Par M. Saint-Réné Taillandier
en vieillissant leurs grandes lignes et de se ressembler sons leurs rides. La rapidité et Timprévu des catastropheSy la mobilité des institutions et des gouvernements, ont été pour beaucoup dans ces disparates, dans ces défaillances, dans ces alternatives de force et de faiblesse, d'abnégation et d'égoïsme, de générosité et de calcul, de petitesse et de grandeur. Comment rester toujours debout sur un sol vacillant sans cesse? Comment s'appuyer solidement sur un roc que les intempéries du dehors changent, du matin au soir, en banc de sable ? Le relatif, dirait un Allemand, triomphe ici de Vabsolu, iC propos de la plupart de nos illustres, nous imiterions volontiers ces mères plus ou moins prudentes qui, donnant un livre à leurs filles, leur disent : a Vous ne lirez que de cette page-ci à celle-là, et vous sauterez le chapitre suivant. » — Que de carrières nous sembleraient plus complètes, s'il était possible d'en retrancherla moitié! Que de personnages nous voudrions arrêter à telle date, supprimer à telle autre, pour ne pas perdre le droit de les admirer ou de les estimer ! Que de consciences, qui s'étaient arraugées pour être droites et pures dans une situation choisie, ont faibli ou se sont troublées au contact d'événements comparables à une leçon d'apostasie! Le mot si souvent répété, et désormais si usé, de M. de Donald : « Le difficile, en temps de révolution, n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître, » pourrait
donner lieu à une variante qui ne manquerait ni de jus- X*** 16.
tesse, ni d a-propos : t Le difficile n'est pas de connaître son devoir, mais d'avoir bien envie de le connaître. »
Né au déclin de Tancien régime, initié de très-bonne heure aux plus rudes épreuves de la vie, mort à quatrevingt-douze ans après avoir subi le poignant spectacle des humiliations de la France et des crimes de la Commune, le général Philippe de Séguraété un de ces hommes clair-semés dont on peut dire, non pas qu'ils ont toujours pensé de même sur les mêmes questions et les mêmes personnages, — serait-ce un éloge ? — mais qu'ils se sont constamment maintenus en harmonie avec un idéal digne des belles âmes ; qu'ils ont constamment fait prévaloir dans leur hygiène morale ce que la nature humaine a de meilleur ; qu'ils n'ont cessé de cultiver et de pratiquer les vertus les mieux appropriées aux diverses phases de leur âge et de leur époque. Il lui fut accordé ou infligé de faire de sa longévité un des commentaires de l'histoire contemporaine ; il vécut assez pour nouer, de son berceau à son cercueil, les deux extrémités de la chaîne, pour entrevoir les derniers sourires de cette société polie dont sa famille et son nom lui offraient les traditions les plus vaillantes et les plus charmantes, pour se livrer tout entier,— après s'être un moment disputé, — à cet irrésistible Bonaparte du Consulat et des premières années de l'Empire, qui menait de front la conquête des consciences et celle des royaumes. Il dépassa, $ous les yeux fascinateur, toutes les limites de l'héroïsme ; il prit
sa part, sous la Restauration, des gloires de la paix et de la renaissance littéraire, et cueillit, dans cette corbeille de fleurs fécondée par le sang et les larmes, une des plus belles couronnes dont il soit fait mention dans les archives du succès. Enfin, de 1830 à 1872, il sut réaliser le type de l'académicien modèle, n'accepter de la vie publique que le strict nécessaire, ensemencer et récolter les prix de vertu. Il vit un fils de Louis-Philippe ramenant en France les cendres de Napoléon, et se demanda peut-être si la pacifique monarchie de 1830 avait raison de s'envelopper du linceul impérial, qui fut pour elle et pour nous la tunique de Nessus. Le frondeur adoles» cent, le jeune aristocrate, le petit-fils de l'illustre maréchal de Ségur, était devenu, par droit de naissance et de patriotisme, un héros ; le héros redevient un lettré ; le lettré un sage ; le sage vieillit et meurt en chrétien. Ce serait la longue soirée d'un beau jour, si le soleil couchant ne se teignait, à Phorizon, de couleurs sinistres et sanglantes, comme pour faire regretter à l'aide de camp de l'Empereur, à l'historien de la Grande Armée, d'avoir concouru à la seconde édition d'une épopée qui ne pouvait que se gâter en se répétant. Ce mélange de bien et de mal, de bonne et de mauvaise fortune, de journées splendides et sombres, de victoires et de défaites, de spectacles merveilleux et navrants, qui s'était partagé la noble existence de Philippe de Ségur, se retrouve encore sur son tombeau, autour de sa mémoire et de ses Mé-
moires. Après sa mort comme de son vivant, il a ea son Ansterlitz et sa Bérésina. La Bérésina, ce fat le discours de M. de H. de Viel-€aste1, son snccessenr à l'Académie française. Ansterlitz, c*e$t le livre de M. Saint- René Taillandier.
Toat en rendant hommage à Téclat, an relief, au mouvement dramatique, aux qualités saisissantes et empoignantes de ce volume, on a reproché, paraît-il, à réminent écrivain, de nous avoir donné une réduction des Hémoires du général de Ségur, plutôt qu'une étnde raisonnée sur les défauts et les mérites de cette œuvre quasi-monumentale. S'il en était ainsi, il faudrait remercier M. Saint-René Taillandier au nom de son héros et de ses lecteurs, et faire de cette prétendue critique un éloge de plus. Qu'est-ce qu'une réduction? H. de la Palisse me soufflerait : c'est la diminution pure et simple, plus commerciale qu'artistique, d'un bronze ou d'un marbre qui, en sortant des mains de l'artiste primitif , avait déjà toutes ses beautés. C'est un procédé à l'aide duquel on rapetisse une statue, — - la Vénus de Milo, par exemple, -< dont le seul tort est de né pouvoir entrer par notre porte et se tenir droite sous notre plafond. Or, si le réducteur est le véritable artiste ; si d'un bloc imposant, maie informe, il extrait une statue vivante, un buste frappant de ressemblance; ou, pour varier nos métaphores, si d'un riche fouillis où de vigoureux arbustes et des plantes rares s'entremêlent de végétations
parasites, il fait un délicieux jardin ; si d'une vaste cave où les vins d'Argenteuil et de Saresnes avoisinent le Chambertin et le Clos-Vougeot, il rapporte de quoi ravir les goarmets sans la moindre concession aux ivrognes, vous mesurez d'ici la différence. Je n'ai pas lu les volumineux Mémoires du général de Ségur; mais je me figure aisément ce qu'ils peuvent être. Des facultés éminentes, d'héroïques souvenirs, une haute intelligence, un grand cœur, rinstinct du grand et du beau, étaient contrariés chez lui par une mauvaise éducation littéraire. Il resta, sous la monarchie de 1814 et sous le gouvernement de juillet, un littérateur de l'Empire. Son principal ou plutôt son unique ouvrage dut au moins les trois quarts de son immense succès aux circonstances, au sujet, aux courants d'opinion qui nous ramenaient vers la campagne de Russie et nous donnaient la sensation d'une gigantesque blessure d'où chacun de nous croyait voir découler quelques gouttes de son sang. Relu à cinquante ans de distance, ce livre garde encore des accents pathétiques, d'éloquents appels aux survivants de cette formidable tragédie. Mais le style remonte droit h l'époque où Esménard passait pour un grand poëte et où les Templiers passionnaient le public et la critique. Un discours du général Foy, combiné avec une contrefaçon de Chateaubriand par M. de Marcbangy ou M. de Salvandy, telle est, en somme, l'idée qu'on peut se faire de cette œuvre dont il me fut impossible de citer une
page, lorsque, le lendemain de la mort de Philippe de Ségur, je voulus rendre hommage à son talent d'écrivain. A ce souvenir récent s'ajoute pour moi une date plus lointaine. En 1830, peu de jours après Hernani, peu de mois avant la Révolution, j'assistai à la réception de M. de Ségur à l'Académie française. Je n'ai jamais oublié l'impression pénible que je ressentis en voyant ce brillant homme de guerre, le front ceint du double laurier, encore chaud de l'étreinte de Napoléon et des flammes du Kremlin, emboîter le pas derrière MM. Etienne, Arnault et Jouy, pour lancer de médiocres épigrammes contre le romantisme, dont il ne comprenait pas un mot et qu'il aurait dû saluer en ami ; car la jeune école romantique, à celte heure radieuse et rapide, pouvait réclamer comme ses précurseurs les vétérans de nos grandes batailles, qui, en accomplissant des prodiges, en créant le romantisme militaire, en renouvelant toutes les manières de se battre, de vaincre, de conquérir, de souffrir et de mourir, avaient à leur insu renouvelé la littérature.
Vous pouvez maintenant apprécier le service que M. Saint-René Taillandier a rendu à Philippe de Ségur en dégrossissant ce bloc que nous aurions contemplé avec respect sans oser peut-être y toucher. Il nous offre un Meissonnier au lieu d'une vaste toile, signée F^arivière ou Vinchon, du Musée de Versailles. Vous ne vous hasarderiez pas en pariant que Philippe de Ségur est plus émouvant , plus entier, plus animé, plus coloré,
plus vrai, dans ce volume exquis que dans les innombrables pages où se révélaient, j'en suis sûr, tous les défauts littéraires de l'écrivain, aggravés par les pesanteurs de Vàge et par la confusion des choses inoubliables avec celles qui auraient droit à l'oubli. Avez-vous remarqué que les hommes parvenus à l'extrême vieillesse ne choisissent plus dans leurs souvenirs, de même que les collectionneurs octogénaires en arrivent à ramasser indifféremment le caillou et la pierre gravée, la fleur exotique et le brin d'herbe ? A mesure que descend le crépuscule, à mesure que l'ombre envahit les points culminants où s'arrêtait leur vue en se reportant en arrière, la brume qui les enveloppe et qui émousse leurs regards, leur fait croire que les bas-fonds sont aussi lumineux que les cimes.
Les années héroïques, les années d'épreuve morale, Napoléon jugé par Ségur, telle est la division du livre de M. Saint-René Taillandier. Tout d'abord, ce nom de Napoléon, si heureusement saisi et fouillé par réminent écrivain, me suggère une idée. Ce qui me frappe et m'attire le plus dans ce récit, c'est ce que j'appellerai, faute d'un mot plus exact, la faculté de réverbération. Vous êtes-vous promené, à la nuit tombante, le long d'un mur ou d'une masse de rochers chauffés, pendant tout le jour, par un soleil d'été? La pierre, si vous y portez la main, est encore brûlante. 11 en est de même de ces existences du premier Empire
auxquelles Napoléon a commaniqué un reflet de ses magiques splendeurs. Il les force, pour ainsi dire, de le suivre du second plan au premier. Philippe de Ségur n'a jamais été ce qu'on nomme, en argot de théâtre, un grand premier rôle; il n*a pas commandé en chef; son héroïsme se composait d'un luxe d'obéissance et d'une surabondance de bravoure ; mais Napoléon le prit au moment où il cherchait sa voie, s'égarait en confuses rêveries, se gaspillait en frivolités de petite littérature. Il le restitua d'un regard et d'un trait de plume à sa vocation véritable; il signa sa feuille de route au dos de 5es parchemins; il en fit ce type admirable de gentilhomme-soldat, destiné à servir de trait d'union entre le régime où les nobles naissaient officiers et celui où les plébéiens passaient rois. Il l'entraîna avec lui dans son cercle de feu ; si bien que, à la lueur de ces bivouacs, dans ces veillées de victoires, le lieutenant semble parfois aussi grand que l'empereur. — « Qu'eût été Philippe de Ségur sans Napoléon? dit excellemment M. Saint-René Taillandier ; peu de chose assurément; un mondain attristé, un froid rimeur de salon, Témule timide de cet oncle, le vicomte Joseph-Alexandre, qui faisait des co-
médieâ jusqu'à la veille de la Terreur, et qui, à peine sauvé de la guillotine, revenait si vite à ses moutons. » Ceci m'amène à effleurer une question que les circonstances actuelles rendent fort délicate, mais où je suis à peu près sûr de ne pas me tromper, puisque M. Saint- René Taillandier est évidemment de mon avis.
Napoléon Buonaparte nous a fait bien du mal, et nous en a légué davantage. Il nous a vendu à faux poids quinze années de repos au dedans et de gloire au dehors. Il a frelaté et fraudé les vrais principes d^autorité et de gouvernement, en leur donnant pour garantie et symbole la force, pour alliée et complaisante la Révolution. Sa mémoire a été plus malfaisante que sa vie, son exemple posthume plus fatal que son action immédiate, sa légende plus funeste que son histoire. En domptant la démocratie, il a démocratisé le despotisme et préparé, entre le pouvoir et l'anarchie , des affinités mystérieuses qui devaient tôt ou tard finir par la déchéance de Tun et le triomphe de Tautre. Il a suffi à ses exécuteurs testamentaires de n'avoir pas de génie pour faire de son héritage le fardeau le plus lourd qui ait jamais écrasé un grand peuple. Si nous passons de la politique à la guerre, mêmes griefs. La guerre, qui ne devrait être qu'un accès de fièvre, devint, sous son règne, l'état normal de la France; il en résulta ce militarisme j arme à double tranchant, dont nous pourrions suivre pas à pas les ravages depuis la première invasion jusqu'à la troisième; d'abord, deux nations dans une, et le crime des Gent- Jours réussissant par la tyrannie de Tuniforme contre l'habit, la veste et la blouse ; puis, pendant les années de réparation et de convalescence, une nostalgie de gloire militaire , incompatible avec l'établissement des
libertés publiques, mais favorable à toutes les variétés
d'opposition et de fronde, et se prêtant à la monstraense alliance des souvenirs bonapartistes avec les idées libérales; plus tard, le contre-sens d'un gouvernement pacifique, croyant s'affermir ou se légitimer par de tardifs emprunts à cette gloire dont il évoquait les images sans en rendre les réalités. Plus tard encore, lorsque ce passé essaya de revivre, lorsque ce fantôme prit un corps, quand ce mirage voulut se cbanger en terre ferme et ce nom en dynastie, quand ce poème bégaya un second chant, quand le second Empire, pour avoir sa raison d'être, s'efforça de continuer les traditions du premier, Napoléon III irouva dans la succession, lui qui ignorait l'art de la guerre, ce qui devait achever de nous perdre ; rillnsion héréditaire d*on peuple qui se regardait comme invincible parce qu'il Favait été soixante ans auparavant, dans des conditions toutes différentes, avec un chef et des soldats incomparables, en face d'ennemis qui n'avaient pas encore appris à nous vaincre. Enfin, — et c'est là le dernier legs de cette meurtrière mémoire, ^ comme notre manie est d'aller d'un extrême à l'autre, comme le militarisme, que nous avions, entre deux couplets de la Marseillaise^ chargé de nous conduire à Berlin, s'était arrêté à Reischoffen et à Forbach pour se replier sur Sedan et nous trahir à Metz, comme l'illusion était suivie d'un horrible réveil, une réaction excès* sive, insensée, stupide, exacerbée par la défaite, enveniméo par la révolution, brisa les tronçons de l'épée,
arracha les épaulettes, destitua les galons, dénonça les généraux, les traita d'idiots ou de traîtres, remplaça le militaire par le civil, et compléta par des prodiges d'ineptie et de démence les malheurs attirés par notre présomption, notre imprévoyance et nos fautes.
Tout cela est vrai, et que serait-K^e, si Ton rappelait tous les attentats de Napoléon contre les lois immortelles de la justice, de la vérité, de la morale et de la pitié; son mépris de la vie humaine, sa gloutonnerie de chair à canon, son acharnement contre la liberté, contre la conscience^ contre les idées, son grossier dédain de toutes les majestés royales, de toutes les délicatesses féminines, son culte pour la raison du plus fort, ce féroce égoïsme qui se révélait jusque dans les plus tragiques bulletins de la grande Armée ?... Oui, tout cela est vrai, et cependant I... Essayez de le supprimer ; quel vide I ou, comme dit mon ami Béranger, quel veuvage ! Voyez cette noble et mâle figure de Philippe de Ségur, telle qu'elle revit dans le livre de M. Saint- René Taillandier ! On croirait vraiment que Napoléon, pendant cette phase éblouissante qui va des préludes du Consulat au congrès d'ErAirth, avait renouvelé Taudacieuse fable de Prométhée, qu'il dérobait aux dieux la faculté de créer des hommes afin qu'on lui pardonnât d'avance la multitude de ceux qu'il avait fait et qu'il allait faire périr. 11 alimentait du trop plein de son génie des intelligences secondaires qui,sans lui, seraient demeurées
maladives ou stériles ; il éclairait de soq rayonnement des chemins nouveaux, inconnus, immenses, où se précipitaient avec enthousiasme les aristocrates convertis au patriotisme, les échappés de la Terreur, les dégoûtés du Directoire, les républicains fatigués des trahisons de leur idole, toute une génération décimée mais forte, désorientée mais ardente, étonnée de vivre, ne sachant où mettre le pied entre les tombeaux et les décombres, et heureuse de se sentir emportée par un souffle irrésistible vers des horizons sans limites. M. Saint-René-Tallandier, que nul ne soupçonnera de penchant ou de regret impérialiste, fait merveilleusement ressortir ce don, cette puissance de création ou de transformation exercée par Napoléon sur Philippe de Ségur, et qui ne l'empêchera pas, vingtcinq ans après dans toute la plénitude de sa maturité féconde, de juger Tanteur de sa métamorphose. C'est que, pour le jeune homme futile ou rêveur, à qui sa première éducation n'aurait appris qu'à rimer, à fredonner ou à plaire, cette régénération napoléonienne ne fut pas seulement martiale et soldatesque. Il ne devint pas seulement, comme beaucoup de jeunes gens de la même époque et de la môme fournée, un intrépide et brillant sabreur. Il s'assimila, par leurs meilleurs côté?, cette discipline, ces fatigues, ces périls, ces rudes et fortifiantes habitudes, ces ivresses du champ de bataille. L'action donna à son caractère et à son intelligenceune élévation, uno fermeté, une vigueur, que lui eussent
toujours refusées les opéras-comiques de son oncle et les succès de boudoir. On ne peut donc que le répéter, après M. Saint-René Taillandier: « De cette refonte brûlante va sortir un héros... » « Ce qui sortira de celte vie nouvelle où l'appellent les événements, c'est un héros et un sage. » — En somme, si Napoléon n'avait pas existé, Philippe de Ségur n'aurait pas mérité d'avoir une histoire, et M. Saint-René Taillandier ne l'eût pas écrite. Ce serait bien dommage !
Connaissez-vous beaucoup de romans dont le début soit plus vif, plus engageant, plus heureux que celui-ci : — « Dans la matinée du 9 novembre 1799 (c'est le jour » que Thistoire appelle le 18 brumaire), un jeune homme » de dix-neuf ans arrivait à pied à la barrière du Maine. » Il habitait le village deChatenay, non loin de Sceaux, » et bien souvent, son bâton à la main, il s'en venait » ainsi de la campagne à la ville. A peine entré dans » Paris, il remarqua une singulière émotion sur tous » les visages. Évidemment une journée se préparait.. Il » se dirige rapidement vers les Tuileries, et trouve les » grilles fermées. Des troupes occupaient le jardin. A
» travers les barreaux, il plonge ses regards dans les » longues allées, avide de voir et de comprendre... il » arrive enfin à la grille du Pont-Tournant an moment » môme où elle s'ouvre. Des cavaliers en sortent, » manteaux roulés, casque en tête, sabre en main. C'est » le 9« régiment de dragons. Ils vont à Saint-Cloud, sur » l'ordre du général qui les a tant de fois conduits à la » victoire, et aujourd'hui encore, à Texaitation martiale » qui les anime, on reconnaît des hommes résolus à » vaincre. — « A cet aspect, dit le narrateur de la scène > que nous résumons, le sang guerrier que j'avais reçu » de mes pères bouillonna dans toutes mes veines. Ma » vocation venait de se décider ; dès ce moment, je fus » soldat; je ne rêvai que combats, et je méprisai' toute » autre carrière. »
Philippe de Ségur est tout entier dans cette page, avec son avenir d'héroïsme, de patfiotisme et de gloire miroitant sur le casque de ces dragons, avec son passé d'un jour qui essayait de le retenir dans les bandelettes de l'ancien régime, mais que le nouvel enchanteur allait mettre en fuite d'un coup de sa baguette magique. Cette roule de Sainl-Cloud fut pour le jeune Philippe le chemin de Damas. Pourtant gardons-nous de dédaigner ce passé. Nous lui devons une admirable scène, supérieure encore à celle du prologue, et que M. Saint-René Taillandier a retracée en maître.
Le vieux maréchal de Ségur n'était pas mort. Pauvre et
oublié, le glorieux mutilé de Raucoux, de Lawfeld et de Clostercamp végétait à Ghatenay, personnifiant rhonneur chevaleresque et monarchique, tel que Tentendaient ces magnanimes demeurants d'un autre âge. Son petit-fils s* est inscrit le premier sur le registre des enrôlements volontaires ; il appartient au régiment des hussards de Bonaparte, C'en est fait; la royauté, pour lui, ne s'appelle pins que la France,et je crains que bientôt la France ne s'appelle surtout Napoléon. Philippe de Ségur va faire à son grand-père sa visite d'adieu. Le premier moment est dur. Le grand vieillard, encore au lit, dit au jeune enrôlé de la veille : « Vous venez de manquer à tous les souvenirs de vos ancêtres, mais songez-y bien ! Vous voilà volontairement enrôlé dans l'armée républicaine. Servez-y avec franchise et loyauté; car voire parti est pris, et il n'est plus temps d'en revenir. » —Vous voyez d'ici la scène; lestoïque octogénaire payant ce dernier tribut à son devoir de serviteur de l'ancienne monarchie ; son petit-fils, les larmes aux yeux, incliné devant ce lit devenu un tribunal d'honneur. Les deux siècles sont en présence, et cela en mars 1800, au moment même où vient de finir le siècle qui a vu mourir Louis XIV, et où commence celui qui verra naître Naquet. Mais l'instinct guerrier, la vague intuition d'un monde nouveau, où les traditions de l'héroïsme se déplaceront sans s'affaiblir, ne tardent pas à prévaloir dans le cœur du vieux maréchal . Les larmes de Philippe de Ségur
Tattendrisseni : — « De la seule main qui lui restait, il saisit la main de son petit-fils, l'attira, le pressa sor son cœur ; puis,lui remettant vingt-cinq louis (c'était presque tout ce qu*il possédait) : — Tenez, lui dit-il, voici de quoi vous aider à compléter votre équipement ; allez, et du moins soutenez avec bravoure et fidélité, sous le drapeau qu'il vous a plu de choisir, le nom que vous portez et l'honneur de votre famille I »
M. Saint-René Taillandier a bien raison de s'écrier ; « N'est-ce pas là une scène à la Corneille ?» — et bien raison de reconnaître, dans ce préambule cornélien, la première ébauche de cette mâle et noble figure dont il nous rend si fidèlement les traits caractéristiques. Ce qui fait l'originalité de Philippe de Ségur, ce qui l'élève au-dessus de la plupart de ses compagnons d'armes, môme de ceux qui sont arrivés plus haut dans la hiérarchie militaire, c'est que, passionnément brave et ardemment dévoué à l'Empereur, il ne croit pas que ce dévouement et cette bravoure résument tous ses devoirs, sufiisent à un idéal de grandeur morale et le dispensent de compter avec sa conscience ; c'est que, tout en s*aban- ^jnnant au courant qui l'entraîne, et, en cessant d'être, sous son uniforme, un gentilhomme d'antique noblesse, il ne perd jamais de vue l'ancien monde où sa place était marquée. 11 s'efforce de réconcilier sa vocation avec son origine et ne néglige rien pour personnifier l'dUiance de ce qui ne peut plus revivre avec ce qui vient de
renaître. Comprise et pratiquée dans ce sens d'apaisement et d'enseignement mutuel, cette alliance, si elle était parvenue à bon terme, nous eut sauvés. Ilélas 1 ses succès partiels ont toujours été suivis de nouvelles ruptures, et si nous demandions : à qui la faute ? chacun de nous désignerait son voisin.
Quoi qu'il en soit, voilà le point de départ. Maintenant, accompagnerons-nous Philippe do Ségur et son éminenl historien à travers ces années d'ivresse guerrière que M. Saiiil-René Taillandier a si bien nommées les Années héroïques ? Assurément, ce sont celles qui ont le plus de mouvement, de relief et d'éclat. Puisque j'ai parlé de roman tout à l'heure, je dirai que cette phase prodigieuse qui va du 18 Brumaire à léna, représente, dans la vie des peuples, un de ces moments rares, presque uniques, où le roman est distancé par Thistoire, où la réaliié dépasse le rêve. On va de merveille en merveille ; les plans gigantesques se combinent ou se succèdent. On était hier à Boulogne,-menaç;)nt TAngleterre ; on sera demain à Ulm, écrasant TAIIemagne. L'impossible est également rayé du dictionnaire et de la carte; le cerveau d'un homme contient de quoi répondre à toutes les objections de la sagesse vulgaire, de quoi résoudre toutes les énigmes de l'imprévu. En l'honneur de ce prédestiné, sûr de son étoile, le temps dérange ses horloges, l'espace change ses mesures, les éléments s'irritent ou s'apaisent,
le calendrier déplace ses dates et ses saisons. On dirait X" 17.
2i)8 NOUVEAUX SAMEDIS
que le succès s'anime, prend un corps, une âme, un visage,et sourit au jeune vainqueur -comme une Gancée à son amant. C'est le Cantique des Cantiques dé la victoire et de la conquête. Le génie s'empare du rôle de la Providence pour diriger les événements à sa guise et faire du hasard son complice ; Timagination a raison contre la raison même. Elle en profite pour élargir son domaine, pour monter la tête de quiconque assiste à ses prodiges, pour préparer des légendes qui rendront plus tard bien difficile la tâche de l'école du bon sens. Vous voudriez, comme les lecteurs de romans, mettre le signet à cette page enivrante ; vous voudriez qu'il y eût des Josué pour arrêter les soleils d'Austerlitz. Hélas! vous savez comment le roman finit et comment la tragédie se dénoue ; vous savez dans quels nuages de sang se couchent ces soleils de feu ; vous savez quels sont les lendemains de ces jours de gloire et de chimère qui ne laissent qu'un seul héritage ; le chagrin de leur avoir survécu.
Encore une fois,rien de tentant comme cette partie du livre de M. Saint-René Taillandier. Si j'osais risquer une comparaison triviale, je dirais que ces pages héroïques nous.font aujourd'hui éprouVer une sensation analogue à celle de ces rôdeurs faméliques que vous voyez, le soir, se pencher sur les grilles de Chevet ou de Bignon, et aspirer avidement les odeurs de leurs appétissantes cuisines. Je me bornerai pourtant à deux détails qui
méritent d'être appréhendes au passage. La bataille d'Auerstaedt fat, pour ainsi dire, omise par Napoléon qui en fit d'abord un simple épisode de la victoire d'Iéna. Il ne lui plaisait pas que Davoust, un de ses généraux, lui disputât le premier rôle dans ces journées décisives. Une. femme d'un grand esprit et d'un grand cœur, fille du maréchal prince d'EckmûhUénergiquement vouée à la gloire de son père, lira, j'en suis sûr, avec émotion, les lignes suivantes : « ... C'était le canon d'Auerstaedt. » Bien que mêlé si activement aux principaux faits d'ar- » mes de la journée d'Iéna, Ségur n'est pas disposé à » confondre les deux victoires en une seule, comme le » fit d'abord l'Empereur par un sentiment politique bien » peu digne de lui et au détriment de son lieutenant. La » moins importante, quoique la plus illustre, c'est celle » que Napoléon avait gagnée sur les 40,000 hommes » du prince Hohenlohe ; la plus décisive assurément, » c'est celle où Davoust écrasa l'armée principale,rarmée y> d'élite, commandée par le roi en personne, assisté des » princes de sa famille et de ses meilleurs généraux. » Napoléon avait commis une injustice grave en ne .> signalant dans ses proclamations que là bataille d'Iéna, » dont le Combat d'Auerstaedt semblait être un épiso- » de... Nous verrons plus tard quels furent ses » remords à ce sujet... Il suffit en ce moment de citer >* le mot du loyal témoin (Ségur) notant les secrètes » impressions du maître « Depuis le 15 octobre, son » équité souffrait. »
Dans ce môme chapitre, qai de nous pourrait lire sans un déchirement de cœur les réflexions éloquentes, suggérées à M. Saint-René Taillandier par un irrésistible rapprochement ?
« On ne peut se soustraire ici à un rapprochement qui contient la plus forte et la plus amcre des leçons. A voir Tarmée prussienne, si brave, si fière de sa discipline et de ses traditions, se précipiter si étourdiment par les chemins qui aboutissent à léna et à Auerstaedt, comment ne pas comparer ses fautes à celles qui ont causé nos désastres? Du côté des Français en 1870 comme du côté des Prussiens en 1806, Thistoire signale le môme aveuglement. Écoutez ces mots et cherchez de quels acteurs il est question : «. A leurs yeux, cette guerre était une » affaire d'honneur, qu'il fallait vider sans délai, sans » autre considération, sans seconds môme. L'enoiporte- » ment fut si aveugle qu'on ne songea qu'à attaquer ; on » oublia de se défendre. Ils négligèrent jusqu'à l'arme- » ment et l'approvisionnement de leurs forteresses. Tout » répondit à celte fougue inconsidérée. La garnison de » Berlin en donna le premier signal ; elle partit de cette » ville comme une émeute, en tumulte, marchant tout » exaltée, criant de joie, se précipitant à une lutte si sé- 1 rieuse comme les foules enivrées courent à leurs » rendez-vous de plaisir et à leurs fôtes ! » — Qui a écrit cola? C'est Philippe de Ségur, parlant des préliminaires de léna et d'Auerstaedt. Ne dirait-on pas qu'il parle des préliminaires de Sedan de Metz et de Paris?
LE GÉNÉRAL PHILIPPE DE SÉGUR 30i
Rien de plus vrai, et ce n'est pas pour réfuter, mais pouir compléter cette page que je me permettrai d'ajouter quelques remarques. — « Depuis le \b oclobre son » équité souffrait, » — écrit Philippe de Ségur à propos de Napoléon. En était-il sûr? Dans cette occasion, ainsi que dans beaucoup d'autres, ne prêtait-il pas ses qualités à son idole ? N*avait-il pas de la conscience et de la vertu pour deux, de môme que le maître avait du génie pour cent mille ? Ne sied-il pas de rappeler ici le fameux vers de Lamari1ne:«0m sait si le génie ?...»et de dire que ces hommes {astiques — et trop souvent néfastes, — obéissent à d'autres lois morales que le commun des mortels; que leur ambition, leur égoïsme, leur orgueil, leur dureté, au lieu d'être tout simplemeat des vices, font partie d'un ensemble corrigé et puriGé par les enthousiasmes qu'ils excitent,les dévouements qu'ils obtiennent, les grandes actions qu'ils inspirent, les grandes choses qu'ils accomplissent? Secondement,M.Saint-RenéTâ411andier nous montre les ressemblances ^ et elles sont frappantes, — entre Taveugle entraînement des Prussiens en 1806 et celui des Français en 1870. Oui, mais à côté des similitudes, il y a les différences, et elles ne sont pas à notre avantage. L'aveuglement, la fougue, la folle certitude du succès, furent, à Berlin, purement militaires et patriotiques. Ce fut du vertige, ce ne fut pas du venin; la déception ne fit pas, de ces vendeurs trop pressés des plumes de l'aigle, des hommes de sédition et de désordre.
Tout en s*égarant, le mouvement resta national — j'allais presque dire monarchique, — et, en conservant ce caractère, il rendit plus faciles et plus prompts les apprêts de la revanche. En France, à Paris surtout, pendant le fatal mois de juillet 1870, cet aveuglement, ce délire, cette confiance absurde, cette façon de traiter la plus sérieuse et la plus effrayante des guerres comme nne partie de plaisir ou une affaire d'honneur, étaient bien moins militaires et patriotiques que bourgeois et populaires, ou plutôt révolutionnaires et démagogiques. Il y avait de l'émeute dans cet enthousiasme, de- la menace dans cette allégresse, du pétrole dans ce feu d'artifice. Les journalistes et les notaires pariaient de grosses sommes que notre armée serait à Berlin avant le 15 août. M. Emile de Girardin, — cette jettatura faite homme, affirmait que nous y ramènerions les Prussiens, la crosse de nos fusils dans le dos. Mais les chefs avaient peine à dissimuler leurs sujets d'inquiétude ; généralement, ceux qui allaient partir étaient moins sûrs de leur fait que ceux qui restaient. Je ne sais quel pressentiment sinistre se mêlait à toutes ces fanfares. Cette Marseillaise semblait prête à retourner contre une parlie de ses auditoires ses strophes à double sens et à deux tranchants. Dans cette atmosphère brûlante, toute chargée d'électricité, on devinait que, si la foudre ne tombait pas sur Berlin, elle éclaterait sur les Tuileries. Aussi, la Prusse, cinq ans après léna, touchait-elle déjà de bien près à une
première revanche. A quoi touche la France, six ans après ReischofTen, Sedan et Francfort?... Un pays est bien à plaindre, lorsque, en voyant partir son souverain pour une guerre nationale, dix individus sur quinze sont tentés de s*écrier : « S'il ne revient pas vainqueur, il ne reviendra jamais! » et huit individus sur vingt : « S'il est vaincu, tant mieux! Sa déchéance nous indemnisera de notre défaite ! »
Mais échappons à ces images de deuil, à ces douloureux contrastes, à ces irritants parallèles. Ce qui nous attire le plus dans le livre de M. Saint-René Taillandier, ce n*est pas le récit de ces batailles auxquelles Philippe de Ségur prend une part si glorieuse, où il nous émeut de son superflu de bravoure, où les bulletins et les lettres de son Empereur servent de compresses à ses graves et nombreuses blessures. L'historien, chez M. Saint-René Taillandier, est doublé d'un moraliste, et le moraliste a merveilleusement compris tout ce qu'il y aurait de curieux, d'intéressant et d'instructif à nous présenter, dans des cadres différents et à propos d'épisodes divers, la conscience problématique de Napoléon aux prises avec le contrôle respectueux, l'examen attentif et loyal de Philippe de Ségur. Forcé de me borner, je m'arrêterai de préférence à trois dates caractéristiques, parmi lesquelles il en est deux où la littérature a son enjeu : le meurtre du duc d'Enghien ; la discussion sur la tragédie des Templiers quelques heures avant la bataille d'Âusterlitz,
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et le discours de réception de Chateaubriand à FÂcadé-
mie française.
Tout a été dit, en prose et en beaux vers, sur ie crime du 21 mars 1804, moins funeste à la France, mais mille fois plus odienx que cet autre crime, le retour de TUe d'Elbe. Les honnêtes gens de tous les partis sont d'accord pour flétrir cette abominable violation de toutes les lois divines et humaines. Les opinions n'ont été partagées que sur la question de savoir si, en ordonnant cette exécution foudroyante, Bonaparte n'aurait pas désiré être obéi moins vite; si H. Réai, arrivé à temps et procédant à un nouvel interrogatoire, n'aurait pas sauvé le malheureux prince. J'avoue être peu persuadé par ces excuses conjecturales, peu sensible à ces circonstances atténuantes. S'il y a, comme on l'assure, des juges d'instruction qui, par gloriole, grâce d'érat ou idée d'avancement, ont envie et s'efforcent de trouver coupable le prévenu qu'ils interrogent, il est permis de soupçonner d'un sentiment diamétralement contraire, non pas Philippe de Ségur dont la surpri^^e, l'indignation et la douleur furent très-sincères, mais son père, le comte de Ségur, ancien ainbassadeur de Louis XVI auprès de la grande Catherine ; esprit plus souple, conscience plus flexible, courtisan d'ancien régime au senil d'une nouvelle cour, et, suivant toute vraisemblance, n'ayant l'air de chercher des renseignements plus positifs que pour découvrir des prétextes à une ordonnance de non-lieu .
Donc, le comte de Ségar enirepril une sorle d'enquôie, dont le résultât, s'il eût été défavorable, Faurait décidé à rentrer dans la retraite, et eût brisé la jeune et vaillante cpée de son fils. En pareil cas, je le répàte, on rencontre , toujours ce quon cherche. Outre le fatal retard de M. Réal qui pouvait faire admettre une vague intention de clémence au dénouement de ce drame implacable, une pensée plus générale et plu^ haute préoccupa et détermina M. de Ségur. On pouvait craindre que Napoléon Bonaparte ne s^arrôtat plus sur cette pente, humide du sang d*un Bourbon. Par cet acte violent et atroce, il rebroussait chemin vers les plus mauvaises époques de la République et de la Terreur. Il cessait d'être conciliateur pour redevenir révolutionnaire ; il méritait le titre de Robespierre à cheval que lui infligeait ou allait lui infliger madame de Staël. Si les aristocrates, les gentilhommes ralliés au Consulat. — en attendant TEmpire, — traits d'union visibles entre le passé et l'avenir, abandonnaient le grand coupable dès son premier pas en arrière sur cette route sanglante, tout espoir de conciliation, d'apai.ement et de refonte était compromis et perdu. On aurait, aux deux extrémités, d'une part Thériiier de 93 entouré de conventionnels, de régicides et de soudards ; de l'autre, les royalistes décimés, traqués, exaspérés, essayant de nouveaux complots, fouillant la cendre encore chaude de la Vendée et de la Chouan-
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nerie pour rallumer une guerre civile sans grandeur et sans issue.
Cette raison avait sa valeur; il existe des époques critiques où les hommes qui plient comme Ségur peuvent être plus utiles que ceux qui rompent comme Chateaubriand. Nlmporte! si le vaillant et honnête Philippe, pendant sa verte vieillesse, a lu les Mémoires de Miot de Mélito, il aura pu constater l'inanité des conjectures d'après lesquelles Bonaparte, éclairé ou calmé par un sursis de quelques heures, aurait épargné le duc d'Enghien.Il y aura rencontré ce passage.plus accablant que toutes les preuves et que tous les réquisitoires : « Je ne puis (c'est l'Empereur qui parle), je ne puis me repentir du parii que j'ai pris à l'égard du duc dEnghien.. .Je n'avais que ce moyen de renverser toutes les espérances des partisans des Bourbons. Je ne puis me le dissimuler, je ne serai tranquille sur le trône que lorsqu'il n'existera plus un seul Bourbon, et celui-ci en est un de moins... Non-seulement, si ce que j'ai fait était à faire, je le ferais encore ; mais demain même, si le hasard m'offrait, pour les deux dernier^ rejetons de cette famille (les ducs d'Angoulême et de Berry), une occasion favorable, je ne la laisserais pas échapper. »
Remarquons, en passant, que le principe monarchique et l'auguste maison de Bourbon ont rarement reçu un plus bel hommage. Voilà un conquérant, un vainqueur, un fondateur d'empires, un distributeur de royaumes, de
la taille d'Alexandre et de César. Il vient d'éblouir de ses prodiges l'Orient et l'Occident. La République domptée rampe sous son éperon. Il la met sous clefs, et, pour comble de dédain, il installe ces clefs symboliques dans le dos de ces fiers patriotes dont il fait des chambellans. Ceux de ses généraux qui lui en voulaient d'avoir étouffe la Révolution ou qui se croyaient de force à rivaliser avec lui, se laissent conquérir à leur tour, et se couchent en grommelant à ses pieds. Ils voulaient être son contrepoids; ils ne sont plus que son cortège... Eh bien! il y a encore quelque part, errant de refuge en refuge et d'exil en exil, sans armée, sans budget, sans ressources, quelques débris d'une famille qui a régné sur la France, et dont le chef, à l'heure de son martyre, a prié Dieu pour ses juges et ses bourreaux. Cette famille est celle de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV. Chassée de sa patrie, elle a emporté dans son mince bagage le trésor que rien ne remplace, le droit que rien ne prescrit, l'hcritage de stabilité et de salut. Il n'en faut pas davantage pour que le glorieux fils de ses œuvres envie les fils de leurs ancêtres, pour que l'émule de César commette ou rêve la pire des cruautés, celle de la peur ; pour qu'il ne rougisse pas de proférer d'épouvantables paroles, dignes de CoUol-d'Herbois ou de Fouquier- Tinville.
Jetons cette horrible page au feu du bivouac. Nous voici à la veillée d'Austerlilz, pendant cette nuit mémo-
rable où Napoléon était si sûr de la victoire, qu'il causa littérature et théâtre avec ses lieutenants. Pour que cette causerie littéraire nous apparaisse dans tonte sa grandeur, il faut oublier sou texte; la tragédie des Templiers, œuvre rocailleuse, soporiGque, emphatique, glaciale, dont le succès nous semble aujourd'hui inexplicable. L'Empereur reproche à Raynouard d'avoir érigé les Templiers en martyrs, d'avoir pris parti pour eux contre Philippe le Bel ; et le voilà développant son système tragique, d'après lequel la politique, l'intérêt de l'État doivent remplacer chez les modernes la Fatalité des anciens. Il cite Corneille, et je me demande, je l'avoue, ce que Polyeucte^ le Cid et Horace ont à démêler avec celte raison d'État que Napoléon place au-dessus de toutes les lois de la justice et de l'honneur, de toutes les luttes du bien et du mal. La gloire de Corneille, au contraire, est d'avoir substitué au dogme de la fatalité antique le conflit de la passion avec la conscience, et d'avoir fait de ce conflit le spectacle le plus humain, le plus moral et souvent le plus chrétien, qui puisse élever le théâtre au niveau de la politique, de la philosophie et de l'histoire. Ai-je besoin de constater tout ce que la doctrine napoléonienne avait de paradoxal et de dangereux? Elle rcmplaç3it la tragédie payenne par la tragédie athre. Dans les chefs-d'œuvre des tragiques grecs, — et nous ne comptons que ceux-là, — le Fatum est barbare et implacable, mais il n'est pas impie ; il supprime le libre
arbitre, mais il ne déprave pas la conscience. Tout en dégageant la responsabilité de l'homme, il ne change rien à la moralité des actions humaines.
Et puis le chœur antique est là, protestation collective, correctif immortel de cette puissance inflexible qui opprime la vertu et innocente le crime. Vous figurez-vous Bonaparte dans la loge impériale du Théâtre-Français, assistant à une tragédie nouvelle et écoutant un chœur chargé de prolester contre les abus de pouvoir et les excès de conquête ? Non ; sa théorie n'était pas soutenable ; il s'y constituait juge et partie, et appelait la littérature au secours de sa politique. Et pourtant, qui résisterait au prestige de cette scène? Douze heures après, le feuilletoniste couronné employa un argument dont ne se sont jamais avisés Geoffroy, Jules Janin, Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor. Il gagna la bataille d'Auslerlitz.
Mêmes réflexions à propos de Chateaubriand et de son discours de réception à TAcadémie. Je glisse rapidement sur cet épisode que Ton retrouve en entier dans les Mémoires (T Outre- Tombe^ mais qui s'est rajeuni sous la plume de M. Saint-René Taillandier. Comme les femmes et les enfants, les despotes aimeraient à concilier pour leur bon plaisir Tinconciliable et Tincompatible. Napoléon éprouvait pour Chateaubriand un singulier mélange d'attrait, d'appréhension, de méfiance et de rancune. Il l'acceptait comme une parure, et le repoussait comme
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un reproche ou une gêne. Il lui aurait volootiers permis d'avoir du génie, pourvu que ce géuie lui eût demande le mot d'ordre, et eût consenti à être son Daru ou son Duroc littéraire. Il désira que Chateaubriand remplaçât Marie-Joseph Chénier à TAcadémie française, et il eût voulu que Fauteur du Génie du Christianisme ^ que le gentilhomme royaliste, émigré, soldat de l'armée des princes, succédant au conventionnel régicide, au versificateur révolutionnaire et voltairien, parlât comme aurait parlé M. de Fontanes. On sait ce qui en advint. M. Saint-René Taillandier a bien raison d'admirer le discours de Chateaubriand, tel qu'il nous Ta transmis dans ses Mémoires. Impossible d'être tout ensemble plus éloquent, plus pathétique et plus habile. La prose poétique, discutable ailleurs et trop sujette à vieillir, vient ici en aide à l'orateur ; elle étend comme une brume lumineuse autour des aspérités et des écueils du sujet. Chateaubriand ne refuse pas même ses éloges à l'Empereur et à l'Empire; que dis-je? il fait bonne mesure à rimpératrice, à cette massive et disgracieuse Marie-Louise qui a droit à toutes nos rancunes, puisqu'elle fut la première à prouver que Napoléon pouvait avoir des successeurs. Le maître fut insensible à ce magnifique langage qui honorait son règne, mais contrariait sa politique. Il faut lire et relire, dans le volume de M. Saint^René Taillandier, d'après Philippe de Ségur, cette scène de colère artificielle, cette explosion calculée. N'est-ce pas le cas de
répéter avec le papo Pie VII, écoulé aux portes par Alfred do Vigny: Tragediante!,,, Commediantel.., » Que de détails curieux, neufs, intéressants, saisissants, j'aurais encore à récolter dans le livre de M. Saint-René Taillandier ; depuis les beaux faits d'armes de son béros, jusqu'à cette sinistre veillée de Fontainebleau, qui forme un si tragique contraste avec celle d'Austerlitz et où nous voyons le géant vaincu essayer d'en unir par le suicide; depuis la maladie étrange qui paralysa souvent l'Empereur pendant des heures décisives, jusqu'à la robuste vieillesse de Philippe de Ségur, assombrie au dedans par des doutes et des regrets, au dehors par les fautes et les malheurs de la France ! Mais je dois me limiter et me résumer. On pouvait attendre beaucoup de M. Saint-René Taillandier, louchant à cet admirable sujet et se chargéant de faire une œuvre d'art de ce qui n'était, dans la publication posthume du général de Ségur, qu'une série de beaux souvenirs. Maurice de Saxe et la Comtesse d'Àlbany, pour ne citer que deux de ses ouvrages, nous avaient prouvé l'heureuse aptitude de l'éminent écrivain à concentrer dans un mince volume tout l'intérêt, tout le charme, tout l'enseignement, tout Varome d'un épisode ou d'une époque, à grouper autour d'une figure tout ce qui peut on raviver la couleur, en déterminer le sens, en accroître le relief, en fixer la physionomie. Philippe de Ségur a encore dépassé notre attente. Dans le réper-
toire, déjà si riche, de M. de Saint-René Taillandier, ce
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livre restera comme une perle. L'écrin, trop vaste pour être portatif, a été fourni, de compte à demi, par le général de Ségur et par an maître ouvrier que je ne veux plus nommer ; son nom nous a coulé trop cher.
6 février 1876.
J'arrive tard, bien lard, pour parler de Frederick Lemaître. Le rôle de trouble-fêle est toujours fort désobligeant, alors surtout qu'il s'agit d'une fête funèbre. D'autre part, bon nombre de mes souvenirs personnels protestaient contre ces apothéoses que M. Victor Hugo suffirait à rendre insensées, irritantes, dangereuses et grotesques, quand même elles seraient justes. Le talent, ou, si vous y tenez, le génie de Frederick Lemaître ne peut pas être jugé isolément, sur les planches
de son théâtre, entre la coulisse de droite et la coulisse X*** 18
de gauche, abstraction faite de certaines considérations
morales ou sociales qui paraissent bien pédantes lors-
{ qu'un grand artiste est en cause, mais qui n'en ont pas
l- moins leur valeur et leur sens. On me comprendra si je
& dis que Frederick Lemaître a été, selon moi, non pas
Tacteur romantique, ou, en d'autres termes, linterprète
d'une grande école dramatique et littéraire, mais Tac-
s teur révolutionnaire, ou, mieux encore, démocratique ;
P qu'il n'a été complètement beau qu^en exprimant les pas^
sions, les désordres, les révoltes, les ironies de la foule
contre l'élite, de l'individu contre la société, do la fan-
^ taisie contre le bo:i sens, du crime contre la loi ; que, à
f ce titre, il a mérité Thonneur d'associer son nom, son
génie, sa gloire, sa figure, son répertoire, à cette série de déroutes qui nous a menés, en littérature, de Hernani 3X1 Chiffonnier de Paris, et, en politique, de M. de Martignac à M. Floquet.
Tout d'abord, je me heurte à un détail assez bizarre, que les jeunes ignorent, mais que peuvent vérifier mes contemporains en interrogeant leur mémoire. On a prétendu que Talma, après s'être débattu contre les tragédies glaciales des Arnauld, des Jouy, des Baour-Lormian et des Luce de Lanéval, était mort trop tôt, avant d'avoir touché à la terre promise,au moment où ses vagues aspirations vers un art plus vivant et plus vrai allaient être satisfaites ; que Frederick Lemaître s'était trouvé là tout à point pour le suppléer. Peu s'en est fallu que l'on
n'ajoutât que l'histoire du théâtre romantique se résumait dans la rencontre providentielle des premiers succès de Frederick Leraaître avec les premiers chefs-d'œuvre de la nouvdlle école. Or, quels sont les six grands ouvrages qui ont marqué l'avènement du romantisme sur notre scène et élevé le drame moderne aux conditions de la haute et véritable littérature ? Côté Victor Hugo.'JJernani, joué par Firmin et mademoiselle Mars; MarionDelorme, jouée par Bocage et madame Dorval ; le Roi s'amuse, joué par Ligier, Beauvallet et mademoiselle Anaïs. Côté Alexandre Dumas : Henri III, joué par mademoiselle Mars et Firmin ; Christine à Fontainebleau, jouée par Ligier, Lockroy et mademoiselle Georges ; Antony, joué par madame Dorval et Bocage. Je pourrais joindre à cette liste Angelo, Marie Tudor, les Burgraves, Chatterton^ Charles VII chez ses grands vassaux, la Tour de Nesle, Àngèle, Teresa; mais n'abusons pas de nos avantages.
Que faisait, pendant ce temps, Frederick Lemaître?Oh! il était admirable ; seulement, son premier feu, sa première jeunesse — il était né en 1798 — se dépensaient dans des œuvres qui ne représentaient pas même le trompe-l'œîl du romantisme. Il dansait, avec une demoiselle Zélie Paul, la valse de Faust — pas celle de Gounod. — Quand le parterre voulait la lui faire répéter et qu'il n'était pas d'humeur à obéir, il prenait des poses inouïes d'arrogance et parfois de cynisme. Je glisse sur un épisode par trop clairvilliste, qui nous conduirait
droit aux colonnes Rambuteaa. Au printemps de 1827, le mélodrame de Trente ans, ou la vie d'un Joueur, vint heureusement le tirer de cette impasse où il n'était encore que le héros d'Ugène et de Guguste, et qui faisait dire à Merle : « Le Talma du boulevard ! je le veux bien; mais alors le boulevard est furieusement loin de la rue Richelieu! » — Telle était, à cette époque, la détresse du Théâtre-Français, que ce mélodrame de Trente ans, écrit à la diable,médiocre réminiscence du Vingt-quatre février, de Zacharias Werner, fut pris au sérieux par les hommes de goût, les lettrés, les jeunes rédacteurs du Globe, et que notre professeur de rhétorique, l'excellent M. Perraud, crut devoir nous engager à préférer Athalie. Mais, si la pièce ne résistait pas à Tanalyse, elle eut deax merveilleux interprètes; Frederick et madame Dorval. Madame Dorval ! Voilà raclrice inspirée, l'actrice romantique par excellence, le romantisme en robe de bal ou de laine, le romantisme incarné dans une femme! Elle en avait la passion ardente et maladive, le charme voluptueux ou mélancolique, les alternatives saisissantes de lyrisme et de réalisme, les inégalités, les caprices, les heureuses audaces, la spontanéité, la fougue, l'élan, l'imprévu, le cœur sur la main et sur les lèvres, l'émotion contenue, comme dans Kitty Bell, ou délirante comme dans Adèle d'Heryey. Elle pleurait de vraies larmes; sa fantaisie était irrésistible, ses trivialités étaient pathétiques; d'une comédie manquée et tronquée,
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Jeanne Vaubernierj elle fit une merveille de grâce, de folie amoureuse, de galanterie spirituelle et effrontée ; d'un lourd mélodrame, Marie-Jeanne^ elle fit un poëme de tendresse et de douleur maternelles. Pauvre grande artiste! Et légitimiste par-dessus le marché!... Ab! nous ne la remplacerons jamais!...
C'est à celte période que se rattache ce premier Robert Macaire, ou cette Auberge des Adrets, dont vous connaissez tous la légende. Frederick Lemaître fit preuve d'un rare instinct dramatique en devinant que, pour sauver du naufrage cette pièce sifflée, il suffirait de la changer en bouffonnerie. Pourtant cette création, cette révélation ou cette divination, de quelque nom qu'on la décore, pourrait donner lieu à bien des réserves chagrines. D'abord, le rôle avait tellement déteint sur l'artiste, les haillons du bandit beau parleur ressemblèrent tellement pour lui à la robe de Nessus, que, dans tous ses autres rôles, même les meilleurs, il y eut toujours une scène, une tirade, une intonation, un effet de pantomime ou de geste, où les habitués du théâtre reconnaissaient Robert Macaire. C'était un éclair, une lueur, moins que rien, un tic, quelque chose comme le ressentiment d'une maladie chronique dont on se croyait guéri. La coupe éblouissait par sa magnificence; la tache originelle était au fond. Je garde des griefs plus sérieux contre ce type, que Frederick compléta plus tard avec toute l'initiative d'un auteur-acteur. Robert Macaire eut le double tort de
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créer une sorte de trait d'union, de terrain neutre, entre le monde des escarpes et le monde des honnêtes gens, et de fournir des armes contre un gouvernement ou la fri* ponnerie n'existait encore qn'à l'état d'exception. Popularisé par la caricature, par les premiers contacts de la bonne compagnie avec la mauvaise, par les loustics de salon, qui répétaient ses mots, il acclimata nos poumons à Tair vicié de la sixième chambre et de la cour d'assises: il servit de précurseur aux romans judiciaires, aux illustrations du bagne, aux héros des causes célèbres, à ces splendides scélérats dont la société polie s'amusait à faire des hommes à la mode, jusqu'au moment où la foule les réclamait pour son plaisir et le bourreau pour son usage. En outre, comme tout s'épuise avec les années, il se trouva que Robert Macaire cessa d être populaire, connu, ou même compris, à l'heure où il allait être vrai, où ses disciples se chargeaient des destinées de la France, des finances de la République, des Camps de Gonlie et des Alpines, des fournitures de nos malheureuses armées. J'avoue qu'il avait bien fait de s'esquiver d'avance. Les copies auraient fait pâlir le modèle.
Avant d'abandonner cette phase transitoire, mentionnons nn incident oublié. En mars 1829, Casimir Delavigne, mécontent de la Comédie- Française et continuant son rôle d'éclectique, porta au Théâtre de la Porte-Saint- Martin un Marina FalierOy dont il destinait le principal personnage à Frederick. Il y avait de telles incompali-
bilités entre le correct académicien et Facteur fantaisiste; celui-ci, aux répétitions, se montra si indiscipliné, si récalcitrant, si gouailleur, si houUvardier, que Delavigne perdit patience et demanda Ligier pour jouer le vieux doge. Je fréquentais alors l'atelier d'un peintre nommé Renoux, qui avait aussi Beauvallet pour élève. Je crois voir encore le futur sociétaire du Théâtre- Français entrant radieux dans l'atelier, et nous disant de cette voix formidable que Janin appelait un tocsin guttural : « Décidément , IL n'entend rien au genre noble! » — IL, c'était Frederick. En effet, six mois après, à la faveurdes vacances,Ligier lui céda le rôle. Je voulus en avoir le cœur net. Ligier avait été presque bon ; Frederick fut au-dessous du médiocre. C'est ce qui lui arrivait toujours quand son rôle lui déplaisait ou ne le portait pas. Hélas! il réservait à notre cher et grand Lamartine une épreuve bien autrement cruelle ; de quoi le punir de nous avoir donné la République et le suffrage universel !
Toutefois, nous ne devons pas omettre une fort honorable campagne que Frederick ût à l'Odéon, pendant Tannée de malaise qui suivit la Révolution de juillet et qui dépeupla les théâtres. Il crefa le iVapo^^on d'Alexandre Dumas , une grosse erreur que Tauteur aggrava par une préface pompeusement annoncée dans les journaux commeextrêmement hardie (sic), — Concini, dans la Maréchale d'Ancre^ d'Alfred de Vigny; demi-snccès,
et Duresnel, dans la Mère et la Fille, de MM. Empis et Mazères. Il déploya des qualités tout à fait inattendues de dignité, de sobriété, de réserve, de fermlté, de noblesse, dans le rôle de ce magistrat doué de toutes los vertus d'intérieur, confiant, heureux, souriant aux jeunes amours de sa fille, et foudroyé parThorrible découverte qui amène le dénouement. Le jeune homme aimé de la fille était Taraant de la mère 1 Dans la dernière scène, au moment où Duresnel, décidé à sauver les apparences, rentrait dans sa chambre et se retournait vers sa femme en lui signifiant d'un geste la séparation éternelle, le geste fut si beau, si éloquent, si tragique, que nous disions tous en sortant : « Comment un homme qui élève un drame de MM. Empis et Mazères à la hauteur d'une tragédie cornélienne, est-il si inférieur dès qu'il essaie de toucher aux vraies tragédies de Racine et de Corneille? »
A cette date, — décembre 1831 — Frederick, dans toute la plénitude et toute l'originalité de son talent, ne pouvait encore être classé. Firmin, Joanny, Bocage, Lockroy, l'avaient devancé dans l'interprétation des drames de Técole nouvelle. Ce fut Ihiver suivant, — en février 1832, — qu'il rencontra enfin un rôle fait à sa taille, dans une pièce suffisamment littéraire, malgré quelques légères nuances mélodramatiques; Richard Darlington. Ici la critique met bas les armes. Ce jeune ambitieux, fils du bourreau, ce Richard dont l'ambition
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fait un scélérat et que le crime renJ à son origine et à son père, Frederick nous le révéla avec une telle puissance d'accent et de pantomime, une vérité si effrayante, une fougue si entraînante; il eut de si heureuses hardiesses^ des caresses si félines, des explosions si terribles, que les plus récalcitrants applaudirent. Le poète avait trouvé son acteur; Vncleur avait trouvé son poëte; il était difficile de rêver une assimilation plus complète entre le comédien et le personnage. Pourtant quatre ans après, le 31 août 1836, dans Hean, l'assimilation fut encore plus absolue, mais avec des circonstances aggravantes, où le moraliste reprend ses droits. Il y eut deux coupables, Dumas et Frederick. En idéalisant son héros, en donnant pour sous-titre à sa pièce Désordre et Génie, Dumas, très-sujet à caution sur ce chapitre, semblait plaider cette thèse dangereuse qui met aux prises l'imagination et la conscience, sacrifie le nécessaire au superflu, balance les niauvaii;es actions par les belles œuvres, et engage les innombrables fruits secs de l'avenir à commencer par le désordre, sauf à ne pas finir par le génie. Frederick s'était d'avance si bien identifié avec son rôle, il s*habituait si aisément à Tidée d'être le Kean français qu'il renouvela, aux dépens de l'auteur de la pièce, du théâtre, du public et des plus simples bienséances, les scènes orageuses ou dégradantes auxquelles se complaisait le Frederick britannique, et dont il nous avait offert, en 1828, un épilogue bachique, fort peu
goûté des Parisiens. Dès lors, il y eut dans l'admirable talent — que dis-je? dans le personnage à la fols théâtral et réel de Frederick Lemaître denx faces, deux reflets, qui ne pouvaient le recommander, ni au Théâtre- Français où il passa presque inaperçu , ni aux juges délicats, bientôt appelés à savourer les exquises beautés de la vraie Meipomène, ni aux gens têtus, obstinés à maintenir une sorte de hiérarchie dans la littérature dramatique. Robert Macaire et Rean furent les deux grands succès et les deux mauvais génies de Frederick. Tandis que l'un lui soufflait à l'oreille ces ébouriffantes saillies qu'il débite avec des intonations particulières et qui en font le plus amusant des scélérats, l'autre proposait à son émulation un perpétuel défi de popularité, de dévergondage, d'ivresse, de débraillé, d'orgie, et lui rappelait comment on peut être tour à tour Tidole de la foule, l'ami du prince de Galles et l'esclave d'une bouteille de rhum.
La génération actuelle croit que Ruy-Blassi marqué le point culminant dans la carrière de Frederick. Si Ton veut dire qu'il n'a jamais joué de plus beau rôle, on a peut-être raison; mais le succès se soutint si peu, les représentations furent si peu suivies que, à la douzième, le théâtre de la Renaissance, prédestiné à une prochaine faillite, cessa de faire ses frais. La belle aurore du romantisme, disparue depuis longtemps, avait fait place à une journée sombre, lourde, accidentée de bourrasques
et d'averses. M. Hugo, stationnaire depuis Marion Delorme, encore contesté par l'élite, n'avait pas, auprès de la multitude, ce merveilleux prestige qui ne le cède qu'à celui de MM. Freycinel, Tolain, Hérold et Peyrat. Les éreintements haineux de Gustave Planche, quoique justiciables du proverbe : « Qui veut trop prouver ne prouve rien ! » n'étaient pas sans influence. Enfin, mademoiselle Rachel venait de débuter avec un éclat incomparable, et Marie de Neubourg était distancée par Hermione. Ni le drame, ni l'acteur, n'obtinrent la justice qui leur était due. MM. Hugo et Frederick durent, cinq ans après, faire de singulières réflexions sur les caprices de la vogue, lorsqu'ils virent un personnage épisodique de leur pièce, don César de Baxan, devenir le héros d'un mélodrame fort peu littéraire, et réussir si brillamment qu'il remit en lumière le Ruy-Blas primitif, à demi oublié. Dans ce don César de seconde main, Frederick fut éblouissant de verve,d'esprit, de fantaisie, de mouvement, d'ajustements, d'attitude. Bohême, grand seigneur, roi, déguenillé, galant, passionné, chevaleresque, intrépide, il se tailla un chef-d'œuvre dans une mauvaise pièce. Seulement Richard Darlington, Kean, Ruy-BUts descendaient un échelon ; ce n'était plus de la littérature.
Hélas I non, et Ton peut désormais en dire autant de toutes les créations où il gardait le premier rang dans un genre secondaire : Im Dame de Saint-Tropez ^ les
Mystères de Paris, le Docteur Noir, Mademoiselle de la Vallièrej etc., etc. M. Vacqacrie me permelira de ne pas compter Tragaldabas, Aucun de ces ouvrages n'a laissé de trace ; la plupart n'ont vécu que huit ou dix soirées. Oa se disait bien, le lendemain, en se promenant sur le boulevard, que Frederick était suf^erbe, qu'il avait trouvé des effets merveilleux dans des rôles ou des situations vulgaires; que, dans la Dame de Saint-Tropez notamment, inspirée par le procès de madame Lafarge, il avait fait frémir toute la salie au moment où il apercevait dans la glace son cousin, le traître traditionnel, versant le poison qui devait l'achever. N'importe! C'étaient là autant de lacunes et d'interrègnes dans cette royauté théâtrale. Dès cette époque, Frederick commençait à ressentir les inconvénients de cette existence nomade, fiévreuse, agitée, aventureuse, sans point d appui, sans répertoire fixe, forcée, à chaque rôle nouveau, de manger son fonds avec son revenu et de se baisser avec les dramaturges au lieu de s'élever avec les poètes. Il louchait à la cinquantaine, et déjà l'on pouvait prévoir que celle vigoureuse et fougueuse nature, à force de se surmener, ne tarderait pas à défaillir, qu'une \ieille^se précoce et un drcliu rapide se chargeraient de l'épilogue de celte vie à outrance. La voix tombait, le souffle manquait; un râtelier artificiel gênait à la fois la respiration et la parole. Le geste et la pantomime s'exagéraient afin de dissimuler l'irréparable ravage. Bref, le grand artiste
FREDERICK LEMÂITRE 325
semblait entrer dans sa période de décroissance, lorsqu'il joua le Chiffonnier de Paris, de M. Félix Pyat.
Félix Pyat! Ce nom n'éveillait pas alors le sentiment d^horreur, de mépris et de dégoût qu'il provoque aujourd'hui. Il n'était pas synonyme de tout ce que la scélératesse et la lâcheté peuvent produire de plus odieux et de plus vil. Nous savions seulement qu'il avait très-peu de talent, qu'il était républicain, que, dans son drame d*Àngo^ il avait traîné dans la boue la majesté royale; que, dans sa comédie aristophanesque de Diogène^ il n'avait réussi qu'à montrer le contraste de ses prétentions orgueilleuses avec sa radicale impuissance. Cependant cette ardente soirée me fit l'effet d'un présage sinistre. C'était à la fin de mai 1847, au milieu de ces épisodes étranges, — grands seigneurs assassins, suicides d'ambassadeurs, ministres pris la main dans le sac, aides de camp trichant au jeu, — que l'on eût dits combinés pour préparer à une révolution démocratique et sociale des prétextes et des excuses. J'assistai à la première représentation avec l'aimable peintre Decaisne, le fidèle ami de Lamartine. Dire que la vaste salle de la Porte- Salnt-Martin était comble, ce ne serait pas assez. De la place où nous étions, les galeries supérieures nous apparaissaient comme festonnées de grappes humaines. Les spectateurs à casquette et à blouse avaient une façon de se pencher sur l'amphithéâtre, qui donnait le vertige et faisait croire, à chaque instant, que l'homme du peuple
llail se précipiter sur le monsieur. La pièce, jetée dans ; moule habiluel, mais saupoudrée de poivre rouge, lail ane longue flalterie en l'honneur de l'ouvrier, oublée d'une virulente satire aux dépens du riche. Ella èroulait une abominable et absurde intrigue où l'on oyail un chitronnier héroïque, digne de tous les prix onthyon, modèle de loutesles venus, suppléant la Proidence et prolégeanl l'innocence populaire contre le ice aristocratique. Dans cette foule qui était, re soir-là, juveraine et préludait au règne du suffrage universel, n'y avait pas une passion mauvaise, pas une dangereuse snvotiise, pas un ferment de .baine qui ne rencooirâl, ans le Chiffonnier de Paris, ses piècesjnstificalives. [ais Frederick Lemaîire fui prodigieux, incomparable, ans le râle du père Jean. Il poussa jusqu'aux dernières mites celle magie du théâtre, ceUe puissance de iraos- >rma[lon qui fait d'une méchanle rapsoilie une œuvre 'arl. Quand la voix faiblissail, il savait si bien se faire couler qu'il parvenait à se faire entendre. Hons le vîmes, e scène en scèae, bonhomme, tendre, paternel, saiiriue, indigné, foudroyanl, j'allais dire sublime. Jamais ivresse n'aéléjouée ni mimée sur aucun ihéaire comme Ile le fui par le père Jean, cédant une dernière fois à on pécbé mignon el grisé par tes domestiques d'un ITreux duc ou d'un exécrable marquis. Le succès fui nmense et loul entier pour l'acieur. Plaçons ici, pour lémoire, un syncbronisme qui ne serait pas agréable à
M. Hugo. Dans la môme semaine, le Théâtre-Français essaya une reprise de Marion Delorme. Quoique bien joué par Beauvallet, Brindeau. GeiTroy et madame Mélingue, le drame du grand poëte n'eut aucun succès, et c'est alors qu'un homme d'esprit, comparant Marion Delorme à Âthalie, que l'on venait aussi de reprendre, dit le mot souvent répété : « Marion Delorme est bien plus vieille que si elle avait deux cents ans ; elle en a quinze! » — Les critiques les moins enclins aux complaisances démocratiques furent obliges de signaler le contraste de la vogue inouïe qui s'empara du père Jean avec Tétât de délaissement où languissaient Marion et Didier. M. Hugo fut absorbé par M. Félix Pyat. Ce malheur pourrait lui arriver encore.
Nous voici au seuil de ;ia Révolution de Février, qui ne porta pas bonheur à Frederick. Résumons nos souvenirs. Il a cinquante ans, et, sauf quelques regains, quelques retours, de popularité, quelques collectes de bravos qui s'adresseront surtout au passé, on peut dire que sa carrière est unie. Pleine d'inégalités et d'intermittences, de rayonnements et d'éclipsés, trop souvent condamnée aux banalités du mélodrame, quelquefois compromise par ces incartades que Ton ne peut pas claquemurer tout à fait dans la vie privée puisque l'homme y nuit à l'artiste, cette carrièrô est-elle comparable à celle de Garrick, de Talma, où môme, si nous restons dans la maison de Molière, à celle de notre admirable Provost?
En admettant que le drame moderne mérite de marcher de pair avec les chefs-d'œuvre de Sophocle et d'Eschyle, de Corneille et de Racine, de Shakspeare et de Schiller, — et bien des gens ne sont pas de cet avis, — est-i[ permis de regarder le talent ou le génie de Frederick LemaUre comme l'expression complète, absolue, définitive, de ce drame? Â-t-il parcouru tout le -clavier de la passion humaine ? Ceux d'entre nous qui, par un effet d'imagination, de concentration et de mémoire, auraient la faculté de ressaisir et de revoir en idée Frederick Lemaître dans ses plus beaux rôles, pourraient-ils assurer qu'ils embrassent d'un regard le cœur humain tout entier avec ses grandeurs et ses misères, ses élans et ses chutes, ses aspirations et ses lassitudes, ses délicatesses et ses rudesses, ses réalités et ses chimères? Si ion m'accorde qu'il faut en rabattre, quelle est la vraie cause de sa popularité persistante? Comment cette popularité quasiposthume s'est-elle cramponnée pendant vingt ans, non plus à Frederick, mais à son ombre? Et comment, — si parva licet^ — suffirait-il de ce détail secondaire, frivole, cueilli sur les planches d'un théâtre, pour expliquer
toute une société, toute une littérature, et même. Dieu me
pardonne! toute une politique? Ce sera le sujet d'un second chapitre.
La République de Février avait fait dans les théâtres un vide dont rien ne saurait vous donner l'idée, même la République de Septembre. Ce fut une lugubre soirée que celle du 8 mars 1848, fixée pour la réouverture. Telle était Tangoisse universelle, que Paris, Paris privé de spectacles depuis quinze jours, n'osa pas s'amuser ou en avoir Tair. Ses douze ou quinze salles firent, à elles toutes, deux mille trois cent quarante-cinq francs de recette!
A la Porte-Saint-Marlin, on ne pouvait manquer de reprendre le Chiffonnier de PariSy dont l'auteur, M. Félix Pyat, était devenu un de nos seigneurs et maîtres. Il eut à subir, ce soir-là, un premier châtiment. Sa pièce, qui, huit mois auparavant, avait bruyamment réussi,ne rencontra plus, chez les spectateurs clair-semcs, qu'un accueil glacial, rancuneux, presque hostile. Pour triompher de cette froideur, Frederick voulut forcer ses eiïets. Il y avait, dans ce mauvais drame, une scène où Pyal, visant toujours à l'Aristophane, nous montrait le père Jean, rentré dans son taudis avec sa hotte pleine e procédant à l'inventaire des trouvailles de la journée. Il
fouillait dans le tas du bout de son crochet, et c'était, pour son humeur goguenarde de philosophe en haillons, une occasion toute naturelle de passer en revue les folies, les vanités, les ridicules, les sottises et lesbôtises du moment. Tout à coup, on le vit tirer du fond de cette hotte aristophanesque et présenter au public une couronne... la couronne de France ! la couronne de saint Louis et de Philippe-Auguste, de Henri IV et de Louis XIV, la couronne placée sur le front des princes qui avaisnt fait la nation française, en attendant que la Révolution et la République eussent réussi à la défaire ! Le père Jean, redevenu Robert Macaire, livrait à la risée populaire cette relique trouvée au coin de la borne parmi les chiffons et les loques, misérables détritus d'une nuit parisienne. Certes, vous croirez aisément que les fils des croisés,les comtes et les marquis du faubourg Saint-Germain étaient rares à cette heure dans la salle où se commettait cette profanation hideuse. Cependant il n'y eut qu'un cri de répulsion, d'indignation et de dégoût ; et, quelques jours après, Jules Janin et ses confrères du lundi protestèrent, au nom des honnêtes gens, de la France insultée, de la société outragée, contre cet ignoble épilogue de toutes les injures prodiguées depuis dix-huit ans par M. Hugo et ses imitateurs à la majesté royale.
Ce fut, pour le grand artiste, une jettatura véritable ; à dater de cette sinistre équipée du 8 mars 1848, sa carrière dramatique ne compta plus qu'un succès, Paillasse,
qui le déclassait encore un peu plus, et qui pouvait servir de pendant au Chiffonnier de Paris. Mais, avant de retrouver une dernière fois les bravos d'une foule bien différente des parterres de Hemani et de Henri III, Frederick eut le malheur d'aggraver une mésaventure théâtrale, où se compromit un bien beau nom, entamé déjà par de plus sérieuses infortunes. Lamartine n'entendait rien au théâtre, encore moins, s'il est possible, qu*à la politique et aux finances. En avril 1850, son étoile avait singulièrement pâli. Quelques amis — ils n'en font jamais d'autres ! -~ lui persuadèrent qu'un grand succès, sur la plus vaste et la plus populaire de nos scènes, lui ramènerait la faveur publique. Frederick eut le tort d'ajouter à ses illusions de poète en affirmant que Toussaint Louverture, joué par lui, irait aux nues. Tous les détails de cette représentation, comparable à un enter-* rement de première classe, sont restés intacts dans mon souvenir. Nous aurions bien voulu admirer; mais il nous était impossible de comprendre. Quelques beaux vers sillonnaient, sans l'éclaircir, une intrigue inextricable, que Toussaint aurait pu prendre pour une des forêts de son ile natale. Au second acte, au moment où le rideau se leva, Toussaint était assis devant une table chargée de papiers et de cartes géographiques... Hélas! le malheureux n'était pas seulement noir, il était gris ! Des hoquets entrecoupaient ses monologues et ses tirades. Devant celte double catastrophe, l'attitude du public fut exem-
plaire. Pas un sifflet, pa$( un murmure; une mélancolie respectueuse ; la déférence du pèlerin en face de belles ruines, ou de Sem et de Japhet méditant sur les effets du vin. Seulement les rôles furent intervertis ; l'acteur s'était vanté de protéger le poète ; ce fut le poêle qui protégea Tacteur. Â Torchestre, nous nous indemnisions de notre ennui en faisant des mots. — C'est une tragédie... provisoire, disait Hippolyte Rolle, le très-spirituel critique du Constitutionnel. —C'est une histoire de blanc «manger, répliquait Auguste Lireux à propos d'une longue tirade, où il était question d'un planteur blanc, dévoré par un tigre. Les titis des quatrièmes galeries, à qui peu importait que la pièce fût inintelligible pourvu qu'ils eussent le plaisir de faire du tapage, ne voulaient pas lâcher ^ur Lamartine, et ils avaient bien raison ; car il valait mieux, à lui tout seul, que tous ses parodistes d'aujourd'hui ! Seulement, leur enthousiasme se manifestait à sa manière. Quand la toile tomba, — et la pièce avec la toile, — ils s'égosillèrent, pendant deux heures, à rappeler La-mar-tine sur l'air des Lampions. Pauvre grand homme ! L'expiation avait commencé le jour où l'Assemblée nationale nomma les cinq membres4e la commission executive. Elle n'était pas finie.
J'ai raconté ces deux épisodes pour montrer de quels nuages et de quelles brumes allaient désormais s'envelopper le génie et la gloire de Frederick. Maintenant, je dois signaler un phénomène que je crois sans exemple dans
l'histoire des comédiens célèbres. Je comprends parfaitement — sous toutes réserves, — qu'un auteur, impopulaire on contesté de son vivant, devienne après sa mort, comme les empereurs romains, une idole, un demi-dieu. Il lègue à la postérité du lendemain la meilleure partie de lui-même, ses œuvres ; et, si ces œuvres s'accordent avec des maladies morales qui se développent après lui, celte vogue posthume n'est que trop explicable ; Balzac est là pour le prouver. Mais l'acteur, dont il ne reste rien après ses créations les plus éclatantes? L'acteur, qui passe un quart de siècle à se survivre à lui-même, qui n'a plus ni voix, ni dents, ni souffle, ni moyens d'aucune sorte, et qui ne peut plus reparaître sur la scène sans trahir une souffrance intérieure dont son auditoire subit le contre-coup ? Gomment se fait-il que les jeunes, toujours si prompts à se moquer de nos admirations pour le temps passé, Tapplaudissent de confiance, que des hommes d'infiniment d'esprit se fassent bénévolement feuilletonistes de Panurge pour s'écrier : « Bien rugi, lion I » pour célébrer l'ardeur, la puissance, la verve, l'autorité d'un spectre ou d'un fantôme? C'est pourtant ce qui arriva pour Frederick Lemaître. Pendant ses belles années, — de 1827 à 1847, — on l'avait rarement surfait. S'il restait inférieur à Ligier dans Marina Faliero, à Bocage dans la Tour de Nesle, nul ne se gênait pour le dire. Ceux qui l'avaient le plus
admiré dans Richard Darlington^ avouaient que, dans X*** 19.
Lucrèce Borgia^ dont je n'ai pas voulu parler, il était gonflé comme une outre {sit^, et que, dans ^interprétation comme dans le drame, Gennaro n'allait pas à la cheville de sa terrible mère. Si, après Ruy-Blas, M. Hugo, préludant à ses magnificences pontificales et sénatoriales, écrivait : « Quant à M. Frederick Lemaître, pour les vieillards c'est Lekain et Garrick résumés dans un seul homme; pour nous, contemporains, c'est l'action de Kean, combinée avec l'émotion et la science de Talma ; la soirée du 8 novembre a été pour lui une véritable transfiguration... » — Gustave Planche répondait à ces exagérations pathologiques par de mordantes ironies et ces gueux de payants par une abstention déplorable. C'est avec la décadence qu'a commencé le fétichisme. Je ne citerai q'un trait entre mille. £n avril 1853, Frederick joua, à la Porte-Saint- Martin, un mélodrame ennuyeux comme la pluie, ou, pour plus de couleur locale, comme une journée de marche à travers la neige : c'était intitulé le Vieux Caporal. Les auteurs, s'aperce vaut que l'artiste ne parvenait plus à se faire entendre, n'avaient rien imaginé de mieux que de lui donner un rôle de muet. Les souffrances de la campagne de Russie et les fatigues de la retraite avaient ôté au vieux caporal l'usage de la parole. Ce fut un four, si toutefois cette brûlante métaphore peut s'appliquer aux effets de la glace sur la langue. Eh bien ! un lundiste de Tépoque, qui n'était pourtant pas un sot, M. Jules de Prémaray, écrivit sans
sourciller cette phrase : « Frederick muet, c'est Homère aveugle ! •
Pendant ces quinze dernières années voici, d'ordinaire* comment les choses se passaient à chacune des trop nombreuses rentrées que de tristes nécessités imposaient à Frederick, en vertu du vieux proverbe, Pierre qui roule, etc. — Âu moment où il paraissait sur la scène, explosion d'applaudissements et de hurrahs I tels que n'en avaient jamaissoulevéTalma, Préville, mademoiselle Contât ou ^mademoiselle Mars, à Tapogée de leur gloire. Puis grand silence ; puis anxiété et malaise. On assistait, de neuf heures à minuit, à la lutte douloureuse d'un talent consommé, passionné, tourmenté, contre des impossibilités matérielles. Le surlendemain, la critique tressait des couronnes de scabieuses et d'immortelles en l'honneur de cette soirée élégiaque, et il n'en était plus question jusqu'à la prochaine récidive. Néanmoins, il y avait des jours néfastes où le feuilleton se cabrait. Un soir, en mai 1862, Frederick Lemaître s'avisa de jouer le rôle de Bilboquet dans les Saltimbanques, Adieu la gaieté facile, le rire épanoui, la bêtise réjouissante, la fantaisie au nez en trompette, le calembour à triple détente, de ce bon vieux Odry, l'ami des gendarmes et le nôtre ! Ce n'était plus Ta musant et presque honnête Bilboquet, patriarche de la Bohême, arracheur de dents, avaleur de sabres, insouciant, heureux quand il àlne, étonné quand il déjeune,vivant au jour le jour, installant
SOUS les yeux du maire de Meaux un chapitre du Roman comique, possédant d'excellentes raisons pour ne pas distinguer le bien d'autrui de son bien. C'était encore et toujours, Robert M acaire; mais Robert Macaire vieilli, ennuyé, ridé, prêt à se reprendre au sérieux, ayant envie de nous faire pleurer pour se punir de nous avoir fait rire, et tenté d'assassiner le père Ducantal pour être bien sûr d'avoir tué ce bon Monsieur Germeuil. Le joyeux imprésario de cette troupe nomade, le gai compagnon d'Àtala et de Zéphirine, deSosthènes^t de Gringalet, semblait sortir du bagne ; on cherchait la casaque rouge sous le carricii légendaire. Il n'y eut pas moyen d'applaudir ou même de pallier le désastre, et les plus indulgents se bornèrent à dire: • Qui peut le plus ne peut pas toujours le moins 1 »
Et Vautrifh la reprise de Vautrin^ en mars 1869 ! quel coup double, et quelle circonstance atténuante au bénéfice des idiots, des profanes, des blasphémateurs, des sacrilèges, des iconoclastes, assez audacieux pour prétendre que le génie de Balzac avait des lacunes, et que ses chefs-d'œuvre dramatiques n'étaient peut-être pas très-préférables au Cid et à Polyeucte^ à Phèdre et à BritannicuSf aux Femmes savantes et au Misanthrope ! Non, jamais je n'ai rien vu de pareil. La salle, pleine de
fidèles, offrait assurément un spectacle plus intéressant que la pièce. On se frottait les yeux, comme pour secouer un mauvais rêve; on ne voulait pas croire. On se de-
mandait avec stupeur s'il était possible que l'auteur à' Eugénie Grandet et des Parents pauvres, des Illusions perdues et des Célibataires^ eût écrit, signé, fait jouer ce hideux mélodrame, où l'on cherchait vainement une idée, une situation, une lueur, un sens. On s'étonnait surtout que, ayant eu ce malheur ou commis cette faute, il n'eût pas passé le reste de sa vie à bénir le roi et le ministre qui, par Une prohibition bienfaisante, avaient donné le change au public et accordé à la plus méritée, à la plus honteuse des chutes un air de persécution et de martyre.
Est-elle donc tout à fait sans cause, cette popularité, toujours plus vivace à mesure qu'elle ne savait plus où se prendre? Est-il absolument inexplicable, ce prestige qui résistait à de telles déceptions, à de telles intempéries, et qui a permis de dire, devant le lit de mort de Frederick, — que la France perdait son plus grand artiste dramatique? Nous ne le croyons pas. Ce qui a prolongé bien au delà de son action immédiate le succès, la renommée, la gloire de celui qui ne fut, au début, que le Talma du boulevard du Grime, c'est la nature de son talent et de son répertoire ; c*est que les types qu'il a créés étaient autant de flatteries adressées aux passions de la foule. Quand sonne l'heure de la retraite pour des acteurs tels que Ligler, Beauvallet, GefTroy, Samson, Régnier, Provost, quelles images, quelles figures lais, sent-ils dans notre souvenir? Louis XI, Polyeucte, Ri-
chelieu, le Misanthrope, Chrysale, le marquis de la Selglière, Bertrand de Rantzaa, le Malade imaginaire, Balandard, Colombet, Thonnête mari de Gabrielle, le vieil Antoine de la Joie fait peur y etc., etc., l'impression d'une douce, émouvante ou agréable soirée; rien de plus. Avec Frederick Lemaître, c'était tout différent. La multitude, la bohôme du journal, de la galanterie et du théâtre, les déclassés, la population interlope des coulisses et des cafés, les noctambules du boulevard, les recrues présentes, passées ou futures.de toutes les variétés du radicalisme, n'avaient qu'à évoquer en idée ses principaux rôles pour se retrouver et se reconnaître avec leur bagage de haines, de désordres, de révoltes, avec leurs griefs contre la société qui refusait de mesurer ses complaisances à leur ambition et leur place à leur orgueil. Frederick les personnifiait, sous les traits de héros qu'ils pouvaient contempler sans avoir à lever les yeux au-dessus de leur propre taille. Ce qu'ils pensaient avec colère, il l'exprimait avec éclat. Il était à la fois leur charmeur, leur interprète et leur vengeur. Robert Macaire en habit noir, transporté dans un milieu bourgeois, leur redisait les friponneries cyniques de cette classe d'enrichis qui éclaboussait leur pauvreté, ou les roueries clandestines des hommes du gouvernement qu'ils rêvaient de renverser. Kean leur fournissait des excuses pour tous leurs dévergondages et les maintenait dans la conviction que le débraillé était l'étiquette du
génie ;^l n'y avait pas de cabotin de troisième ordre qui ne caressât Tespoir d'arriver assez haat dans son art pour subjuguer lesducbesses et dire leur fait aux héritiers de la couronne. Ruy-Bias, le laquais héroïque, leur rappelait tout ce qu'il pouvait y avoir de grandeur, de tendresse, de dévouement sous une livrée, et de scélératesse ou de bassesse sous le pourpoint d'un grand seigneur. Richard Darlington, l'ambitieux sans frein, leur enseignait comment on peut partir de très>bas pour parvenir aux premiers postes de TÉtat, à la condition de compter pour rien la reconnaissance, l'honneur, la foi jurée, le devoir, le remords, et de passer, s'il le faut, sur un cadavre, du moment que la créature vivante devient un embarras ou un obàtacle. Enfin, le Chiffonnier de Paris et Paillasse, ces deux frères siamois de Tantithèse communiste, donnaient à leur turbulente clientèle l'ineffable plaisir de se voir représentée par des rosières, des dragons de vertu et des puritains de tréteau ou de trottoir, tandis que les grands de la cour accumulaient crime sur crime. Aussi la démocratie triomphante n'a-t-elle pas été ingrate; elle ne voulait pas qu'il fût dit que son artiste descendait pendant qu'elle montait ; et, le jour des obsèques, Téquilibre était si bien rétabli, les distances si bien effacées, qu'un étranger, un passant, n'aurait pas su s'il assistait à un enterrement ou à une émeute, si M. Hugo, M. Vacquerie, leur groupe et leur cortège, se hissaient sur un piédestal ou s'agenouillaient sur un tombeau.
Il me semble que je sois bien pédant, bien dogmatique et bien lourd, à propos d'un de ces êtres légers, insaisis> sables, terribles et charmants, qa'on appelle les artistes, et qui, \ivant dans une atmosphère embrasée, dans une surexcitation perpétuelle, arrivent à une sorte dUnconscience. Pour nous alléger, je finis par deux anecdotes ; Tune a peut-ôtre été racontée, mais je crois Tautre absolument inédite.
Vers 1836, un gentilhomme de lettres, fort riche, M. de Gustine, présenta à la Porte-Saint-Martin une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée Béatrix Cenci. Le directeur était alors Harel, autrement spirituel que M. Nestor Roqueplan ou Rocoplan, dont Fesprit a constamment tenu entre une grimace et une faillite. On avait dit au marquis que rien n'était plus difiQcile que de parvenir à se faire jouer , que entre le mérite de faire une pièce et le plaisir de la voir éclore aux feux de la rampe il existait un immense abime. Aussi fut-il agréablement surpris de trouver toutes les portes ouvertes, tous les visages souriants, d*ôtre reçu sans corrections, mis à Tétude sans retard et d'apprendre, quinze jours après, que sa pièce, dont madame Dorval acceptait le principal rôle, venait d'entrer en répétition. Il crut devoir faire au plus aimable, au plus accommodant des directeurs, une visite de remercîment. Il trouva Harel dans son cabinet dictatorial, en tête-à-tête avec un autre visiteur, qui paraissait son ami intime, mais qui garda, pendant toute la visite^ le
FREDERICK LEMÂITRE 341
silence le plus complet. Voici le dialogue qui s'établit entre Harel et M. de Custine :
— Monsieur le marquis, nous savons que vous êtes grand et généreux... Je croirais manquer au respect que je vous dois en vous laissant ignorer la triste situation où se trouve cette pauvre chère Dorval..
— Grand Dieu î que lui arrive-t-il ?
— Je lui disais toujours : tant de talent et si peu d'ordre!.. ..Âh! ces artistes! Maintenant elle est criblée de dettes, et, si la Providence ne vient à son aide, elle sera saisie cette semaine avant la fin des répétitions de votre Béatrix... Quel dommage ! une si admirable actrice! une si belle tragédie ! faites l'une pour l'autre !
— Et combien faudrait-il pour la tirer d'affaire ? demanda le marquis avec une courte hésitation.
~ Une bagatelle... huit ou dix mille francs.
— Je serai heureux de les lui offrir, si elle veut bien les accepter.
— Oh! elle les acceptera!... un parfait gentilhomme tel que vous sait si bien s'y prendre !... La politesse de l'ancienne cour! Mais ce n'est pas tout... j'entends que votre bel ouvrage soit monté avec luxe... et le luxe est bien cher ! Il vous faut trois décors flambant neufs... la plâce publique, le palais des Cenci et la prison... Philastre et Cambon, s'il vous plaît ! les maîtres du genre î Ce sera une douzaine de mille francs...
— Je les paierai... bien volontiers... fît M. de Custine avec un léger haut-de-corps.
— Oui, mais daus ces décors, nous ne pouvons pas mettre les costumes fanés de Lucrèce Borgia.- Ce serait d'ailleurs un anachronisme... Voyons! Princes, nobles, prélats, juges, cardinaux, beaucoup de soie et beaucoup de velours... Nous n'en serons pas quittes à moins de... à moins de quinze mille francs...
— Je consens à les avancer, bégaya le noble dramaturge, dont l'enthousiasme se changeait en résignation.
— Oui, les avancer... c'est ce que j'allais dire... C'est bien ainsi que je le comprends... Vous rattraperez, et audelà, ces diverses sommes, rien qu'avec "vos droits d'auteur... Songez donc! Béatrix Cenci anrai hu moins cent représentations (elle en eut trois) et nous donnons le douze pour cent de la recelte brute.
Le marquis se rassérénait ; Harel reprit avec mélancolie :
— Hélas! je parle de cent représentations... Non théâtre, mon beau théâtre, pourra-t-il aller jusque-là?... Ah ! monsieur le marquis, les temps sont bien durs ! Nous nous ressentons encore du choléra, des émeutes et de l'attentat de Fieschi... Ce serait cruel pourtant, bien cruel! Être obligé de fermer, faute d'une avance de 2O,CC0 fr. l
11 y eut une pause. A la fin, le marquis parut prendre une grande résolution. C'était le courage du désespoir. Il se leva et d'une voix un peu tremblante :
— Eh bien, demain matin... faites passer chez mon notaire, rue Saint-Honoré, 247...
Et il sortit.
Alors le visiteur muet se leva à son tour, majestueux, sévère, menaçant, terrible, tragique; il saisit les mains de Harel, les serra à le faire crier, et d'un ton où Robert Macaire se combinait avec Gennaro :
— Imbécile, lui dit-ii ; tu le laisses partir, et il avait encore sa montre I !
C'était Frederick Lemaître.
L'autre bistoriette est de date un peu plus récente. Tout Paris connaît le magnifique hôtel du comte de la
Rib derrière le théâtre de la Porte-Sainl-Marlin. Il y
a là, comme dans beaucoup d'hôtels du faubourg Saint- Germain, de jolis [appartements d'entresol, que le propriétaire louait à des célibataires paisibles ou à des ménages sans enfants. Un jour, le comte vit «arriver chez lui un individu d'une quarantaine d'années, fort bien mis
et s'exprimant en fort beau langage, qui se proposa comme locataire. Il lui semblait bien qu'il l'avait vu quelque part, mais il ne put fixer ses souvenirs. L'affaire fut conclue en quelques minutes ; l'inconnu ne débattit ni les conditions, ni le prix, et il sortit pour aller chercher ses meubles. Un instant après, Tami le plus intime du comte entra dans sa chambre, et lui dit en riant:
— Tiens I tu connais donc Frederick Lemaître ! Je viens de le rencontrer dans ton antichambre...
— Qui ? quoi ? Frederick Lemaître ! murmura le comte de la Rib... en se frappant le front ; au fait, je me disais: « J'ai vu ce gaillard-là je ne sais où...
— Dans ton voisinage... sar les planches de son théâtre... Immense talent, mais nn dévergondage incroyable ! Faisant delà nuit le jour... des orgies continaelles !... Et des femmes ! des femmes !
^ ciel I Et moi qui viens de lui loner mon entresol!...
— Ton entre... sol! Malheureux, qu'as-tu fait? Ce diable d'homme va mettre ta maison sens dessus dessous... Tu ne pourras plus garder un concierge... Et quel tapage ! Quel scandale peut-être ! veux-tu que je te donne un conseil ? Tâche de t'en débarrasser poliment.
Deux heures plus tard, Frederick arrivait, juché sur une vaste tapissière qui apportait ses meubles. Du haut de ce véhicule, il ne ressemblait pas mal à Fontanarose ou à Mengin.
L'excellent comte de la Rib... ne savait comment s'y prendre pour ne pas le désobliger :
— Monsieur, balbutiait-il J'ai réfléchi... Décidément... je ne louerai pas mon entresol., .je suis bien fâché de la peine... de^l'ennuil..
— Gomment donc? (Intonation de Ruy-Blas. ) Je croyais qu'un gentilhomme n'avait que sa parole !... Je ne trouve pas de terme pour exprimer ma surprise. Sans compter que je vous apportais le mien... avec le dernier à Dieu^commQ disentmesseigneurs les concierges! (Inflexion de Buridan.)
— Monsieur Frederick, nous savons que vous avez beaucoup d'esprit.Mais... mon hôtel est tranquille... et..
FREDERICK LEMAITRB 345
— Et moi donc, suis-je un pertarbateur ? Interrogez le préret de police ! (Pose de don César de Bazan.)
— Au surplus, je ne prétends pas me dédire ainsi sans vous indemniser... Je vous en prie, fixez vous-même votre chiffre î
— Mon chiffre ! s'écria Frederick avec le geste formidable de Kean dans la fameuse scène du quatrième acte ; mon chiffre?.,.
Puis, sautant à bas de la tapissière et se campant» an poing sur la hanche, il ajouta du ton le plus calme :
— Vous me donnerez bien cent sous !!!
Le comte lui tendit la main en riant : ils se séparèrent fort bons amis. Le lendemain, le plus débonnaire des sénateurs envoyait au plus fantaisiste des comédiens une splendide tabatière, qui valait bien cinquante louis.
« — Vous me donnerez bien cent sous î » M'accuserat-on de radotage ou de pruderie aristocratique, si je dis en guise de conclusion : <* Voyons I est-ce là ce qu'auraient répliqué, en pareille circonstance, Garrick ou Talma, Kemble ou Macready, Fleury ou Firmin, Geffroy ou Samson, Provost ou Régnier? »
11 est vrai que, ceux-là, le comte de la Rib... ne les aurait pas congédiés.