Écrit en août, démenti en décembre; sauvetage pire qu
trois noyades 1 . ! ^ - -
et de madame du Barry, et recommande à nos respects, à nos regrets, une physionomie d'honnête homme, de chrétien sincère, de -prince plus préoccupé des devoirs que des privilèges de la Royauté! La première impression que nous cause cette lecture, c'est une sorte d'attendrissement dont l'auteur et le sujet ont également le droit de réclamer leur part. On sent qu'ils se sont assimiles l'un à l'autre, que, pour raconter cette vie et peindre cette figure, le jeune historien n'a pas eu à déplacer le centre habituel de ses pensées, de ses prédilections et de ses études, mais seulement à se recueillir en lui-même, à se reconnaître dans son modèle, à charger sa conscience et son cœur de s'assurer de la fidélité de ses peintures. Attiré par des affinités mystérieuses vers ce Dauphin, si effacé dans l'histoire, si injustement oublié, il l'a aimé un peu plus à mesure qu'il se familiarisait avec lui. Il n'y a pas de condition meilleure pour mener à bien un bon portrait et un bon livre.
Je ne voudrais faire injure ni à mes lecteurs, ni. à moi-même. Je les tiens, ainsi que moi, pour de trèsgrands savants. Toutefois, étions-nous, en nous cotisant, parfaitement renseignés sur les détails de la vie et de la mort du fils de Louis XV? Nous étions sûrs que celui-ci n'était pas le père, mais le grand-père de Louis XVI, du comte de Provence, du comte d'Artois, de madame ^ Elisabeth, et nous n'aurions jamais dit comme le ridicule V: : héros dé la Question d'Argent : « Louis XIV I Louis XVI
Louis XVI! le père, le fils et le petit-fils! » — Seulement, qu'avait été cet intermédiaire entre le préparateur de la Révolution et sa victime ? Était-ce simplement un zéro à ajouter aux disgraciés, aux oubliés de l'histoire? Que fallait-il penser de sa valeur ou de son insignifiance intellectuelle et morale? Quel champ ouvrait-il, lui aussi, à nos conjectures, dans le cas où il aurait vécu soixantedix ans au lieu de trente-six? Voilà ce qui s'estompait pour nous dans c^ vague crépuscule où nous sommes trop enclins à reléguer ceux dont le cardinal de Retz aurait dit : « Ils n'ont pas rempli tout leur mérite ! » — Le catéchisme nous apprend que les enfants morts sans baptême habitent des sphères indéfinies que Ton appelle les limbes, et que, à l'aide d'un peu de latin, on pourrait surnommer les langes de l'éternité. L'histoire a ses limbes pour ceux à qui elle a refusé ou négligé d'accorder le baptême. C'est là que nous avions à chercher Louis, Dauphin de France ; maintenant, grâce à M. Emmanuel de Broglie, nous saurons où le trouver.
On a dit avec autant d'esprit que de raison : c Le bruit ne fait pas de bien; le bien ne fait pas de bruit. » — Rien de plus juste, et pourtant il faudrait s'entendre; il y a des instants où l'on voudrait que le bien fût un peu moins taciturne. Je le comprends et je l'admire quand il se tait et se cache pour essuyer les larmes du pauvre, pour visiter les malades sur leur grabat, pour s'age- ^ nouiller sur la dalle des églises ou pour apaiser une coi:^ ]
science troublée par les orages de la vie. Mais, quand il s'agit de léguer un exemple à l'avenir, de fournir un argument à ses avocats, d'opposer une évidence à ses détracteurs, il pourrait être un peu plus bruyant sans compromettre sa cause. Répétez avec nous : t Le fils de Louis XV a passé sans laisser de trace; » puis, lisez l'ouvrage de M. Emmanuel de Broglie... Que de témoignages arrachés par la vérité vraie à des indifférents, à des étrangers, à des malveillants, à des hommes doublement complaisants pour leurs vices qui leur servaient à la fois à contenter leurs passions et à flatter leur souverain ! Modèle de vertu, de piété, de tendresse et de fidélité conjugales, comparable à la fontaine Aréthuse au milieu des flots amers de l'athéisme et du libertinage, satire vivante de ces désordres condamnés d'avance à des expiations si effroyables, le Dauphin a rallié autour de lui le parti des dévots. Cependant Horace Walpole s'écrie en apprenant sa mort : — t C'est, je crois, la plus grande perte qu'on ait faite depuis Henri IV! » — Maty, savant célèbre, écrit au duc de Nivernais : « Permettez à un étranger de mêler ses larmes aux vôtres et à celles de toute la France. Germanicus, pleuré des Romains, le fut aussi de ses voisins, des ennemis mêmes de leur Empire. Si M. le Dauphin jette encore les yeux &ur la terre, il n'y voit plus que des cœurs français. »
^ — « Ce prince, dit Collé, n'a été connu et aimé que y. \ (fepuis sa maladie; il est regretté de la nation par ce que
l'on apprend ions les jours... » Piderot, Voltaire, le maréchal de Richelieu, lui font l'aumône de leurs louanges; sa vie a été si pure, son àme est si belle, son patriotisme est si ardent, sa mort si héroïque et si sainte, que le groupe philosophique, renonçant tout à coup à le dénigrer, s'éfforc de l'accaparer comme sien.
Comment se fait- il donc que, de ces hommages, de ces vertus, de ces qualités sérieuses et fortes qui promettaient un bon roi, il ne soit presque rien resté après la première explosion de douleur officielle? Hélas! c'est que le scandale est dix fois plus retentissant que l'estime; c'est que les meilleurs d'entre nous, s'autorisant de noms trop sonores, d'épisodes trop fameux, de dates trop mémorables, se sont arrangé un dix-huitième siècle tout d'une pièce, où il n'existe pas de partage, même inégal, entre le mal et le bien, où le mal domine tout, gouverne tout, absorbe tout; où les bons ménages sont considérés comme des débris de races antédiluviennes, où la vertu ne peut se maintenir qu'à la condition de se dissimuler, où, si elle essaie de se produire, elle risque de succomber sous les sarcasmes des beaux -esprits, des courtisans, des grands et des heureux de ce monde. Dès lors, nous sommes disposés à traiter comme non avenu tout ce qui se met en désaccord avec notre parti-pris ou notre programme, et à invoquer le vieil adage : « L'exception confirme la règle, » — surtout quand cette règle consiste à n'en plus accepter aucune. Si un jésuite érudit et spiri-
tuel relève les impostures et les bévues de Voltaire, haro sur le baudet chargé de reliques! Si, dans ses conflits avec le groupe vollairien, Fréron a tous les avantages de finesse, de modération, de logique, de fermeté, de sagesse et même d'esprit, qu'est-ce que Fréron, et comment compter pour quelque chose l'opinion d'un homme déclassé, déchu, dégradé, écrasé sous le poids de l'anathème public et du mépris universel? Si la cour, l'armée, l'épiscopat, la magistrature, la haute bourgeoisie, présentent aux sympathies des honnêtes gens des hommes tels que le duc de Chàtillon, le chevalier du Muy, le duc de Broglie, le comte de Plélo, le marquis de Montcalm, les évoques de Mirepoix et de Verdun, le comte de Gisors, le chevalier d'Assas, le chancelier d'Aguesseau, et bien d'autres, dignes de réagir ou de protester c(mtre une époque de décadence, nous les rejetons dans l'ombre, sous prétexte, premièrement, qu'ils gênent nos classifications séculaires^ secondement, que les roueries de Dubois, les soupers de la Régence, les amours du maréchal de Richelieu, les habitudes sultanesques de Louis XV, les galanteries avérées de madame la duchesse ou de madame la marquise, les bonnes fortunes de Jélyotte, de Mole et deClairval, les romans de Crébillon fils, l'adultère érigé en institution mon. daine, les petits vers erotiques, les dessins de Boucher ou de Fragonard, sont plus amusants que la vertu, dont le rôle proverbial est de ne pas faire parler d'elle.
Eh! bien, non; il sied d*en parler, quand elle peut nous aider à combattre des préventions dissolvantes. C'est pourquoi on ne saurait assez louer M. Emmanuel de Broglie. En dehors de ses mérites littéraires qui sont très-remarquables, il nous offre deux traits caractéristiques. Il arrache d'un livre souillé une page blanche, et sur cette page il réhabilite, honore, glorifie, consacre tout ce que le livre avait profané. A une société frivole, sceptique, corrompue, légère, railleuse, païenne, sensuelle, voluptueuse, égoïste, pourrie de luxure et d'incrédulité, il oppose l'admirable spectacle d'une agonie sublime à force d'être chrétienne; il l'oblige à se recueillir un moment devant ce lit de mort, à bégayer une prière en présence de ce miracle de résignation, de courage, de piélé, d'abnégation et de foi. Est-ce tout? Pas encore. Cet enfant du xviii® siècle, qui a si bien vécu et qui meurt si bien, c'est un prince; c'est l'héritier de la couronne de France; c'est le fils de Louis XV, le père de Louis XVI. La mort est venue le prendre à la hâte sur les marches du trône où il aurait apporté une intelligence plus forte que l'un, une conscience plus . droite que l'autre. Comme le Dauphin, élève deBossuet, comme le duc de Bourgogne, élève de Fénelon, il a été un des anneaux invisibles de cette chaîne monarchique où l'on s'obstine à ne reconnaître que la politique de Henri IV, la grandeur de Louis XIV, les vertus de saint Louis, et que l'école révolutionnaire condamne ou
maudit en bloc, sans tenir compte de ceux qui n'ont pas régné. Est-ce la faute de la Royauté et de son principe' si le duc de Bourgogne est mort à trente ans et le Dauphin, fils de Louis XV, à trente-six? Imaginez ces deux règnes à leur place et à leur date; supposez qu'ils aient tenu seulement la moitié de ce que promettait la jeunesse des deux princes. Aussitôt, une proportion toute nouvelle se rétablit glorieusement en l'honneur de la
monarchie et de la maison de Bourbon. Au point de vue historique, ceci n'est rien peut-être; dans l'ordre moral, c'est quelque chose, c'est beaucoup; tous les lecteurs de M. Emmanuel de Broglie le remercieront de leur avoir suggéré cette idée de justice, de réparation et de salut.
Certes, on n'accusera pas le jeune historien d'avoir flatté ou ménagé cette monarchie en la personne de Louis XV. Les jeunes âmes, quand elles sont possédées d'un fanatisme de vertu, ont de ces rigueurs enthousiastes! Je serais presque tenté de trouver M. de Broglie trop sévère. Rien n'excuse Louis XV, mais tout l'explique. Il naît au moment où la sombre vieillesse de , son aïeul, s'efforçant de racheter par des excès de dévotion et d'intolérance les brillants péchés du beLàge, prépare une explosion de vices sous une couche d'hypocrisies. Son éducation incomplète, incohérente, bourrée de superflu et dépourvue de nécessaire, le laisse sans défense contre des passions qui lui semblent faire partie de ses prérogatives royales. Son précepteur-ministre, en
lui épargnant les soucis de la Royauté, l'amène peu à peu à en ignorer les devoirs. L'air extérieur se corrompt autour de lui avant qu'il sente au dedans de lui-même les germes de cette corruption dont il ne doit plus guérir. Le souffle empesté de la Régence passe sur cette charmante tête d'adolescent couronnée de roses, et, à chacune de ces bouffées malfaisantes, il éprouve une impression analogue à celle que ressentent les habitants d'une ville atteinte d'épidémie. La mal'aria l'environne peu à peu et l'enlace, comme un serpent resserre ses nœuds sur sa proie. Un venin subtil s'infiltre dans ses veines, et ce venin est si doux que l'on se demande si c'est un poison ou un parfum. Sous cette délicieuse et morbide influence, le sens moral s'oblitère, les ressorts de la volonté se détendent, la conscience s'énerve, le cœur se dessèche et se ferme; car, ainsi qu'on l'a remarqué, les voluptueux finissent par n'avoir plus de cœur. De temps à autre, au début, l'amour de la gloire trahit des velléités qu'étouffe l'amour du plaisir. La vertu, l'honneur, le patriotisme, le soin -des grands intérêts de la France, le goût du travail, l'esprit des affaires, l'envie d'alléger les misères des classes pauvres, le ménagement des deniers publics, tout s'engloutit et disparaît sous un lit de fleurs. Le pouvoir absolu, interprété d'avance par ce jeune calife des Mille et une Nuits, cesse d'être une responsabilité redoutable ^ pour devenir un moyen de satisfaire toutes ses convoitises et de jouir avant d'avoir désiré.
Gomme si ce n'était pas assez de tous ces maléfices, ce prince si séduisant, si fragile, si accessible aux amorces sensuelles, est marié par la politique à une femme de sept ans plus âgée que lui, qui personnifie le pot-au-feu de la royauté, le piin sec du mariage. Elle est bonne, vertueuse, pieuse, indulgente, profondément attachée à ses devoirs et à son volage époux, disposée à lui tendre sans cesse une main pleine de pardons, mais incapable de le charmer, de le captiver, de le fixer, de caresser en lui cette vanité dont l'amour a tant de peine à se priver,
de prêter aux sentiments légitimes le mystérieux attrait du fruit défendu. S'il y a d'adorables filles d'Eve qui excellent à poétiser la prose conjugale et dont on se dit q'uon aimerait mieux assassiner sur la grande roule que leur être infidèle, la pauvre Marie Leczinska n'est pas de celles-là... Mais, hélas! je choisis bien mal mon moment pour plaider en faveur de Louis XV les circonstances atténuantes. Le livre de M. Emmanuel de Broglie me rappelle un de ses torts les plus graves et les plus funestes. Oui, si nous sommes forcés ujourd'hui de procéder par induction, de deviner ce q jele Dauphin aurait pu être et aurait pu faire, la faute en est à Louis XV. Soit instinct de jalousie, soit méfiance entretenue par son entourage, soit qu'il vît une leçon ou un blâme dans des vertus si contraires à ses faiblesses, Louis XV ne cessa de paralyser, d'annuler, de rejeter à l'écart le fils dont il aurait dû être fier, qui aurait pu illaslrer le règne en
LE FILS DE LOUIS XV 9d
suppléant le roi. Par une contradiction trop explicable, il récusa cette collaboration filiale que sa nonchalance lui eût rendue si nécessaire et si commode. Il manqua cette occasion de se faire pardonner d'être Louis XV en admettant au royal apprentissage un Louis XVI énergique et efficace.
C'est l'histoire de cet antagonisme, persistant et soup- , çonneux chez le père, respectueux et résigné chez le fils, que M. Emmanuel de Broglie a retracée avec un irrésistible mélange de simplicité, d'émotion, de douceur et d'éloquence. A l'appui de ses profondes et légitimes sympathies, il cite des fragments, des pensées, des projets de gouvernement et de réformes, d'où il ressort que, pour donner toute sa mesure, pour s'encourager à régner et à vivre, le Dauphin n'aurait eu qu'à passer de la méditation à l'action. M. de Broglie y ajoute, çà et là des réflexions d'une justesse exquise, qui nous pénètrent et nous attendrissent par leur accord avec nos propres tristesses. — « Il ne désirait plus vivre ; le sentiment de son inutilité avait sourdement miné ses forces. Avoir eu tant d'envie de bien faire et n'avoir rien fait, c'était là la vraie source ô,e son mal. Il est rare que l'on meure absolument de chagrin; mais l'état de l'âme peut exercer une influence sensible sur le corps et enlever la force de résister au mal qu'un ardent DÉsm de vivre vaincrait PEUT-ÊTRE. Le Dauphin ne voulait plus vivre: il mourut de chagrin de voir l'État pencher vers sa ruine, sans
pouvoir môme se consacrer à essayer d'arrêter le mal. » Rien de plus vrai. Tout le livre est écrit de cet excellent style. Au surplus, vanter le style d'un livre signé de ce nom, c'est commettre un pléonasme. Au moment même où je termine cet article, l'Académie française se réunit pour distribuer les prix de vertu et, probablement, pour indiquer de nouveaux sujets de concours. Voici la question que je propose à l'illustre compagnie : « Seraitil possible à un Broglie de mal écrire? »
12 août 187 7.
Nous aurons beau dire et beau faire, nous ne lui échapperons pas. Elle nous attend, le bulletin au poing, sous un pâle soleil d'automne, au coin d'un bois à demi dépouillé par les premiers frissons d'octobre; vous compteriez plus aisément les feuilles qui vont tomber de la cime des peupliers et des érables, que les petits carrés de papier qui vont pleuvoir à nos pieds, se glisser dans nos mains, s'insinuer dans nos poches et nous dire sur tous les tons, avec tous les accents, dans toutes les langues : « Prenez mon ours ! » — Que d'ours, grand Dieu ! Et comment Jacques-Schaabaham Bonhomme pourrait-il se reconnaître dans cette m ultitude d'ours de toutes les couleurs;
l'ours blanc des régions polaires, l'ours gris du Canada X»***'* 6
— sans canne, — l'ours des Cordillères, Fours brun des Pyrénées, Fours rose des Alpes, Fours rouge du cap de Bonne-Espérance; sans compter les ours mal léchés! A tous moments, Lagingeole, Marécot et Tristapatte changent de tête. Le suffrage universel perd la sienne àtravers toutes ces métamorphoses; pacha à huit millions de queues, blasé sur sa ménagerie mystifié par ses ministres, trompe par ses favorites, grugé par ses flatteurs, dupe de ses parasites, assourdi par le boniment de tous les montreurs de bêtes, il vous dirait volontiers : « Régnez à ma place ; car jamais je n'ai été plus esclave que depuis que je suis maître; plus misérable que depuis qu'on se dispute l'honneur de m'enrichir; plus malheureux que depuis qu'une foule de concurrents travaille à ma félicité: plus sot que depuis qu'on vante la supériorité de mon intelligence ; condamné à plus de privations que depuis qu'on m'engage à me passer toutes mes fantaisies ! »
Ainsi parlerait le Schaabaham de 1877, si Elle le laissait parler; mais Elle n'entend pas de cette oreille-là, et tant pis pour nous, si nos oreilles sont plus longues que la sienne! Elle ne veut pas que l'on entame son omnipotence, que l'on chicane ses prérogatives. Sa plus douce récréation est de nous distraire de tout ce qui nous charme, de nous arracher à nos affaires, à nos loisirs, à nos songes, à notre paix, à nos tendresses, à toutes les variétés du nectar et de l'ambroisie, du chateau-margaux et duchambertin, pour les remplacer par
son abominable piquette; d'envahir tout le terrain qu'occuperaient si bien la chasse, la promenade, la causerie, la musique, la rêverie, l'agriculture, la littérature, le jardinage et la science I — Mais, me direz- vous, qui. Elle ? Elle tout court. Elle sans phrase. Elle sans nom de famille ou de baptême, c'est le mot cher aux amants et aux poètes; il est bien bref, et il pourrait suffire à remplir une bibliothèque ; il est bien vague, et l'imagination, d'accord avec le cœur, se charge souvent de le rendre plus précis que les calculs de l'algèbre ou les chiffres de l'arithmétique. Il contient plus d'émotions que de lettres, plus de rimes que de raisons, plus de feu que l'avenir n'a de cendres, plus de souvenirs que le passé n'a d'oublis... Et vous, quel sens lui donnez- vous donc, à ce mot qui nous fait l'effet d'un rayon dans la brume? — Ohl le plus maussade, le plus revêche, le plus désagréable, le plus acariâtre, le plus ennuyeux, le plus grincheux, le plus fâcheux, le plus importun de tous! Elle, pour moi, c'est la Politique, et si vous avez cru un moment que c'était la République, je vous dirai naïvement : « C'est peut-être moi qui me trompe, et vous qui étiez dans le vrai ! »
Eh bien, avant que nous soyons tout à fait pris dans cet engrenage, tandis que nous n'avons encore, de cette marée montante, que jusques au cou et au menton, permettez-moi d'adresser un adieu ou un au revoir! à la plus intéressante des victimes de la politique électorale,
iOO NOUVEAUX SAMEDIS
remuante, votante et bruyante; à cette pauvre poésie que j'aime toujours quoique ou parce que j'en parle si rarement : à peu près comme ces amoureux timides, fidèles et discrets, qui considèrent un silence éloquent comme le plus bel hommage qu'ils puissent re.idre à leur idole ! Je ne crois pas commettre un paradoxe en affirmant que le meilleur refuge de la poésie, aux heures de ses disgrâces, c'est la Province. Ne vpus récriez pas 1 La poésie, c'est une femm^: la plus séduisante, la plus suave, la plus exquise, la plus sensible, la plus jalouse, la plus ombrageuse des femmes; or, je défie une femme d*être poétique à Paris. La Parisienne si finement décrite par Octave Feuillet dans son joli roman des Amours de Philippe, a bien autre chose «a faire I Elle est à la mode, . ou plutôt la mode est à elle. Point de fôte mondaine, si elle n'en ordonne du bout de son sceptre ou de sa baguette le luxe et les magnificences. Point de première représentation, si on ne l'aperçoit, dans une avant- scène, apostillantle succès de son sourire, de son éventail ou de ses larmes. Point de courses de high-life, si le jockey à casaque jaune ou violette ne reçoit, en galopant sous la tribune souveraine, le prix de sa victoire ou l'indemnité de sa ûéïSiiie.Awayl Away! Elle est délicieuse, adorable, irrésistible, redoutable, enchanteresse, électrique, fantasque, séraphique avec une légère pointe de méphislophélisme, comme si elle avait pris le plus long pour descendre du ciel en ce monde, ou le plus court pour
remonter de l'enfer sur la terre ; elle n'est pas, elle ne peut pas être poétique.
La poésie, si impossible à définir, se forme surtout des recueillements d'une âme d'élite, du contraste de sa vie intérieure avec les réalités mesquines, les vulgarités bourgeoises, les prosaïques détails qui la froissent et qu'elle accepte. Cette âme n'est jamais plus près de Tidéal qu'au moment où on la croit sous le joug le plus brutal et le plus dur. A la différence des abeilles, ses sœurs, c'est avec le suc des épines qu'elle compose son miel. Elle fait sa poésie de ses secrètes souffrances, de ses alternatives de sourde révolte, d'aspirations refoulées, de résignation chrétienne,du sentiment de sa grandeur et de sa faiblesse, de ses semblants d'adhésion aux intérêts matériels et aux médiocrités de son]entourage,^du berceau de l'enfant qui la réconcilie avec le devoir, du tombeau de l'aïeule où l'égalité suprême de la mort lui apprend à supporter les rudesses de la vie. Est-ce Paris, cela? Est-ce la Province ? Uneprovinciale renforcée dédaignerait peut-être de répondre ; mais je sais bien ce que répondrait une parisienne impartiale.
A présent, j'ai un scrupule. M'est-il permis de parler de province à propos de ma chère ville de Marseille ? — t Comte vous-même ! » répondait Royer-Collard à un ministre de Louis XVIII, qui voulait l'affubler d'un titre. — « Provincial vous-même ! » pourrait me répliquer cette riante souveraine de la Méditerranée, cette proche voisine de l'Orient où s'agitent en ce moment les destinées du
vieux monde. Elle se garde bien de copier Paris, dont elle ne nous offrirait que des contrefaçons affaiblies. Elle possède toutes les originalités qui caractérisent les capitales. Son Prado ne ressemble pas plus au bois de Boulogne que la politique de M. Gambetta ne ressemble à un gage de paix. Son palais de Longchampsa des élégances que n'a jamais connues notre palais de l'Industrie. Je vais peut-être me répéter; quel est le journaliste qui ne se répète pas, à moins qu'il ne se contredise ? J'aime Marseille, et puissent mes sympathies être payées de retour ! La mer, la plage et l'horizon n'ont pas de secrets pour cette belle baigneuse, mollement bercée par les vagues. Il lui suffit d'ouvrir ses fenêtres ou de monter sur ses terrasses pour contempler un panorama merveilleux qui rendrait poétique le plus positif des géomètres. Smyrne, f^alermeet Athènes envieraient ses nuits étoilées; les plantes aromatiques et les essences résineuses qui voilent la nudité de ses collines exhalent un parfum agreste et sauvage que vous chercheriez vainement chez les parfumeurs du boulevard. Au soleil cou^ chant, ses montagnes s'habillent de pourpre et d'or, comme pour faire fête aux fantastiques héros du SoTige d^une Nuit d'été, au silencieux cortège de Titania et de Cymbeline, au char de la reine Mab, aux sylphes d'Obéron, à la mélodieuse Reine de la Nuit. Je connais peu de réputations plus usurpées ou plus injustes que celle qui représente les habitants de Marseille comme unique-
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ment préoccupés de commerce el de Bourse, d'arrivages et de courtages, d'huile et de blé, de sucre el de savon. Vous arrivez ; charmante surprise ! Vous voilà au milieu de poètes, de musiciens, de peintres, de dilettantes comparables à des artistes. Vous voici en présence de ravissantes jeunes femmes qui savent leur Musset par cœur, et vous êtes, vous, vieux critique, vieil éteignoir, forcé de les prêcher pour qu'elles ne prennent pas trop au sérieux cet énigmatique assemblage de passion sincère, de poésie vraie, de désespoir voulu, de déclin rapide, de belles larmes tombées dans un verre d'absinthe. Une Muse drapée de noir, au front chaste et pur, au profil grec, au regard mélancolique et doux, les yeux fixés sur la mer, une main vers le ciel, l'autre appuyée sur un volume d'Eschyle, veille sur le tombeau de Joseph Autran ; et sur ce tombeau, fertile en souvenirs et en exemples, croissent de jeunes et fraîches poésies, pareilles à ces fleurs que M. de Candolle récoltait sur les pierres disjointes des monuments célèbrespour en enrichir son herbier.Etla mu-~ siquel Ici on vous jouedu Schumann à livre ouvert,comme qui dirait Malborough, ou Ahî vous dirai-je maman /... Là, des Wagnériens convaincus donnent leurs raisons à d'antiques admirateurs de Rossini. Et Théodore Thurner ! L'autre soir, dans un groupe bien élégant, animé du plus pur dilettantisme, la maîtresse du logis essayait, de ses doigts de fée, la Chanson des mafelois eilti Chansondumaiin^ et nous étions tous jaloux de Theureuse ville qui nous
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envoie ces trésors de mélodie, de fraîcheur et de grâce I Vous remarquez que la préface est longue, et vous ajoutez que j'aurais dû prier mon spirituel collaborateur ' Jean de la Garde de l'écrire à ma place. Hélas ! les vers vous inspirent tant de méfiance, que j'avais besoin de toutes ces précautions oratoires avant de vous présenter une idylle de M. Hippolyte Matabon, l'auteur du Vieux fauteuil et des Lunettes de ma grande mère, dont le succès a été unanime, et que M. Coquelin récite, dit-on, à ravir, en attendant que Mascarille aille jouer les Gambetta à la tribune de l'Assemblée nationale. Cette idylle, c'est Un beau Dimanche; l'Académie des Jeux floraux, de Toulouse, composée probablement, comme toutes les Académies, de vieillards considérables et vertueux, a distingué, agréé et couronné celte jeune et amoureuse poésie avec le même enthousiasme que les octogénaires troyens, lorsqu'ils voyaient passer Hélène dans tout l'éclat de sa fatale beauté et qu'ils se disaient en songeant au berger Paris: X Le drôle nous a mis sur les bras une mauvaise affaire... N'importe ! nous voudrions bien en avoir fait autant! »