Rose-Agafhe
M. HIP. FOURNIER - M. A. MAGGIOLO 69
Tatonie, le vide, lui semblerait meilleur que ces heures de soleil si vite absorbées par l'orage ou par la nuit. Il préférerait le Paradis de neige à cet Eden enchanté où l'archange exterminateur se charge de punir les consommateurs de fruit défendu. Mais non! A la. faculté d'aimer s'ajoute le don d'imprévoyance. L'homme a une telle nostalgie d'éternité qu'il en adjuge le privilège à la plus fugitive de ses passions, et qu'il refuserait de la croire sincère s'il ne la croyait pas immortelle. On est jeune, on a le printemps en soi et autour de soi. On se figure que la jeunesse ne finira jamais, qu'avril a plus de trente jours, que les fleurs ne se faneront pas, que les feuilles reverdiront en novembre; que, en dépit du latin, désir ne saurait être synonyme de regret; que ce qu'il y a de Jlus éphémère au monde, la beauté, le regard et le sourire d'une femme, va se fixer à perpétuité, comme un portrait de maître dans un cadre d'or, pour nous donner à la fois l'orgueil d'opérer un prodige et le bonheur d'en profiter. Délicieuse illusion que l'on aime encore quand on ne l'a plus! On en vit tant qu'elle se prolonge; on est tenté d'en mourir lorsqu'elle devient impossible; mais la miséricorde divine ne veut pas la mort du pécheur, et l'on se dit tout bas qu'il y aurait quelque chose de pire que de perdre cette illusion de l'amour; ce serait de ne l'avoir jamais eue.
Les Lendemains de M. Hippolyte Fournier sont plus tragiques que les miens. Ne nous en plaignons pas ! Son
volume n'en est que plus émouvant. Vous comprenez, n'est-ce pas? tout ce qui se cache de péril, de séduction, d'ivresse, de douleurs et de larmes sous ce titre significatif : Sans mère! Léa Raynal n'a pas de mère, et son père, savant égoïste, constamment enfermé dans son laboratoire, incapable de protéger et même d'aimer sa fille, la fait, pour ainsi dire, doublement orpheline. Ce qui en résulte, vous le devinez. En pareil cas, le diable abuse de ses avantages. Sar le chemin de la fille mal gardée, il place un beau jeune homme romanesque et passionné, à la taille élégante, au regard doux et fier ; après quoi, il n'a plus même besoin de s'en mêler ; les deux pauvres amoureux se chargent d'écrire le livre dont sa griffe a esquissé la préface. Marins Salvat est pourtant bien sincère lorsqu'il promet à Lea Raynal de l'épouser. Mais quand l'amour est plus pressé que le mariage, c'est le contraire de la Fable : « Le Lièvre et la Tortue. » Le lièvre arrive trop tôt, et la tortue n'arrive jamais. Les parents de Marins ont toutes les rigidités d'une vertu étroite et d'un provincialisme renforcé. A leurs yeux, Léa n'est et ne peut être qu'une maîtresse ordinaire, le fragile objet d'une de ces amourettes que les étudiants laissent au vestiaire de l'École de droit et oublient en rentrant dans leur ville natale. Ce qu'il y a de pire, c'est que Léa découvre une lettre où Marius dit à sa mère que, en épousant sa bien-aimée d'une saison, il accomplit un devoir, mais n'espère pas la sécu-
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rite des immortelles tendresses. Dès lors, son parti est pris; elle s'empoisonne à Taide d'une triple dose de laudanum. Son amour ne saurait avoir de lendemain plus poignant et plus pathétique. Mais, grâce à ce moyen violent que nous ne conseillerions à personne, la voilà transfigurée dans l'imagination et le cœur de Marins. Pour lui, elle aura toujours vingt ans. S'il l'avait épousée pour l'acquit de sa conscience, il eût bientôt cessé de l'aimer. Son amour devient indélébile en se gravant sur un tombeau.
Le Prie-Dieu de velours est peut-être plus original et plus touchant encore. Ici M. Hippolyte Fournier ne nous a pas ménagé les surprises. Gomment croire, en effet, que mademoiselle Marthe de Vardane, d'une si haute naissance, d'une beauté si chaste et si fière, comparable aux statues chrétiennes des cathédrales gothiques ou des tombeaux chevaleresques , se soit abaissée jusqu'au pauvre Pierre Salviati, mince employé de la sous-préfecture? que cette étoile aime ce ver de terre, et que, tous les dimanches, après la grand'messe, l'amoureux jeune homme trouve sous le coussin du prie-Dieu de Marthe une lettre d'amour écrite et .signée par la pieuse et altière patricienne? c'est si invraisemblable, que c'est peutêtre vrai... Hélas I non! Pierre et Marthe sont victimes d'un de ces odieux mystificateurs anonymes qui figurent parfois au nombre des fléaux de la province, et qui s'amusent à bouleverser les cervelles, à déchirer les cœurs,
à troubler les ménages, à envenimer les calomnies, à grossir les médisances, à préparer les séparations, les duels, les procès, les drames d'intérieur, tantôt pour se divertir — histoire de rire, — tantôt pour satisfaire une passion mauvaise, un fond de jalousie, un arriéré de rancune, un froissement d'amour-propre.'A ce jeu cruel, peu s*en faut que Marthe ne soit déshonorée; Salviati achève d'y perdre le peu de raison qui lui reste. Vous entendez d'ici les rumeurs de cette petite ville, les malices des beaux esprits du Cercle et du Café, les grossiers propos des gens du peuple. Vous voyez les dilettantes du commérage et de l'espionnage guettant le malheureux Pierre, le surprenant au moment oii il soulève le coussin de velours, puis racontant leur découverte à tous les oisifs qu'ils rencontrent. Mais Marthe de Yardane est de celles à qui le poète dirait :
Plane au-dessus des autres femmes, Et laisse errer tes yeux si beaux Entre le ciel où sont les âmes Et la terre où sont les tombeaux !
Son idéal est trop près de Dieu pour qu'elle puisse entendre les bourdonnements de la méchanceté humaine. Le chagrin qu'elle va donner à son père, ce n'est pas une velléité de mésalliance; bien au contraire I Car, si pur et si noble que soit le blason des marquis de Vardane, le mystique époux à qui Marthe se réserve do-
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mine de son éternité leur antiquité; il a ses armoiries dans le ciel, et devant lui sont égaux gentilshommes et plébéiens. A l'heure même où l'on croit que la jeune fille désole M. de Vardane en lui avouant son amour pour le petit employé, elle le consterne en lui déclarant qu'elle veut se faire religieuse. A l'instant même où les badauds et les bavards se figurent qu'un rendez-vous clandestin va être suivi d'un romanesque enlèvement, Marthe part en effet, poussée à bout par les résistances de son père ; mais elle part pour aller se réfugier dans le couvent voisin. Elle ne s'est doutée ni de la passion insensée de Salviati, ni de la profanation de son prie-Dieu de velours, ni de l'espèce de scandale soulevé autour de son nom par d'ignobles calomniateurs. Mais le réveil est terrible pou» Pierre, dont la tête n'était déjà pas bien solide. Il devient fou; sa mère meurt de chagrin; jamais plus chimériques amours n'eurent de plus cruels len-' demains. L'auteur a très-habilement réussi à tenir ses lecteurs en suspens, pendant que se succèdent ces divers contrastes entre les illusions de Salviati, les indiscrétions du prie-Dieu, les rumeurs de la petite ville et la séraphique innocence de Marthe.
A-t-il été aussi inspiré dans le Crime d'Ambleuse, le plus développé et le plus formidable de ces intéressants écrits? Oui, si l'on demande au conteur ces émotions violentes qui ont fait la fortune de tant de romans. Mais M. Hippolyle Fournier vaut mieux et mérite mieux que
cela ! C'est un esprit fin et délicat qui a fait déjà ses preuves dans la critique. En lisant son excellent titre — les Lendemains de l* Amour — je m'attendais surtout à le voir transporter sur ce nouveau terrain ses habitudes d'analyse et nous offrir la p^^cAo/o^te de ces lendemains. Dans un livre à la fois indigne de sa vieillesse et de ses deux génies — le génie du christianisme et le sien — dans sa désastreuse Vie de Rancéy Chateaubriand avait une page d'une mélancolie exquise sur les lettres d'amour. Lorsqu'on les écrit ou qu'on les reçoit, ces lettres adorées et décevantes, il semble toujours que leur langage est à peine suffisant pour le sentiment qu'elles expriment. Si brûlantes qu'elles soient, on leur reprocherait volontiers de ne pas avoir pris feu au contact de la flamme intérieure. Ces jolies pattes de mouche ont une àme, et cette âme nous représente une moitié de la nôtre. A chacune des dates qu'elles nous rappellent se rattache, comme une fleur au corsage de la femme aimée, un souvenir délicieux, un épisode plein de charme et de mystère, une de ces heures rapides où l'on voudrait pouvoir, comme Josué, arrêter le soleil, ou, comme Juliette, confondre l'alouette avec le rossignol. Quelques années — hélas! ou quelques mois s'écoulent. Un soir de pluie, on veut rouvrir le précieux coffret. Il s'en exhale un parfum singulier, suave tout ensemble et funèbre, et ce parfum nous avertit que ce que l'on croyait empaqueté était embaumé. On essaie de relire ces pages dont on
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avait fait ses messagères et ses confidentes. Cette lecture est comparable à celle d'un testament devant des collatéraux déshérités. Tel est le désaccord entre la sensation présente et l'expression passée, qu'on en arrive parfois à s'imaginer que ces lettres ont été écrites à un autre par une autre. On serait tenté de se moquer de soi-même et de se rire au nez dans sa glace, si cette hilarité lugubre ne s'absorbait dans une immense tristesse. L'éternité n'était pas même le temps; la gerbe de fleurs est un herbier, le foyer est un tas de cendres, le trésor de souvenirs une collection d'oublis ; la flgure vivante est un fantôme errant dans la brume et le lointain. De ce feu de paille ou d'amianthe, il ne reste plus que la ramiade * qui consume en quelques secondes ces frôles témoignages de notre faiblesse, de notre inconstance et de notre néant. — Et maintenant, chères lectrices, pardonnez-moi cette boutade! — « Applaudissez, Athéniens, c'est du Sophocle! » disait Voltaire aii public parisien pendant la représentation d'Œdipe. — « Excusez-moi, dirai-je, sœurs d'Amélie, de Bianca, de Cymodocée, d'Atala et de Velléda ! c'est de l'auteur de René! »
Cette étude psychologique que comportaient les Lendemains de l'Amour, et qui, dans le Crime d'Ambleuse, est remplacée par les sombres péripéties d'un drame fort émouvant, M. Fournier l'avait très heureusement abordée dans ses deux premiers récits. Je la retrouve