UNE AMBASSADE PRUSSIENNE PENDANT LA GUERRE DE SEPT ANS
Elle à été assez gravement étudiée, assez longuement racontée, cette guerre sans raison, cette guerre à jamais lamentable qui, pour une province du nord de l'Allemagne, étendit ses champs de bataille jusqu'aux plages d'Afrique, jusqu'aux forêts du Canada, jusqu'aux rives du Gange. Les richesses agricoles de l'Europe y furent englouties. Des centaines et des centaines de mille hommes y périrent. Frédérie, qui en sortit victorieux, fullit plusieurs fois y succomber, et la France subit, à la fin de la lutte, un nouveau traité de Brétigny, l'horrible traité de 1763.
Trop douloureux est ce souvenir. Je n'ai nulle envie de m°y arrêter. Mais à travers ces années de combats, de dévastations et de carnage, je trouve un épisode simgulier qui, des mornes plaines de la Silésie, nous lransporte dans les champs lumineux de la Tauride et nous apparaît comme un conte oriental dans les réalités
d'un sombre campement, Ce n’est pas un conte pourtant; c’est une page d'histoire peu connue. Je voudrais essayer de la reproduire.
C'était en 1761. Chacun sait comment Frédéric, avec les subsides de l'Angleterre et son petit royaume de Prusse où l’on ne comptait pas alors plus de cinq millions d'habitants, eut l'audace de résister à la coalition de la France, de l'Autriche, de la Saxe, de la Suède et de la Russie. Chacun sait quels triomphes 1l obtint dans ses premières campagnes, par son entrée en Saxe et, en Bohème, par la capitulation de Pirna, la bataille de Prague et notre malheureuse bataille de Rosbach que Voltaire, en une de ses lâches courtisaneries, à si honteusement remémorée.
Mais à ces heures fortunées succédèrent rapidement les jours de désastres. Les Français envalirent la Westphalie et le Hanovre; le due de Richelieu poursuivit, terrifia sur les bords de l’Elbe les troupes allemandes que Georges [T envoyait au secours de Frédéric et les vbligea à déposer les armes. Le due de Broglie, dont le père et l’aïcul avaient été maréchaux de France, conquit à quarante-deux ans la même dignité dans les champs de Bergen. Les Russes s’emparèrent du nord de la Prusse, et tandis que ses États héréditaires étaient gouvernés dilapidés par des bandes d’ennemis, l’alerte, le vigilant, lintrépide Frédéric, soutenu par ses vaillants généraux, subissait en d’autres arènes de cruelles défaites.
Il fut battu par Daun, le maréchal autrichien, par Soltikoff, le général russe, par Laudon, à qui il avait refusé un grade dans son armée, le trouvant trop laid avec ses cheveux roux, et de trop chétive apparence.
A Collin on le vit courant éperdu au milieu de ses soldats qui se débandaient, essayant de les rallier et
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s'écriant avec fureur : Coquins que vous êtes, voulezvous done vivre éternellement ?
Après la bataille de Hochkirchen où l'ennemi lui enleva cent canons et trente drapeaux, il apprit la mort de sa sœur, la margrave de Baireuth qu’il aimait tendrement. Le soir, on le trouva dans sa tente lisant un sermon de Bourdaloue. La douleur avait vaincu son scepticisme ; le roi voltairien cherchait une consolation dans les œuvres du prêtre catholique.
La plus cruelle de ces défaites fut celle qu’il subit à Kunesdorf.
Après ses vains efforts pour ramener au combat ses troupes harassées de fatigue, et foudroyées par les canons d'Autriche et de Russie, il errait désespéré au milieu des morts et des mourants. Un de ses officiers l’entraina hors du champ de hataille et lui procura un refuge dans une cabane de paysans, Là, il passa la nuit à faire ses dispositions testamentaires, et il écrivit à son ministre Finkenstein à Berlin : Je crois que tout est perdu. Je ne survivrai pas à la ruine de mon ro\aume.
On peut dire, en effet, que pour lui tout était perdu, si les généraux ennemis avaient su profiter de leur vict ire. Leurs hésitations et leur désaccord lui per: mirent de rassembler les débris de son armée, de reconslituer son matériel de guerre. L'année suivante, il attaquait bravement les Autrichiens et remportait sur
eux une éclatante victoire. Mris ses finances étaient Est
épuisées ; une grande partie de ses États ruinés, greniers pillés, villages brûlés, champs et bois dévastés, L’Angleterre lui payait encore un subside annuel de 670000 livres sterlings (16 750 000 francs), en- ri viron quatre millions et demi de thalers. C'était sa 4 principale ressource, À l'aide du juif Ephraïm, direc-
teur de la monnaie de Berlin, avec ces quatre ou cinq millions de thalers de bon aloi, il faisait, dit E. Vehse, neuf millions d’écus de mauvais argent. Le peuple criait; le roi continuait ce qu’il appelait son industrie forcée. Ces écus falsifiés lui servaient à payer les plus
àpres fournisseurs, et même à augmenter l'effectif
de ses bataillons. Pour 15 écus par tête, les recruteurs lui fournissaient des soldats raccolés pour la plupart, il est vrai, parmi les vagabonds, quelquefois parmi les repris de justice, mais promptement corrigés par une rigide discipline.
“En 1760, Georges I mourut. Pitt, l’énergique défenseur de la Prusse, fut remplacé par lord Bute et le subside de 670 000 livres sterlings aussitôt supprimé, Frédérie vendit les diamants de son aïeul. I désirait la paix. Ses puissants adversaires le croyant perdu ne voulaient lui faire aucune concession. Les Russes avaient rançonné Berlin. En 1761, ils s’emparaient de la citadelle de Collberg et campaient en Poméranie. Les Autrichiens, commandés par l’infatigable Laudon, avaient enlevé d'assaut les remparts de Glatz, la forteresse de Schweidnitz et, par là, gouvernaient la moitié de la Silésie.
Pour défendre jusqu’à la dernière extrémité cette province, Frédéric y établit son quartier d'hiver. Son principal campement était à Strehlen à une égale distance de Breslau et de Schweidnitz ; sa résidence était dans le village de Woisselwitz.
Tandis qu'il était là entre ses adversaires, privé de son unique allié après tant de longues luttes, au loin sa gloire militaire lui faisait un autre allié.
C'était Krim-Geraï dont notre compatriote le baron de Tott s’est plu à décrire la figure et le caractère : un Tartare qui avait le goût des lettres et des arts, une
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Pendant la guerre de la succession d'Autriche, il avait adressé à Frédéric un message pour lui exprimer son admiration. Quelques années après, Frédéric essayait de négocier un traité de commerce avec la Turquie, et le diplomate prussien, M. de Rexin, à qui il confiait cette mission, recevait en même temps l'ordre de prendre des renseignements sur le caractère et la situation du prince tartare qui paraissait s'intéresser si vivement aux guerres d'Allemagne.
À Constantinople, M. de Rexin rencontra un Hollandais nommé Boskamp qui, tout jeune encore, avait eu de notables aventures. D'abord étudiant en théologie, il semblait n'aspirer qu’à la joie de remplir un Jour les fonctions de pasteur dans quelque bonne campagne. Une affaire d’amour le détourna de cette honnête ambition. Au lieu de conquérir un pacifique emploi, il entra dans un régiment de hussards autrichiens. Puis un beau matin, fatigué du service militaire, il partit pour la cité des sultans et prit le vêtement ture, très-disposé à se faire, au besoin, tout à fait Turc.
M. de Rexin lui donna l'emploi de courrier de cabinet et le chargea de porter ses dépèches en Silésie.
Frédéric, l'avant fait causer, le jugea digne d’un poste plus élevé. Il l'envoya en qualité d'agent diplomatique à la cour de Krim-Gerai, et il dut aux bons offices de ce singulier intermédiaire le nouveau témoignage de déférence d'un vaillant prince, l'ambassade qui,en1761, arrivait au camp de Strehlen.
Ce fut une chose curicuse de voir défiler dans le pauvre village silésien ces envoyés d'Orient avec leurs
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60 NOUVEAUX RÉCITS DE VOYAGE riches costumes, leurs broderies en or, leurs ceintures en soie, leurs armes damasquinées.
Le chef de cette brillante cohorte offrit à Frédéric dans un langage pompeux, par l'entremise d’un interprète, les hommages de son souverain, le grand, le sage Krim-Gerai, khan de Crimée , et de tous les Tartares d'Europe. Puis il déclina son propre nom et ses titres, Il s’appellait Mustapha aga, et il dit avec orgueil qu'il était le barbier du khan.
A ces mots, un sourire sardonique, promptement comprimé, effleura les lèvres du roi, Les généraux qui assistaient à cette audience souriaient aussi. Frédéric leur dit gravement qu'il n'y avait point de noblesse héréditaire parmi les nations de l'Orient, qu’un simple artisan pouvait très bien s’élever à un haut rang et un barbier remplir une mission diplomatique par la confiance de son maitre.
Mustapha, prenant alors, des mains d’un de ses suberdonnés, une lettre scellée d’un grand sceau, se mit à genoux et la présenta au roi. Par cette lettre, Krim-Gerai offrait au héros prussien de mettre à sa disposition seize mille Tartares, moyennant une rétribution dont le chiffre serait réglé ultérieurement à l'amiable.
On comprend avec quelle joie Frédéric, si délaissé en face d’ennemis si puissants, devait accueillir une proposition si inespérée. Mais voilà que tout à coup le vaniteux barbier, refusant le secours de l'interprète, se
met à parler allemand. — Comment, s’écrie le roi avec surprise, avez-vous appris cette langue? — Tout
jeune, réplique Mustapha, je suis tombé entre les mains des Russes à l'assaut d’Oksakolf. Jai été envoyé dans le Iolstein, et après avoir passé quelque temps sur cette terre germanique, j'ai trouvé le moyen de m'’évader et de rentrer dans mon pays.
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Cette réponse semblait assez plausible. Cependant le roi l’écoutait avec défiance. La jactance, l'attitude théâtrale du barbier avaient de prime abord éveillé en Jui un soupçon. Il se demandait si cette ambassade orientale n'était pas une mascarade, une comédie qui pouvait le rendre ridicule, ou un statagème inventé par ses adversaires,
Très décidé à ne pas se laisser ainsi jouer, 1l enjoignit à deux de ses officiers de faire préparer un logement pour Mustapha, de lui rendre par tous les moyens possibles le séjour du camp agréable, mais de rester sans cesse près de lui, d'observer ses actes, de noter ses paroles.
Dans sa périlleuse situation, il ne pouvait être trop prudent. Convaineu bientôt par un rigide examen que l'ambassade de la Tauride si bizarre qu’elle fût en apparence, était sérieuse, il se mit à faire de nouveaux plans de campagne avec l'appui qu’elle lui offrait.
Il voulait décider le vaillant Tartare à envahir le sol moscovite, entrainer la Turquie dans le même mouvement et, par cette brusque irruption, obliger les Russes à quitter la Poméranie, à s’éloigner du Brandebourg.
Il espérait obtenir de Krim-Geraï un renfort de six à huit mille hommes qu’il adjoindrait à son armée.
Pour aider à la réalisation de ses projets, il choisit un je gent officier, M. de Goltz, lui donna par
alement ses instructions, lui remit pour le des vttres dr créance et une boîte en or enrichie de diamants.
Le loquace barbier partit enchanté d’avoir vu le grand roi, et Goltz parti avec lui, heureux du voyage qu'il allait faire. Un be 1 voyage, en effet, un poétique et surprenant voya. pour un homme jeune et impression-