Par M. Emmanuel de Brogiie
se dit tout bas : « Qœ serait-il arrivé si, tel jour et à telle heure, au bord de ce ravin, à l'angle de ce rocher, au pli de ce sentier, j'avais fait ceci, évité cela, prévu ce malheur, conjuré ce péril, échappé à cette faute? » — Hélas! c'est peut-être une illusion nouvelle succédant aux illusions perdues. Peut-être n'aurions-nous été ni plus heureux, ni plus innocents. Mais le cœur de l'homme, dans ses perpétuelles alternatives d'aspirations et de déchéances, s'obstine sans cesse à se consoler de ce qu'il a, en rêvant ce qu'il aurait pu avoir. Nous sonîmes tellement tourmentés du contraste entre la médiocrité qui nous enchaîne et rinfmi qui nous sollicite, que nous voudrions mettre quelque chose de cet infini dans les réalités mesquines de notre passé. Notre vanité, constamment en éveil, ne consent pas à s'avouer que, si notre existence a été à peu près manquée, nous ne pouvons en accuser que nous-mêmes; elle s'en prend aux accidents, à l'imprévu, aux événements extérieurs, et elle ajoute qu'il suffirait d'en changer ou d'en déplacer deux ou trois pour transformer toute une destinée.
Maintenant, appliquez aux nations ce procédé conjectural dont les individus ont tant de peine à se défendre; vous aurez un chapitre d'histoire supplémentaire, peu concluant pour les esprits positifs, mais fort* séduisant pour les amateurs d'ingéniosités, de paradoxes, de curiosités et d'hypothèses. Ce sera, s'il vous plaît, un château de cartes, — rien que des atouts I — bâti en Espagne
par des mains françaises. C'est ainsi que les rares demearants du jansénisme se sont demandé ce qui serait arrivé si Louis XIV, au lieu de persécuter Port-Royal, l'avait protégé; et, naturellement, ils se sont répondu que la philosophie voltairienne et la révolution de 89 auraient été relardées d'un siècle. C'est ainsi que des hommes politiques, sages, éloquents, mûris par l'expérience, notamment notre éminent ami le baron de Larcy, frappés de l'originale et vertueuse figure du duc de Bourgogne qui se détache en pleine lumière sur le fond sombre de la vieillesse du grand Roi, devinant ou supposant ce que l'on aurait pu attendre de l'élève de Fénelon, se sont adressé à eux-mêmes cette question, plus facile à creuser qu'à résoudre : « Le duc de BQurgogne vivant âge d'homme, la Régence supprimée, Louis XV ne montant sur le trône que vers 1750 après une éducation toute différente, le rôle des bâtards légitimés annulé ou amoindri par l'influence du groupe où brille Saint-Simon, les réformes sociales, inspirées par le maître de génie au disciple de bonne volonté, survenant à leur heure, avant que le paroxysme des abus, la débâcle des institutions, le mépris des lois, la corruption des mœurs, le désordre des idées, la guerre au bon Dieu, les eussent rendues chimériques ou dangereuses et en eussent fait des traits d'union entre le mal et le pire... Que d'horizons pour les âmes généreuses I Que de rayons dans cette brume lointaine! Que d'excursions dans le
champ du possible! » N'insistons pas trop, ce serait le supplice de Tantale !
Des questions analogues, quoique moins explicites, sont soulevées par l'excellent ouvrage que M. Emmanuel de Broglie vient de consacrer à la niémoire du Dauphin, fils de Louis XV. Quelle admirable famille, cette famille de Broglie, et qui n'oublierait de très-légères nuances pour s'incliner devant cette hérédité merveilleuse de talents et de vertus? On a, comme toute la France, les yeux fixés sur l'oeuvre de sauvetage vaillamment entreprise par le père*; on a ouï parler des trésors de sainteté et de charité humblement cachés par l'oncle; on a lu avec un vif plaisir Robert Emmet, Marguerite de Valois y Lord Byron; on sait quel rang occupent dans la littérature contemporaine les histoires de l Église romaine et du premier Empire, de la Réunion de la Lorraine à la France (//) Parmi les fils de l'illustre homme d'État que le radicalisme glorifie de ses insultes et honore de sa haine, on n'ignore pas qu'il existe une noble et féconde émulation de travail, de courage, de patriotisme et de dévouement. — Et tout à coup, voilà un de ces jeunes gens, — l'élite la plus exquise de la jeunesse française I — qui, sans étalage, sans charlatanisme, comble une lacune historique du xviu® siècle, prend parti pour le bien sous les regards effrontés de madame de Pompadour