‹ Nouveaux samedis (volume 3)Chapitre 4 sur 22 · Etude lur u vie et ses ouvrages, par H. Oulon Fengèra · texte numérisé non relu

Etude lur u vie et ses ouvrages, par H. Oulon Fengèra

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Taire. Son ouvrage est une élude, large, forte, éJevce, sympathique, cbrétienne, et non pas un panégyrique. Après l'avoir lu, nous connaissoos admirablement Érasme, et je dirai presque que nous l'aimons pour bien des traits de ressemblance avec nolie prochain et avec nonsmémes. Nous ne pouvons nous dissimuler ses faiblesses, ses hésitalions, ses défaillances, ses sous- entendus, ses économies de dévouement et d'béroîsme, ses sacrillces â un repos qn'il n'a jamais goûté, ces manies de neutralité qui plaisaient à Sainte-Beuve, mais qui rapportent bien rarement ce qu'elles coûtent. Pourtant, en somme, il nous intéresse. Nous admirons en lui, sinon l'homme tout entier, au moins le travailleur infatigable, l'érudit aux prises avec le pédantisme et le fanatisme de son temps, le fin railleur, le moraliste ingénieux, dépaysé dans celte phase de violence, de tumulte et de haine. Peu s'en faut que, chez ce prétendu sceptique, nous ne découvrions l'ancêtre de beaucoup de gens de notre connaissanoe, qui délestent la Révolution, uon-seulement pour ses laideurs, ses rudesses et ses menaces, mais encore parce qu'elle compromet leur quicinde, fait tort à leurs paisibles travaux et diminue leur Importance.

Au lieu de condamner Érasme, mettons-nous à sa place, et, aflnd'Ëlresùrsdenepas nous tromper, prenons pour guide M. Gaston Feugère. L'homme qui devait, molgré tout, jouer un grand rôle et exercer une immense influence dans la période iransitoire de ces deux siècles

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loiD de les rendre insatiables, eût pour effet de les récoDCilier avec lijurs ennemis. Il ne cesse de précber la modération ei la concorde. On rencontre màme dans ses ^rils des passages que nos calamités récentes poorraienl changer en allasions.

— ( Si j'étais César, écrivait-il, je parlerais ainsi sans relard an roi de France ( après la batailla de Pavie) : < Kon frère, un mauvais génie a allumé entre nous cette guerre. Ce n'est pas pour la vie, mais pour l'empire que nous combattons. Vous vous êtes montré, autant qu'il était en tous (ici l'allusion sérail difficile), vaillant guerrier. La fortune m'a favorisé, et de roi vous êtes devenu mon prisonnier. Ce qui vous est arrivé pouvait aussi bien m'arriver à moi-même, et votre malbenr nous fait souvenir de notre humaine condition. Noos avons rocoonn combien ce genre de combats fait éprouver de dommage à l'un et & l'autre. Eb bien ! commençons un combat d'un genre nouveau. D'ennemi que vous étiez, je vous reçois comme un ami. Qu'il y ait oubli de tous les maux passés ; gardez vos possessions; soyez un bon voisin ; et, dËs mainlenant, cherchons à nous surpasser par la bonne foi, les bons offices et l'amitié. Combattons, non pas pour savoir lequel des deux atira l'empire le plus étendu, mais lequel gouvernera le plus saintement son reyaume. »

Et plus tard : < Qu'arriverait-il de nous, si Dieu, le seul vrai monarque en toutes choses, une fois offensé, ne voulait plus déposer sa coltre?... Aujourd'hui que l'em-

blés. Pour prasp<irer et grandir, la Renaissance n'avaii pas besoin d'autres ansiliairesqueceus qu'elle renconiraildësses premiers pas; le relâchement de la discipline ecclésiaslique, l'envie d'écbanger le uauvais latin contre le bon, les chefs-d'œuvre de l'art en Italie, l'avénemeni des Médicis, le règne de souverains pontifes plus épris de betles-leltres que d'orihodoxie tbéologique, et l'irrésistible charme des modèles que Lascaris et ses compagnons d'exil apporiaienl à leur nouvelle pairie. Loin de seconder ce mouvement, la Rérorme ne pouvait qae le ralentir Ou l'entraver eu ouvrant a l'esprit humain d'autres issues, en l'engageant à déployer sur un autre terrain sa 'fougue et son ardeur juvéniles. La Renaissance roprésentail l'étude et la Réforme l'action; or, l'action et l'étude marchent rarement d'accord. Ce qui sert l'une est presque toujours nuisible à l'autre. En ce moment critique où la religion catholique semblait menacée de périr par un excès de sécurité et de puissance, la Renaisnaissance profilait de tout ce dont s'emparait la Réforme pour justifier ses révoltes, pour légitimer ses colères. Les griefs de celle-ci étaient les bénéfices de celle-là. Plus on voyait les abus se glisser dans l'ombre des cloîtres, plus on s'écartait de celle mortification de la chair et des sens recommandée par l'Église primitive, plus les papes s'abandonnaient aux séductions de la poésie et de l'art, plus aussi il devenait facile d'infuser dans la société catholique les lettres païennes, les fables du polythéisme.

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souffreteux et maladif, amoureux de littérature et de savoir, déserte, esquive ou triche la vie monastique, moins à cause des privations qu'elle lui impose, que parce qu'il " y trouve un mélange de superstition, d'ignorance et de sensualité grossière, qui blesse sa nature fine et délicate. Qu'on lui donne une bibliothèque, un cabinet de travail et une imprimerie ; il ne demandera rien de plus à la société séculière. Luther est bien plus moine qu'Érasme ; il est bien plus à son aise sous le froc, jusqu'au moment où ce froc se change en robe de Nessus, où le moine apostat tourne contre l'Église les armes qu'il avait prises pour la défendr3. Militant pour le mal comme il Feût été pour le bien, il se complaît dans le tumulte, dans le trouble, dans le combat, comme dans son atmosphère naturelle. Il ressemble à cet oiseau •— procellaria avis, — qui ne se pose sur les vagues que lorsqu'elles sont soulevées par la tempête. Gomme il apparaît dans un temps d'agitation, de trouble, d'excès et de violences, il se trouve, hélas 1 que ses audaces lui réussissent mieux qu'à Érasme ses faux-fuyants, ses réti cences, ses ingéniosités et ses finesses.

Ces deux hommes devaient se haïr et Ton peut affirmer hardiment qu'ils se sont haïs. Ilssegênaient mutuellement. Luther ne pouvait pardonner à Érasme de lui refuser ce concours que semblaient promettre son aversion contre les moines, la tiédeur de sa foi et l'élasticité de ses doctrines. Érasme en voulait mortellement à Luther

Je dirais que le diable n'y perd rien, si le diable n'avait déjà lont gagné d'an cdié et presque rien perdn de l'autre. Car voilà le trait caractéristique. Puisque la tragédie l«^ thérimne rendait Ërasme si malbenreux, puisqu'elle assombrissait et désolait sa vieillesse, puisqu'il avait borrea de ces nouveanlés si hardies, de ces ruptures si éclatantes, pourquoi ne s'est-il pas résolument placé au premier rang des antagonistes del'bérésie, des défenseurs de l'Ëglise T Pourquoi n'a-t-il pas apporté à cette cause sainte et menacée l'appui de son nom, de sa célébrité, do son autorité, de son savoir, de son esprit ? Comment se fait-il que son sentiment personnel, sa haine, l'intérêt de son amour-propre, n'aient pas effacé les légers griefs de sa jeunesse, ravivé sa foi cbancelanie et suppléé, fauta de mieux, à la couvictiou par la passion? C'est que son caractère ne s'y prétait pas; c'est qu'il était destiné à représenter, dans l'blstoire des idées, la transition de l'ère théocratique ou ihéologiqne à la phase philosophique. Érasme est le type on le précurseur du juste milieu. Il applique à la vérité religieuse les procédés d'à peu près que des hommes spirituels, mais aveuglés, appliqueront, trois siècles plus tard, à des principes non moins nécessaires, quoique moins sacrés, figurez-vous, par exemple, en janvier 1848, un bourgeois de Paris, ou mieux encore un littérateur ingénieux, indépendant, largement doué de l'esprit critique, enclin à penser que le gous'crncment commet des Tautes, que les abuâsemulti-

lénitives, varier des explicatioas qaî n'oxpliqaaientrien, fournir d'avance des modèles à M Cousin, qui nous disait un jour à propos de Vindex : « Je leur proposerai des phrases, jusqu'à ce qu'il y en ait une qui les contente ! » Personne ne lui sut gré de ses efforts pour rester en équilibre. S'il disait : • Je suis oiseau, voyez mes plumes ! » on lui répondait : « Non ! vous êtes un rat d'église! » — S'il criait : « Je suis souris! » on répliquait : « Non! vous avez des ailes! » — Sa vieillesse fut aussi troublée que s'il avait été le plus ardent des catholiques ou le plus fougueux des protestants. C'est à peine si, dans cette atmosphère embrasée, cet ami des climats tempérés put trouver un asile pour achever d'y vieillir et d'y mourir. Ce juste-milieu fait homme, ce fanatique de modération, vécut dans les extrêmes. En effet, si on est tenté d'accuser d'injustice les méfiances, les inimitiés, les persécutions, les injures qui aUristèrent ses années de déclin, on est presque aussi étonné de sa gloire. On ne comprend pas que cet érudit, ce compilateur, ce traducteur, ce scoliaste, écrivant dans une langue morte, n'échappant à la scolastique et à la théologie que pour tomber dans la rhétorique, ingénieux sans originalité et sans verve, bel« esprit de collège brouillé avec le couvent, ait été, pour ainsi dire, l'Alexandre Dumas de son époque ; que d'innombrables éditions n'aient pu rassasier la curiosité publique; que les imprimeries aient eu peine à suffire à son écriture ; que, pour ne pas les gagner de vitesse, il ait

châtelains, qui vivaient en contact perpétuel avec leurs tenanciers, n'avaient pas un moment songé à leur prêcher la révolte. Que dis-je? plusieurs d'entre eux, notamment Boncbamps, s'étaientpresque compromis, dans leur entourage, par de chaleureuses sympathies pour les idées de réforme. Après la prise de la Bastille, que le royaliste le plus tiède regarde aujourd'hui comme le sanglant et odieux prologue des massacres et des crimes de ces fatales années, d'Elbée avait signé une adresse patriotique aux députés qui représentaient l'Anjou à l'Assemblée constituante. Tant qu'une illusion avait été possible, tant qu'il ne s'était «igi que de supprimer les derniers restes de la féodalité et de l'ancien régime, d'abolir les privilèges, de relever les classes populaires en fixant leurs devoirs et leurs droits, de transformer la royauté absolue en royauté constitutionnelle, de rétablir, sous les yeux et avec l'assentiment de Louis XVI, les grands principes de vérité, de liberté et de justice, personne n'avait bougé. Il est donc absurde de prétendre que les Vendéens étaient décidés d'avance à repousser toul essai de régénération sociale, qu'ils opposèrent à priori un parii pris de rébellion aveugle à l'amélioration du genre humain.

Mais lorsque cette amélioration se (réduisit en violences et en attentats de toutes sortes, lorsqu'il ne fut plus question d'éclaiier les chaumières, mais de brûler les châteaux, d'abolir les privilèges, mais d'égorger les no-

armés à la hàia et à la diable do fnsils de chasse, de bâtons noueux, de fourcbes, de faulx emmanchées à l'erivers, metlaienlen déroule des troupes régulières, enctouaienl des canons, apparaissaient comme des visions, disparaissaient comme des fantômes, et frappaient d'épouvante des soldais dignes d'un autre champ de bataille ? Plein de son sujet, Vendéen jusqu'au bout de la plume, l'héritier du beau nom de Slolllet a parfaitement saisi le caractère original et pittoresque, énergique et poétique, de ces luttes étranges. Il escelle à décrire ce pays qui est le sien, et dont chaque bnis^on, chaque foBsé, chaque sentier, semblent disposés tout exprès pour déplacer les conditions de la victoire et de la défaite, l'ersonnages et décors, cadre et paysage, se fondent dans une magnifique harmonie. Ce Bocage, si bien nommé, prête à ces milices improvisées l'inextricable réseau de :(es chemins creux et de ses ravins, l'épaisseur de ses haie^, le dédale de ses clairiferes et de ses bois, le rideau de ses futaies, l'aspérité de ses rochers, la brume de ses étangs. On dirait presque que les Vendéens, ces chrétiens dignes des grands siècles de Foi, renouvellent les prodiges de la Fable, ei sortent, comme les dryades et les sylvains, de l'écorce des héires, du tronc des chênes, de la lisière des forêts, de là profondeur des eaux. Seulement le costume n'est pas le même; quelle mise en scène, grand Dieu ! — «Un hâvre-sac de toile, tenu par des bretelles, renfermait les provisions de chaque volontaire.

On avait parfois accusé ^tofflet de rudesse, de daieté, d'humeur vindicative, de susceptibilité nuisible à Tensemblo et au succès des opérations. La mort tragique de Bernard de Marigny projetait une ombre sinistre sur les derniers chapitres d'une histoire qui a eu, comme toutes les choses de ce monde, ses aurores et ses soirs. H. Edmond Stofflet réfute de la façon la plus victorieuse les vagues calomnies qui poursuivirent son illustre parent, ou plutôt il rétablit l'évidence. Il y eut de la fatalité; il y eut de vrais coupables ; Tintrigue embrouilla, envenima et finalement détruisit l'œuvre de l'héroïsme. N'insistons pas. Le plus dangereux ennemi des Vendéens, ce ne fut ni l'abbé Bernier, ni Hoche, ni tel ou tel général de la Hépublique. Ce fut un maigre vieillard auquel ils avaient emprunté son arme symbolique : ce fut le Temps, ^es luttes comme celles-là, toutes locales, toutes primesautières, toutes d'enthousiasme et d'élan, sont condamnées à décroître et à dépérir dès qu'elles cessent de triompher. N'ayant pas de moyen d'expansion en dehors du foyer qui les réchauffe et les alimente, elles se refroidissent et s'éteignent quand le foyer se refroidit et s'éteint. Chaque saison leur apporte une diversion, une lassitude, un appel de la moisson en souffrance, de retable vide, du sillon abandonne, de la maison en deuil. Elles s'usent avant de succomber, et se replient sur ellesmêmes avant de capituler avec l'ennemi.

Tout espoir était perdu, Stofflet combattait encore. Sa

la cause défendue par ses héros la can^e de leur pays, tandis que les Français de 1890 pourront mâler un regret à chacune de leurs émotions, à chacun de leurs souvenirs. L'histoire sera, cette fois, du même avis que le roman; et j'ajoute, après avoir In le volume deU. Edmond SloStet, que pour être pathétique, saisissant, irrésislihle, le roman n'anra qu'à parler comme l'histoire.

trant avec ravissement dans la saison des tempêtes » ou « se débattant avec ivresse contre le démon de son cœur. » — succédait cette sylphide ^ cette démone, dont Chateaubriand avait tant présumé, dont on nous avait dit des merveilles et qui rappelait par ses mauvais côtés le faux romantisme de 1820. Amélie, ou plutôt Lucite, veuve et inutilement aimée par Thonnête GhènedoUé, devenait une pauvre hallucinée, affolée par la douleur et la misère, morte à Paris, enterrée dans la fosse commune, sans qu'il eût été possible à son frère de retrouver sa trace, de savoir quel avait été son dernier asile, quelle était sa place au cimetière. Partout Tidéal repliait ses ailes; la brume, en se dissipant, laissait voir les angles et les recoins de la réalité. L'épisode de Charlotte Yves, où éclate une sorte de passion à froid, ne pouvait soutenir la comparaison avec la délicieuse Graziella^ de Lamartine. On eût dit un monument tombé en ruines avant d'être achevé.

Là ne se bornait pas le passif de cette faillite à la Soubise. Bien des chapitres manquaient d'intérêt, ou se hérissaient de citations bizarres^ de rapprochements peu intelligibles, sans analogie avec le sujet. En d'autres en* droits se révélait, non plus l'orgueil olympien, qu'il faut bien tolérer chez ces demi-dieux, mais une vanité puérile ou sénile, appliquée tantôt à des perfections généalogiques que le grand vicomte affectait de mépriser, tantôt à des déclâralions d'amour recueillies sur des lèvres virginales

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l'eiïet moral fat piro que la dcceplion lillûraîre. Ctlte voix d'oulre-tombe avait des accents d'une incroyable amertume. Aposté derrière son sépulcre, ce mort tirait siirles vivants avec une telle véhémence, qu'il semblait avoir allendu ce moment pour dégorger tout un arriéré do colère, de raucune et de fiel. Sa fosse se changeait en piège à loup et se creusait sous les pas de ses con-

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aimé un seul des grands écrivaios coatemporains, cet homme unique, cet oiseau rare, est H. deCbateaubriaad. Seuleraenl, s'il exisie des afTecttons qui aveuglent, ec n'est pas ainsi que pouvait aimer le plos pénétrant, le plus sagace des malins de la lilléralure. Loin de là ! il

air, à loul eu que nous ont fait subir, âepnis sa mort, la poliliqueet la liltéralars ? Ce sera le sujet d'un second chapiire que nous pourrions résumer ainsi : « Après que tous l'aurez attaqua, critiqué, amoindri, déchiqueté, vitupéré, il restera encore, non pas un maître, mais le maître. Parmi les rois de la poésie, il n'en est point dont il soii plus facile de chicaner le règne, et plus impossible d'ébranler le tr^ne. >

De quoi se compose la grandeur de Chateaubriand ? De son génie? de l'accord ou du contraste de ce génie avec son temps? des caïasirophes qui précédèrent el suivirent la publication de ses ouvrages? de ces circonstances extérieures dont il faut tenir compte, et qui forment l'opporlunilé des hommes illustres ? Il y a de lom cela, et quelque chose encore de plus que tout cela. Si j'avais à déOnir celle gloire incontestable et désormais consacrée : < Voici, djrais-je, en quoi consiste la supériorité politique, littéraire et morale de Chateaubriand ; il n'a

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ilemandaienl leur pari. Elles avaient élé iroji profondéraeDl remuées poar ^e contenter de ce qui sulHl aux époques de sécurité et de loisir. Préparées par les évi^nements à quelque chose d'inconnu et d'imprévu, elles ne pouvaient êlre intéressées, émues, passionnées, que par l'écrivain qui saurait Taire de sa leçon un charme el de leur soutTrance une volupté.

Tel fut le Génie du Chrigtianùme, et telle esl l'explicalîon de son prodigieux succès. Sans rien reirancber aux hommages qu'il mérite, on peut dire que ce beau livre fut écrit par Chateaubriand sous la diciée d'une foale d'anonymes qui se consolèrent, en le dévorant, de n'avoir pas su l'écrire. Dans maint endroit de ses préfaces el de ses Mémoires, l'auteur se représente complaisamment comme ayant eu l'honneur de relever les autels, de repeupler les églises et de compléter dans les cœurs l'œuvre olScielle du Concordat. Il se trompe, ou du moins il commet cette sorte d'erreur approximative où il est si facile de tomber à propos d'an de ces ouvrages si admirablement d'accord avec leur milieu el leur moment, que l'on ne sait pas s'ils sont une influence exercée ou subie, un efTet ou une cause. Le sentiment religieux n'avait pas attendu, pour se manifester, le Concordai, ni, pour se réveiller, le Génie du Christianisme. Nous avons vu dans l'Église romaine et le premier Empire, de M. le comte d'Haussonville, que, à la faveur d'une ' simple lolérance, un grand nombre de paroisses avaient

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mais contre nou*c'esl que l'esprit moderne, après s'âire rencontré un momeai avec lui, n'a cessa de s'en Éloigner pour suivre les pentes qui condnisent aux bas-fonds ; c'est que nous nous sommes constamment rapetisses pendant qu'il restait grand; c'est que nous avons aimé à fouiller dans les égouts et au coin des bornes, à faire de h littérature un cours de dissection ou d'autopsie à rechercher l'envers de toutes les grandeurs et de tontes les poésies de ce monde, tandis quo Chateaubriand nous apparaissait sur la montagne sacrée, les yeux fixés sur le ciel d'HomËre, un peu au-dessous de Dante et de Virgile, à mille lieues de nos mesquines réalités. A tout prendre, mieux vaut vieillir avec Eudore et Velléda, avec Lasthéoès et Cymodocée, qu'avec la Rabouilleuse et madame Harnefle, avec Vautrin et Gavroche, avec Fanny et Salammbô. En définitive, dites-moi qui vous semble le plus jeune, de René septuagénaire, ou de l'Homme qui rit, âgé de sept ans !

/ Ce que nous disons de la litlératare de Chateaubriand pendant celte phase glorieuse, peut s'appliquer aussi à sa politique. On ne m'accnsera pas d'une passion bien fougueuse pour la liberté. Ses avocats m'ont dégoûté de leur cliente; ses masques m'ont gâté sa figure; ses clairons m'ont appris h me méfier de sa musique. Le mol a presque toujours fait plus de mal que la chose n'a fait de bien. Jamais, que je sache, on n'est parvenu àl'arrâter, »Ia fixer au point exact où elle donnait le nécessaire sans

Tâbime qui aurait dû éternellement séparer du grand oppresseur des consciences et des idées les libres aspirations de la jeunesse intelligente et de la société nocir velle.

id&aÀ du romantisme de la première heure, avant que le romantisma Mût dépravé à lorce de vouloir se défi* nir, lorsqu'il signifiait renaissaoee du dbmtàÊmamm dans Tart, retour aux origines et aux traditions nationales, traité de paix avec les chefs-d'œuvre des littératures étrangères, réaction contre le sensualisme païen et le libertinage glacé du xviiie siècle, découverte de nouvelles sources poétiques puisées au plus profond de rame hnmaiw; yen du libéralisme des belles âmes, lorsque, pur encore de àwB^emaw iHiiiii% le MUniMM traduisait l'ivresse des intelligences échappant à ia tyrannie du sabre, s'indemnisant de nos malheurs par nos espérances, et cherchant à l'horizon de quoi consoler la France par de pacifiques conquêtes, voilà Chateaubriand, le Chateaubriand véritable, celui dont nous sommes fiers, que nous pouvons présenter sans crainte à nos amis et à nos adversaires, le grand homme à qui sa ville natale, au moment même où j'écris, paye noblement la dette de sa patrie tout entière.

Quant à ses erreurs, qui furent fatales, dont il n'aperçut pas la portée, et que je me figure sous les traits du génie aveuglé par l'orgueil, il ne serait pas impossible de leur trouver des excuses. D'abord, j'en

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n'y avait pas jasqa'à sa religion correcte, régniiëre, loléranle, faite de bienséance et de douceur, qni ne prËtâl à ses amitiés nne originalité piquante ; elle persuadait à ses habitués qu'elle pardonnait à leur incrédulité en faveur ée leur mérite.

Hainlenant, si nous passons de sa personne à sou temps, quel curieux snjet de comparaison et d'étude 1 Certes, nous briserions cent fois notre plume plutôt que de préférer le siècle littéraire de Voltaire et de Diderot a celui de Bossnet et de HoUËre, on même de Chateaubriand et de Lamartine. Il faut l'avouer pourtant, nulle époque ne fut plus favorable à la causerie entre lettrés et gens d'esprit que celle où régna madame GeoSrin. Songez aux conditions qu'exige cette fleur d'automne des civilisations intelligentes pour s'épanouir dans lente sou élégance et toute sa grâce! Il y eut sons Louis XIT des salons célèbres; mais je me figure que le Roi tenait trop de place, qne les privilèges du«rang et de la naissance étaient encore trop tranchés, pour laisser au libre échange des idées tout son ressort et tout son Jeu. Quelles précantions ne devaient pas prendre des hommes tels que Toiture on Ménage pour observer la nuance exacte entre l'obséquiosité, la familiarité et tlnsolence, pour maintenir un semblant d'égalité auprès des princes et des grands seigneurs, sans jamais éveiller le courroux des Enfants de» dieiw? S'ils les prenaient, quelle gAne ! s'ils les négligeaient, quel ridicule I

J*en appelle aux quelques femmes distinguées ou supérieures qui ont essayé de conlinuer cette tradition des temps meilleurs. Le plaisir de recevoir et d'héberger des hommes spirituels est sans cesse troublé pour elles par la crainte de les voir se prendre aux cheveux, et leur seule ressource est de n'inviter que des chauves.

Pendant cette phase du xviiie siècle qui va de la mort du Régent à l'avènement de Louis XVI, tout se combinait, au contraire, pour faire de l'esprit français une puissance et d'un salon comme celui de madame Geoffrîn une autorité, — Sainte-Beuve a dit une instituiionn Les pouvoirs officiels faiblissaient et chancelaient de plus en plus. Ils avaient' cessé de croire en eux-mêmes, ce qui est le meilleur moyen de faire douter de soi. Chacune de leurs garanties s'âffaisi$ait sous une masse d'abus, à rinstar d'un vieux mur qui s'écroule sous un fouillis de plantes parasites. En dehors de ce gouvernement légal et visible, consacré à la fois et miné par le temps, il s'en formait un autre, invisible, intangible, insaisissable, de qui le poète aurait pu dire : « Ceci tuera cela I » — Les réformes n'existaient encore qu'à l'état de pressentiments, de vœux ou de préludes. Elles avaient le mystérieux attrait de tout ce qui va naître, de tout ce que imagination peut façonner et embellir à son gré; aurore du jour, de l'année et de la vie ! On en était avec elles à ce moment qui n'est pas encore l'expérience, el qu'il est permis de comparer, non pas à une lune de

miel, mais à des fiançailles où on ne s'entrevoit que par ses beaux côtes. Dans ce monde vieilli que condamnaient tout ensemble la religion, le bon sens, Thumanité, la liberté et la morale, toutes les hardiesses d'idées étaient possibles et sans péril, parce qu'elles étaient sans application immédiate ; les esprits avides d'innovation et d'aventare reconnaissaient qu'il y avait beaucoup à faire ; ils ne se disaient pas qu'il y avait beaucoup à redouter. Voilà, vous le savez, dans quel milieu s'agitaient, causaient, discouraient, écrivaient, pensaient et soupaient les amis et les commensaux de madame Geoffrin. Les surfaces étaient souvent d'une frivolité apparente qu'aurait dédaignée notre gravité ou notre tristesse. Une chanson par-ci, lin quatrain par-là ; un Éloge de Thomas à juger en regard d'un Conte moral de Marmontel ; la question de savoir pourquoi on avait sifflé une tragédie de La Harpe ou applaudi une comédie de Poinsinet. Mais à travers ces futilités ou ces vieilleries, un observa* teur attentif aurait senti circuler un souffle nouveau; le souffle précurseur des idées encore à naître, moins insignifiantes et plus subversives que les bouquets à Ghloris et les bouts rimes. On eût dit deux mondes en présence, non pas comme deux héros d'Homère qui s'insultaient avant de se battre, mais plutôt comme deux adversaires courtois qui préludaient à un duel par une séance d'escrime. Â coup sûr, madame GeolTrin, lorsqu'elle animait son salon de son sourire, lorsqu'elle accueillait, avec sa

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grâce paisible et sa bonne Jkmneori Helvétius etRaynal, Fontenelle et Voltaire, Bwchardonet Vanloo, d^Holbach et d'Àlembert, Maririox et Tabbé de Saint-Pierre» Hume et Gibbon, DidiiOt et Ghamfort, ne se doutaitpas qne, en lenr donnant pour leurs étrennes des culottes de velours, elle préparaît le règne des sans-culottes, qne leurs jolis Imx d'artifice se changeraient en meurtrières fusillades, leurs paradoxes en voies de fait et lenr métaphysique en révûlutiOD. Elle sauvegardait tant bien que mal sa religion au milieu de ces démolisseurs. Pourtant, le jour oii elle constata, en vérifiant ses comptes, que VEncyclopé' die lui revenait à plus de cent mille écus, cette excellente paroissienne dut se dire que sa chaise à l'église lui coûtait moins cher, et que la philosophie qui enseigne le mépris des richesses devrait du moins en faire un meilleur emploi.

Quoi qu'il en soit, la vie de madame Geoffrin n'eut pas d'épisode plus intéressant, que celui auquel se rattache la correspondance publiée par M. de Mouy. Née à Textréme limite du grand siècle, elle avait dépassé la cinquantaine ou plutôt elle n'avait pas d âge, quand un gentilhomme polonais, le comte Poniatowski, lui présenta un de ses fils, de trente ans plus jeune qu'elle. Gonfiance absolue chez le père, vif sentiment de respectueuse gratitude chez le fils, sincère et maternelle affection chez la femme d'élite qui devenait, pour ainsi dire, la tutrice française et la patronne du brillant et sympathique

étranger, tel fut le point de départ de ces relations qui commencèrent dans un salon et se continuèrent sur ud trône. Onze ans après, ce jeune bomme, StanidaM^* guste, était élu roi de Pologne.

La notice de M. Charles âB Mxmf est très-remarguahle, et .aiu» nppMerait, si nous étions tenté de fsob&er, qa*\l n'en est pas à son coup d'essai en fait d'études historiques. La correspondance est curieuse comme un chapitre de roman, ettriste comme une preuve du néant des grandeurs humaines. Malgré ce prodigieux changement de fortune, les rapports d*amitié restent Içs mêmes entre l'honnête bourgeoise de Paris et ïébi 4e la chevaleresque nation. Au moateot w â Im a écrit m jprfiBiTi fatiPB— ^^s^iuaabre 1764 — sa royauté ne îlate que de quelques heures. Désormais, madame Geoffrin l'appellera plus souvent mon Roi que mon fils ; mais il persiste à lui répondre : « Ma chère maman! »

Peu de destinées, ^u premier abord, paraissent plus enviables que celle de Stanislas-Auguste. Il est trop bon gentilhomme, — que dis-je? trop grand seigneur pour qu'on puisse le traiter de parvenu ; il est arrivé trop vite et trop haut pour que son avènement n'ait pas tout le prestige de l'imprévu. Il a trente ans ; il est beau, spirituel, galant, enthousiaste, intrépide ; son élection a été unanime, et les femmes ont acclamé celui que les palatins venaient d'élire. — « Toutes les principales dames » du royaume, écrit-il à madame Geoffrin, ont été pré-

» sentes au champ électoral, aa miliea des escadrons de » la noblesse..., et j'ai eu la satisfaction d*être proclamé » par la bonche de toutes les femmes, comme par celle » de tons les hommes présents a cette élection ; car le » primat, en passant devant leurs carrosses, leur a réel- » lement fait la gentillesse de leur demander qui elles • désignaient pour Roi. Que n'étiez-vous là ? vous auriez » nomme votre fils I »

On le voit, ses illusions sont intactes, et il monte sur le trône avec le désir et Tespoir de faire le bonheur de son peuple. Six ans auparavant, il a eu le dangereux honneur d'être passionnément aimé de la grande-duchesse de Russie, qui devait s'appeler un jour Catherine II. Cet amour, qui allait être suivi de tant d'autres, elle le lui a donné à une époque et à un âge où elle ne l'avait pas encore avili en le prodiguant. Hélas ! la maîtresse d'un jour prétendait rester souveraine, et dégager des faiblesses de son cœur les intérêts et l'accroissement de son Empire. Il lui avait plu de réconcilier un moment, en sa personne, la Russie avec la Pologne, mais à condition que le roman s'absorberait dans la politique et dans Thistoire, et que son amoureux deviendrait son vassal. Elle avait employé toute son habileté, toute l'influence russe, à faire réussir l'élection de Stanislas-Auguste ; mais c'était moins pour prolonger ou consacrer de loin un souvenir d'enivrement ou de tendresse, que pour marquer de son sceau et de sa griffe impériale cette fragile couronne. Vous savez ce qui

en advint. Pour cet éia, cet heureux, cet enfant gâté de la fortune, dont la lettre de faire-part royale nous a révélé tant d'enthousiasme et de confiance, la Royauté ne fut plus bientôt qu'un fardeau et un supplice. Menacé au dedans, attaqué au dehors, se débattant contre la fatalité implacable qui livrait à la Russie et à la Prusse des lambeaux de son royaume, forcé de maudire celle qu'il avait aimée, il se consumait en stériles efforts pour remédier par son patriotisme aux vices de la constitution polonaise, que tout condamnait d'avance au démembrement et à l'anarchie. C'est cette situation poignante, interrompue çà et là par les échos de Versailles, de Paris et de Varsovie, tempérée par quelques curieux épisodes, notamment par la visite de madame Geofîrin à son royal correspondant en 1766, ce sont les crises et les alternatives de cette maladie, chronique, dégénérant en maladie aiguë, que nous retrouvons dans cette série de lettres ou ne se démentent jamais, d'une part, les témoignages d'une amitié à la fois respectueuse et maternelle, de l'autre, les délicates prévenances d'une affection attentive à dissimuler le roi derrière le fils adoptif. J'ai parlé de l'impression de tristesse que Ton garde de cette émouvante lecture. La Pologne de 1775 y est pour beaucoup, la France de 1875 pour quelque chose. Il existe de si douloureux points de contact entre les deux peuples ! des rapprochements si effrayants entre les deux dates! Il est si difficile de séparer, dans nos angoisses, dans notre

amour, dans nos secrètes rancunes peut-être, cette France et cette Pologne, qui se sont fait, en s'aimanti plus de mal que si elles ne s'étaient ^as aimées !

Le malheur dispose au pessimisme, et le tableau des adversités d*autrui nous provoque à un retour sur noasmêmes. En lisant la belle étude historique de H. Charles de Mouy et la correspondance qu'il publie, je ne pouvais me défendre d'une de ces pensées importunes que Ton secoue comme un mauvais rêve. Malgré moi, je me figurais, avec un frisson de terreur et de honte, ce que souffrirait chez nous un homme de cœur, placé à la tête du gouvernement, serré, meurtri, écrasé entre les puissances étrangères, ach^nées à compléter une œuvre de démembrement, et les factions démagogiques, prêtes à envenimer par leurs fureurs ses embarras, ses humiliar tiens et ses périls. N'insistons pas. Si vague, si chimérique qu'elle soit, cette idée est encore trop cruelle I Blieux vaut finir sur une image plus gaie, qui nous transportera à mille lieues de Varsovie et de Metz.

— « Un jour, un des amis de madame Geoffrin, revenant chez elle après une longue absence, lui dit en causant de ses souvenirs : « Mais qu'est donc devenu ce vieux monsieur qui se plaçait toujours au bout de la table, et ne disait Jamais rien à personne? — Ah! répondit assez froidement madame Geoffrin, je sais de qui vous voulez parler... il est mort. — En vérité ! Et qui était-ce donc? — Mon mari. »

STÂNISLAS'ÂUGUSTË ET M"« GEOFFRIl^ 05

R approchez de co détail caractéristique le mo( si connu de madame Sophie Gay: « Pour que le salon d'une femme ait toute sa valeur et tout son charme, il faut que le m ari soit nul, invisible ou absent » ; — * fuis souvenezvous de tout ce qui paralysa les bonnes intentions du roi de Pologne : vous vous direz que les maris négligés par leurs femmes sont moins à plaindre que les Rois torturés par leurs peuples-, vous comprendrez pourquoi le règne de Stanislas-Auguste a été si malheureux, et le salon de madame Geoffrin si agréable.

12 juin 1875.

Si vous lisez ce sommaire avecqaelqae attention, vous reconnaîtrez qu'un immense honneur vient d'être fait à la poésie et au groupe des poètes. Un grand artiste, un des plus illustres conciliateurs de l'idéal et du réel, le peintre prédestiné de la Bretagne dont il saisit admirablement les austères et sauvages harmonies, Jules Breton, a publié chez Alphonse Lemerre, sous ce titre qui lui sied si bien : les Champs et la Mer, un volume de vers

1. M. Jules Breton. — M. Joseph Autran. — E. Achille Millien. — M. Auguste Balluffe. — M. N. Martin. — M. Paul Bourget. — M. Octave Ducros (de Sixt.)

qui valent presque ses tableaux. J'y reviendrai tout à l'heure. Mais comment résister au plaisir de rapprocher de ce charmant livre la Vie rurale^ de Joseph Âutran ? Que d'affinités entre ces deux talents dont la pureté défle la blancheur de l'hermine bretonne et l'azur du ciel méridional ! Ici un merveilleux paysagiste qui se révèle poête,là un éminent poêle doublé d'un paysagiste incomparable. Au Nord, les Champs et la Mei*; au Midi, les Poèmes de la mer et la Vie rurale. Des deux côtés, cet arôme balsa* mique et salubre qui s'exhale des œuvres écloses sous l'œil de Dieu, en présence des beautés ou des majestés de la nature, leur inaltérable moi^èle. Simplicité, grâce, vérité, grandeur, la grève avec ses vastes horizons, le Luberon, cette montagne virgilienne dont Joseph Autran immortalise les cimes lumineuses, les flancs boisés, les bruyères odorantes et les pittoresques légendes» la falaise découpant sa rude silhouette sur un fond de brume et de nuage, la source dans le creux du rocher, le nid dans la haie d'aubépine, le verger secouant à la brise d'avril sa neige printanière, la goutte de rosée *à la pointe des herbes, l'hirondelle des mers à la pointe des vagues, le rossignol cher à Roméo, l'alouette redoutée de Juliette, les douceurs du matin, les mélancolies du soir, tout est là. Je couvrirais cette page avant d'avoir énuméré les richesses de ce poétique trésor, ce bagage du poëte et du peintre, ces parfums, ces rayons, ces images, ces visions, ces rêves, cette ivresse des champs, ces

hymnes de la créature au Créateur : mystérieux abris ou Pâme se repose avec délices pour échapper à cette odieuse politique, qui n*a pas môme Tesprit de respecter ses entr'actes.

Et cependant j'ai failli ne pas parler de la Vie rurale. Pourquoi ? AOn d'éviter les redites? Non ; car on ne craint pas de se répéter à propos d'une œuvre qui était déjà excellente en 1856, et qui est devenue exquise. Hélas ! je boudais la vie rurale — avec ou sans italiques, — pour une raison qui n*a rien de commun avec les beaux vers du poète, et dont notre cher Virgile aurait à subir le contre-coup.

Vous êtes jeune, — agréable hypothèse I — et vous aimez passionnément une femme, que vous croyez digne de toutes vos tendresses. Vous étiez malheureux, et elle vous a consolé. Ses sourires vous ont fait un moment oublier vos propres douleurs et les calamités de votre patrie. Vous demandez son portrait à Cabanel ou à Jalabert ; Tartiste se surpasse, et vous ne savez à qui donner la préférence, tant le modèle est beau, tant la copie est ressemblante ! Mais voici un coup de foudre : Vous découvrez que cette femme vous trahit; vous constatez qu'elle vous ruine. Quel sera le résultat de cette double découverte ? Evidemment, vous romprez avec la femme, et vous cesserez de Taimer, même en peinture.

Longtemps, bien longtemps, la campagne a été pour moi cette maîtresse idéale, cette fidèle consolatrice à a-

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quelle an a recours dans les jours de deuil et de icatesse« On ne voudrait pas de plaisirs plus bruyants et plus vifs. On n j^r du monde et de ses fêtes» de la foule et de ses rumeuis^ On s'enferme dans sa douleur comme dans un sanctuaire, ec lout ce qui surviendrait du dehors vous ferait Teffet d'une pmfnoation ou d'une injure ; tout excepté les scènes de la vie mraie, où vous pouvez tour à tour adorer Dieu dans son ouvrage, «o&templer l'homme dans son travail. €e Dieu qui vous a frappé semble désarmer sa main paternelle du moment qu'il vous remet en contact avec ces forêts et ces prairies, ces vallons et ces collines, ces fruits et ces fleurs, ces grappes et ces épis, perpétuels témoignages de sa miséricorde et de sa bonté. Ces hommes qui vous ont froissé, que vous vous croyez en droit de mépriser ou de ha'ir, prennent une honnête revanche dès l'instant où vous les voyez, dociles au précepte divin, labourer leur champ, ensemencer leur sillon, greffer leur arbre, faucher leur pré, moissonner leurs gerbes, tailler leur vigne, accepter avec une philosophie chrétienne la chaleur et la fatigue, le vent et la pluie, l'orage et la gelée, toutes les déceptions du travailleur aux prises avec le caprice des saisons. Je m'étais habitué de bonne heure à ces fortifiants spectacles. Je vivais avec eux dans une douce intimité ; je les comptais au nombre de mes amis, et, quand je me sentais trop affligé ou trop abattu, il me semblait que des voix familières sortaient de ces sauvages

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