Par M. Xavier Aubryet
si mauvais voisin, un geôlier si méchant, qu'il ne renonce jamais> quand il souffre, à lui faire subir le contrecoup de ses souffrances. L'imagination et les nerfs, ces deux hôtes remuants et tracassiers, inlerviennent dans la querelle, non pas, grand Dieu ! pour Tapaiser, mais pour Faigrir. L'idée se confond avec le rêve, le rêve avec le cauchemar ; le mot fin est interrompu par le cri d'angoisse ; la fantaisie cesse d'avoir des ailes d'abeille et des gazouillements de fauvette, pour emprunter aux sorcières de Macbeth leurs formes les plus hideuses et leurs croassements les plus sinistres. Sous chaque pli des rideaux de son alcôve, le malade croit voir des chauves-souris aux membranes velues, des araignées aux pattes noires, et il se demande avec terreur si elles -sortent de son cerveau pour monter au plafond, ou si elles descendent du ciel de son lit pour venir habiter son crâne. Sa pâle veilleuse lui apparaît sous Talbâtre comme une sœur silencieuse qui vient compter avec lui lés heures nocturnes et qui peu à peu attire à elle son âme pour l'emporter vers les espaces inconnus. L'insomnie se révèle à ses yeux troublés sous les aspects les plus varies et les plus bizarres ; c est tantôt une falaise à pic, d'où il semble que Ton va tomber dans l'océan sans bornes, en murmurant : « Un homme à la mer ! » tantôt un étroit sentier, déroulé en méandres interminables autour d'une montagne infinie, et dominant un immense précipice qui
2fi6 NOUVEAUX SAMEDIS
VOUS attire par toutes les voix du vertige ; tantôt les communards du voisinage, qui envahissent et pillent votre maison en vous cherchant sous les tables ; d'autres fois, c'est votre premier amour qui glisse à travers la brume de minuit avec un soupir d'élégie ou un sourire d'épigramme ; d'autres fois, un sphinx babillé en professeur d'algèbre» qui vous propose une énigme sans mot et ne lâche prise que quand vous vous déclarez vaincu ; d'autres fois encore, un anecdotier impitoyable qui vous raconte votre propre existence, ne vous faisant grâce ni de Ven-dessous de vos traits les plus méritoires, ni de Vtn-de88us de vos actions les plus cachées ; aliàs, un journal d'informations, vous annonçant qu'une majorité colossale est acquise aux radicaux dans le Sénat et la prochaine Assemblée ; aliàs.,, mais pourquoi continuer ce dénombrement lugubre ? Ces insomnies de dormeur éveillé absorberaient tout un volume, et celui de Xavier Aubryet est bien préférable. Si l'exemple de Henri Heine n'était pas là pour expliquer l'inexplicable, il il nous serait impossible de comprendre comment l'auteur de Philosophie mondaine a pu écrire des pages si spirituelles dans les intervalles si courts d'une torture si longue !
Qu'elle est poignante et qu'elle est vraie, celte préface, la Maladie à Paris^ que Xavier Aubryet intitule Étude liminaire ! Hélas ! oui, pour habiter Paris dans des cou- . ditions tolérables, il faut être riche, eune et bien
tant, ou posséder une de ces familles patriarcales, telles qu'il en existe encore dans les environs de Saint-Sulpice et de Sainl-Germain-des-Prés, où le malade, Toctogénaire, Tinvalide des combats de la vie, n'a qu'à faire un signe pour grouper autour de lui une trentaine d'enfants et de petits-enfants. Xavier Âubryet décrit admirablement cette gradation presque imperceptible par laquelle passent le malade et ses amis, à mesure que la maladie se prolonge et arrive de Taigu au chronique. D'abord, un empressement tel, de telles assiduités, que le docteur est forcé de prier cette foule d'infirmiers volontaires de mettre une sourdine à leur zèle et de ne pas venir tous à la fois. Bientôt celte masse compacte s'échelonne et se divise en fractions inégales. L extrême droite tient bon pendant quelques semaines, le centre droit pendant quelques jours ; mais le centre gauche commence la série de ses défections savantes. Encore un trimestre, et la retraite se change en déroute. Ne faut-il pas ménager ce cher malade que le bruit fatigue, que la discussion irrite, à qui les nouvelles du dehors font subir le supplice de Tantale ? Et puis, la vie de Paris n'a-t-elle pas ses exigences et ses servitudes? Ne sied- il pas de tenir compte des distances? un tel qui loge derrière le Luxembourg peut-il se prodiguer rue Taitbout ? De l'avenue de rimpératrice au boulevard Montmartre,ce n'est plus une visite, c'est un pèlerinage. Et les affaires ? Le rendezvous avec réditeur ? la pièce en répétition ? La nécessité
d'arriver à temps pour la revue de fin d'année? Bref, la solitade se fait peu à peu autour du patient, dont les journées et les nuits ne sont plus qu'un long monologae sans repos et sans auditoire. J'abrège et je gâte ces détails que Xavier Aabryet a retraces avec un remarquable mélange de vérité, de tristesse, d'ironie, de résignation et d'amertume. Comme presque tous ses lecteurs, je pourrais lui répondre : « à qui le dites-vous? » — Je me souviens, pour ma part, de certaine pleuro-pneumonie qui me cloua dans mon lit pendant six semaines^ et dans ma chambre pendant trois mois. Deux illustres, qui savaient très-bien me trouver chaque fois qu'ils publiaient un livre et désiraient un article s'abstinrent religieusement de toute apparition, même chez mon concierge. Quand ce fut fini, l'un allégua pour prétexte qu'il ignorait mon adresse ; — et il voyait tous les jours mon ami ,1e plus intime qui aurait pu la lui donner ! — l'autre, que je logeais dans un quartier lointain, excentrique, impossible. Or, une fois sorti de prison, je voulus en avoir le cœur net, et je constatai, montre en main, qu'il fallait un peu moins de trois minutes pour aller du seuil de ma porte à l'hôtel de M. Thiers, chez qui mon abstentioniste passait presque toutes ses soirées! ! !
Mais me voilà battant les buissons du souvenir personnel, et m'éloignanl de Xavier Aubryet, à qui je voulais, faute d'une visite, adresser, à deux cents lieues de distance, cette carte où les vœux de bonne année seront
remplacés par les témoignages d'une profonde sympathie. Il y a, dans sa Philosophie mondaine, de quoi suggérer à chaque instant, cet éloge mélancolique : « Gomment donc écrirait-il, s'il se portait bien?... » Il s'y montre tour à tour moraliste ingénieux avec cette pointe de paradoxe qui rend l'idée plus^pénétrante ; hurmorist éclairé plutôt qu'exacerbé par les épreuves de la vie et les étreintes de la souffrance ; enfin et surtout dilettante ; de ce dilettantisme raffiné, exquis, un peu subtil, où se dédommagent —j'allais dire se vengent — les lal'euis trop distingués, trop chercheurs, trop préoccupés de l'insaisissable , lesquels^ plus estimés que classés, n'ayant pas réussi à se faire une place bien distincte, se sentent pourtant supérieurs à la plupart des gens arrivés.
Qui n'eût pardonné à l'auteur de Philosophie mondaine un. peu de misanthropie et de pessimisme? Il est si naturel de dénigrer le monde, les femmes, l'art, la société, la poésie, la littérature, le théâtre, les célébrités contemporaines, quand on ne les aperçoit plus qu'à iravers une lorgnette fournie par les opticiens derAcadémie de médecine ? Eh ! bien, c'est tout le contraire ; il est plutôt consolateur, pour mieux mériter d'êtra consolé. Il a des tendresses et des sourires de convalescent. Voyez le charmant chapitre sur les vieilles femmes 1 On dirait une page de madame Swetchine, illustrée par Chardin. La vieillesse, on le sait, est une disgrâce que les hommes
s'efforcent d*élader en se précipitant dans des fontaines de Jouvence, d'où ils sortent. non pas embellis, mais millionnaires, généraux, amiraux, ambassadeurs, ministres» députés, académiciens ou sénateurs. Et, à ce propos, laissez-moi vous redire un joli mot d'Ernest Picard* qui me parvient — en relard d*un mois, — dans ma paisible retraite. Vous n'avez peut-être pas oublié que le 16 décembre 1875, — ah ! l'horrible année ! — M. Jules Simon a été nommé, à midi, académicien, et, à trois heures, sénateur. Le soir, H. Gambètta félicitait de ce double succès M. Ernest Picard, ami intime de l'élu bicéphale, et il ajoutait par politesse : — Au fait,, on a été juste ; car enfin, c'est votre bijou. — Dites plutôt que que c'est notre camée, Léon ! a répondu l'inépuisable •loustic de la gauche transigeante.
Donc la vieillesse masculine a des consolatrices austères, mais sûres, telles que la science ; lucratives, mais perfides, telles que les affaires ; désagréables, mais volages, telles 'que la politique... Les vieilles femmes l Ces simples mots éveillent une idée triste comme un regret, lugubre comme un'adieu. Une fleur séchée dans un herbier, un ruban oublié dans un tiroir de commode, un tour de cheveux traînant sur un guéridon, une camisole mouchetée de tabac, une robe de soie puce entrevue dans le demi-jour d'une chapelle, un almanach de 1840 retrouvé sous une liasse de papiers de famille, voilà quelques-unes des analogies que l'imagination associe
d'ordinaire à cette figure respectable et respectée. Celuilà même qui [les a aimées jeunes et qui a parcouru avec elles les divers âges de la vie, s'empresse, au détour de la soixantaine, de leur fausser compagnie, et se retourne brusquement en arrière, cherchant de nouveaux printemps pour réchauffer ses hivers. Il en veut à ses contemporaines de leur vieillesse et de la sienne ; ce sont ses propres rides qu'il craint de reconnaître sous leurs ruches ou leur bonnet de tulle noir ; il les redoute ou les évite, comme s'il devait lire sur leur front pâli la date précise de son acte de naissance.Brodez sur ce thème les variations les plus plaintives, les plus désespérées ; puis lisez avec moi les lignes suivantes :
« — Ne vous êtes-vous jamais plu à suivre des yeux, dans les jeunes allées d'un vieux parc, ce couple qui semble devoir jurer etqui s'harmonise; une survivante du xviii» siècle, tendrement appuyée au bras d'une adolescente à peine éclose? Toutes deux marchent à pas lents, jasant à mi-voix, comme pour ne pas effrayer les fauvettes et se faisant valoir par le contraste bien tranché ; la première, pastel effacé dans un cadre ancien ; la seconde, première fleur d'un pinceau céleste ; figure mutine auprès d'un visage d'une exquise austérité. Gomme ils s'accordent courtoisement, ces deux âges en apparence irréconciliables ! Avec quelle délicatesse ces deux extrêmes se touchent ! L'une n'est pas nubile encore, l'autre est presque défunte, et pourtantelles s'entendent si bien, à quelques pas du berceau et de la tombe ! »
Et plus loin : « ~ Ce qui ravit chez les vieilles femmes, c'est cette suprême élégance qui n'a de pendant que les amoureuse^ toilettes de la lune de miel. — Les jeunes femmes sont coquettes envers la vie, les vieilles femmes sont coquettes envers la mort ; elles agoniseraient volontiers dans un suaire de dentelle antique; les dentelles, c'est leur parure naturelle ; — cet cvidement infini et aérien, n'est-ce pas le travail à jour du temps dans l'étoffe de l'existence? Il faut être née sous Louis XVI pour bien porter la dentelle en 1875. — Une mariée n'a pas le droit de prendre ce riche insigne de l'extrême vieillesse; la dentelle. C'est l'allège des années posantes; la période ailée de la vie ne doit pas demander aide aux matines ou aux valenciennes. Est-ce que l'impondérable a besoin de levier? Autant rêver un remorqueur au colibri ! »
Et le mot de la fin ! — « Comment ne s'éprendrait-on pas d'elles ? Ne suffisent-elles pas à expliquer aussi ce hiéroglyphe indéchiffrable jusqu'ici ; Vamour platoniquel Quand l'objet aimé est la créature jeune et radieuse, cet ét»t métaphysique risque d'être la plus infortunée des gaucheries ; s'il s'agit d'une centenaire, c'est la plus spirituelle des béatitudes. >
N'est-ce pas charmant? El comme je suis sûr que le médecin de Xavier Aubryet est de son avisi Oh! oui, cultivons cette neuvième béatitude ! N'aimons que des centenaires! Ce sera un moyen infaillible de vieillir sans
trouble, sans inûrmité et sans remords. Nous ne connaîtrons que par ouï -dire la goutte, la gravelle, la gastralgie, les rliumatismes, la dyspepsie, et autres maladies én'.imérées par M. Purgon Nous ne mourrons que pour qu'on ne nous accuse pas de ne rien faire comme les autres I
En regard de ce joli chapitre placez celui-ci : — « Les Femmes d'Octave Feuillet y » qui pourrait lui servir de pendant. Entendons-nous pourtant 1 M. Octave Feuillet, dans sa seconde manière,piqué au jeu de l'amour et du hasard par un éloge qu'il a pris pour uneépigramme, nous a présenté un certain nombre de femmes qui se décident assez vite ; il nous suffira de rappeler deux ou trois héroïnes de M, de Camors, Blanche de Chelles, dans le Sphinx, et cette pauvre Julie, — dans le drame de ce nom, — dont la faillite est si prompte, qu'une des admiratrices de Tauleur» voyant se relever au bout de cinq minutes le classique rideau de la Comédie-Française, ne put retenir ce cri du cœur : « On aurait dû faire durer l'enir'acle un quart d'heure de plus ! » — N'importe ! le pli est pris, et, quand on nous annonce les femmes du pliis délicat de nos roma/nciers{c\\ché), nous savons ce que parler veut dire. Sans être centenaires, avec toutes les grâces de l'élégance, de la jeunesse et de la beauté, elles maintiennent leurs attentifs à égale distance « de 1 1 plus infortunée des gaucheries et de la plus bpiriluello des bcaiiludes. > — Ce sont des
filles d'Eve, qui n'ODt accepté qne la moitié de Théritage maternel. Lear curiosité s'effraie avant de se satisfaire ; leur tentation se dérobe aa moment où elles allaient y saccomber.Le fruit défendu est ponr elles ce que sont les belles pêches de Montreail pour les écoliers en vacances; le jardinier leur permet de les regarder, de les toucher peut-être, mais non pas de les croqaer. Elles glissent comme des anguilles sous les caresses du serpent. Elles aiment le péril comme les raffinés du Pré-aux-Clercs aimaient le duel, pour le plaisir ; le plaisir de l'entrevoir, de le désirer, de le craindre et de l'éviter. 11 leur plaît de se promettre sans se donner,de se compromettre sans se perdre et de se prêter pourse reprendre. Elless'amusent à jouer avec le feu et à deviner, en se brûlant les doigts, ce qu'elles ressentiraient si elles se brûlaient tout entières. Leurs crises ressemblent à ces maladies d'enfjnt qu'il faut avoir pour se débarrasser des humeurs peccantes et ne plus en entendre parler. Quelques-unes ont, pour ainsi dire, la faculté de se dédoubler ; épouses et mères, un livre à la main, dans l'ombre discrète du foyer domestique, entre une rêverie romanesque et un rendezvous demandé, elles s'offrent à elles-mêmes la représentation d'une pièce dentelles sont les héroïnes, où [elles se voient passant par toutes les phases de la séduction, de la faute et du châtiment ; après quoi, elles se retrouvent devant le berceau de leur bébé ou en face de leur mari, échappant à leur propre drame comme on sort du
spectacle, sans aatre avarie que ce léger frisson que nous éprouvons tous, quand une scène est trop vive ou un acteur trop bien pénétré de son rôle.
T» Les Femmes d'Octave Feuillet! dit excellemment Xavier Aubryet... ce serait le plus consolant et le plus réparateur des albums. On le dédierait aux maris qui ont failli être trompés et qui en ont été quittes pour la peur, ainsi qu'aux soupirants qui ont failli être beureux et qui en ont été quittes pour l'espérance...
»... Elles contournent Tabîmeavec la fidélité de l'ourlet autour du mouchoir; elles interrogent le fond avec amour ; elles se baissent pour cueillir les fleurs que leur bras peut à peine atteindre ; mais, au moment où la plus légère secousse suffirait pour les précipiter à cinq cents pieds au-dessous du Gode pénal, le pied leur glisse du côté de la vertu, et les voilà qui redeviennent d'honnêtes femmes à perpétuité. On tuerait le bœuf gras pour les rer cevoir; elles rentrent dans la maison conjugale parées de l'adorable rougeur de la faute qu'on allait commettre et qu'on s'est interdite; elles rapportent au foyer légal un vague parfum d'aventure; leurs maîtres légitimes ontledroit de croire qu'elles ont toujours été fidèles ; les gens qui leur font 1^ cour peuvent se flatter qu'ils ont été un peu aimés. Tout est pour le mieux dans le meilleur des ménages, et il passe dans les nerfs de ces voyageuses, qui n'ont vu que les frontières de la perdition, des fris^ sons de volupté en pensant aux périls qu'elle ont évités.
Cela faisait de médiocres compagnes ; celte expédition dans le vide les transforme en excellentes mères de famille. Croyez-moi, lecteurs, si vous voalez assurer votre bonheur contre les sinistres romanesques, épousez une femme d'Octave Peaillet!... »
Xavier Aubryet a peut- être raison. Voyez les ingénieurs ! Pour que nous puissions passer sur un pont en toute sécurité, ils commencent par l'éprouver à Taide d'un double poids. Mais, me direz-vous, comparer une femme à un pont,quelle irrévérence ! Pourquoi pas? N'est-ce pas elle qui nous aide à traverser le ûeuve de la vie ? N'estce pas à la femme que nous devons demander, tantôt une arche d'alliance, tantôt un garde-fou ?
Il faudrait citer aussi, parmi les plus Ans joyaux de cette Philosophie mondaine , le Faux luxe, la Villégiature, les Symboles^ la Comédie canine, les Poètes malgré eux. Quelquefois une objection se présente, qui assaisonne le plaisir de'la lecture. Ainsi, pour le chapitre, d'ailleurs fort remaquable, intitulé le Triumvirat du travail, Meyerbeer, Balzac, Delacroix, — je demanderai à faire quelques réserves. Si le spirituel écrivain a voulu dire qu'Eugène Delacroix était, lui aussi, un infatigable travailleur, rien de plus juste. Mais, dans un, autre sens, s'il s'agit d'œuvrcs laborieuses, accusant le travail,il est permis de remarquer que Delacroix, l'admirable peintre des Massacres de Scio, do la Liberté guidant le peuple, du Sardauapale* de VÉvêque de Liège, etc., etc., per-
sonnifie, au contraire, la spontanéité, le jet, Tincroyable facilité de conception et d'exécution, tandis que Balzac et Meyerbeer n'arrivent à leurs effets que par une série de tâtonnements et d'efforts. A vingt-trois ans, Delacroix, déjà maître de sa pensée et de son pinceau, exposait son tableau de Da^ite et Virgllej comparable à ses meilleurs ouvrages. Qu'étaient, à vingt-trois ans, Balzac et Meyerbeer? Si nous passons des œuvres aux hommes, nous rencontrons des différences aussi caractéristiques. Meyerbeer et Delacroix étaient si pleins d'esprit et de bon sens, si aimables, si polis, si sympathiques, d'un commerce si agréable et si sûr, que leur causerie et leur personne servaient de recommandation à leur génie. Balzac était si absurde, si insaisissable, si dangereux, tellement en dehors de toutes les lois sociales, morales et mondaines, qu'il fit, de son vivant, un tort énorme à ses livres, et que, pour exciter un engoûment presque aussi insensé que lui, il n'eut qu'un moyen ; ce fut de mourir. Je pourrais relever çà et là, sous la plume de Xavier Aubryet, quelques nuances, quelques velléités paradoxales. J'aime mieux conclure en généralisant mes remarques. S'il est d'avis, comme moi, que sa situation, ou, pour parler plus exactement, sa signification littéraire n'est pas au niveau de son talent, il ne serait peut-être pas impossible de lui en indiquer la cause. H a manqué de parti-pris, et s'est laissé enrôler dans un camp qui
n'était pas le sien. Par vocation, par goût, par instinct X*"* 16
de race, il appartient à la littérature éleyée, à celle qai ne connaît ni les coulisses des petits théâtres, ni les commérages du boulevard, qui ne dédaigne pas le style, mais qui s'attache surtout aux idées, et qui préfère à un trait brillant une vérité utile. Il est spiritualiste et même chrétien, conservateur et même monarchiste. Il y avait là pour lui une excellente veine, une roule toute tracée, sans même qu'il eût à s'efforcer d'être ennuyeux ou à se décider entre les diverses fractions du parti religieux et royaliste. Il pouvait être le John Lemoinne de la droite ou du centre droit. Au lieu de cela, il a imité ces belles patriciennes qui n'ont ni repos, ni trêve jusqu'à ce qu'on les ait mises en contact avec les pécheresses et les demimondaines. Il s'est fait le camarade des outranciers de la couleur, des amants de la fantaisie, des radicaux da réalisme, des chevau-légers de la ciselure. Dans ce livre même, dans cette Philosophie mondaine qu'on ne peut lire sans une profonde sympathie, quels sont les noms que je rencontre ? Quels sont les auteurs qu'il cite ? Stendhal, Gustave Flaubert, Vacquerie, et même, Diea me pardonne, Adolphe Gaïffe I ! ! Qu'est-il résulté de ce contre-sens ou de ce contraste? Ce que l'on devait prévoir. — « Gautier ne puis^ About ne daigne, Àubryet suis! » — Ne voulant pas descendre, gêné par son entourage qui l'empêchait de monter, incapable d'acheter la popularité par des concessions à la démocratie et à la multitude, il est resté dans ces zones intermédiaires, in*
définies, oà les délicats et les gourmets savent bien le découvrir, mais où les gros bataillons négligent d'aller le chercher. Eh bien, si, comme nous l'espérons tous, sa maladie n'est qu'une crise, s'il triomphe de ses douleurs courageusement supportées, qu'il double son triomphe en redevenant tout à fait lui-même. Il a le goût de l'idéal, du vrai, du beau, du bien ; qu'il en ait le courage I II nous envoie de sa chambre celte charmante Philosophie mondaine; qu'il en sorte avec une belle et sérieuse Philosophie chrétienne \ \\ se plaint d'être peu à peu délaissé par les amis ou les courtisans de ses jours de soleil ; voilà un excellent prétexte de rupture. Nous leur pardonnerons de n'avoir pas tenu compagnie à sa maladie, s'ils cessent de tenir compagnie à sa littérature. Mais, que dis-je?Je prêche Xavier Aubryet comme si nous étions encore au temps heureux de la Femme de vingtcinq ans, des Jugements nouveaux et des Patriciennes de Vamour. Qu'il ne s'en prenne qu'à lui-même ! Encore une fois, son livre est si attrayant, si ingénieux, si fin, il se porte si bien, que j'oublie, en le lisant, qu'il est écrit par un malade.
LE GÉNÉBAL
9 janyier 1876.
Ne calomnions pas notre siècle. Il suffit, hélas I d'en médire, et son dossier est déjà bien assez loard. On peut aisément y rencontrer de beaux détails, desactions d'éclat, de brillants ouvrages, des élans de génie et de vertu, des fragments capables, en des temps meilleurs, de former un magnifique ensemble. Ce qui est plus difficile et plus rare, c'est d'y trouver des caractères qui gardent leur unité à travers toutes les variations extérieures, des existences qui se prolongent et se continuent sans se démentir, des figures qui possèdent le privilège de conserver