LE COMTE
Mars 187 6.
Ne laissons pas parlir sans lui adresser un hommage et un adieu l'homme éminent et excellent qui vient de disparaître sans hruit, comme s'esquivent les gens de bonne compagnie échappant aune bagarre de tapageurs, d'ivrognes et de malotrus. Douloureux souvenir! Quand nous perdîmes M. Villemain, le 8 mai 1870, nous crûmes pouvoir noter cette date, et ajouter que la mort de l'illustre écrivain nous paraissait presque enviable, parce qu'il cessait de vivre et de souffrir au moment où la parade plébiscitaire ouvrait le champ à de nouvelles aventures et où le crime des brigands de Marathon déshonorait b terre classique, si chère à Fauteur de Lascaris. Que dire, hélas! du comte Louis de Carné, et comment ne pas remercier Dieu d*avoir rappelé à lui cet homme de bien.
ce catholique sincère, ce publiciste éloquent, cinq ou six jours avant les élections du 20 février, également cruelles pour le chrétien, le citoyen, le libéral des années heureuses, le père de famille, le gentilhomme breton, le lettré, le membre de l'Académie française? Toutes les fibres de son cœur auraient saigné en même temps ; toutes les facultés de son intelligence auraient eu à subir le plus effrayant démenti. Sa religion menacée, sa politique réduite à néant, sa raison mise au défi, ses croyances blessées au vif, ses dernières illusions jetées au vent, la France comparable à ces convalescents qu'une imprudence et une rechute repoussent violemment vers leur lit de mort; voilà par quelles angoisses Louis de Carné aurait eu à passer avant d'aller chercher dans un monde meilleur le repos que celui-ci nous refuse, et la récompense si bien méritée. Ah! ne la plaignons pas, nous qui avons le chagrin de lui survivre, nousque les événements placent dans Thorrible alternative, ou- de déserter lâchement notre poste comme des soldats vaincus qui fuient en abandonnant leurs bagages, ou de sentir nos efforts se briser contre Taveugle folie d'un peuple qui aime mieux périr que nous croire !
La génération nouvelle ne se fait plus une idée bien exacte du grand mouvement intellectuel qui marqua les dernières années de la Restauration. On se figure avoir tout dit quand on a parlé de cette radieuse aurore, de cette magnifique renaissance, de ces glorieux débuts, de
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ces sources jaillissantes où se retrempèrent à la fois la littérature, la philosophie, la politique, le théâtre, la poésie et l'art. Il y eat pourtont des nuances dont il sied de tenir compte. Ainsi que la suite Ta prouvé, ces fleurs d'avril, subitement épanouies, portaient à la tête de bien des gens qui en profitèrent pour tomber à gauche, après avoir penché à droite. La philosophie se proclamait spiritualiste pour se dispenser d'être chrétienne. La politique, en se déclarant libérale, oubliait d'être royaliste. Jonffroy écrivait son fameux article ; c Comment les dogmes finissent, > — sans se douter que ces dogmes seraient encore debout, quand son œuvre, son éclectisme, ses analyses, son cher Dugald Steward et son cher Thomas Reid auraient depuis longtemps disparu. L'alliance entre le romantisme et le christianisme, tout extérieure et en surface, commençait à la ballade et finissait à l'ogive. La plupart de ces jeunes et hardis talents, sous prétexte d'honorer leur époque, ne cessaient de taquiner leur gouvernement. Le groupe du journal le Globe av^it le mérite de séparer le libéralisme du bonapartisme et de remplacer par un ensemble de doctrines la polémique haineuse, étroite et vulgaire du Constitutionnel; mais il avait le tort de soutenir avec des armes damasquinées la même guerre que des libéraux d'estaminet avec des fusils de pacotille. En somme, la situation était telle, gue nous devions, trente ans plus tard; y trouver bien des textes de panégyriques et de
regrets en l'honneur de la Restauration, mais que, au moment même où elle aurait eu besoin d'appui, chacun de ses futurs titres de gloire devenait pour elle un écueil et un péril.
C'est alors que quelques jeunes gens distingués, studieux, spirituels, sincèrement royalistes, -mais surtout catholiques, eurent l idée de créer un journal de raisonnement et d'apaisement, destiné à prévenir ou à corriger les ruptures entre la Charte et la monarchie, à réconcilier avec le trône et l'autel la jeunesse des écoles, et à prouver que, non-seulement la Royauté, la liberté et la Religion peuvent vivre en bonne intelligence, mais qu'elles sont également intéressées à s'unir pour lutter contre Tennemi commun. Le Correspondant, sous sa première forme, voulut être et fut pour la génération nouvelle qui demandait sa place au soleil tout en restant fidèle et chrétienne, ce que fut le Globe pour les esprits superbes, gonflés de leurs succès de concours et de Sorbonne, élevés dans la tradition plus ou moins révolutionnaire, décidés à pratiquer la métaphysique du libéralisme et à laisser aux commis voyageurs et aux étudiants de bas étage les invectives contre le parti-prêtre, les procès-verbaux d'intolérance cléricale, les émeutes du parterre de TOdéon et le Voltaire-Touquel. Si le sourire ne m'était désormais impossible, je sourirais en songeant que ces jeunes aristocrates de la raison pure avaient pris
pour devise le vers d'Ovide :
Btquoii mine ratio est, Impeius anlefuill
ce que l'on peut traduire ainsi : * Ce qai Tnl d'abord de l'entra inement, est aujourd'hui du raisonnement. • — il faut croire que ce raisonnement était encore trop entraînant, puisqu'il les a entraînés de Uarlignac à Casimir Périer, de Casimir Périer à U. Tliiers, de Thiers à Odilon-Barrot, d'OJilon-Barroi à Ledru- Rollio, de Ledru-Rollin a Morny, de Uorny à Rouber, de Rouber à Emile Ollivipr, d'Emile Ollivier à Jules Faire, de Julos Favre à Gambetu, de Gambeita a Naquet, et de Naquet à l'inconnu.
Quoi qu'il en soit, on peut dire que Louis de Carné et le Correspondant naquirent ensemble à la vie politique et littéraire. Tel il se ràvela des la première page du' journal, tel il a ëté pendant louie ^a carrière, qui Tut souvent br.lianle, quelquefois pénible, toujours honorable et uiile. De concert avec ses dignes collaborateurs, les Cazalës, les Ctiampagny et quelques autres esprits d'élite, il s'imposait une tache dilTcreaie des polémiques journalières, directes, actives et mililanles, de UU. de Genoude, Laurentie, Uichaud et Lourdoueix. Il s'établissait, pour ainsi dire, à la limite des deux camps, et s'adressanl, dans an noble et beau langage, à tous les hommes de bonne foi, il essayait de démontrer aux uns que la moiiarcliic légitime ciait, pour ta liberté, le me:I-
lear point d'appui, et que, faute de l'adopter, la liberté se condamnerait à de fatales aventures; aux autres, que la Charte devait servir de point de ralliement et de trait d'union entre le passé et le présent; à ceux-ci, que le romantisme n'avait pas de sens s'il ne signifiait réaction contre le néo-paganisme du dernier siècle, retour à la poésie, à Tart, à la tradition, à l'inspiration, à la religion du moyen âge; à ceux-là, qu'il ne leur sufîisait pas de rompre avec la philosophie sensualiste de Condillac et de Deslutl de Tracy, s'ils n'avaient le courage de remonter jusqu'à la Révélation ; à d'autres encore, qu'il n'était pas sage d'engager trop avant l'Église dans les querelles politiques et de lier trop étroitement la vérité absolue a la vérité relative. Dirai-je qu'il se trompait sur quelques points? que ses illusions persistantes lui ménageaient, dans l'avenir, des mécomptes ; que la Révolution, dès cette époque, était trop intraitable pour qu'il fut possible ou permis de transiger avec elle, même en sauvegardant les principes qu'elle ne cessait de saper et qu'elle se proposait de détruire? En ce cas, il faudrait se hâter d'ajouter que jamais erreurs ne furent plus généreuses, et que mieux vaut mille fois se tromper ainsi, qu'avoir raison — la raison du plus fort — comme les émeutiers du 29 juillet 1830 et du 24 février 1848, comme le coup d'État et le césarisme du 2 décembre 1851, comme le suffrage universel du 20 février et du 5 mars 1876. Gardons-nous de confondre la justesse d'une idée avec sa réussite, dans
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un malheureux pays où il suffit d'un tas de pavés, d'un cri : « on assassine nos frères ! » d'une mise en scène populaire, dirigée par un comédien ou un vaudevilliste, pour donner raison à Lagrange contre Berryer, à Barbes contre Guizot, à Rochefort contre Trochu, aux bandits contre les gendarmes, à la démagogie contre la France. La vérité peut être le refuge, elle n'est pas le succès ; il y a d'ailleurs le succès d'estime, le succès d'argent et le succès de mépris ; ce dernier est, en ce moment, fort à la mode.
Ce fut,pour M.de Carné, ses collaborateurs et ses amis, une lune de miel sans beaucoup d'éclat, mais douce et pure comme leurs âmes. Cet honnête Correspondant y comme nous disions alors, n'a pas duré assez longtemps pour laisser une trace bien profonde. Je suis sûr cependant qu'il resta au nombre des meilleurs souvenirs de M. de Carné; que, plus tard, éprouvé par de longues années de travail et de lutte, auteur d'ouvrages remarquables, élu par l'Académie française, mais frappé dans ses plus chères tendresses et n'échappant a ses douleurs privées que pour être accablé par les calamités publiques, il évoquait avec un plaisir mélancolique l'image de ces trois années où il s'efforça de ramener les esprits irrités, méfiants, excessifs, absolus, frondeurs, troublés par l'approche de l'orage, à un idéal que cinquante ans d'expériences n'ont pu encore réaliser. Moi-même, à un demi-siècle de distance, je ne puis oublier avec quel
battement de cœur je jetai, dans la boîte du Correspond dant, le premier en date de mes innombrables articles, et quelle fut ma joie, trois jours après, en me voyant imprimé tout vif sur la même page que mes aînés, Louis de Carné et Edmond de Gazalès. Ce sont là de ces impressions de jeunesse qui s'effacent et que l'on croit mortes, tant que la vie semble avoir encore quelque cbose à nous donner. Mais quand tout manque à la fois, quand la nuit se fait au dedans et au dehors, quand on n'a plus devant soi que deuil et que ténèbres, on se retourne et l'on aperçoit bien loin, à l'extrémité de l'borizon, une pâle et faible lueur. C'est le fugitif rayon de la vingtième année, l'adieu furtif du premier rêve à la dernière réalité.
On sait quelle catastrophe, — point de départ de malheurs plus horribles, — vint couper court à toutes ces généreuses entreprises, rendre inutiles les essais de conciliation, déplacer violemment les champs de bataille, disperser les combattants, compromettre la liberté sous prétexte de la rassurer, et ranger parmi les vaincus ceux qui, la veille, se croyaient assez maîtres de la situation pour discuter les clauses du traité de paix. On vit alors s'opérer, parmi les catholiques, une évolution singulière. Le plus illustre,le plus intransigeant d'entre eux, celui que l'on avait longtemps considéré comme un général d'avant-garde, changea tout à coup de tactique, de mot d'ordre et de drapeau. Il s'installa hardiment
parmi les triomphateurs, et, secondé par deux lieatenants incomparables dont Téloquence et l'ardeur ajoutaient encore à son prestige, il étonna de ses audaces une société réveillée en sursaut par l'écroulement d'un trône écrasé sous une barricade. Il se posait en liquidateur de la faillite monarchique, et demandait à la Révolution et à l'avenir, pour le catholicisme, ce que la Royauté et le passé ne pouvaient plus lui donner. M. de Carné et son groupe, on le comprend, devaient refuser de suivre sur ce terrain l'homme qui n'était encore que l'inquiétant abbé de Lamennais. Dans quelques pages admirables de sagesse, de piété vraie et de bon sens, ils dégagèrent leur responsabilité, précisèrent les distinctions, maintinrent les distances et rappelèrent que leur rôle n'était pas de flatter la victoire, mais d'adoucir la défaite. Une année après, la cour de Rome, la conscience publique, Tépiscopat français, les aberrations du maître, les loyales soumissions des disciples, donnaient raison aux sages contre le sectaire.
N'importe ! Sous ce nouveau régime, où la politique occupait une large place, où les questions primitivement débattues entre penseurs et publicistes allaient se résoudre à la tribune, le Correspondant ne pouvait plus suffire à Louis de Carné. Il voulut être et il fut député. Faut-il le blâmer, l'approuver ou le plaindre de n'avoir pas été, dans cette phase de sa vie parlementaire, un légitimiste pur, de s'être peu à peu rapproché de la
majorité de M. Guizot? Nous verrons tout à Theare qu'il dut à cette faiblesse une des rares joies de son existence si laborieuse et si austère. Pour le moment, bornons-nous, sinon à la justifier, du moins à l'expliquer* Au moment où Louis de Carné entra à la Chambre, Lamartine s'efforçait de créer ce, parti social dont il formulait le programme en disant qu'il voulait ne siéger ni à droite ni à gauche, mais au plafond. Berryer était l'éloquent organe du sentiment royaliste, qu'il associait au sentiment national, souvent froissé par les timidités du juste-milieu. Montalembert, le plus jeune des pairs de France qu'effrayait et charmait sa fougue, gardait de ses relations avec Lamennais une indifférence absolue sur la question de légitimité, une disposition permanente à signer le bail de la monarchie de juillet, pourvu qu'elle respectât les intérêts catholiques, affirmât la liberté de l'Église et promît la liberté d'enseignement. 11 parut à Louis de Carné que, entre ces places si distinctes, il y avait à prendre une place intermédiaire, un rôle mixte, qui consistait à être un peu plus pratique que Lamartine, un peu plus légitimiste que Montalembert, un peu plus conciliant que Berryer. Offrir un type de tori/ catholique, représenter dans le Parlement, comme il Tavait essayé dans le journalisme, une phase transitoire où l'avenir était réservé, la tradition ajournée plutôt que rompue, les préventions révolutionnaires battues en brèche, l'éducation politique et religieuse du pays purifiée et
assainie, telle fut la pensée de Louis de Carné, rallié tant bien que mal an ministère Gaizot pendant les années de trêve qni précédèrent la révolution de Février. S*il se trompait, que celui de nous qui ne s'est jamais trompé lui refuse le bénéfice des circonstanoes atténuantes 1
Mais j'ai hâte d'en finir avec cette odieuse politique pour me remiser, avec Louis de Carné, dans la littérature, et le retrouver, dans son cabinet de travail, écrivant ces belles études historiques qui composent le fond le plus solide de se renommée : Vîtes sur V histoire contemporaine;— Du gouvernement représentatifen France et en Angleterre ; — Études sur V histoire du gouvernement représentatif en France; — L Europe et le second Empire ; — Essai sur les fondateurs de V unité française; — La Monarchie française au dix-huitième siècle, et enfin. Les États de Bretagne, celui de ses ouvrages où se dessine le mieux sa physionomie de Breton assoupli, mais non perverti, passionnément attaché à sa province, fidèle à tous les souvenirs du berceau, du foyer, du sol natal, et, au milieu des ruines de la liberté moderne, conservant une tendresse d'amant trahi pour ces libertés locales que 89 se flatta de développer, que 93 engloutit, que la centralisation absorba, et qui sont condamnées, je le crains, à rester au fond du gouffre creusé par la Révolution.
Ces travaux si consciencieux, cette vie si studieuse, ces livres écrits d'un si bon style, désignaient Louis de
Caroé aax safffdges de rAcadémie française. Il y eat pourtant, dans son élection, un peu de hasard. C'était, je crois, en avril 1863 ; il n'y avait pas moins de huit ou dix candidats au fauteuil de M. Biot. Sainte-Beuve venait d'éoire un de ces articles ingénieux, insidieux, spécieux et venimeux, qu'il ne réussissait que trop bien. Après avoir passé en re^ne les divers concurrents en les criblant de louanges sournoises ou de délicates malices, il mettait Tillustre compagnie en demeure de s'adjoindre M. Littré, ne fût-ce que pour Taider dans la confection du fameux dictionnaire ; il faisait clairement entendre que les autres compétiteurs n*étaientquela monnaie du singe. 11 semblait donc bien difficile d^esquiver M. Littré. Heureusement, M. Guizot, dont l'influence était alors sans rivale à TAcadémie, comprit qu'ildevait se rallier à la littérature de M. de Carné, qui, dans un autre temps, s'était rallié à sa politique. Au sortir du service funèbre d'un immortel qui« p^r diëtraction, était mort, il dit au groupe de se^ Mtti^^ : « La pariie est-elle donc perdue d'avance ? aous Uisseroos-noas vaincre sans essayer de combattre ? > -^ Et il leur donna rendez-vous, pour le soir, à rb^^tel du duc de Noailtes, On se compta, on reconmtinim l^w f^\Hiimoore la majorité; quelques jours apr^^i H.' 4*i ^'Mné fat élu. Pourquoi Témioent auteur de< MMOdfionë/Jf/r^Uenm^n'H'trïi pas persisté jusqu'au bout dil^<J2^ i-A'iUi Qi>i)Oi-HU)n «a& doctrines simiesques, apoi(tili4^ t^i^r h i^bilQhaiài ? Comuu^nt expliquer qu'il se
soit montré, sept mois après les crimes de la Commune et le massacre des otages, plus accommodant que sous TEmpire? M. Villemain, ce modèle d'élégance, de grâce, de finesse, d atticisme académique, était-il heareasement remplacé par ce savant taciturne qai aura traversé l'Assemblée nationale, l'Académie et le Sénat comme ses ancêtres eussent enjambé trois branches dé cocotier? Est-ce donc assez de connaître admirablement la valeur de tous les mots de la langue française, si on en fait une valeur morte, si on ne sait pas en user pour écrire un livre ou prononcer un discours? N'est-ce pas ressembler à un avare qui saurait parfaitement le compte de ses épargnes, niais qui n'en ferait usage ni pour son agrément, ni pour le nôtre ?
S'il y a des académiciens qui,» une fois élus et reçus, ont cru pouvoir se reposer sous leurs palmes vertes, Louis de Carné ne fut pas de ceux-là. Son livre sur les Étals de Bretagne date de 1868. Après nos désastres, dont on a pu dire que, comme la solitude, ils fortlQaient les forts et aflaiblissaient les faibles, il publia ses Souvenirs de jeunesse, sa notice sur Chateaubriand et sa vie politique, pages éloquentes, attendries, pénétrantes, que l'on ne peut relire sans une émotion profonde. Dans ces derniers écrits, son style, toujours ferme et pur, mais d'abord un peu dépourvu d'éclat, d'originalité, de chaleur et de couleur, s'était assoupli, animé, coloré. Il de* venait plus personnel, et avait acquis cette qualité indé-
flnissable que rien ne saurait remplacer : le charme. La
politique et Thistoire faisaient silence pendant ces veillées
d^angoisse, de travail et de deuil. Au dehors, l'orage, la
pluie ruisselant sur les vitres, la mer grondant sur les
grèves. Au dedans, un père frappé au cœur, un Français
foudroyé par les malheurs de sa patrie, un vieillard
courbé sous le fardeau, un chrétien sauvé du désespoir
par les espérances immortelles, un rayon de poésie se glissant sur ce seuil désolé ; puis, comme diversion à
cet ensemble d'implacables tristesses, les images lointaines d'une société disparue, d'un âge où la vie semblait légère, où l'ouvrier croyait à son œuvre, où il eût suffi d'un peu de raison, de patriotisme et de bonne foi pour apaiser les querelles de ménage entre le pouvoir et la liberté. Louis de Carné a tiré un excellent parti de ces contrastes, et le lecteur n'a besoin d'aucun effort d'imagination ou do mémoire pour se mettre de moitié dans ces souvenirs ; pour se figurer qu'il a vécu, pensé, espéré, vieilli, souffert, pleuré, avec le sympathique écrivain. C'est le privilège des nobles âmes et des existences irréprochables, qu'elles retrouvent, au déclin, une seconde jeunesse, où les souvenirs et les rêves gardent leur fraîcheur, où le cœur n'a rien à renier de ses anciennes tendresses, où l'on se désabuse sans s'aigrir, où la perte même des illusions laisse plus de mélancolie que d'amertume. Le libertin, le roué, le sceptique, le viveur, ne savent quefaire de leur passé ; s'ils essaient de le fouiller,
iisn*y rencontrent que des cendres. Le chrétien, l'honnête homme s'en fait un trésor. Pour ceux-là, les souvenirs sont des i*estes ; pour ceiui-ci, ce sont des reliques.
Nous compléterons le portrait et l'éloge de Louis de Carné, en disant que doué d'un vrai talent agrandi et aiïermi par la foi la plus sincère, les études les plus consciencieuses, la raison la plus haute, il no prétendit jamais au génie. Si, dans une vingtaine d'annéesja France existe encore,et si un moraliste sévère se charge de rédiger le dossier des hommes de génie du xixe siècle, on reconnaîtra le mal aiïreux qu'ils nous dut fait, et on sera tenté de maudire ce don si rare^ si admirable, si fatal et si dangereux. Dans les temps de calme et les sociétés régulières, le génie est la plus magniûque parure ou le plus puissant auxiliaire que puisse rêver un souverain ou un peuple. Aux époques de déclassement, d'anarchie morale et de tourmente, le génie mauquant d'équilibre et de contrepoids, n'acceptant que luimôme pour arbitre et pour maître, n'ayant plus ni frein, ni but,promptà s'abuser sur la limite ou le genre de ses aptitudes, finit par ressembler à ces forces aveugles de la Nature qui se traduisent en inondations, en épidémies et en tempêtes, ou à ce personnage de la Fable dont chaque mouvement amenait une éruption volcanique et un tremblement de terre. On reconnaîtra aussi que ce que l'on a pris pour du génie n'a été bien souvent qu'un immense dérèglement d'idées dans un cerveau démesuré.
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Alors on rendra justice à cas hommes qui n'ont pas aspiré à une dictature intellectnelle et sociale, qui n*ont pas fait de leur gloire ou do leur orgueil le centre de tous les événements et le mot de toutes les énigmes, qui n^nt pas risqué sur une mauvaise carte, pour un caprice de poêle ou une piqûre d'araour-propre, Tavcnir de leur pays, mais qui ont mis des facultés éminentes au service de la vérité, du bien, de l'idéal, de toutes les bonnes et saintes causes. Que dis-je ? Et pourquoi chercher ailleurs les mérites de Louis de Carné ? Aucune louange, aucun hommage n'est comparable à ceci : parcourez sa vie, lisez ses ouvrages, recueillez ses titres à la sympathie et à l'estime ; vous vous direz que, si de tels hommes avaient pu faire prévaloir leurs pensées les plus chères, s'ils avaient réussi à mener jusqu'au bout leur tâche, si l'imprévu ne s'était pas joué de leur prévoyance, si leurs écrits eussent fait partie essentielle de notre programme p)litique, nous aurions le contraire de ce que nous avons -- et de ce que nous allons avoir.