Par Cbarles Yriarte
tige à ces poétiques ou tragiques images. Le lion de Saint-Marc participe deFhippogriffeetdu sphinx. En regardant le pont des Soupirs, on ne peut s'empêcher de prêter Toreille, comme si les gémissements des victimes sortaient encore du fond des lagunes pour s'exhaler vers le ciel. La République de Venise trouve moyen de poétiser même la politique. C'est une politique de nuit qui marche pas à pas dans Tombre ; elle a des ressorts cachés, des agents inconnus, un poignard dans la main, un masque sur le visage. Elle ne parle pas, elle chuchote; elle n'ordonne pas, elle fait signe; elle ne condamne pas, elle exécute. Elle possède des secrets qui tuent, des poisons qui circulent dans les veines avant que les lèvres y aient touché, des clefs qui ouvrent toutes les portes, des yeux qui voient à travers toutes les cloisons. La délation même, cet odieux fantôme, y prend les proportions et l'aspect d'une confidente de tragédie. L'imagin ation la plus froide ne saurait résister à ce mélange de séduction et de terreur. Venise déchue est presque aussi belle dans son déclin qu'elle le fut dans sa puissance. Sa mélancolie a plus de charme que ses prospérités n'avaient d'éclat. J'ai vu des touristes blasés revenir sans enthousiasme du classique voyage d'Italie- Rome, Naples et Florence, disaient-ils, n'avaient pas répondu à leur attente; mais Venise! oh! Venise les avait dédommagés de leurs mécomptes. « Nous l'avions rêvée, ajoutaient-ils; nous l'avons vue, et nous nous
dcmamioas si la réalité n'est pas plus féeriqae que le
Si nsns voulions signaler les différences entre l'impression que produit Rome et celle qu'on rapporte de Venise, Qous n'aurions pas de peine à les découvrir, Rome est incom^iarablepour l'aTHigé, le croyant et le savant. Grandeur des horizons, majesté des ruines, ponssière faite de lii cendre des martyrs, richesse des souvenirs .historiques, beauté des monuments, merveilles de l'art, éternel contraste de la fragilité humaine avec les promesses divines, allégement de nos douleurs humiliées de se seniirsi petites en face[,de cette immensité, rien ne lui iiiauqite. Mais parfois cette masse de trésors sacrés ou profanes faligne l'attention et donne à l'esprit cette sensasatJon d'éblouissement qu'éprouve le regard en essayant de se Gxersur lesoleil. La/olleduloffi^ ne trouve pas toujours sa part dans ce trop plein d'admirations consenties et,pourainsidire, réglées d'avance; elle ne peut déployer ses ailes sans se heurter à l'angle d'un édillce, au marbre d'une statue, à la pierre d'un tombeau, aux débris d'un ten)ple, au portail d'une église, à l'image d'un saint, à un noni oii se résument un siècle, une date, un miracle, uu génie, une oeuvre, un malheur, une gloire. Venise est la patrie adoptive des rêveurs, des artistes, des fantaisistes, des hommes d'imagination, épris de cet idéal un pea vague qui compose, dans le présent, le roman de la vie, et, dans le passé, le roman de l'histoire. Il
semble que, pour y épuiser toutes les jouissances du dilettantisme le plus raffiné, on ait moins d'efforts à faire, moins de profondeurs à fouiller, moins d'espace à parcourir, moins de siècles à interroger. Rome est plus imposante et plus belle; Venise plus voluptueuse et plus originale. L'une a plus d'ampleur, l'autre plus de grâce ; celle-là m'apparaît comme une matrone des temps antiques, une madone de Raphaël ou une sainte des catacombes; je me figure celle-ci sous les traits d'une patricienne de la Renaissance ou d'une maîtresse du Titien. Mais puis-je me flatter d'en donner une plus exacte idée que M. Charles Yriarte lui-même, qui s'est fait Vénitien pour mieux connaître et mieux décrire sa ville de prédilection ? Il faut parler de son beau livre pour en signaler les mérites, et non pas pour le suppléer :
« A la majesté de ses grands souvenirs historiques et de sa prodigieuse puissance, nous dit-il dès sa première page, Venise « la Reine de l'Adriatique, » ajoute l'attrait de l'art, la curiosité de sa situation, la singularitéde son origine, le prestige qu'un passé plein de grandeur donne fatalement à un monde resté tout entier f}ebout, mais qui semble avoir perdu son âme et sa vie, et ne présenter plus que le majestueux décor d'un immense théâtre dont la scène est restée vide. Une mélancolie pleine de poésie s'empare du voyageur qui glisse sur sa lagune ou qui erre dans ses basiliques ; on dirait que le malheur a revêtu la ville d'une gaze funèbre ; mais elle reste impré-
gnée de la grâce indéfinissable des choses italiennes; i.'\\p a. le charme et la grandeur ; et la ville de Sainl- Marc, sotis le soleil vainqueur, alors que tout scintille el lout flamboie, garde encore je ne sais quelle tristesse élégiaqiie qui lui vient de son silence et de sa douleur ; irii^lessa douce et constante qui gagne peu à peu le cœur - lu plus viril et s'impose à l'esprit le moins sentimental. • Venife a eu des historiens remarquables, notamment l'illustre comle Dam ; mais le dirai-jeïLa sage et régulière méthode historique, telle qu'on ta pratiquait en 1825, ne sied guère à cette ville, merveilleuse comme un récil des Ville et une Nuits, où les événemenla semblent aroir marché côte à côte avec les hardiesses de la navigation, les découvertes de la science, les prodiges de 1.1 peinture, de la statuaire, de l'architeolure, du com. merce, de la conquête et de l'industrie. Les personnages et les épisodes éclatants n'y ont toute leur valeur el tout leur relief que considérés dans leurs rapports avec ces milieiai chers à H. Taine, sous ce ciel aux transparences d'opale, dans cette atmosphère lumineuse et légère, au seuil de ces p^ais teints en rose par les baisers de l'aurore, à h surface de ces eaux silencieuses, sillonnées par 'de noires gondoles, dans ces pittoresques costumes enviés de nos mesquines élégances, dans l'inflexible logique de ces institutions, gardiennes terribles de celte puissance. Ce (lui lui convient surtout, à cette ville italienne avec façades sur l'Orient, c'est une monographie complète,
qui, sans omettre une seule des grandes pages de son histoire, les illustre en les racontant. Voilà ce que M. Charles Yriarte et son intelligent éditeur, M. Rothschild, ont parfaitement compris. De leur collaboration avec d'excellents artistes est résultée une œuvre monumentale qui doit faire époque dans ce genre de littérature.
L'histoire n'y perd rien ; Tart y gagne, et nous avons à la fois sous les yeux le récit etle tableau. Le récit animé, vivant, coloré, dramatique, nous rend Venise tout entière, la Venise du Conseil des Dix et des Doges, républicaine et aristocratique, marchande et guerrière, sénatoriale et. conquérante, puis se consolant de sa décadence dans Tenivrement des fêtes galantes et des plaisirs, échangeant l'empire des mers contre une souveraineté plus joyeuse et plus frivole, reine de carnaval, nouant et dénouant, sous le masque de velours, le soyeux écheveau de Tintrigue, se jouant à elle-même une comédie sans fin où l'acteur se confond avec le personnage, où la réalité et la fantaisie s'entremêlent au point de rester inséparables; la Venise d'Orseolo et de Michieli, de Marine Falieroet de Pjsani, qui est aussi celle de Daniel Manîn. Le tableau nous invite à regarder ce que nous venons de lire, place les principales figures sur une ligne parallèle à leur date et à leurs actes, nous initie à tous les détails de . l'art vénitien, depuis le marbre jusqu'au verre, et nous offre l'illusion complète d'un voyage ou d'un séjour
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daus la ville des doges, avec ces deux traits caractéristiques ; la certitude que nous la connaissons désormais comme si nous l'avions longtemps habitée, et l'envie d'y retourner encore pour mieux jouir de* son intimité charmante en prenant H. Charles Yriarte pour introducteur et pour guide.
M. Charles Yriarte, Dieu merci I n'est un inconnu, ni pour le public, ni pour nous. Nul n'a été plus Parisien, et le ponl du Biallo ne lui a pas tait oublier le pont des Arts. Qui ne se souvient de ces spirituels Courriers de Paris, de ces unes Cousnt'es signées* Marquis de Villemer,< comme pour consacrer par une délicate flatterie un des meilleurs^ succès de George Sand 1 Ah I c'était le bon temps, et, si nous UB singions pas au proverbe : • Au bout du Tossé la culbute, • — nous avouerions, n'est-ce pas? qu'on ne se trouvait pas trop mal dans ce fossé. Nous possédions tout autant de liberté qu'il en faut aux honngles gens pour avoir honnêtement de l'esprit. On se gênait un peu ; heureuse gène, dont nous sentons tout le prix depuis que aous en sommes délivrés t gène protectrice, non pas des animaux, mais de leurs contraires, qui nous aidait à dislinguer l'Attiqne du Péloponëse, l'épigramme de l'injure, l'allusion de l'outrage, la réticence du gros mot, le coup d'épingle du coup de trique, l'ingénieux de l'ordurier, Boissieu de Rochefort! Car enfin, qu'est-ce que la bonne compagnie, en littérature comme daps le monde? Un consentement mutuel, qui fait de la
gêne de chacun le bien-être de tous ; un joug léger que
l'on s'impose pour avoir le droit de s'esquiver si le voisin
le récuse ; un gage de sécurité et d'assurance réciproques
contre la grossièreté, la violence, l'insulte, la méchanceté
tapageuse, la franchise poussée à l'extrême, contre ces
vérités cruelles^ qui, si elles éclataient au grand jour,
rendraient la sociabilité impossible et auraient vite fait
de nous ramener à l'état sauvage. Ce que Ton dit le
mieux, c'est ce qu'on ne dit qu'à moitié, en laissant au
lecteur le soin de compléter et de souligner la phrase.
C'est ainsi que le plus malin, le plus madré de nous tous
répondait à ceux qui se plaignaient de leur contrainte :
« fortunatos nimium ! C'est cette contrainte qui vous
oblige à vous couvrir de gloire en nous montrant tout ce
que vous pojssédez de souplesse, de grâce, d'ironie 'et de
finesse I C'est cette contrainte qui fait votre originalité,
votre succès et votre habit vert I... »
Oui, c'était le bon temps ; un peu de fronde dans les
salons; un peu de malice dans les journaux, sans que
les grandes dames qui donnent le la à cette opposition
aristocratique y perdissent une fleur de leur corsage,
une perle de leur collier, un sourire de leurs lèvres ; sans
qu'elles eussent l'air de se douter que leur amusement de
la veille pourrait devenir leur péril du lendemain ; sans
que leur imagination élégante eût à se heurter contre les
fureurs et les menaces de la démagogie en délire ; blas>
phèmes, sacrilèges, guerre au bon Dieu, chansons ob-
scènes, enterrements civils, radicalisme fondant snr sa proie, panégyrique delà Commune, demandes d'amnistie, hécatombe de tous les fonctionnaires coupables de ne pas préférer la République à la France, grondements de Taures essayant leurs griffes, caprice aimable de jeune fllle réclamant pour ses étrennes le plaisir de voir guillotiner an évËquel Et nous-mSmes, quand nous avions criblé de plaisanteries plus on moins réussies tel syaptôme de césarisme, tel abus de pouvoir qui QOQS semblerait aujourd'hui, par comparaison, le beau idéal de l'honnêteté et de la justice^ nous allions dormir eu paix, «intents de notre journée, heureux de rencontrer sur notre chemin quelque brave ligure de sergent de ville, sûrs que le journal du soir n'avait pas à nous annoncer une catastropbe.on à nous prédire me crise, beaucoup moins certains de désirer la chute du régime dont nous venions de médire; et, dans lflusles.cas, bien étonnés, bien désolés et bien penauds SI l'on nous avait dit que nous nous appellerions un jour la RÉpubUque fhmçcàse, le Rappel, la Tr^une, le Bien pubUc, VRomnte libre, le Ralliement, le Petit Lyonnait, les Droitt de l'Homme et le Tintamarre !
C'est dans cette phase de calme trompeur, au milieu d'une société encore intacte, dans ce silence de la me far vorable aux chuchotements du salon et du boudoir, que la causerie parisienne s'épanonissait à cœur joie, comme dans son atmosphère naturelle. Le marquis de Villemer
brillait an premier rang des héritiers de Tillustre Delphine. Ce marquis était le bien nommé» et nul ne fut tenté de chicaner ses parchemins; car, s'il n'avait aucun des ridicules des marquis de Molière, il avait les manières exquises de Thomme bien élevé, qui ne dit pas un mot de trop, qui glisse sur les surfaces polies comme le patineur sur la glace, qui trouve moyen d'être piquant pour tout le monde sans être offensant pour personne, et dont la plume passerait par le trou d'une aiguille, sans émousser sa pointe et sans casser l'aiguille. Tout Paris, pour ce second Villemer, eut les yeux de Caroline, et madame Sand dut être d'avis que le filleul lui faisait au« tant d'honneur que le parrain. Mais, hélas ! les temps changèrent ; survinrent les jours sinistres et les saisons terribles, où Paris ne pouvait plus causer avec lui-même que du blocus qui allait l'affamer, du sang qui coulait dans ses rues, du pain qui diminuait sur ses tables, des obus qui entamaient ses maisons, des sorties qui trompaient ses espérances, des orgies d'impiété qui essayaient de le distraire de ses maux, des héros qui tombaient inutilement au service d'une cause perdue, de l'horrible
hiver dont les rigueurs aggravaient \^% souffrances de la défaite et du siège, et de ces chefs dérisoires de la défense nationale, qui ne défendaient que leur dictature, leurs bévues et leurs portefeuilles. Est-ce pour voir de moins près la République gambettiste que Charles Yriarte se tourna vers la République de Venise ? Es^ce pour
lU >OUVEA.IJX SAMEDIS
échapper aux tristesses et aux laideurs dn présent qu'il évoquâtes magniflcences elles poésies du passé? Voulalil, parcourant d'un trait tous les degrés de- l'échelle républicaine, opposer en idée les prospéritéset les grandeurs d'une République aristocratique aux bumiliaiions etaux opprobres d'une République démocratique? Le fait est que Cliarles Yriarte s'était déjà naturalisé Vénitien en publiant la Yie d'un patricien de Venise au xvi* siècle. Aujourd'hui il continue, élargit, développe et achève de fiscr son ipiivre à l'aide de la maguiftque publication que nous aiinançons.
Cette publication n'est encoi^ qu'aux deux tiers environ de son cours. Pour l'étudier dans son ensemble, j'attendrai qu'ôUo soit complète. Pour lemomenl,denxépisodes, l'un bien lointain, l'autre bien récent, vont me servir à prouver tout ce que Venise gagne à être ainsi racontée, dtSsrile, prise sur le vif, familiarisée avec l'élite et la foule par le précieux concours de la plume, de la gravure et du crayon.
Dans CCS annales de Venise ou l'artiste, le poète, le romancier, l'auteur dramatique peuvent puiser à pleines mains, il n'y i pas d'histoire plus connue, plus populaire, que la tragique histoire de Harino Faliero. Au printemps de 1839, le vieux doge fut, à Paris, le 'ton de la saison. Telle est la prestigieuse puissance de ce que j'appellerai volontiers le philtre vénitien, que Casimir Delavigne lui-même, après en avoir bu quelques goût-
tes, se laissa un moment enrôler par le romantisme ; il nous offrit un Marino Faîiero éclectique, un peu trop encombré de tirades et de vers à effet ;
FBRMAKDO
iDsulter une femme est tout votre courage.