Par M. Wallon
sauvés, se heurtant fatalement dans notre esprit avec l'étiquette et le prélude de notre perte ! Le savant auteur de ce beau livre a le mérite d'accepter et de glorifier, chez Jeanne d'Arc, ce caractère essentiellement surnaturel, absolument miraculeux, sans lequel elle serait inexplicable. Une fois sur ce terrain du merveilleux, il n'est pas plus difficile, snrtout à un personnage qui a inspiré tant de tragédies, d'apparaître en songe que de chasser les Anglais... Eh bien, pendant ces longues nuits d'hiver, où il semble que la neige appelle les revenants en leur offrant des suaires, je me figure la vierge de Domremy apparaissant à son docte historien, à son panégyriste convaincu, et lui disant avec un accent d'affectueux reproche : « Pour me peindre et me raconter si bien, tu as dû passer de longues années dans mon intimité... Est-ce donc là le fruit de mes leçons? Ai-je arraché la France aux griffes de l'Angleterre, pour qu'elle devînt un jour le fief de MM. Jules Favre, Jules Ferry et Gambetta, en attendant les citoyens Marcou, Naquet et Madier-Montjau ? Tu n'es, je le sais bien, ni anarchiste ni libre-penseur ; alors, pourquoi préparer le règne, pourquoi signer les passeports de ceux qui ont fait de l'anarchie et de la guerre au bon Dieu la préface de leur triomphe ? J'ai maudit, vaincu, repoussé, paralysé l'invasion, et eux, ils en ont été les auxiliaires, les bénéficiaires et les complices. Je personnifie le patriotisme s'appuyant sur la Royauté ; et eux, ils représentent la haine de la
Royaulé, élouOfâat le patriotisme. Certes, mon jeune monarque n'était pas irréprochable ; et pourtant il y a dans ce principe monarchique une telle puissance, une telle vie, qu'il m'a communiqué une partie de ma force, et que rinlervenlion divine s'est révélée à moi sous les traits de Charles VIL Sous quels traits peut se révéler la Providence à des gens qui ne reconnaissent d'autre divinité que leur ambition, leur égoïsme et leur orgueil? Ceque j'ai aimé,ils le haïssent; ce que j'ai servi, ils le proscrivent ; ce que j'ai adorée ils le nient. Laissemoi te rappeler les paroles de Notre-Seigneur Jésus- Christ, dont tu as écrit la vie, avec approbation de quarante évêques ou archevêques : « Qu'y a-t-il de commun entre eux et moi ? <» Je me borne à deux noms qui doivent le faire réfléchir et qui éveillent des souvenirs bien différents : Patay et Voltaire ! En cherchant ma trace sur ce champ de bataille deux fois consacré par rhérolsme français, est-ce le sang des républicains du 4 septembre que tu as vu se confondre avec celui des La Hire, des Dunois et des Xaintrailles? N'est-ce pas plutôt celui des héritiers et des disciples de mes nobles compagnons d'armes ? Et Voltaire? entre lui et moi, qui choisirais-tu ? Et qui choisiraient-ils, ceux dont tu as légalisé le gouvernement? »
Maintenant priez Henri de Bornier, l'auteur de l'admirable Fille de Roland^ le glorieux vaincu du 16 décembre, le poète habile à faire vibrer nos cordes nationales,
priez-le de versifier ma mauvaise prose, et vous aurez nn songe ie plas à placer â côté de ceux de nos plus célèbres tragiques. Hélas I si je pense à notre sitasiion aggravée par tant de faules, de malentendus, de rancanes, de colères, d'aveuglements et de Folies, je me dis avec une prolonde tristesse : * Ce n'est pins ane tragédie qui commence par un songe ; c'est mon rêve de royauté, de délivrance et de salut, qui va finir par une tragédie!* J'ai tort ; je devrais ne parler que de cet ouvrage, qui fait tant d'honneur à TA. Wallon, qui a si légitimement obtenu la grand prix Gobert, et qui, après tant de pages écrites sur h Pucelle d'Orléans, restera l'œuvre définitive, le plas solide monument élevé à la gloire de Jeanne, le document auquel il faudra recourir, quand on voudra avoir la note juste.la vérité vraie,anssi éloignée de la sécheresse biographique que de renluminareromanesque,de l'exagération légendaire que du dénigrement voltairïen. Oui. la voilà touteniibre dans sa simplicité et dans sa grandeur, dans sa virginité et dans sa vaillance, dans son ineffable mélange de candeur, de hardiesse, de cerlilnde el de vertu,cettefllledes champs, cetleinspîrée, cette guerrière, messagère de la bonté de Dieu, victime de la méchanceté des hommes, morte an seuil de la vlngtiëme année I Sa mission a duré deux ans ; son bienfait a duré denx -■'-'ts. Elle a passé dans l'histoire de France comme un
are céleste, comme une vision consacrée par la foi ;
étique que les plus grande poêles sont restés, en
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essayant de la chanter ou de la peindre, au-dessous de leur modèle ; si pure que les calomnies de ses accusateurs, les iniquités de ses premiers juges et les infamies de son profanateur semblent ajouter encore à Tëclat de son auréole, à la blancheur de sa couronne, à la trempe de son armure. Vous vous souvenez de cette belle Orientale où Victor Hugo, s'adressant aux principales villes d'Espagne, dit à Madrid, à Burgos, à Barcelone, à Séville, à Tolède : « Vous avez talle beauté, tel édiûce, telle merveille, tel palais, tel chef-d*œuvre, tel titre de gloire... Mais Grenade a TAlhambra!»— Nous, nous serions tentés de dire à l'Angleterre : Vous avez le prince Noir et Bichard Cœur-de-Lion; à la Suède: Vous avez Charles XII ; à l'Espagne : Vous avez le Cid ; à l'Italie, vous avez le Dante; à la Pologne, vous avez Jean Sobieski ; à la Suisse, vous avez Guillaume Tell ; à l'Autriche, vous avez Don Juan ; à la Prusse, vous avez Voltaire ; mais nous, nous avons Jeanne d'Arc !
Encore une fois pardon ! Je devrais surtout rendre hommage à ce magnifique volume, dont le succès, déjà complet, n'a pas besoin de mon humble concours, et qui sera pour les étrennes littéraires de janvier 1876 ce que fut le Jésus-Christ^ de M. Louis Veuillot, pour le 1" janvier 1875. Pourtant mes semblants de digression ne sont- ils pas encore des hommages ? Est-ce tout à fait ma faute si, à peine entré dins ce livre comme on entre dans une église gothique, j'y aspire un vague et mysté-
rieux parfum de moyen âge, de piété, de légende sacrée, de chevalerie chrétienne, d'art catholique, de fidélité à Dieu et au Roi, comme on aspire une suave odeur d'encens et de cierges bénis dès le premier pas que Ton fait sous les voûtes d'une cathédrale? J'ouvre le volame, je lis le bref adressé à l'auteur par Sa Sainteté le Pape Pie IX, et je recueille, sous cette plume infaillible, les lignes suivantes : « Personne ne saurait méconnaître qae » Dieu, voulant relever la France de ses désastres et lai » rendre son Roi légitime, n'ait choisi ce qui était » faible poar briser les forces et les efforts des puissants, » et qu'il n'ait pour cela donné à une simple fille des » champs un courage extraordinaire et une merveilleuse » science des choses de la politique et de la guerre. »
J'avance, et on dirait qu'une main invisible, pour accroître encore mon admiration et mes sympathies, a écrit en marge de chaque chapitre : « Manibus date lilia plenis ! » — Des lis, des lis partout 1 de quoi joncher tout le parcours qui va du spectre des Tuileries, brûlées par la République, au portail de Notre-Dame de Paris, protégée par le bon Dieu ! De quoi couvrir toute la route qui va de la barrière du Trône à la basilique de Reims! J'avance au milieu d'un cortège de souvenirs fleurdelisés... cruauté ou politesse du hasard ! Au moment où je gémis sur de monstrueuses coalitions, sorties des flancs du parlementarisme -comme le perfide Sinon du cheval de Troie, j'arrive à la page 62, et je m'incline
devant les Enseignes de Jeanne d' Arc, merveWiexisemeni reproduites dans une miniature, digne de ces Missels que les bibliophiles millionnaires payent vingt mille francs à THôtel des Ventes. Ces Enseignes sont, croyez-le bien, tout auàsi nationales que le drapeau de Jemmapes et d'Âasterlitz. On pourrait même ajouter qu'elles sont plébéiennes, puisque c'est une fille du peuple qui s'en est enveloppée pour marcher à l'ennemi. Or, ce sont ces enseignes, parsemées de fleurs de lis d'or sur un fond blanc, et non pas du tout la Royauté absolue et la période féodale, qui nous ont donné le drapeau de la France, déployé plus tard à Ivry et à Rocroy, à Denain et à Fontenoy, sur Tescadre de Nâvarin et sur les murailles de la Kasaubah. Légué à la monarchie par Jeanne d'Arc, il signifie libération et non servitude, patriotisme et non despotisme, explosion du sentiment populaire devant l'Anglais envahisseur, et non pas prérogative de la couronne ramenant tout à elle-même et sacrifiant à un intérêt dynastique ou personnel le sang, Targent et le repos de ses sujets. Que dis-je ? Il signifie aussi la conquête, la vraie, telle que l'entendaient et la pratiquaient nos rois, leurs ministres et leurs diplomates, celle qui agrandit un pays sans l'exposer au talion et aux représailles. C'est lui qui a flotte le premier sur la citadelle de Metz et la flèche de Strasbourg, et ce n'est pas lui qui en a été chassé par nos désastres. Qu'en pensez-vous ? Je ne
voudrais pas appuyer trop fort ; mais que de sujets de X*** 15
réflexions dans ces coïncidences ! Le volume à la mode, le livre d'étrennes qui va être dans toutes les mains et SUT tontes les tables, chef-d*œavre de typographie, d'archéologie et d*art, nous montrant dans les Enseignes de Jeanne d'Arc l'origine du drapeau blanc, l'associant étroitement à un souvenir d'héroïque effort national et de délivrance ; et cela, grand bleu ! à l'heure même ou ceux qui Font repoussé sont cruellement trahis et punii» par Vautre ; où cette faute, logiquement suivie de regrets, de ressentiments et d'amertumes, retarde indéfiniment tout espoir de revanche, où nos discordes, en ouvrant au radicalisme une nouvelle issue, préparent peut-être une proie nouvelle aux Prussiens !
La critique littéraire, appliquée aux publications du jour de l'an, n'a pas les mômes procédés qu'en temps ordinaire. S'il s'agissait seulement de la troisième édition de Jeanne (TArc, que j'ai aussi sous les yeux et qui, môme sans ornement, a de quoi nous émouvoir et nous convaincre, j'essaierais de vous dire tout le bien que j'en pense. Je discuterais quelques points historiques ; je ra* conterais, à la suite de M. Wallon, cet épisode de la rivalité de la France et de l'Angleterre ; l'enfance de leur Henri VI mise en regard des faiblesses de notre Charles VII ; tout cet ensemble qui compose une situation désespérée, comme pour prouver que l'espoir est toujours permis aux peuples, parce que l'imprévu n'est jamais impossible à Dieu ; les premières années de Jeanne
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d'Arc; la révélation surnaturelle ; les voix qu'elle entend; la lutte qui s'accomplit dans son âme entre ses timidités de vierge, ses ignorances de paysanne et ses audaces d'inspirée; les épreuves qu'elle subit, les obstacles qu'elle surmonte, les répulsions, les doutes, les dédains, les incrédulités, les railleries dont elle triomphe ; puis ces campagnes si rapides, si radieuses, qui sauvent la France en moins de temps qu'il n'en a fallu au suffrage universel pour la détruire; les journées où Jeanne fait de ces intrépides capitaines ses lieutenants, de ce jeune roi son néophyte et son pupille ; Domremy et Vaucouleurs, Orléans, Patay, Reims, le Sacre, la Loire, Paris, Compiègne ; puis Rouen et les jours sinistres, le tribunal, la prison, les interrogatoires, tous les détails de ce jugement où notre triste humanité reprend ses droits, où la haine des Anglais a pour complices, d'une part la superstition et l'ignorance, de l'autre les subtilités d'une fausse théologie; le supplice — non, le martyre! enfin la réhabilitation, à la fois si superflue et si nécessaire ; les réparations prodiguées à cette héroïque et sainte mémoire par TËglise, par la Royauté, par lés contemporains, par tout un groupe de poètes et d'artistes ; et, dans le lointain, comme un rayon du ciel au milieu de nos erreurs et de nos misères, l'espoir de la canonisation de Jeanne d'Arc; consécration suprême et quasi-divine de sa mission, de son œuvre, de sa vie et de sa mort.
Mais je le répète, et le savant historien ne mp démen*
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tira pas ; ce qui, sans rien gâter au mérite de l'ouvrage, doit aujourd'hui réclamer les bénéfices de Vactualité, fixer notre attention et réchauffer nos éloges, c'est la magnifique exécution de ce livre; c'est le nouveau titre que la maison Didot vient d'acquérir à la gratitude et aux sympathies de quiconque, dans notre société si frivole et si peu convertie, conserve encore le goût des lettres sérieuses, des traditions nationales, de la typographie et de 1 art dans leur acception la plus parfaite, mis au service de nos plus chers souvenirs et de nos gloires les plus pures. Aidé de son incomparable collaborateur, M. Dumoulin, entouré de jeunes érudits, parmi lesquels nous citerons M. Marius Sepet, M. Didot a donné à Jeanne d'Arc le genre à' illustration qui lui convenait le mieux, celui qui reliait son siècle au nôtre par une série de dessins, de miniatures, de gravures, de bas-reliefs, de sculptures, de paysages, de photographies, empruntée aux chroniques du temps, aux manuscrits les plus précieux et les plus rares, aux bibliothèques, aux monuments, aux galeries, aux châteaux, aux églises, et formant une chaîne quatre fois séculaire entre les naïves inspirations du moyen âge et les hommages réfléchis de notre époque. Les chromolithographies qui alternent de loin en loin avec ces charmantes gravures sur bois sont traitées avec tant de soin et si excellement réussies, qu'on les dirait peintes par ces moines de nos antiques abbayes, dont la plume et le pinceiu élevaient presque jusqu'au
génie les prodiges de patience et de foi. Assurément, rien n eût été plus facile à M. Didot que de demander à un de nos dessinateurs célèbres, à Gustave Doré par exemple, de quoi illustrer dignement l'histoire de Jeanne d'Arc ;
mais ce n'eût pas été la même chose. Quelle que fût la facullû d'assimilation de l'éminent artiste, quel que fût le succès de ses efforts pour se faire en idée le contemporain des événements, des scènes et des personnages qui revivraient sous son crayon, il serait toujours resté moderne par certains côtés. Nous n'y aurions vu que l'expression individuelle d'un sentiment universel. Combien je préfère cette restauration du passé en l'honneur d'une des figures qui l'honorent le plus ; ce tribut collectif, payé par dix générations et rassemblé sous nos yeux par de pieuses et savantes mains ! Quelle variété, depuis les curieux tâtonnements et les délicieuses gaucheries de l'art primitif, jusqu'aux peintures d'Ary Scheffer, de Paul Delaroche, d'Ingres et de Balze, en passant par Simon Vouët, qui a fait de Thumble bergère une grande dame, contemporaine de madame de Longueville et de la duchesse de Chevreuse I El la sculpture ! Bien des statuaires, Rude, Foyatier, Chapu, Lefeuve, Fromiet, ont cherché et entrevu ce type insaisissable, qui déjoue les combinaisons ordinaires, qui ne doit être ni trop idéal, ni trop réel, ni trop matériel ni trop frôle, ni trop rustique, ni trop mystique, ni trop terrestre, ni trop céleste ; si bien que, après tant d'honorables efforts et d'ouvrages
recommandablesy il faut encore revenir au chef-d'œavre définitif et populaire de la princesse Marie d'Orléans ; deux inspirations virginales qai se complètent Tune par Tautre I
Que dire de la poésie? Les éditeurs de cette Jeanne (TArc ont eu l'heureuse idée de tresser à leur héroïne une couronne poétique, et ils ont ajouté au livre de M. Wallon un chapitre supplémentaire intitulé : Jeanne dArc dans les Lettres. Le train des poètes I La liste est longue; elle commence à Christine de Pisan (31 juillet 1429), et finit au drame de Jules Barbier (8 novembre 1873), vif succès, auquel s'associa la noble muse de Gounod. Là encore, que de noms ! que de tentatives ! quel concours de l'imagination, de la raison et de la rime autour de cette sublime illettrée ! Martin Le Franc, Martial d'Auvergne, Villon, Octavien de Saint-Gelais, mademoiselle deGournay, Chapelain, Casimir Delavigne, Bignan, madame Louise Colet, Alexandre Soumet, d'Avrigny, George Ozanneaux, Auguste Barbier, Théodore de Banville, Paul Deroulède, le vaillant poète soldat, dont nous citerons les trois derniers vers ;
Consacrons nos cœurs recueillis A Jeanne la Française, à Jeanne la Lorrainel
LA PATRONNE DES ENVAHISl
Fauteur du Mistère du siège d^Orléans, le Père Fronton du Duc, Jean deVirey, Nicolas Chrestien, l'abbé d'Aubi-
gnac, Benserade, M. de Paymaigre, M. Porctaat, M. Àthanase Renard, MM. Henri Millot, Louis Jouve^ Henri Gozic ; sans compter les poëtes étrangers : Robert Soutbey, Robert Steggal, et, pour finir par les plus grands, qui n'ont pas eu cette fois la main plus heureuse, Shakspeare et Schiller!
Il faut bien l'avouer, les poëtes sont ici restés inférieurs à leur tâche, et la quantité a trop souvent suppléé à la qualité. Il y a des éclairs dans le lourd poëme de Chapelain, de belles tirades dans la tragédie de Soumet, quelques accents émus dans les ^deux Messéniennes de Casimir Delavigne; mais, si on osait risquer, à propos d'un si admirable sujet, une locution triviale, nous dirions: « Ce n'est pasçà! » Les rancunes nationales ont prévalu, chez Shakspeare, contre le penchant de ce loyal génie à prendre parti pour les nobles causes. Protestant, révolutionnaire et volontiers déclamateur, Schiller n'a rien compris au caractère de Jeanne; TÂn* glais l'a calomniée, TAllemand l'a défigurée. On croirait, au premier abord, que Jeanne d'Arc appartient à la poésie encore plus qu'à Thistoire; que, pour se surpasser, les poètes n'ont eu qu'à évoquer ce doux nom. On se tromperait. La poésie et le drame vivent de passion, et la Pucelle d'Orléans, humainement passionnée, n'aurait plus de sens. En outre, olle nous offre, trop de disparates, selon que nous considérons en elle la paysanne, l'héroïne ou l'inspirée, que nous la cherchons dans sa chaumière,
SOT lo cbamp de bataille, sur le bûcher ou dans le ciel. L'épopée aurait pu s'en emparer avec bonheur et la faire sienne; mais il aurait fallu, entre Jeanne et ^on poète, une communauté de sentiments, d'époque, de mœurs et de croyances, une sorte de synchronisme religieux, patriotique et guerrier; il aurait fallu que notre langue fut formée, que notre âge d'or poétique et littéraire fût inauguré au moment où la tradition était encore toute vivante^ où tous les cœurs battaient à l'unisson, où la légende se confondait avec l'histoire, où le poète eût retrouvé partout l'âme et la foi de Jeanne d'Arc, comme les premiers chrétiens, au sortir des catacombes, retrouvaient l'âme et la foi des apôtres et des martyrs. Deux ou trois siècles apfës, dans une civilisation nouvelle, dans une littérature rendue aux fictions mythologiques par la Renaissance, nous ne pouvions avoir qu'un enthousiasme d'après-coup , une inspiration rétrospective, une poésie artificielle, quelque chose comme les portraits peints, d'après des médaillons de famille, par des artistes qui n'ont pas connu l'original, comme de magnifiques amplifications appliquées à un sujet désespérant par son idéale et mystique beauté.
Patronne des envahis! a dit M. Paul Deroùlède. C'est le mot juste, et cette pensée^ cette analogie, cette douleur, celte espérance, ajoutent à Tattrait du bel ouvrage de M. Wallon. Après l'avoir lu, après avoir admiré tout ce que MAI. Didot et Dumoulin ont su réunir pour rendre
cette lecture plus irrésistible encore et plus instractive, je hasarde deux réflexions qui, en réalité, n'en font qu'une. Oui, les nations telles que la nôtre, au milieu de leurs humiliations les plus cruelles, de leurs périls les plus imminents, de leurs adversités les plus implacables, ont le droit de ne pas désespérer. La veille du jour où Jeanne d'Arc est accourue à l'aide du roi et du royaume, la France était plus mutilée, plus meurtrie, plus écrasée, plus anéantie qu'aujourd'hui. Crécy, Poitiers et d'Azincourt avaient pénétré encore plus avant dans ses chairs vives que Reischoffen et Sedan ; les Armagnacs du palais de Versailles ne nous ont pas encore, malgré leurs patriotiques efforts, fait tomber aussi bas que leurs devanciers du xve siècle. Mais, pour conserver ce droit à l'espoir, il faut être digne de la protection qui seule peut le justifier et l'exaucer. Il ne faut pas se mettre en contradiction permanente avec la puissance invisible qu'implorent les malheureux, les naufragés et les vaincus. Pendant les plus mauvais jours de l'invasion, de la guerre et du siège, j'ai entendu de bonnes gens s'étonner, presque se plaindre que Dieu ne fît pas un coup d'Éiat céleste en notre faveur, qu'il n'envoyât pas une nouvelle Jeanne d'Arc, capable de donner des leçons de sagesse à M. Gambetta, des leçons de victoire au général Trochu. Eh! le méritions-nous? Depuis quand le surnaturel est-il obligé de venir au secours des athées? Lorsque
le 4 septembre ameutait son personnel d'ivrognes et de X*** ' 15.
pillards contre les coavents, les évdcbés et les églises, quelle figure eût fait une Jeanne d*Arc dans cette orgie d'impiété démagogique? On ne peut pas tout avoir. Garibaldi et Jeanne d'Arc, combattant ensemble sons les yeux de MM. Glais-Bizoin, Crémieux, Spnller, Jules Ferry, Arago et Pipe-en-Bois, c'était trop pour le salut d'un peuple. Dieu cesserait d^ôtre juste, s'il accomplissait des miracles au profit de ceux qui rinsultent, le nient on le blasphèment. Vous vous souvenez peut-être qu'en ces jours néfastes, renouvelés des colères et des expiations bibliques, nos imaginations affolées se cramponnaient à tout, même au tablier d'une servante. Un soir, on nous dit que Jeanne d'Arc revivait sous les traits de la cuisinière de M. de M..., qu'elle aussi, avait eu des visions, qu'elle avaitentendu des voix, qu'elle était inspirée, qu'elle croyait à sa mission.qu'elle venait de partir pour Paris, que lesévcnements allaient changer de face et que nous aurions bientôt de ses nouvelles. Hélas! le lendemain effaça Tillusion de la veille, et nous n'en entendîmes plus parler. Eh bien ! la Pucelle d'Orléans et la cuisinière de M. de M... ! voilà les proportions et les ressemblances entre la France royaliste de 1429 et la France gambettiste de 1870.
Dieu merci! je ne confonds pas M. Wallon avec les hommes qui ont eu bien envie de traduire à ses dépens le : Sic vos non vobi8,de Virgile. Celui-là est un croyant, et du meilleur aloi. Sa Jeanne d'Arc n'est si belle et si
vraie que parce qu'elle personnifie, à toutes les pages de son livre, le merveilleux chrétien, le surnaturel qui n'a rien de commun avec les chimères du magnétisme et du spiritisme, l'intervention divine choisissant, au lieu des monarques et des chefs d'armée, une humble et chaste créature, pour en faire un instrument de délivrance et de salut. Je veux finir, non pas par une critique, mais par un souhait, ce qui s'accordera bien mieux avec la trêve du jour de Tan. Le procès de canonisation de Jeanne d*Ârc vient de s'ouvrir. Je souhaite à M. Wallon de vivre assez pour le voir arriver à bon terme. Alors Jeanne, en lui rappelent un beau souvenir, un beau livre et un beau succès, deviendra sans doute sa sainte de prédilection ; — et voici la formule que je lui propose pour sa prière du matin ou du soir: « ma patronne! protégez-moi contre ma filleule ! f>
2 janvier 1876.
Si jamais livre mérita un tour de faveur, c'est assurément celui-ci ; l'auteur, que nous avons tous connu brillant de jeunesse et de verve, dans le groupe des Théophile Gautier, des Arsène Houssaye, des Barbey d'Aurevilly, des Paul de Saint- Victor et autres coryphées de la littérature flamboyante, est atteint, depuis près de deux ans, d'une maladie cruelle,implacable, qui ne laisse intact que son esprit ; c'est quelque chose, c'est beaucoup sans doute, quand il s'agit d'écrire une page ou un volume; mais l'homme est une si misérable créature, son corps est pour son intelligence un