LA RENCONTRE
€ Tout en battant la dune -- et les écueils, — j'ai rencontré une brune — dans un château; — la porte était fermée; mais, quelquefois, — la belle à sa fenêtre — prenait le frais.
• Elle était l'éclosion de mes rêves; — la voyant accomplie, — je m'écriai : c Je t'ai! » — Et la première elle me dit : — « Voilà ma main; montons vers la lu- ' mière — en nous aimant ! »
» vallée d'Uriagel — bois plein de fraîcheur, — où nous fîmes le voyage — das amoureux, — ô val que nous nommâmes — notre univers, — si tu perds ta ramée, — garde mes vers.
» Et garde les pensées — dites entre deux, — et les longs embrassements, •— et les mots doux, » et garde mes délires et ses larmes — ô toi qui vis sourire — son cœur en fleur!
» fleurs des hautes prairies — que nul ne sait — vous que tient abreuvées la neige des Alpes, — vous êtes moins pures et fraîches — au mois d avril, — que la jeune petite bouche — qui rit pour moi.
» tonnerres et voix sévères — des cimes, murmures des forêts sauvages, — torrents des monts, — il est une voix qui domine — votre rumeur ; c'est la voix claire et fine — de mes amours.
» Hélas I vallée d'Uriage — peut-être jamais — dans ton nid de feuillage — nous ne retournerons; — elle s'en va, étoile, — au fond des airs, — et moi, pliant ma tente, ~ dans le désert. »
Cette pièce, d'une sobriété exquise, d'une fraîcheur délicieuse, puisée, sous un rayon de mai, à la source balsamique qui guérit les névralgies et les blessures, cette pièce nous fait rêver. Ëtant donnés la belle âme de Mistral, son caractère généreux et confiant, ses aspirations permanentes vers l'idéal, et, comme on eût dit dans la jolie langue d'autrefois, sa vive sensibilitéj il a dû être souvent tiraillé entre le mariage de raison qui l'effrayait de ses vulgarités et le mariage romanesque qui l'abusait de ses mirages. Mais voilà que j'en ai trop dit; mieux vaut remarquerque, heureux ou malheureux, positif comme une addition ou chimérique comme un songe, planant sur les neiges alpestres ou arpentant les fertiles sillons de la Provence, l'amour, chez Mistral, n'a jamais été égoïste. Tout, dans les Iles (Tor, respire le dévouement aux grandes et saintes causes, la pitié pour riiiforiune, l'esprit de concorde et d'alliance entre
les peuples, le sentiment profond du patriotisme fou.lroyo X*** 14
ut NOUVEAUX SAMEDIS
par d'épouTSRlables désastres. Ici, le po£te adresse an éloqneot hommage à dona Blaoca, belle-sœur du roi Charles VII, et venge ainsi la légitimité espagnole dei injnsliras du sort, de la trahison des hommes et des instilles de H. de Girardin. Là, il élève vers Dieu ce pathétique Psaume de la Péaileoce, qui, pendant les mauvais jours de novembre 1870, circnla de bouche en bouche et noos apporta une consolation, une espérance et une joie. Pins loin, sa Muse le ramène vers les gloires passées, et il chante le Tambonr d'Arcole dans des strophes dont rien n'égale le mouvement poétique et l'ardear guerrière. Tont à l'henre, c'était l'orgue; maintenant, c'est le clairon. Ailleurs, il tend sa main et sa coupe aux poètes catalans, et célèbre, en leur honneur, une fralernilé internationale, faite d'apaisements, de beaux vers et d'hymnes à l'idéal. Quoi de plus original et de pins saisissant qae le Bmégat? de plus piitoresqne et de plus parfait qne la Tour de Barbentane?de plus mélancolique et de plus pénétrant que le Boeher de Sisyphe! de plus communiealif qne cet ardent amonr de la Provence, qui se révèle à chaque page, mais surtout dans l'ingénieax et hardi girvente iotitalé la Comtesse J II fandrail toot adame Carvalho, la Zerline de ce soir, l'Ophélie la Usrgnerile de toujours, la Mireille un peu trop me pent-âtre, a-t-elle, dans sa brillaate carrière !, inspiré beaucoup de sonnets comparables h
-» < J'ai entendu chanter Talouette — qui se perd dans le soleil roux, — et le rossignol amoureux — qui nous dit sa tendre langueur.
— » Au zéphyr lorsqu'il se balance, — j'ai écouté le pin harmonieux, — et, par les moissons, trois fois heureux —j'ai suivi le chant des lieuses.
— » Mais, ô Mireille de Gounod! — quand pour Vincent ton bien-aimé — jaillit en perles ta voix accomplie,
— • Tu me fais pleurer comme un enfant, — et tu récompenses tout le labeur — de ma jeunesse enthousiaste. »
J'ai gardé pour le bouquet la Communion des Saints, qui me semble le chef-d'œuvre au milieu de ces chefsd'œuvre, et où se réunit, dans un petit cadre, tout ce qui fait le charme et la saveur de la poésie provençale et populaire; la foi naïve, le souvenir légendaire, la vision dans le nuage d'or, Técho des siècles lointains, et, par-dessus tout cela, un art assez consommé pour nous ravir — en se cachant:
« Elle descendait en baissant les yeux, — l'escalier de Saint-Trophime; —c'était à rentrée delà nuit; — on éteignait les cierges des vôpres ;. — - les saints de pierre du portail, — comme elle passait, la bénirent, — et de réglise à sa maison — avec les yeux l'accompagnèrent.
» Car elle était sage ineffablement — et jeune et belle, on peut le dire; — et dans l'église nul peut-être — ne
l'avait vue parler ou rire; — mais, quand l'orgue retentissait, — pendant que Ton chantait les psaumes, — elle croyait être en paradis, — portée par les anges !
» Les saints de pierre, la voyant — sortir tous les jours la dernière, — sous le porche resplendissant — et s'acheminer dans la rue, — les saints de pierre bienveillants — avaient pris en grâce la fillette; -^ et quand, la nuit, le temps est doux, ils parlaient d'elle dans l'espace.
»Je voudrais la voir devenir, disait saint Jean, — nonnette blanche ; car le monde est orageux, — et les couvents sont des asiles. » — Saint Trophime dil : « Oui, sans doute! — mais j'en ai besoin dans mon temple; — car, dans Tobscur, il faut de la lumière, — et, dans le monde, il faut des exemples.
» frères, dit saint Honorât, — cette nuit, dès que luira la lune — sur la lagune et dans les prés, — nous descendrons de nos colonnes; — car c'est la Toussaint; en notre honneur — la sainte table sera mise... — A minuit, Notrc-Seigneur — dira la messe aux Aliscamps.
» — Si vous me croyez, dit saint Luc, — nous y conduirons la jeune vierge; — nous lui donnerons un manteau bleu — avec une robe, blanche. » — Et cela dit, les quatre saints, — tels que la brise, s'en allèrent; — et de la fillette, en passant, — ils prirent l'âme et l'emmenèrent.
» Le lendemain, de bon matin, — la belle fille s'est
levée, -T- et elle parle à tous d'un festin — où elle r/est trouvée en songe ; — elle dit que le Anges étaient dans * Tair; — qu'aux Aliscamps la table était mise, ^ que saint Trophime était le clerc, — et que le Christ disait la messe. »
Maintenant, grâce à ces citations incomplètes et à mon esquisse plus incomplète encore, vous avez une idée de Mistral et de son livre; mais il ne suffît pas de le lire, surtout en français; il faudrait le voir et Tentendre ; il faudrait reconnaître cette parfaite harmonie entre l'homme et Tœuvre, et tout ce qu'ajoutent d'effet, de séduction, d'uccent, d'autorité, de prestige, à cette poésie, la voix, le geste, la diction, le sourire, l'émotion du poëte. Vous qui vivez loin de lui et qui ne parlez pas sa langue, tâchez du moins de vous le figurer, jeune encore de taille et de visage, habillé comme vous et moi, sans que rien trahisse l'affectation ou la pose, paisible et heureux dans sa maison qu'il embellit, dans son domaine qu'il cultive, ne permettant pas à la gloire de changer ses habitudes, populaire dans la meilleure acception de ce mot si souvent profané,accueillant les visiteurs, charitable avec le pauvre monde, entrant au café pour lire son journal, boire son pelit verre ou causer avec son voisin; serrant la main à son curé sur le seuil du presbytère, saluant gaiement la jolie provençale qui regrette peutêtre qu'il soit si illustre, aimant la Provence avec passion, la France avec tristesse, é franger aux commérages
n'acceptant de la politique que ce qu'il en faut pour cbérir le bien, détester le mal, respecter le droit, haïr les charlatans» maudire les sophistes et plaindre les dupes; révélant, dans toute sa personne un je ne sais quoi de sain, d'honnête, de robuste, de réussi^ de loyal, de vaillant, qui vous attire avant de vous subjuguer; prouvant que, si, du sublime au ridicule il y a un pas, du simple au beau il n'y en a point.
27 décembre 1875.
Jeanne d'Are, par M. Wallon ! Que de contrastes, de rapprochements, de paradoxes, de tristesses, d'ironies, dans ces simples mots ! La plus chrétienne, la plus française, la plus royaliste, la plus virginale, la plus providentielle des héroïnes de notre histoire, présentée au public avec un religieux respect et une admiration éloquente, dans toute la splendeur d'une parure appropriée à son temps et au nôtre, par le parrain de la République du 25 février 1875, c'est-à-dire de ce qu'il y a, au monde, de moins virginal, de moins providentiel, de moins royaliste, de moins chrétien et de moins français ! L'image sacrée, presque sainte, de la jeune fille qui nous a