Mot provençal sans équivalent en français
dans un Chapitre de Rousseau, et dans la Lettre d'Adieu, qui sous une forme brève et en des termes peut-être un peu vifs, nous offrent deux chapitres, très-vrais et parfaitement observés, du roman de la jeunesse. Mais peu s'en faut que je ne leur préfère la courte nouvelle : Sur les Décombres, qui termine le volume. Ici l'harmonie est complète, et la veille s'accorde admirablement avec le lendemain. Nous sommes en juin 1878. Les incendies de la Commune fument encore; bien que la jeunesse et le cœur gardent toujours leurs droits, on ne peut, en songeant à ces jours néfastes, se représenter l'amour et ses lendemains que sous un voile de deuil, inclinés sur des ruines ou sur des tombeaux. Un jeune homme et une jeune fille se rencontrent dans une rue obstruée par les décombres. C'est pour lui une de ces apparitions charmantes, idéales, dont on se dit : « Je la reverrai ! » — il la revoit, en effet, mais mourante. Écrasée par une lourde pierre détachée d'un pan de mur saturé de pétrole, elle n'a plus que quelques instants à vivre. On a comparé les amours qui meurent ainsi dans leur fleur à ces petits enfants dont nous n'avons connu que les sourires. Cette fois, le sourire est une larme ; le débris sera une relique ; le jour de douleur n'aura été que le lendemain d'un rêve. Rien de moins, rien de plus, et le lecteur n'en demande pas davantage. C'est doux, vague, exquis et navrant, comme ui^e mélodie de Schubert chantée par le survivant d'une armée vaincue. En
M. HIP. FOURNIER — M. A. MAGGIOLO 77 somme, M. Hippolyte Fournier, dont nous ne connaissions encore que des travaux de critiique, ne pouvait débuter plus brillamment que par les Lendemains de r Amour. Il est bienveillant pour les livres des autres. Il lui suffira, pour réussir, que l'on soit juste pour le sien.
C'est encore un très-heureux début que Rose-Agathe de M. Adrien Maggiolo. J'avais craint un moment que cette Rose-Agathe, si pardonnable dans ses fautes, si sincère dans son repentir, si touchante dans ses expiations, ne fût un peu trop proche parente de Marguerite Gautier. Nous assistons aux premières étapes de cette perversion presque naïve, presque innocente à force d'être inconsciente. La pauvre Rose-Agathe, vendue par sa sœur aînée, garde, tout en succombant, une horreur quasi-virginale pour tout ce qui contribue à sa chute, à commencer par le vieux et vulgaire libertin qui l'achète et la dégoûte. Maggiolo a peint, avec un vrai talent d'artiste et une vaillante colère d'honnête homme, ces immoralités sociales que la loi couvre de son silence, ces implacables fatalités du vice dans les agglomérations d'ouvrières, ces magasins borgnes où la vertu suffoque et qui servent de jardins d'acclimatation à ses contraires. Pourvu que nous ayons habité une ville de province, qui de nous n'a rencontré M. Alfred Potard de Mérival, mi-parti de Lovelace et de Joseph Prudhomme, quadragénaire aux allures galantes et sournoises,
chauve, mais initié à tous les artifices du rameneur, correct, décoré, mis à quatre épingles, toujours prêt à retirer la sienne du jeu de l'amour et du hasard: receveur particulier dans quelque chef-lieu d'arrondissement et possédant par surcroît une recette particulière pour séduire de pauvres jeunes filles qui lui cèdent sans l'aimer? Dans les villes dévoles, Potard de Mérival î f end, à la sortie des églises, les jolies habituées du y. ois de Marie ou des processions, et le voilà s'efforça . de dérober la part du diable à l'ange gardien! Lans les centres industriels, c'est au seuil de l'ateliei que se recrute le sérail d'Alfred Potard, et son arithmétique n'a pas de peine à prouver à ses victimes que le prix delà honte est supérieur au salaire du travail.
Quoi qu'il en soit, Rose-Agathe, —Rose parla beauté, Agathe par le martyre, — nous afflige d'abord de ses banales aventures, qui laissent intactes, faute de mieux, ses facultés aimantes, jusqu'au moment où ses chemins de traverse la conduisent «n présence du vicomte Henri de Lavignac. C'est ici que j'ai craint un moment de trop vives réminiscences des trop fameux Camélias, Comme Marguerite, Rose- Agathe se régénère par l'amour, congédie ses amants 'profanes^ se hâte de rompre avec les ruineuses fantaisies du demi-monde, et, tout entière à son Henri, s'envole avec lui, comme une colombe changée en alcyon, vers la plage enchanteresse de Cannes et
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de ]a Napoule. Mais tournez la page; quelle différence ! Malgré le merveilleux instinct dramatique d'Alexandre Dumas, le papa Duval est ridicule quand il vient sermonner les deux tourtereaux. Quel que fût Taltrait de la pièce, cette scène n'a jamais obtenu qu'un succès de sourires ou de bâillements, et un homme d'esprit a pu dire en écoutant les tirades paternelles : < Quel dommage qu'Armand Duval ne soit pas orphelin ! > Dans le récit d'Adrien Maggiolo, tout se purifie, s'ennoblit et s'élève à la hauteur de ces grandes causes qui ordonnent les grands sacrifices. Ce n'est plus au nom d'intérêts bourgeois que l'avocat du bon sens et de la vertu plaide contre les illusions et les sophismes de la réhabilitation amoureuse. Le romancier redevient zouave pontifical et Vendéen pour peindre à larges traits cette famille de Lavignac où chaque génération a fourni un type d'abnégation, de vaillance, de dévouement à Dieu, au Roi et à la France, où le sentiment du devoir domine toutes les passions vulgaires, où les austérités de la conscience maîtrisent les faiblesses du cœur, où l'aïeule nous apparaît dans toute la majesté de ses cheveux blancs et de ses nobles rides, comme la tradition vivante de l'esprit de sacrifice.. Les lis, jetés à pleines mains, couvrent les camélias et les tubéreuses; la légitimité, de son souffle puissant, efface les traces de l'illégitime. Secondé par l'immolation volontaire de Rose-Agathe, Henri revient au bercail où l'attendent les exemples de ses ancêtres.
Notre héroïque baron de Charetle se reconnaîtrait à ]a page 222, dont je détache ces quelques lignes : « Au mois de mai 1860, quand le général de Lamoricière jeta un cri d'alarme et appela des volontaires pour la défense du Saint-Siège menacé, Henri de Lavignac, des premiers, partit pour Rome. 11 était fidèle à ses traditions de famille. Il entra à la formation dans ce bataillon des Franco-Belges, qui devait prendre le nom immortel de zouaves pontificaux. Simple soldat, comme avait été son grand-père à l'armée de Condé, il marchait dans la compagnie du baron de Charette le 18 septembre au matin, en première ligne, en tête de la colonne d'attaque à Castelfidardo... Gomme son griînd-père aussi, il tomba la poitrine percée d'une balle : « — Lavignac, fais ton devoir ! » murmura-t-il en expirant... •
Avant de courir à cette mort glorieuse, Henri de Lavignac a eu le temps de se marier, et sa femme lui a donné un fils. Pendant ces années de répit, Agathe, qui a cessé d'être Rose et dont la conversion est complète, vit obscurément dans une petite ville où elle travaille comme la plus laborieuse ouvrière, et où sa piété, son humilité, sa tristesse chrétienne ne se démentent pas un instant. Mais voici Tannée terrible, et, avec elle, de nouvelles angoisses pour Rose- Agathe, de nouveaux devoirs pour tous, une nouvelle occasion de mourir pour les Lavignac. François, le fils unique d'Henri, est tué à Patay comme son père a été tué à Castelfidardo, comme son
M. HIP. FOURNIER - M. A. MAGGIOLO 8i aïeul a été lue à Berstheim. Agathe lui sert d'infirmière et recueille son dernier soupir. Telle est la chaleureuse éloquence du conteur, telle est la puissance de ces images d'héroïsme, d'expiation, de dévouement et de deuil que le lecteur, avant d'arriver à la dernière page, a parfaitement oublié les galantes peccadilles de Rose... Ahl restons fidèles quand même, ne fût-ce que par égard pour nos poumons! Tout à l'heure, nous étions dans un boudoir interlope, au milieu des acres senteurs de la volupté vénale ; à présent nous sommes sur les cimes de la lung-Frau I
DAUPHIN DE FRANGE (i729-i765) «
5 août 1877.
Malgré de brillants épisodes et de magnifiques chants d'épopée, notre histoire, depuis le commencement du dernier siècle, est au fond si douloureuse, que l'imagination cherche parfois à se dédommager de la mémoire. La conjecture substituée, opposée ou entremêlée au souvenir! Qui de nous, parvenu au déclin de la vie, ne s'est accordé ce mélancolique plaisir? On a gravi tant bien que mal les plus rudes escarpements de la montagne : brisé de fatigue et de tristesse, on touche à la plus haute cime, qui se perd dans les nuages ou se dessine sur le ciel. On se retourne, on mesure le chemin parcouru et on