de géographie et d’histoire naturelle dont nous avons essayé de reproduire quelque image, ont pendant des siècles occupé des veilles de savants, captivé d’honnêtes imaginations, charmé de bonnes âmes. Un enfant aujourd’hui en rirait. Car le siècle où nous avons le bonheur de vivre est essentiellement un siècle de progrès.

Les points obscurs d’un autre âge sont éclaireis, ses erreurs nettement corrigées, ses vaines fictions anéanties. Le monde enchanté a disparu. Le monde réel nous est représenté dans toute son extension par des globes en relief, par des cartes enluminées. La terre a été mesurée comme une pièce de cadastre et pesée comme une balle de coton. Les botanistes ont fait l’énumération de ses plantes et les zoologistes la classification de ses animaux. Les géologues ont pénétré dans ses entrailles ; les marins ont sondé les profondeurs des mers, et les astronomes peuvent dire la profondeur des cavités du soleil.

Dans l’univers conquis par la science, il n’y a plus aucune fantasmagorie, plus de colonnes d’Ilercule au détroit de Gibraltar, plus de cavernes de cyelopes comme au temps d'Ulysse, plus de fantôme eflroyable à la pointe méridionale d'Afrique, comme au temps de Vasco de Gama.

Grâce à nos divers progrès, nous ne devons même plus avoir l’appréhension des longues distances, toutes les régions étant tellement rapprochées l’une de l'autre par les bateaux à vapeur, les chemins de fer et les télégraphes électriques. Nous ne pouvons plus dire : Le continent immense, ni lOcéan sans bornes, sans fin, boundless, endless. En moins de jours qu'il n’en fallait, æu siècle de Mme de Sévigné, pour aller en poste de

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Bretagne en Provence, on peut aujourd’hui traverser aisément du Havre à New-York tout l'océan Atlantique, et de New-York à San Francisco tout le continent américain.

Le monde étant ainsi analysé et rapetissé, ne doit-on pas admirer beaucoup moins l'œuvre de Dieu ct beaucoup plus l'œuvre de l’homme : la machine à coudre, la faucheuse, et surtout la presse à vapeur qui, en une heure, imprime 18 000 exemplaires d’un journal”?

Telle est l’idée d’une école de savants qui se glorilie de professer une nouvelle loi de justice et de raison.

« Je sens que je m'en vais, disait un vieux philosophe du dix-huitième siècle, car je commence à voir les choses telles qu’elles sont. »

« Les choses telles qu’elles sont, s’écrie la jeune école, c’est mon œuvre, c’est ma vie, c’est mon avenir! » Et elle publie un catéchisme où il est dit que, lorsque l'humanité sera parvenue à son apogée, on tiendra compte à Dieu des services qu’il lui aura rendus.

Le bon Dieu alors sera mis à la retraite. Une digne retraite sans doute: la croix d'honneur après la croix du Calvaire et une demeure gratuite dans les châteaux célestes.

Le bon Dieu sera ainsi satisfait.

Sérieusement, nous devons applaudir aux découvertes de la science, et sérieusement, chétif que je suis, j’applaudis.

I m'est doux cependant de retourner par la pensée au temps où l'on avait moins de science positive, moins d'agréments matériels et, si je ne me trompe, plus d'heurcnses émotions, au temps des songes fécriques et des pieuses croyances, au temps des merveilleux horizons où l’on entrevoyait l'empire du prêtre Jean, la

fontaine de Jouvence ct la flamboyante enceinte du Paradis terrestre !.

! « Quand nous reportons nos regards en arrière, dit M. l'amiral Jurien de la Gravière, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître: que si l'humanité a aujourd'hui le bras plus long, l'individu autrefois avait la taille plus haute. Ce n’est pas seulement celle de l'âme qui était, dans ces temps déjà éloignés, supérieure, celle du corps ne l'était pas moins. (Les Marins du quinzième et du seisième siècles, t. E, p.38.)

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