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Les Étapes d'une Conversion

douceurs d'une société paisible. N'importe ! Le feuilleton-roman était en train de dépérir, victime de ses propres excès, comme ces jeunes gens qui vieillissent en un jour pour avoir trop vécu, trop veillé, trop joué, trop aimé — et trop bien dîné. Déjà nous ne disions plus : « Avez-vous des nouvelles du grand-duché de Gérolstein ? Le notaire Ferrand a-t-il enfin expié ses crimes ? Le comte de Monte-Cristo s'est-il évadé du château dlf ? D'Artagnan rapportera-t-illes ferrets de Buckingham assez tôt pour sauver Anne d'Autriche ? Athos s'est-il vengé de Milady ? Rigolette a-t-elle épousé Germain ? Madame de Lucenay a-t-elle congédié Saint- Rémy ? Fleur-de- Marie est-elle acclimatée à sa métamorphose ? Mathilde est-elle délivrée de Lugarto et de Gontran? Edmond Dantès a-t-il pardonné a la belle Mercedes ? » — Ainsi de suite. L'abus avait fini par. émousser cette curiosité fébrile de chaque matin et de chaque soir, qui confondait avec les réalités de la vie les fictions de quelques cerveaux inépuisables, et remplaçait, avec plus d'agrément, mais avec non moins de péril, les agitations de la politique.

Nous en étions là, et ce bruyant parvenu de la littérature romanesque semblait condamné à mort, quand tout à coup nous entendîmes répéter un nom nouveau qui ne tarda pas à s'installer au rez-de-chaussée des journaux en vogue : Paul Féval ! Il réussissait, pour ses débuts, le plus difficile et plus rare des tours de force: il greffait

un succès populaire sur un succès inouï; il obligeait les Mystères de Paris à s'habiller de neuf pour présenter au public les Mystères de iKmdres, Le Fils du Diable suivit de près. En vain le Charivari nous disait-il que ce Fils ne valait pas son père. En vain les porteurs de Y Époque (lisez V Époque !) étaient-ils réduits à vendre leurs guêtres pour suppléer à Tinsuffisance des abonnements. Paul Féval avançait toujours, pendant que disparaissaient avant Tâge Frédéric Soulié, Balzac et Charles de Bernard, pendant qu'Eugène Sue, mi-parli de dandysme et de socialisme, écrivait de sa main gantée de jaune, au sortir du Café de Paris, le roman dédié aux convoitises des déguenillés et des affamés. Bientôt nous vîmes l'auteur des Mystères de Londres triompher, avant trente ans, sur toute la ligne; on pourrait môme dire sur toutes les lignes, pour plus de couleur locale. Les journaux les moins accessibles, les éditeurs les plus revôches se disputaient sa vaillante prose. Quant à nous, nos empressements et nos suffrages étaient d'autant plus vifs qu'ils ne coûtaient rien ou presque rien à la religion, à la monarchie et à la morale. Paul Féval était des nôtres, et, si vous me demandez ce qu'il entend aujourd'hui par cette conversion qui a été, pendant quinze jours, l'événement de la république des lettres, je vous répondrai avec autant d'humilité pour moi-môme que de respect pour cet intrépide néophyte : « Vous ne savez pas, nous ne savons pas ce qui se passe

dans ces consciences ardemment honnêtes, quand Thonnêteté ne leur suffit plus, quand elles s*appliquent, en guise de cilice ou de discipline, le vers célèbre de Joad :

La foi qui n*agit point est-ce une foi sincère?

Lorsqu'elles étanchent leur soif d'idéal, de vertu et de beauté suprême, non plus aux fontaines Wallace ou nous biivons tous, mais aux sources les plus haut placées, sur les sommets les plus rudes et les plus proches voisins du ciel I Admirable prodige, qui change le boulevard des Batignolles en chemin de Damas ! Pieuse énigme dont le Sphinx a des ailes d'ange gardien ! Coup de tonnerre qui ne foudroie que les derniers restes du vieil homme ! Coup d'État de la Grâce qui ne proscrit que nos vanités, nos frivolités et nos faiblesses ! Pour ce pécheur dont les péchés demeurent invisibles à l'œil nu de ses confrères, il n'est plus question de savoir si son amour-propre n'a pas à redouter de blessure, si ses éditions se maintientiennent au même chiffre, s'il est encore un des favoris du dilettantisme parisien, si tel ou tel de se? récits, transporté au théâtre, ne quadruplerait pas Vactif de son budget. Non 1 ce qu'il veut désormais, c'est attirer à lui les âmes, les éclairer de sa lumière, les réchauffer de sa flamme, pratiquer à leur profit cette contagion du bien qui seule peut neutraliser ou amoindrir l'épidémie du mal. Comme son imagination a gardé toute sa puissance, comme il a conservé intacte sa faculté de création, il en

usera pour nous convaincre à force de nous émouvoir, pour faire quelque chose avec rien, ce qui offre à l'artiste chrétien un moyen de plus de se rapprocher de son Dieu: pour nous raconter tout un drame intime, pathétique, poignant, entraînant, attendrissant, irrésistible, à Taide d'un je ne sais quoi que dédaignerait un conteur vulgaire; une larme filiale, un enfant qui voit mourir son père, un juste qui fait de son agonie le triomphe de sa religion et de sa vertu, une famille qui pleure, un vieux prêtre qui prie, un vieux docteur qui doute, un souffle qui passe, un atome dans un rayon de soleil !

Je vous parlais tout à l'heure des remords dont je ne . pouvais me défendre en songeant que Paul Féval ne brillait dans ma galerie que par son absence. Était-ce bien un remords? N'était-ce pas un pressentiment? Tout le long de sa première manière, Féval possédait assurément assez de qualités pour appeler à soi la critique la plus vétilleuse. ïl avait l'invention, la vigueur, la poigne^ le mouvement, le feu sacré ou profane, le diable au corps ou à l'esprit, l-originalité, la passion, l'art de se tirer sans encombre des situations les pi us difficiles, de se reconnaître dans les labyrinthes dont il multipliait à plaisir les replis et les détours, de faire mouvoir ses nombreux personnages, comme un colonel fait manœuvrer son régiment; il avait même, quand il lui plaisait de bien écrire, un excellent style. Seulement, il nous échappait, chose

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bizarre ! par la quantité de ses titres à nos sympathies. Avez-vous eu quelquefois le rare bonheur, ignoré des Nemrods méridionaux, de chasser dans un pays trop giboyeux ? un lièvre vous part dans les jambes ; vous rajustez; mais voici qu'un faisan s'envole à portée de votre fusil, tandis qu'une[compagnie de perdrix se glisse dans le sillon voisin et qu'un chevreuil laisse entrevoir sa jolie tête derrière le tronc d'un érable. Vous uq savez plus ou donner de votre Lefaucheux, et vous finissez par ne pas tirer. Nous étions exposés, avec Paul Féval, à une mésaventure analogue. — Allons, chers lecteurs, causons des Mystères de Londres ! — Mais ne ferez-vous pas honneur à La Quittance de Minuit ? — Et Madame. GiJr- Blas, n'en direz-vous rien ? — El les Habits noirs^ les laisserez- vous s'user sans obtenir une reprise ? — Ei Le Capitaine Fantôme? Et Jean-Diable? Et Les Belles de nuit? Et La Fée des grèves ? Et Bouche de fer ? Et l'Avaleur de sabres î Et le Bossu, ce terrible Bossu dont les épaules se redressaient tout à coup sous la martiale casaque de Lagardère, ce Bossu, dont le titre rappelle tout ensemble un succès immense et une mémorable querelle ?

C'est ainsi que nous nous débattions contre l'embarras des richesses et qu'il nous arrivait de manquer chacune de ces occasions, faute de pouvoir les saisir toutes. Mais aujourd'hui, nous nous trouvons en présence d'un Paul Féval tout nouveau que nous avions deviné de longue

date en lisant le Drame de la Jeunesse, qui se révélait plus complétemeat dans Cliâteaupauùre, et que les Étapes d'une Conversion nous livrent tout entier; si bien soutenu par une force surhumaine, si bien illuminé par les clartés d'en haut, que jamais, même au point de vue purement littéraire, il n'a rien écrit de préférable à cette première étape, et qu'une femme d'esprit a pu dire de lui : « Il est converti de tou( excepté de son talent ! »

Pour bien comprendre ce livre qui nous promet une série, quelques explications sont peut-être nécessaires. Nous avons à faire connaissance avec M. Jean, le héros de celte touchante histoire, dont Paul Féval s'est fait modestement l'auditeur et le disciple. C'est à peine si la jeune généralion a entendu prononcer le vrai nom de ce M. Jean. Les rares survivants du groupe de 1830 sont seuls à se souvenir d'un original à tous crins, exubérant d'idées, de paradoxes, de fantaisie, d'improvisation, d'éloquence, qui s'appelait Raymond Brucker^ et qui, sous divers pseudonymes, fut tour à tour le collaborateur de Léon Gozlan et de Michel Masson. Il eut, lui aussi, son heure de célébrité et de vogue, surtout dans les cabinets de lecture de madame Cardinal et du quartier Latin. Les Intimes, notamment, partagèrent avec Plick et Plock, le Rouge et le Noir, Bamave et la Peau de chagrin, l'honneur' de passionner la grande allée du Luxembourg et de préluder à la magnifique explosion romanesque de George Sand et de Balzac. Ce n'était ni d'un goût bien pur, ni

d'une morale bien chaste, ni d'un art bien raffiné. Ou eût dit des feux de tourbe allumés par des braconniers ou des contrebandiers à la lisière d'un bois plein d'animaux inconnus, de figures suspectes, d'ombres inquiétantes, de radieuses clairières et de pittoresques massifs. Ne fallait-il pas se mettre d'accord avec nos imaginations juvéniles, surexcitées par une révolution qui s'était préparée dans les esprits avant de s'achever dans les rues et qui bouleversait les idées après avoir renversé les trônes? Raymond Brucker offrait un type du précurseur, c'est-à-dire de l'homme qui n'est pas bien sûr de la qualité du blé qu'il sème et qu'il ne récollera jamais. A une parcelle de génie qu'il ne sut pas dégager de sa rude écorce, il mêlait ce grain de folie qui ne messled ni aux courtisans de la gloire humaine — car. il faut être un peu fou pour s'attacher aux vanités de ce monde — ni aux serviteurs de Dieu ; — car ce n'est pas pour rien que les Pères de l'Église nous parlent de la folie de la Croix I Bientôt nous apprîmes que Raymond Brucker était converti, que cette forte et ardente nature jetait par-dessus le bord tout le bric-à-brac du romantisme et du roman, pour ne garder qu'un chapelet et un crucifix. Un tel homme ne fait rien à demi ; il professe et pratique ce tout ou rien qui efl'raye nos délicatesses. Hier vous l'aviez quitté dans une brasserie, buvant avec Mimi Pinson ou Bernerette, rendant ses oracles à travers un nuage de fumée, et proclamant des doctrines à faire frissonner jus-

qu'aux moelles Prudhomme et sa famille. Ce malin, vous le retrouvez agenouillé sur la dalle nue, et, pour mieux fléchir la justice divine, broyant sous ses doigts le respect humain. C'est lui, c'est Raymond Brucker, déjà rompu à toutes les œuvres de la piété la plus absolue, qui reçoit Paul Féval dans sa tanière, et lui raconte le premier chapitre de ses souvenirs. Farouche, hirsute, rugueux, foudroyant, formidable, il fait, en plein Paris, l'efTet d'un lion couché aux pieds de quelque saint anachorète. Il manque du nécessaire, et il réussit à se créer un superflu au profit des pauvres. On ne le connaît plus que sous le nom de jëan. Ce qui se dit ou se fait parmi ses conû'ères, il l'ignore ; C3 qu'il a écrit en d'autres temps, il voudrait le déchirer avec ses ongles, et il est homme à les laisser pousser indéfiniment pour être plus sûr de la déchirure. Tout s'est effacé, absorbé, perdu dans un immense mea culpa; et pourtant, au milieu de ce bizarre mélange d'austérité, de sauvagerie, d'exaltation et de mysticisme, Jean et son interprète Paul Féval restent plus débonnaires que nous, qui ne les valons pas. Jugezen par cette demi-page, que nous refuserions peut-être de signer sans faire nos réserves : — « J'ai pleuré le trop plein de ma joie, quand Augustin Thierry, ce maître, nous est revenu après avoir voyagé si loin de nous ! Dès qu'il fut devenu aveugle, il vit la Lumière. Et Frédéric Soulié, le robuste inventeur, si violent et si doux ! C'est moi qui lui donnai à baiser la croix de mDn chapelet,

k Bièvre, la dernière nuit... Balzac, lui, me réponditgravement : « Je suis plus converti que toi. » — Alfred de Musset, chère belle âme tourmentée!... Mais laissons dormir les morts. Dis-moi des nouvelles de ceux qui vivent. Parle-moi d'Hugo, le poète colossal, qui a ébloui ce siècle et dont le dernier cri sera un cantique, j'espère encore cela (?) Parle-moi du bon, du grand Dumas, qui n'a jamais eu le temps de regarder son propre cœur. Parle-moi d'Eugène Sue, loup enragé dans ses livres, bergère à la maison, qui fait bouillir ses mains dans de l'eau de rose quand il a touché la patte d'un tribun, et de Gozlan, amertume étincelante montée en bouquet comme un feu d'artifice, et de Jules Sandeau, ce chrétien qui s'ignore, si tendre, si fin, si français, et de Philarète Ghasles, et d'Alphonse Karr, et de George Sand, àme admirable à qui rien ne manque, sinon Dieu, c'est-à-dire tout, etc., etc. »

Vous le voyez ! Si un illustre exemple a pu faire croire que les conversions éclatantes oubliaient parfois de s'associer à un redoublement de charité chrétienne, Paul Féval nous donne la preuve du contraire : à ces brevets de religiosité quand même, de mort édifiante, de réconciliation passée, prochaine ou future avec les vérités divines, nous ne pouvons que répondre : « Dieu le veuille I » — et : « Allons 1 tant mieux !» — Il n'est sévère et intolérant que pour lui seul. C'est que l'intolérance dépend bien moins de l'intensité des convictions

que de la violence du caractère. En distribuant à ses contemporains célèbres des absolutions in extremis, Féval rentre une fois encore dans ses habitudes de romancier, et nous sommes loin de nous en plaindre.

La mort d'un père ! tel est le sujet de ce premier récit dont bien des pages ne peuvent se Jire qu*à travers des larmes. Si on vous avait dit qu'un conteur moderne a su réaliser les plus difficiles conditions du genre, faire pleurer les lecteurs les plus indifférents, remplacer avec avantage les séductions ordinaires de la fiction et de la passion romanesque, arriver enfin au pathétique le plus pénétrant, à l'aide d'un enfant de dix ans qui nous raconte comment il s'est initié aux douleurs de la vie, aux secrets de la mort et aux promesses du ciel en voyant mourir son père, vous auriez commencé, j'en suis sûr, par douter de ce prodige; puis, forcé d'y croire, vous l'auriez attribué à tout autre qu'à l'auteur des Mystères de Londres et du JBo^^.Vous vous le figuriez avec la massue d'Hercule, domptant les hydres et les monstres. Comment supposer que cette large main, habituée à jouer avec les câbles du roman-feuilleton, se fût subitement faite souple et fine comme une main de femme pour toucher aux cordes les plus délicates du cœur? Nous nous prêtons malaisément à concilier, chez le même écrivain, des qualités qui semblent s'exclure, surtout quand nous avons nous-mêmes quelque prétention à ces délicatesses d'esprit qui nous consolent de notre faiblesse, quand

nous nous sentons enclins à admettre dans nos affections des susceptibilités féminines. Rien n'est plus vrai pourtant. Ouvrez ce livre que je ne veux pas déflorer par une froide analyse; vous reconnaîtrez que le plus petit détail de la vie intime, et, ce qui vaut encore mieux, de la vie chrétienne, devient, sous la plume mieux taillée de Paul Féval, un texte plus fertile en émotions que les plus tra giques histoires. El comme ces émotions, dégagées de tout alliage humain, sont d'un ordre supérieur à celles du roman ordinaire! Cellesrci, quoi qu'on fasse et quoi qu'on die, nous ramènent toujours à la terre. Elles créent une sorte d'égoïsme à deux où il est difficile de distinguer ce qui revient à la passion, et peut-être à l'entraînement sensuel, de ce que purifie et consacre le spiritualisme chrétien. L'Étape d'une Conversion nous émeut plus profondément et plus sûrement, en nous montrant, sous toutes ses formes, d'esprit de sacrifice, cette immolation de soi, de l'intérêt personnel, de nos griefs, de nos mollesses» de nos rancunes, que la Religion sait revêtir de toutes les grandeurs du martyre.

Rien de plus modeste que le cadre; rien de plus complet que le tableau. Un magistrat de province, père de famille, pauvre comme Job, riche de vertus, de piété, de savoir, de dignité morale, succombe à un excès de travail qui l'a usé et vieilli avant l'âge. Sa dernière pensée, l'idée ùxq de son agonie, est pour le salut d'un individu assez peu recommandable qui lui a volé ou fait

perdre toutes ses économies; quinze cents francs I Le plus jeune de ses fils, — un enfant, — prend sa part de ces heures suprêmes, où la sérénité du malade donne le change sur Timminence du danger. Il recueille ses paroles d'adieu, toutes de bonté, de pardon, de sagesse, de tendresse et de douceur. Une savait pas encore comment on fait pour mourir. Ce spectacle le lui enseigne par gradations insensibles, et, à chacune de ces gradations, le trait entre plus avant dans nos âmes. Nous assistons avec cet orphelin de demain à ces scènes de deuil illuminées par la foi. Nous comptons, aux battements de notre propre cœur, les soupirs étouffés de l'épouse, les sanglots de la vieille servante, le tic-tac de la pendule, le vague bourdonnement de la; foule accourue pour s'enquérir de cet homme de bien qui a sanctifié par des miracles de bienfaisance ses trésors de pauvreté. Le narrateur est au chevet du moribond. D'une main, il consulte les pulsations de cette artère que chaque minute rapproche de l'éternel repos ; il lève l'autre vers le séjour des consolations immortelles. Auprès du lit se groupent le médecin, dont l'athéisme doctoral ne résistera probablement pas à cet apostolat de la mort, et le curé, l'ami, qui a besoin d'un énergique effort pour oublier et absorber son amitié dans les devoirs de son saint ministère. Maintenant, si vous me dites : « N'est-ce que cela? Quoi? des vertus, des sacrements, une agonie, un prêtre, un docteur, une famille en pleurs, rien de plus? Où est le

drame ? Oii est le roman ? A quelle page le héros se jettet-il aux genoux- de Théroïne? Et les situations? Et les péripéties? Et les catastrophes finales? » —Je vous répondrai hardiment : « Chacune dfc vos chicanes est un éloge ; chacun de vos mécomptes est un hommage. Ce qui assure à ce livre une place à part dans Tœuvre immense de Paul Féval, c'est justement qu'il a réussi mieux que jamais, en se privant de tout ce qui a fait réussir ses autres ouvrages. »

Est-rce à dire que la critique doive abdiquer, qu'elle n'ait plus qu'à s'incliner en silence devant cette conversion si vraie et son premier témoignage ? Ce qui lui reste, c'est le droit d'objection et d'appréhension. Dussiez-vous me qualifier d'avocat du diable, voici la remarque que j'ose adresser à Paul Féval : « N'exagérons rien! Ne gâtons pas le bien en cherchant le mieux! Vous êtes converti; mais vous restez romancier, et, à ce titre, votre intérêt, le nôtre, celui de la Religion qui a repris pleine possession de votre âme, c'est que vous conserviez votre public. A quoi serviraient vos perfections chrétiennes, si vous racontiez dans le désert? Dans votre robuste maturité, qui n'est pas encore la vieillesse, vous pouvez faire beaucoup de bien; vous pouvez balancer le succès et l'influence de ces immondes iomans que tout popularise, même nos efforts pour signaler leurs laideurs et leurs vices. Vous le pouvez, mais à une condition : c'est qu'on vous suivra dans vos voies nouvelles; marchez.

marchez toujours! gravissez vaillamment ces hauteurs! multipliez ces Étapes que Vous savez rendre si émouvantes! Seulement, de temps à autre, regardez derrière vous. Le jour où une trop grande distance vous séparerait de vos lecteurs et de vos lectrices, faites halte! Vous aurez atteint la limite que Dieu lui-même ne veut pas vous voir dépasser. Au delà, vous seriez peut-être plus parfait; mais vous seriez moins utile!

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