‹ Nouveaux samedis (volume 3)Chapitre 21 sur 22 · H»« LA COMTESSE D'AGOULT · texte numérisé non relu

H»« LA COMTESSE D'AGOULT

8 mars 1876*

Le 17 janvier 183..., trois jeunes gens, camarades de collège et à peu près du même âge, étaient réunis, vers dix heares du soir, dans un joli petit appartement de la rue Saint-Dominique. Ils fumaient, causaient, et parfois interrompaient leur causerie, soit poar prendre quelques gorgées de thé, soit pour essayer au piano les mélodies de Schubert ou les fraîches cantilènes de la Sonnamhula.Vn de ces trois amis — hélas! c'est aujourd'hui le dernier survivant, — deviût partir Je lendemain pour sa province, où Tavait violemment ramené la révolution de juillet. Au dehors, une pluie fine et froide; au dedauf^, un feu vif et clair; sur les lèvres de nos causeurs,

tous les enthousiasmes, toutes les tristesses, tous les nV ves, toutes les chimères qui agitaient alors les imaginations de vingt ans. Âjoutez-y la mélancolie des adieux et le penchant aux confidences; vous aurez une idée de ce tableau d'intérieur.

— Théophile! dit Georges, j'espère que ma question ne t'offensera pas ; d'ailleurs, je serai dans cinq jours à deux cents lieues de Paris; — où en es-tu, de tes poétiques tendresses avec ta Béalrix?...

Théophile devint très-rouge, et balbutia d'une voix émue : — « Toujours au même point, Dieu merci ! Une pareille situation ne peut pus et ne doit pas changer. Ma noble Béatrix est la digne sœur de l'immortelle Muse du Dante. Elle m'a révélé toutes les délices, tous les secrets deTidéal.. Sa blonde figure, d'une expression séraphique, m'apparaît dans un nimbe d'or... Souhaiter ou demander plus, serait un sacrilège... Demande-t-on à un ange venu du ciel de partager les grossières passions de la terre ?... Non, je n'échangerais pas mon sort contre les triomphales ivresses de don Juan... Je suis mille fois plus heureux d'un regard et d'un sourire que de toutes les joies de ce monde.. J'ai son âme... que m'importe le reste?...»

Ici une imperceptible grimace et une légère quinte de toux accusèrent, chez Marcel, le compagnon de Théophile et de Georges, je ne sais quelle velléité de doute et de moquerie...

Georges partit le lendemain ; trois mois après, Marcel lui écrivait une longue lettre, dont voici le post-scrip" tum:

« Lamentable catastrophe, qui met tout Paris en rumeur et tout le noble faubourg en deuil. Écroulement et ruine du roman mystique de notre cher Théophile... Enlèvement de sa Béatrix par le plus prestigieux, le plus fascinateur, le plus fougueux, le plus écheyelé,leplus irrésistible des virtuoses... »

Onze ans plus tard, sous le pseudonyme de Daniel Stem, madame la comtesse d'Âgoult publiait Nélida.

Je viens de relire Nélida^ qui date de 1846, et dont la date se reconnaîtrait d'ailleurs à chaque page, si Timprlmeur avait oublié de l'inscrire sur la couverture. C'est ce livre, encore remarquable quoique vieilli, qui me décide à esquisser après coup, pour ma modeste galerie, la silhouette de celte grande dame volontairement déclassée, toute de disparates et de contrastes ; patricienne enrôlée par la démocratie ; altière pécheresse traduisant ses fautes en révoltes, ses erreurs en défis et ses passions en maximes; révolutionnaire, républicaine, sectaire , sybille ou Ëgérie du socialisme, avec des traits, des allures, une physionomie, admirablement aristocratiques; entourée de radicaux, d'utopistes, d'idéologues, de tribuns, de faux-monnayeurs de liberté et d'égalité, comme un beau cygne forcé de vivre pêle-mêle avec des canards, des éperviers et des buses ; réussissant à s'assimiler toutes

les mauvaises doclrines sans jamais parvenir à s'imposer les mauvaises manières: touchant à la philosophie, à la politique, à l'histoire, à la poésie, au roman, sans y trouver une place bien nette et une renommée bien distincte; caressant le populaire avec des gants paille; niveleuse, qui semblait toujours prôte à sonner ses valets de chambre ou ses caméristes; libre-penseuse, à laquelle on était sans cesse lento de dire : « Madame la comtesse > voici votre eucologe ! c'est l'heure de la messe à Saint- Thomas-d'Âquin ! » Flatteuse des gens à pied^ qui donnait envie de murmurer, chapeau bas : « Madame, votre voilure est comme vos opinions ; elle est avancée.» — Telle enfin qu'elle se résume tout entière dans ces deux mots d'un homme d'esprit, quoique marquis de la vieille roche:-— «Comme je la plains de ne plus voir son monde! disait une douairière.— Et moi, je la plains bien davantage d'être obligée de voir l'autre ! repliqua-t-il ; » et i ajouta : « Quelle femme pourtant, quel talent, si madame Sand n'existait pas 1 » — Ceci me ramène naturellement

à Nélida.

Nélida est ce roman que, d'après un ingénieux criiique, chacun de nous porte en germe, et qui attend, pour éclore, un événement, un chagrin, une passion, un épisode de la vie intérieure, un choc qui fasse jaillir l'étincelle. S'il se combine avec du génie, il s'appelle Werther ou René. Un cran plus bas, nous rencontrons Àdolph3f Corlnmf lailani, Valentine^ Marianna. Si

l*auleur ignore ou dédaigne Tart de relever l'analyse psychologique par une action originale et des scènes émoavantes, nous avons des confidences curieuses, mais tempérées par Tennui; Obermannj Volupté^ Raphaèl^la^ Confession (fun etxfant du siècle, Nélida est de celle famille; mais Nélida n'ennuie point, et, si Tœuvre de Daniel Stern n'a survécu que dans la mémoire de quelques contemporains, c'est que la place était prise par madame Sand. Tous les chapitres, tous les détails de ce récit révèlent l'influence souveraine de l'illustre et inépuisable auteur des Lettres (Tun Voyageur. Les procédés sont les mêmes. Une autobiographie complaisante, pareille à un portrait flatté, corrige la réalité comme un joueur trop habile corrige la fortune; elle n'en laisse subsister que ce qu'il faut pour que le lecteur intelligent puisse se dire : t Ce livre a été vécu avant d'ôtre écrit. • — Infidèle à son costume mythologique, la vérité s'y habille d'un tissu transparent et discret à la fois, qui tour à tour dévoile et déguise, rétablit la pureté des lignes et fait, au besoin, d'une Vénus une Minerve. L'héroïne de sa propre histoire nous laisse deviner qu'elle a souvent trempé sa plume dans le sang de ses blessures. Seulement, elle a soin d'oublier quMl y a des blessures de plusieurs sortes ; supprimant celles qu'elle a faites, elle ne se souvient que de celles qu'elle a reçues. La réciprocité des torts, inévitable dans ces aventures où les coups d'État de la passion bravent toutes les lois de la conscience, disparaît

de ces procès- verbaux, intéressés à ne déclarer que la moitié de ce qu'ils savent. Âu début, c'est la société, c'est le mari, c'est l'entourage, c'est la morale de convention et de puérile bienséance, qu'il faut accuser d'avoir poussé à bout la femme incomprise. C'est leur faute et uniquement leur faute, si l'aigle captif a brisé les barreaux de sa cage, si l'on aperçoit une légère tache sur la robe blanche de l'hermine , si un brin de myrte se mêle a la touffe de sensitive, si, contre toutes les vraisemblances géologiques, les glaciers immaculés de la Jungfrau secban-

gent en laves volcaniques. L'ange déchu ne cesse pas d'être un ange. Ses ailes lui servent à s'envoler hors delà maison

conjugale, parce que le mensonge lui répugne cent fois plus gue la déchéance. Souvent même on peut croire que cette héroïque victime succombe par excès de vertu, qu'elle n'est pas réfractaire, mais supérieure à son devoir. Patience ! Le temps s'écoule. Les points noirs paraissent à l'horizon, et bientôt envahissent le ciel tout entier. D'épais nuages couvrent la lune de miel des amours coupables. Le fruit défendu a plus de saveur, mais se gâte plus vite que les autres. Peu à peu la lassitule, le désenchantement, le regret, le remords, je ne sais quelle irritation taciturne et impitoyable, se glissent sous les rideaux de l'alcôve. Ces deux êtres,qui se sont condamnés à suppléer le monde entier l'un pour l'autre, reconnaissent qu'ils se sont trompés, que leur tâche est au-dessus de leurs forces, que la plus absolue des libertés devient la p!as pesante des servitudes.

NOUVEAUX SAMEDIS > conimcnco le cb.ipiirc des récriminalinns, des M, de ces paroles erivcnimces qui eoirent dans le ' comme anc lame et laissent leur venin dans h I. C'en est faii, la sociélt*, la morjlc, le mariLige, lo sont vongés ; et le veogcur. c'est jurtemeni le héros, tmi-ilieu, celui que la sublime rcvollëc avait trau^- ■d à son image, qu'elle avaii géncrcusemeni doté de iroprcs richesses, qu'elle regardait comme son égal, lie parait comme son idole, qu'elle adorait commo mattr?, et qui n'était que son ouvrage. Elle découvre ce marbre est de l'argile, qne c« diamant est du' ^3, que loul était faui chez cet homme, la passion me le dévouemeni, la vertu comme le génie. En il cas, la désillusion est inexorable, et le vman guré dans l'azur, dans l'exlase, dans tous les rayonenis de l'amour, de l'enthousiasme, de la coariancc e la jeuucss?, s'abîme dans le désespoir, dans la e, dans le vide, dans le néantet dans la nuit. 1 délaillant ce programme, il me semble que jo viens ous raconter Nélida. Orpheline des son enfance, litre d'une grande forluno, mademoiselle Nélida de hieallaye, sans autre parente qu'une vicomtesse spol, quadragénaire frivole et mondaine,- est mise ouvent do l'Annonciade. Elle a pour supérieure une ne étrange, que nous retrouverons plus tard dans un e tout différent, el dont Daniel Siern fera l'inlerprèle !3 hardiesses philosophiques, religieuses, politiques et

sociales. N'oublions pas que nous sommes en 1845, que le pays est calme, que la monarcble de Juillet a pour elle les apparences de prospérité et de durée, et que les esprits chimériques peuvent avoir l'air de prendre au sérieux les doctrines d'Enfantin ou de Considérant, de Fourier ou de Pierre Leroux, de Saint-Simon ou de Gabet, sans redouter le péril d'une application immédiate.

Exaltée par de mystiques lectures, Nélida se croit appelée à la vie religieuse. Son confesseur, le P. Àimery, la détrompe, et, en effet, nous la voyons, quelques an* nées après, épouser, presque avec amour, le comte de Kervaëns, si riche, si élégant, si spirituel, si beau cavalier, que Ton a peine à s'expliquer le caprice romanesque et féminin qui va lui infliger le rôle de mari malheureux, sacrifie et abandonne. Tlmolcon de Kervaëns a les défauts de ses qualités. Ilesttrop^ aimable, on l'aime trop, il lui est trop difficile d'être bon mari. Ses succès de la veille opposent trop d'obstacles à sa fidélité du lendemain. D'autre parî, Nélida, avant d'entrer au couvent a eu pour voisin et pour compagnon de jeux un odolescent robuste, énergique et fier, nommé Guermann. Lorsqu'elle le revoit, Guermann est devenu un artiste; ses tableaux sont remarqués au Salun. Encore un effort, et il sera classé parmi les plus célèbres. Toute cstte partie du roman est intéressante et d'un excellent style. Daniel Stern oublie Hegel cl Schelling, le moi et le non-moi^ le

pédantisme germanique et le socialisme français, qui X*'* 21.

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