‹ Nouveaux samedisChapitre 23 sur 38 · UN BEAU DIMANCHE · texte numérisé non relu

UN BEAU DIMANCHE

A Mademoiselle ***

Quel beau dimanche ! — Il plut la veille ; Il plut encore le lendemain. — Avec nous Taurore vermeille Gaiment s'était mise en chemin,

Les fauvettes, à perdre haleiae.

Gazouillaient sous Tazur du ciel, Etf de çà, de là, dans la plaine, Promenaient leur lune de miel.

Nous allions, émus, sans rien dire, Le long des sentiers embaumés :

Les lilas semblaient nous sourire, Et les pins murmuraient : Aimez !

Une fleur que la brise folle Avait prise en son libre essor, Dans vos noirs cheveux d'Espagnole Brillait comme une épingle d'or.

Et, pendant que votre main douce, Captive, en ma main s'oubliait.

De votre robe, sur la mousse, Le froufrou léger me troublait...

Comme pour nous voir, Téglantine Sortait des vertes profondeurs.

Sur un banc vieilli, l'aubépine - Avait mis sa housse de fleurs.

Nous nous assîmes : un poôme.

Un poème mystérieux.

Toujours nouveau, toujours le même, Ouvrait ses feuillets radieux...

Les chèvrefeuilles et les roses S'entrelaçaient autour de nous, Et, mariant leurs fleurs écloses, Les efl'euillaient sur vos genoux.

Par instaDts, au milieu du rêve.

Un débris de Tautre saison, Sous Teffort de la jeune sève, Venait effleurer le gazon.

C'était quelque feuille fanée Et quittant sa tige à regret ; Par cette calme matinée.

On eût dit un pas indiscret.

Que les heures fuyaient rapides !...— Au retour je crois encor voir, Rasant le bord des prés humides, Un pied mignon chaussé de noir.

Tout parsemé de fleurs nouvelles S'offrait le chemin où, parfois, Près de vous cherchant les plus belles.

Mes doigts se mêlaient à vos doigts...

Nous arrivions par la bruyère.

Quand la brise apporta soudain, De la route vers la clairière, La chanson d'un grelot lointain...

« Vite, courons!... » Le sol résonne...

C'est le char accessible à tous ; Sa joyeuse fanfare sonne Un appel pressant : Hâtez-vous !

Mais au lendemain do l'orage,

Plus d'un ruisseau retint nos pas.

Vous disiez tout haut : « Quel dommage I »

— (( Quel bonheur 1 » disais-je tout bas.

Bientôt, du sein de la feuillée Que le vent faisait onduler, La route blanche, ensoleillée, Devant nous vint se dérouler...

Déserte!... -—Au seuil de l'avenue, Seuls, les peupliers doucement Narguaient notre déconvenue 'Par un moqueur chuchotement...

Que faire ?... Il nous fallut, sans doute.

Affronter les sillons fangeux ; Et, pourtant, jamais longue route Ne parut si courte à mes yeui I...

Le plus beau de mes beaux dimanches Riait entre deux jours en pleurs :

Le printemps chantait dans les branches, Et l'amour chantait dans nos cœurs I

Dans cette pièce charmante où je crois voir; à la pointe de chaque vers, étinceler une goutte de rosée diamantée par un rayon de soleil, je ne voudrais supprimer ou changer que le char accessible à tous^ qui est un peu trop de l'école de Tabbé Delille. Allons, messieurs les poètes ! Ne faites pas les choses à demi ! Plus de périphrases I Dites crânement VOmnibus! Quand vous aurez autant détalent que M. Hippolyte Matabon, nous y monterons avec vous, et nous dirons en vous lisant : « Complet ! »

En regard de ce Beau Dimanche, tel que nous en offrit jadis Talmanach de la vingtième année, plaçons sans

manquer aux lois de la plus exacte symétrie, la Vingtième Année, Ballades et Chansons, par M. G Delonchamps. Ce n'est pas assurément à l'auteur de ce joli volumey chef-d'œuvre typographique de la maison Olive, que peut s'appliquer le vers des Femmes savantes :

La ballade, à mon sens, est une chose fade !

Ainsi qu'il l'indique dans sa dédicace à une belle et poétique étrangère, M. Delonchamps a compris toutes les ressources que, dans ces temps de disette, la poésie pouvait tirer de ces chants populaires dont on ignore la date et l'origine, qui se confondent avec les premiers bégaiements des sociétés et des peuples, et qu'une main anonyme semble avoir posés sur le berceau des littératures, comme poiir nous aider, quelques siècles plus tard, à comparer les fleurs cultivées aux fleurs sauvages. D'où viennent-ils, ces chants dont l'agreste saveur est souvent préférable aux plus savantes friandises I Quelle est la première bouche qui les a murmurés, la première plume qui les a écrits, le premier écho qui les a renvoyés à travers l'espace ? Nul ne le sait, et ce mystère est une partie de leur charme. Par une sorte d'illusion que ne sauraient nous donner les poètes les plus illustres, nous pouvons tous nous figurer que nous sommes pour quelque chose dans ces créations lointaines, léguées par les générations passées aux générations nouvelles. Cette chanson, cette

ballade, celte mélodie, est-ce une œuvre individuelle? N'est-ce pas plutôt un souffle qui se glisse sous les aulnes et les trembles, un asphodèle qui s'épanouit au bord des lacs, le frémissement du feuillage satiné par une pluie d'avril, un chant d'oiseau dans le massif de lilas et de cythises, un rayon de lune s'in filtrant dans le sillage du fleuve, une aile d'alcyon planant sur la vague ? Ce sont les chansons héroïques et chants populaires des slaves de BOHÊME (quel régal !), traduits par M. Louis Léger, qui me suggèrent cette digression, après avoir — ce qui vaut infiniment mieux. — donné à M. Delonchamps l'idée de ses petits poèmes.

Je ne saurais mieiixlouernolrepoètequ'encitant tour à tour une des ballades slaves ou bohèmes, et une des siennes:

« — Dis-moi, jeune fille, où dormirons-nous cette nuit? demande l'enjôleur. — Là-bas, à l'ombre du sapin qui s'élève au milieu de la prairie. — Mais sur quoi, la belle, dormirons-nous ? — Le duvet ondoyant du haut gazon sera notre molle couche. — Dis-moi, jeune flile, qui nous abritera ? — Le sombre dais de la nuit nous couvrira. — El qui nous réveillera à l'aurore? — Le joyeux gazouillis des oiseaux. — Et quand, nous nous réveillerons au jour, avec quoi nous laverons-nous lesmainset le visage ? — Tu te laveras avec la rosée fraîche, et moi avec mes larmes amères. — Mais avec quoi déjeunerons-nous, ma belle, avant de nous séparer ? — Tu te nourriras de baies sauvages et moi de ma honte!... »

Maintenant, ouvrez la Vingtième annécy et lisez la Fille de PHôiesse :

A l'auberge du bourg, trois gars buvaient rasades. La dépense payée, au moment de partir,

— Hôtelière, pourquoi, dirent les camarades.

Ta fille ne vient-elle aujourd'hui nous servir ?

— Pourquoi? reprit l'hôtesse; alors d'une voix sombre, Et du doigt les guidant tous les trois loin du seuil. Au fond du cabaret elle montre dans l'ombre

Sa fille unique, hélas I étendue au cercueil...

A l'avenir Talné songeant avec tristesse

Dit : — « Pauvrette I revis, je n'aimerai que toi I »

Du passé seulement épris, avec tendresse

Le second dit : « Enfant ! ton amour fut ma loi ! »

Mais l'autre, jeune cœur à peine à son aurore. Dit en posant sa lèvre au front décoloré :

— « toi que j'aimaiB tant ! ici je t'aime encore ; Jusqu'à mon dernier jour, Grutchen, je t'aimerai I »

Il y a plas de couleur, et, comme on dit dans Targot moderne, plus de cachet dahs la chanson slave; mais il y a un sentiment plus profond et plus pénétrant dans la ballade de M. G. Delonchamps.

Que je ne puis-je citer en^entier la Sentinelle^ dédiée à notre cher et regrettable Eugène Roux, poème digne de figurer à un très-bon rang dans cette douloureuse anthologie de nos désastres où brillent les noms de Victor Hugo et de Lapradc, de Paul Déroulède et de Coppée ? L'espace

me manque, et je dois me borner à transcrire ici les premières strophes, vraiment bien belles :

Sur la frontière de la France Qui pour la lutte se levait, ' Brisé par Tâge et la souffrance Un vieillard naguère arrivait.

Non loin, sentinelle perdue, Pressant un fusil dans sa main, Un enfant presque, une recrue, Devant lui barra le chemin.

— Halte-là I d'une voix sonore Cria-t-ilau sombre vieillard; Fils du couchant ou de l'aurore, Tu ne peux franchir ce rempart!

— La consigne qu'on t'a fixée, Enfant I ne me regarde pas ; Sur la route qui m'est tracée Nul ne doit arrêter mes pas.

D'un pôle à l'autre, en mon voyage, Je vais librement, jour et nuit :

Partout chez moi, — sur nulle plage Je n'ai besoin de sauf-conduit, etc., etc.

Ce vieillard sinistre, vousTavez peut-ôtre deviné, c'est le Juif-Errant des douleurs humaines ; c'est l'Ahasvérus des calamités nationales : c'est le malheur ; il personnifie tour à tour le déshonneur de la fille séduite, l'incendie qui dévore les villes, la maladie qui lesdépeuple, la bataille

perdue, les fléaux qui détruisent en quelques heures le travail de toute une année, la moisson hachée par la grêle, le hameau enseveli sous Tavalanche, le navire englouti dans la tempête, la guerre civile, la frontière envahie par l'ennemi. Il semhle avoir épuisé contre nous toutes ses funestes influences... Non. Jamais, jamais il n'aurait été plus fidèle à ses attributions effroyables, que si sa main osseuse jetait des votes radicaux et des bulletins communards dans nos urnes électorales. C'est pourquoi l'urgence du péril nous impose à tous de nouveaux devoirs. Adieu donc, visions idéales des musiciens et des poètes 1 Adieu, rêveries de Chopin et de Schubert, mélodies de Lalla-Roukhy et de Gounod, interprétées par des voix exquises ou des mains magiques ! Adieu, ballades et chansons, élégies et idylles, beaux dimanches auxquels le radicalisme préparerait de vilains lundis! Chacun fait ce qu'il peut; je vais risquer une brochure où j'espère ■ prouverque, si les conservateurs ne sont pas bêtes,ils oublieront les dissidences de détail en songeant au danger commun; et que, si les républicains sont spirituels, ils voteront en bloc pour les candidats conservateurs. *

1. Heureusement, je n'ai pas écrit celte brochure; je ne m'en consolerais pas.

Avril 1878.

19 août 1877.

Un jour, en 1828, M. Victor Cousin interrompit une de ses éloquentes leçons de la Sorbonne pour s'écrier avec ce geste souverain et cette pantomime hiérophantique dont il avait le secret : « Non, messieurs, il n'y a pas eu de vaincus à Waterloo! » — Qu'aurait-il fallu pour que ce séduisant paradoxe devint la plus instructive, la plus persuasive des vérités? Que l'illustre philosophe ajoutât, — mais il ne le pouvait pas à celte date;... « à moins que le libéralisme et le bonapartisme, par une opposition acharnée et perfide, s'arrangent pour qu'il y ait eu à Waterloo deux victimes : La Liberté et la France ! »

i. Souvenirs du régiment des zouaves pontificaux , par le baron de Charette.

Nous n'avons pas le courage de prétendre qu'il n'y ait pas eu de vaincus pendant et après la fatale guerre de 1870. Pourtant, si nous nous élevons au-dessus du fait brutal pour essayer de moraliser les événements — qui en auraient bien besoin, — il nous sera permis de dire : « Quatre grands partis existaient parmi nous avant cette guerre : l'Empire, dont les infirmités réelles et toujours croissantes se dissimulaient sous un imposant appareil de puissance et de force officielles; la République, qui guettait le moment favorable pour prendre une redoutable revanche; la légitimité, dont la France ne peut se passer sans s'exposer à une effroyable série de catastrophes et d'aventures; et enfin l'orléanisme, lequel, tant qu'il restait détaché de la souche héréditaire et refusait de se retremper dans les vraies sources monarchiques, ne pouvait représenter qu'une autre face, une autre phase de la Révolution ; 89 avec embranchement sur 93.

La guerre éclate; nous sommes écrasés; mais, du fond de ce gouffre sanglant où s'engloutit la fortune de nos armes ressort une double évidence . C'est l'Empire qui a préparé nos désastres, c'est la République qui les aggrave. Il n'a rien prévu; elle n'a rien sauvé. Sans lui, nous pouvions éviter cet horrible conflit qu'il n'a su ni conjurer, ni soutenir ; sans elle, nous en étions quittes moyennant quelques places fortçs et deux milliards; par sa présomption, son incapacité, sa jactance, sa folie, son

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égoisme, son génie spécial de désorganisation, de dissolution et de désordre, elle décuple et envenime l'œuvre destructive qu'il a commencée; si bien que, tout en échangeant récriminations et invectives, les deux partis sont, en définitive, solidaires l'un de l'autre. A tous deux l'on donne raison quand ils s'accusent ; tort, quand ils se justifient. Comme si ce n'était pas assez, les détails de la lutte sont plus épouvantables encore que les résultats. Chaque jour, la République sacrifie à sa dictature insensée des milliers de pauvres enfants du peuple, et ils périssent avec tous les raffinements de torture que le froid, la faim, le dénûment, l'abandon peuvent adjoindre à leur agonie. La Commune se charge de l'épilogue; elle écrit de ses mains hideuses la dernière page de ce livre de sang et de honte; elle couronne l'édifice en incendiant les nôtres. Complice et protégée des Prussiens, profitant de leur neutralité en attendant qu'elle use de leurs sauf-conduits, elle achève de séparer du sentiment national l'idée républicaine. Comme elle n'est, en réalité, que l'exagération de la République, elle condamne à tout jamais ce qu'elle exagère.

Est-ce tout ? Pas encore. En se battant pour leur pays, les princes d'Orléans redeviennent à la fois plus Français et tout à fait Bourbons. Un instinct supérieur à toutes les subtilités de la politique leur révèle qu'il n'y a plus qu'une maison de France, et qu'ils y rentrent, l'épée à la main, pour n'en plus sortir. Ils rencontrent,

au seuil, des héros, des martyrs, dignes de les réconcilier avec ce grand principe monarchique quils honorent et consacrent en cessant de le démentir. Le parti royaliste, désormais sans schisme possible, offre, peadant la guerre de 1870, ce caractère providentiel, que, libre de toute responsabilité dans nos malheurs, froissé, dans toutes ses affections, tous ses respects, toutes ses croyances, par les dictateurs du moment et leurs abominables cortèges, il s'offre en victime expiatoire à celte ingrate patrie qui le méconnaît, qui le calomnie, qui le repousse, et dont il paye les ingratitudes en redoublant de patriotisme et de dévouement. Il court où son. devoir l'appelle, et, si ce devoir est synonyme d'immolation et de sacrifice, tant mieux! Il n'en sera que plus conforme à sa vocation et à sa destinée. Mémorable contraste dont nous devrions rougir puisque nous n'avons pas su en revivre ! Tandis que les chefs républicains, après avoir associé leur triomphe, à celui des vainqueurs de Sedan, trouvent constamment moyen de maintenir quelques centaines de kilomètres entre Tennemi et leurs précieuses personnes, un mystérieux aimant attire les royalistes vers les points d'attaque et de défense où le péril est le plus grand. Ils combattent au grand jour, la tête haute, le front levé vers le ciel que l'on outrage, pressant sur leur poitrine le crucifix dont les divines blessures se renouvellent sans cesse sous la griffe et le blasphème de cette cohue de scélérats et d'athées. Ils lavent de leur noble sang

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Topprobre garibaldien; ils montent à Tassant de la mort, comme s'ils voulaient en faire tout ensemble un trait d'union avec les célestes récompenses, un gage de rédemption pour leur pays et un moyen de vaincre enfin ses inexplicables répugnances. Puis, lorsqu'arrive le tragique quart d'heure de Rabelais de cette funeste campagne, il se trouve qu'eux seuls ont été à la hauteur de ces calamités inouïes ; que, sans enjeu personnel dans cette partie formidable, ils l'ont énergiquement jouée avec la certitude de la perdre, et que, tout compte fait, ils ont sauvé l'honneur de la France.

— Que voulez-vous en conclure? me diront les pessimistes ou les sceptiques ; que la logique des événements, Ig contraste de ce mal et de ce bien ont rétabli la Royauté sur le trône ? — Hélas ! nous savons le contraire; mais, si la Révolution a sa logique, l'histoire a aussi la sienne. Tôt ou tard, elle paiera aux individus et aux partis leur arriéré, suivant les maléfices ou les mérites. Si cette distribution n'est pas déjà faite, c'est que le suffrage universel, négation collective de toute Vérité, de toute justice, de toute lumière, de tout bon sens, de toute dignité politique, a pris plaisir à charger de faux poids les balances populaires. C'est un ajournement, rien de plus ; mais cet ajournement peut nous coûter cher !

Aussi, avec quelle sympathie enthousiaste ne devonsnous pas accueillir les œuvres de réparation partielle, — remarquez que je ne dis pas partiale^ — que nous ren-

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controns dans la salle d'attente de l'histoire î Le régiment des zouaves pontificaux ! Les martyrs de Castelfidardo ! Les vainqueurs de Mentana ! Les héros de Coulmiers, de Brou, de Loigny, d'Ivré-l'Évêque, de Patay ! Le baron de Charelte et ses intrépides compagnons, ses vaillants soldats, Pimodan, Sonis, Cathelineau, d'AIbiousse,

Troussures, Joseph de Vogué, S. Jacquemont, Elzéar de Sabran, Bouille, Verthamon, Cazenove de Pradines, Mauduit, de Ferron, Traversay, Boischevalier, de Giry, et beaucoup que je sais, et bien d'autres que je ne consentirai jamais à oublier! Ah ! c'est bien à eux que l'on doit appliquer la phrasé de Chateaubriand sur Philopémen : « Qu'importent la mort et les revers, si notre nom va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre Tie ?» Il n'y a pas deux mille ans, il n'y en a pas dix, que ces admirables défenseurs du Saint-Siège et de la France se sont donnés aux plus nobles, aux plus patriotiques des causes, en refusant de se reprendre tant qu'ils conservaient une lueur d'espoir dans leur àme, une goutte de sang dans leurs veines ; et déjà, si nous négligions de veiller sur ce dépôt d'honneur et de gloire, bien des gens intéressés à intervenir les rôles essayeraient de gratter le texte authentique pour y substituer les variantes de leur orgueil et de leurs mensonges. C'est pourquoi j'aime à saluer le beau volume du baron de Charette, non-seulement parce qu'il retrace des épisodes et fait revivre des figures dont tous les royalistes, tous

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les catholiques, tous les Français doivent être fiers, mais parce que j'y trouve l'occasion de contrarier les estompes que le radicalisme se plaît à promener sur ces pages héroïques. Grâce à une précieuse coïncidence, j'ai eu récemment l'honneur et la joie de serrer la main de l'homme que j'avais admiré de loin ; à présent, je ne l'admire pas moins, et je l'aime davantage.

S'il existe quelque part des illustres qui visent constamment à l'effet, qui posent sans cesse pour le public de peur de lui laisser oublier les brevets de leur grandeur, de leur vertu ou de leur génie, ce n'est assurément pas le baron de Charette. Cette martiale figure a des sourires de bon enfant. Il possède cette simplicité, ce naturel, ce joyeux entrain des belles âmes, qui ajoute tant de charme au souvenir des actions d'éclat et des grandes œuvres. Il aime mieux être attrayant qu'imposant, et il ne risque pas de perdre d'un côté ce qu'il gagne de l'autre ; car sa supériorité s'affirme d'autant mieux qu'elle évite de se faire sentir, et sa modestie nous rappelle tout ce qu'elle a l'air d'ignorer. Cet énergique chrétien, qui a bravé un ennemi bien autrement redoutable que les. Prussiens et les Piémontais, — le respect humain, — ce fervent catholique qui a voué au Sacré-Cœur son régiment et son drapeau, est heureusement dégagé de ces pruderies qui donnent parfois aux gens du monde l'envie d'admirer un peu moins ce qui les effraie un peu plus. Il ne croit pas nécessaire d'être

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rigoriste parce qu'il est convaincu. La société des femmes lui inspire ce goût vif et délicat tout ensemble dont ne se défendait pas le comte de Maistre, et sans lequel la bonne compagnie ne serait bientôt plus qu'une légende effacée par la démocratie et perdue dans la nuit des temps. Il sait d'ailleurs que tous les objets de son culte, la religion, l'Église, (Ja royauté, la fidélité, la gloire des armes, l'héroïsme, ne péricliteront jamais entre les blanches mains de ces enchanteresses qui personnifient tour à tour l'encouragement et la récompense. Il sait que, dans les siècles de foi dont il est la tradition vivante, un preux chevalier aurait eu moins d'ardeur à se faire tuer pour son Dieu et son Roi, s'il n'avait espéré un regard de sa dame. Souhaitons-lui un de ces doux regards pour chacun des services qu'il nous a rendus, qu'il peut nous rendre encore, et rouvrons avec lui ce livre d'or, plein de grandes leçons et de beaux exemples !

Ce livre se divise naturellement en deux parties, en deux étapes de gloire; Rome et la France. Les séparerons-nous ? Faudra-t-il, parce qu'une odieuse calomnie nous représente comme prêts, si nous étions les plus forts, à jouer sur la carte de l'Italie les restes de la fortune de la France, faudra-t-il oublier ou ignorer que les hommes qui avaient le plus bravement défendu le pouvoir temporel et le Saint-Siège, sont aussi ceux qui ont le moins hésité et le mieux combattu quand leur patrie frappée au cœur les a appelés à son secours ? Ce

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que les zouaves pontificaux firent dans cette période de dix ans, de 1860 à 1870, avant nos désastres, alors qu'on pouvait encore s'abuser sur la situation de l'Europe et les dangers de notre malheureux pays, ils le feraient encore, mais à la condition de demeurer essentiellement Français en redevenant Romains, et de ne pas exposer la France à un hasard sous prétexte de restituer au pape une province. Ils ont assez d'intelligence pour comprendre que tout est changé chez nous et autour de nous, que ce qui était, en 1867, un devoir, serait, en 1877, une faute; que, en présence des spoliations italiennes et des douleurs de Pie IX, une résignation douloureuse et une ardente prière sont préférables k l'idée de compromettre la paix, de retarder ou de troubler la convalescence de notre chère blessée. Les catholicjues ont deux patries; dire que, dans leur affection, l'une des deux nuit à l'autre, c'est exactement comme si l'on prétendait que les tendresses maternelles ou filiales s'affaiblissent en se partageant. Volontiers ils se sacrifieraient à leur patrie adoptive, au rétablissement des droits sacrés qui ont disparu dans la tempête. M leur conscience, ni leur foi n'exigeront qu'ils sacrifient I.*ur patrie véritable, leur terre natale, le berceau de leurs enfants, le repos de leurs concitoyens et de leurs familles, lorsqu'ils ne pourraient faire un pas de plus dans cette voie sans se débattre contre le chimérique et se heurter l'impossible.

En dissipant ce malentendu que nos adversaires seraient si heureux de maintenir et d'aggraver et qu'exploitent déjà les politiciens radicaux, meneurs patentés des élections prochaines, nous sommes sûrs de répondre à la pensée du baron de Charette. Nous n'avons donc pas à nous disculper d'une velléité de récidive pour vous recommander ses beaux récits, héroïques et simples comme lui-même, irrésistibles procès-verbaux où il semble presque, toujours s'effacer en l'honneur de ses compagnons d'armes. Tant que le général Lamoricière est en scène^ on dirait que Charette ne se compte pas. Mais aussi, quelle tentation pour sa modestie ! quel homme ! quelle auréole ! Qui ne préférerait les voiles noirs de cette défaite aux panaches de cent victoires ? — t Les hourras et les cris mille fois répétés de : « Vive Lamoricière ! » ébranlèrent la ville et firent taire la canonnade. Le général entrait au galop avec son escorte et suivait la grande rue Calamo (à Ancône), pour se rendre à son hôtel. Arrivé sur la place du Théâtre, il imposa d'un geste silence aux soldats et à la foule, et fit taire les applaudissements. Sa figure était calme, et un sentiment d'indomptable énergie dominait la fatigue et la douleur. Il s'arrêta pour me serrer la main, et ne me dit que ces mots : « Je n'ai plus d'armée !» — Je le suivis à l'hôtel de La Face avec les officiers de son état-major. Là, il nous raconta brièvement le combat du matin, l'héroïque mort dePimodan, la bravoure chevaleresque des zouaves.

de leur commandant de Becdelièvre, du capitaine de Charettë, du lieutenant d'artillerie Daudier, du capitaine Richtor, etc., etc. Il ajouta que c'était la première fois qu'il n'était pas heureux à la guerre : mais que Dieu ne lui avait jamais -promis de miracles pour maintenir ce bonheur et faire battre une armée de plus de trente mille soldats reposés, aguerris et bien armés, par quelques milliers de volontaires harassés par le manque de sommeil et une marche forcée de plusieurs jours ; que les meilleurs soldats en de pareilles conditions auraient senti peut-être fléchir leur courage... »

Vous vous étonnez peut-être que les mots de bravoure chevaleresque soient accolés, dans cette page si émouvante, au nom du capitaine de Charettë; c'est qu'ici la plume n'est pas tenue par lui, mais par M. le comte de Quatrebarbes {Souvenirs d'Ancôney 159). Plus loin, nous trouverons d'autres signatures, des extraits d'autres ouvrages ; M. l'abbé de Latreiche et son Journal des Événements de Castel/idardo; M. de Becdelièvre et son Souvenir de Varmée pontificale; M. le baron de Mévius et son Histoire de Vinvasion des Etats pontificaux en 1867 ; M. Oscar de Poli et ses Soldats du Pape; M. le comte Franck-Russel-Killough et ses Dix années au service pontifical; le R. P. Franco et ses Croisés de Saint-Pierre ; et enfin, M. S. Jacquemont et sa Campagne des zouaves pcmtificaux en France^ œuvre entraînante, justement populaire, dont l'auteur, écrivain aussi habile que sol-

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dat intrépide, n'en est plus à faire ses preuves, et va bientôt, nons l'espérons, nous offrir l'occasion d'apprécier dans un autre cadre son remarquable talent de conteur.

Le baron de Char^tte, on le voit, a'a pas prétendu publier un livre absolument homogène; il ressemble bien peu à ceux qui ne rédigent leur« Mémoires que pour se faire le centre des événements qu'ils retracent et glorifier le moi sous tous ses aspects. Par un rare phénomène d'abnégation qui l'honore encore plus, on dirait qu'il a voulu partager avec les historiographes de ces deux admirables campagnes, de môme qu'il s'arrangeait pour faire la meilleure part à ceux qui s'étaient battus sous ses ordres ou à ses côtés. Il a été le collectionneur de ces documents, dont un seul suffirait k consacrer une cause et à changer les vaincus en immortels. Quel accent de vérité dans ces divers témoignages, échos fidèles des bivouacs et des champs de bataille, cris des blessés, reliques des morts, consolations des survivants indemnités des rigueurs de la fortune et de l'injustice des hommes, archives de l'héroïsme chrétien, croix de bois noir sculptées par de pieuses mains, hymnes de martyrs demandant à leur Dieu que leur sang ne soit pas perdu pour le salut de la France ! En regard de la scène pathétique où nous est apparue la grande figure de Lamoricière, placez les lignes suivantes :

« Les Prussiens (après la charge de Loigny), qui comp-

taient quatre oa cinq mille tiommes hors de combat, n'avaient guère le temps de songer à nos blessés. Ils en portèrent quelques-uns dans la ferme voisine de Villours, entre autres le colonel de Charette et le capitaine de Ferron. Les autres restèrent sur le terrain, et parmi eux le général de Sonis, baigné de son sang. Sa blessure était horrible : mais ni la souffrance, ni ce cruel abandon, ne purent abattre un moment son courage. Sa foi lui a-vait déjà révélé le mystère de cette guerre terrible. — « Je me suis déjà condamné à mort! » écrivait-il à un ami en entrant en campagne ; et, quand il eut fait à Loigny tout ce que pouvait un grand capitaine et un vaillant soldat, quand il vit du moins toute son artillerie sauvée et la retraite de l'armée assurée, il attendit la mort avec la sérénité d'une àme chrétienne en qui la piété surpassait tous les autres sentiments. Mais Dieu n'accepta qu'à moitié le sacrifice du héros et ne voulut pas enlever un tel serviteur à la France. »

Arrêtons-nous sur cette sainte et consolaate image î Lamoricière et Sonis aux deux extrémités du récit, et' entre ces deux sublimes Croisés de notre siècle de doute et de défaillances, toute une légion thébaine, tout un régiment de soldats chrétiens, restitués par la Papauté à la France, sa fille; volontaires du péril, de la douleur et de la mort, emportés par l'esprit de sacrifice comme par un souffle surnaturel, payant en détail la rançon de leur pays frappé de vertige 1 Que de leçons dans ce livn»

OÙ tout concourt au même but, où les dessins et les gravures mômes, œuvre de quelques-uns des zouaves de Charette, précisent les faits, mettent en relief les épisodes, nous aident à voir ce que nous avons Zw, et ajoutent aux émotions de celte poignante lecture ! Parmi ces leçons indélébiles, il en est deux que je recueille avant de fmlr. On sait, de longue date, quel est le péché mignon de la famille littéraire; on nous accuse, toute proportion gardée de médiocrité ou de génie, tantôt d'orgueil

olympien, tantôt de vanité puérile. Eh bien ! j'éprouve une sorte d'âpre volupté à m'humilier, à me prosterner, à m'anéantir devant le plus humble, le plus obscur conscrit de cette milice de mon Dieu, de mon Église et de mon Roi, qui a sauvé l'honneur de ma patrie, et dont le baron de Charette personnifie si bien la foi inébranlable, l'âme chevaleresque, l'indomptable bravoure. Tardent patriotisme, l'impétuosité française, la bonne humeur, tous les sentiments, tous les souvenirs résumés dans ces deux mots : « Gloria victis ! » Ils me révèlent, ils me rappellent, ces vaillants, l'énorme distance que sépare le plumitif du soldat, la phrase de l'action, la page tachée d'encre de la page sacrée par le sang, là table de travail du champ de bataille. En second lieu, je jette un dernier regard sur ce magnifique volume, et je vois qu'il se vend au profit de l'église élevée sur le terrain de Loigny... Oh I vous qui êtes riches, vous dont le cœur bat à l'unisson de ces nobles cœurs, achetez et pro-

pagez ce livre! Apportez votre obole pour que cette église, qui achèvera de sanctifier la sainteté et d'immortaliser la mort, s'élève sans retard et soit digne de ses saints ! Tant de beaux traits, de dévouements magnanimes, de ferventes prières, de miracles d'héroïsme et de piété, ne peuvent pas être inutiles. Qui sait? le jour où vous vous agenouillerez pour la première fois sur ces dalles, vous pourrez peut-être, non plus essayer de fléchir les colères divines, mais remercier Dieu de nous avoir pardonné !

LE

COMTE EDOUARD DE MONTl

2 septembre 1877.

Écrire après que l'évoque de Poitiers a parlé, après que le plus auguste des témoignages est venu consoler une famille en deuil et que bien des hommages éloquents ont fait cortège à cette consolation suprême, ce serait une témérité impardonnable, si je ne croyais répondre au vœu des parents et des amis du comte Edouard de Monti de Rezé.

Par cela même que j'arrive le dernier pour saluer celle noble mémoire, il m*a semblé que j'avais le droit de grouper autour d*un nom cher k tous les cœurs royalistes quelques événements, quelques dates, quelques ligures qui en fixent la valeur historique et rattachen

un souvenir individuel aux pages les plus mémorables d'un pays et d'un parti. Ne m'accusez pas de monomanie ou de paradoxe, si je transforme aujourd'hui la eausérie littéraire en notice nécrologique! D'abord, je ne vois pas pourquoi je résisterais à l'envie d'introduire dans ma trop longue galerie un homme dont le voisinage honorerait les écrivains les plus illustres; ensuite, la poésie, l'histoire et le roman peuvent, selon moi, réclamer leur part dans la belle vie qui vient de s'éteindre. Par ses traditions et ses origines, elle se confond avec ces époques chevaleresques où Ton n'avait pas besoin de versifier pour être poète. Elle a des chapitres qu'on dirait inspirés par un sourire d'Alice Lee ou un regard de Diana Vernon. On y voit apparaître les grandes ombres des géants de la Vendée ; à peu près comme ces chênes séculaires qui, aux rayons du soleil couchant, semblent grandir encore pour couvrir de leur ombrage les moissons et les arbustes de la plaine. L'héroïsme de la fidélité, la persévérance et l'ardeur du dévouement, le génie du sacrifice y éveillent de généreuses émotions qu'on ne rencontre pas toujours dans la tragédie et le drame. Enfin, les leçons et les exemples offerts par une telle existence diffèrent si profondément de nos tristes réalités, forment un contraste si absolu avec l'égoïsme révolutionnaire et démocratique, qu'ils ont l'air de transporter la fiction la plus romanesque dans le domaine de la qlus authentipue vérité. Si le devoir de la critique est

de proposer à ses lecteurs des modèles propres à élever les consciences et les âmes, il lui est permis de leur présenter la vie d'Edouard de Monti comme elle leur présenterait un chef-d'œuvre.

La famille de Monti est originaire de cette république de Florence qui servit de pépinière à une partie de notre noblesse provençale et fut la préface de son livre d'or. Les Jtfonti s'inscrivirent glorieusement à la première page. Dès le commencement du xii« siècle, ils occupèrent les plus hautes fonctions. Vingt-et-un gonfaloniers choisis dans leurs rangs attestèrent à la fois le prestige de leur naissance et l'éclat de leurs services. L'Église leur réservait un honneur plus grand encore. Jean-Marie Monti, évoque de Palestrina, puis archevêque de Siponto, puis cardinal de Sainte-Praxède en 1536, fut élu pape le 7 février 1550, et couronné, sous le nom de Jules III, le 22 mai suivant. Son neveu, Pierre-Giiidalotli-Monti, fut le quarante-neuvième grand-maître de l'ordre des chevaliers de Jérusalem (23 août 15.8). Son nom est lié au plus ineffaçable souvenir des luttes de l'Europe chrétienne contre l'invasion musulmane: la bataille de Lépante (7 octobre 1571).

Compterons-nous maintenant les cardinaux Monti, qui, de 1503 à 1742, se transmirent la pourpre romaine comme une portion de l'héritage de famille? Rappellerons-nous le marquis Antoine Félix de Monti, né le 29 décembre 1684 et ambassadeur de France en Pologne

le. 26 septembre 1733? Dans Tinter vaile entre ces dates, la France s'est emparée de cette antique race et ne la rendra plus. Elle a marqué sa prise de possession en nommant tour à tour le marquis Antoine maréchal de camp, lieutenant général, chevalier des ordres du Roi, et plus tard, en plaçant son portrait dans la galerie de Versailles. C'est que les Monti étaient très-proches parents de la reine Catherine de Médicis. Quand son mariage la naturalisa Française, elle attira la branche aînée dans sa nouvelle patrie. Cette branche, dont notre Edouard de Monti descendait en ligne directe, se fixa en Bretagne. Peut-être un invincible pressentiment lui révéla-t-il, deux ou trois siècles d'avance, que nulle province ne lui convenait mieux, parce que nulle ne serait plus fidèle. Me direz-vous que j'insiste trop sur ces détails nobiliaires; que notre époque niveleuse ne consent à les prendre au sérieux que pour les haïr, ou à les amnistier que pour en rire? Considérée en dehors des obligations qu'elle impose, la noblesse n'est plus qu'une puissance déchue, et, si elle ne relève que de la vanité humaine, je conçois que le moraliste ou le politique la traite de puérile. Mais, dans ses rapports avec l'homme qui en subit le fardeau, elle cesse d'être indifférente. Elle le condamne ou l'honore; elle pèse sur lui comme la plus inexorable des sentences, ou le soutient comme le plus ferme des appuis. Elle lui crée tout un groupe, tout un monde de spectateurs et de juges invisibles qui le re-

gardent et l'avertissent, lèvent la main pour le menacer ou tendent les bras pour le bénir. Leur approbation ou leur blâme fait partie essentielle de sa conscience, ou plutôt lui donne vingt consciences, et il ne lui est possible d'être en paix avec la sienne que lorsque celles-là sont contentes. Ne pouvant plus, ne voulant plus multiplier les privilèges, la noblesse multiplie les devoirs ; elle compose, pour le vrai gentilhomme, une accumulation d'honneur, de même que les millionnaires s'enrichissent d'une accumulation d'intérêts. Comprise ainsi, elle conserve son importance, et il est difficile de la comprendre autrement, quand on parle d'Edouard de Monti. Aussi, est-ce en songeant à lui que je me risque k reproduire les lignes suivantes, contemporaines du plus littéraire de nos siècles, et signées Louis XIV. Il s'agissait de récompenser les éminents services rendus par les Monti dans le Parlement et l'armée. Le grand Roi érigea en comté la terre et le château de Rezé en faveur d'un des ancêtres d'Edouard, Yves de Monti, deuxième du nom. A'^oicl le passage la plus remarquable des lettres patentes, datées de Saint-Germain-en-Lave, avril 1672. — « Avant donc été informé par nos très-chers cousins les grandsducs de Toscane de l'ancienne noblesse de la maison de Monty, originaire de Florence et alliée aux plus illustres familles d'Italie, — laquelle a eu l'honneur de donner un pape et des cardinaux k l'Église et des gonfaloniers ou doges, comme aujourd'hui k Venise. . . Et notre Irés-cher

cousin le duc Gosme de Médicis les a recommandés par plusieurs lettres au feu Roy Charles IX comme ses alliés, et des plus considérables de ses États; lesquelles lettres sont enregistrées il y a plus de cent ans... sachant en outre que, dans les temps fâcheux où notre royaume était divisé par diverses factions, ceux de cette maison, quoique étrangers, nous ont été plus fidèles que nos propres sujets... à ces causes... »

Avançons. Nous voici bien près de la Révolution française. On Ta parfois accusée de stérilité et d'impuissance. Du moins, elle a pu deux choses; elle a tué le vrai patriotisme, à Tétat de sentiment public, et elle a ouvert une voie nouvelle à l'élife de la noblesse de France. Se sentant inutile et souffrant d'être inactive dans le majestueux isolement où s'était placée la royauté de Louis XIÏI et de Louis X1V> délivrée de ses servitudes, mais privée de ses points d'appui, notre vieille aristocratie féodale ne savait plus où se prendre; elle se gaspillait en futilités brillantes; elle se faisait cour/ wane, ne pouvant plus être héroïque :

Le parc de Trianon, les bosquets de Versaille,

Lui cachaient rhorizon de ses champs de bataille...

Le malheur lui restitua ce que l'inaction lui avait pris.

En présence des catastrophes de 89, des crimes de 93,

elle devina qu'elle avait enfin quelque chose à faire;

que sa mission n'était pas finie, puisqu'elle pouvait en- X**»'** 8

core se battre, se dévouer, souffrir et mourir. Elle se serra, cœur à cœur, autour de cette monarchie agonisante qui s'était trop séparée d'elle et dont le sacre s'achevait dans Texil et dans la mort. Les Monti se trouvèrent tout prêts pour cette nouvelle phase où le bonnet rouge supprimait le talon rouge. L'oncle d'Edouard, Louis de Monti, page du Roi, puis lieutenant au régiment de Beaujolais, eut le bonheur de sauver mesdames Adélaïde et Victoire de France, filles de Louis XV ; il alla, au péril de sa vie et après avoir eu un cheval tué sous lui, au château de Bellevue, avertir ces pieuses princesses que les patriotes marchaient sur le château, et qu'elles n'étaient plus en sûreté. Cet acte de courage lui valut les chaleureux remerciements de Louis XVI, et, pendant l'émigration, ceux de Louis XVIII. Ce prince, qui eut le mérite de s'affirmer Roi au moment où il n'avait plus ni sujets, ni trône, ni royaume, promit à Louis de Monti la "éroix de chevalier du Saint Esprit et le rétablissement du régiment royal Monti-Italien; mais les trahisons de la fortune et le drapeau des Condé lui réservaient une distinction plus haute et unrégimentplus héroïque. Le 13 août 1796, il fut tué, à côté'de son frère, — le père d'Edouard, — au combat d'Obercamlack,enSouabe. Passons rapidement sur ces belles années de la Restauration dont le souvenir renouvelle pour nous le supplice de Tantale, il y a des races si admirablement fidèles que l'adversité leur sied mieux que la prospérité.

LE COMTE EDOUARD DE MOiNTI 133

Les Monti devaient se croire dépaysés, du jour où leur royalisme cessait d'être un sacrifice. Joseph-René-Marie de Monti, comte de Rezé, père d'Edouard, devenu, par la mort de son frère chef de la branche aînée, avait épousé, le 3 septembre 1803, sa cousine issue de germaine, mademoiselle de Charette, nièce à la mode de Bretagne et filleule de l'illustre général vendéen. On peut dire que la Vendée fut la marraine d'Edouard. Pas n'est besoin d'un effort d'imagination pour se figurer son berceau entouré de ces héros, de ces martyrs, dont il devait faire ses guides et ses modèles. Ce n'est pas la fée des bonheurs faciles, des palais enchantés, des flatteries largement payées, des échanges convenus entre souverain et courtisans, qui préside à sa naissance; c'est l'austère confidente des exilés et des proscrits, l'hôtesse de ces chaumières dont le toit cache, aux heures du péril, une royale aventure ; l'intrépide compagne de ces gentilshommes, de ces paysans transformés par le malheur des temps en généraux ou en soldats, embusqués derrière les haies, enclouant les canons, tenant en échec des armées régulières avec des faux et des fourches, fiers de tomber sur le sillon de leur champ, s'ils meurent pour leur Dieu, pour leur Roi et pour leur pays. Regardez ! un rayon de lune fait luire le fusil des garnisaîres. Écoutez ! une ronde nocturne côtoie les buissons et les fossés, tandis que des cris de chouette se répondent de loin en loin dans Tespace. Une brigande sans peur et

sans reproche, une mystérieuse guerrière entr'ouvre le rideau de feuillage, tresse pour ses compagnons une couronne d'épines et les attire à soi dans Tépaisseur des futaies. C'est la fée vendéenne; elle ajuste de ses vaillantes mains les premiers langes d'Edouard de Monti; elle lui donne ses premières leçons; elle décidera de sa destinée.

Nous voici en 1830. Le moment est critique, Tabnégation est cruelle, les tentations sont puissantes. Né le 6 novembre 1808, Edouard a brillamment traversé tous les prologues de la carrière militaire. Il a été, à Saint- Cyr, le camarade des Mac-Mahon, des Canrobert, des Ladmirault, et sans doute bien des rêves de gloire se sont mêlés à ses jeunes causeries avec ces privilégiés des champs de bataille. En 1828, il est sorti de l'École avec le numéro 55. En 1830, il est sorti de Saumur avec le numéro 2. Désigné déjà pour le grade de lieutenant au 6^ hussards, excellent cavalier, passionné pour son état, sûr d'un rapide avancement... que de séductions! quelle épreuve ! Pourtant il n'hé§ita pas. Entre la grande route battue qui pouvait le conduire à tout et le rude sentier qui gravissait les hauteurs, son choix fut vite fait. Il trouvait, disait-il, assez de force dans son cœur et dans les exemples de tous les siens pour marcher résolument sur leurs traces.

C'est ici que nous voudrions pouvoir céder la parole à un Walter Scott royaliste et catholique. Lui seul raconterait dignement cette série d'épisodes qui nous montrent

SOUS toutes les formes la fidélité sans tache, le dévoueméat sans bornes, la bravoure chevaleresque, le mépris du danger, les vertus héréditaires, l'àme des ancêtres revivant dans une jeune âme et déterminant sa vocation par sou origine. Dans cette famille marquée au front et au cœur par la légitimité proscrite, les femmes ont des élans de vaillance virile; les mères enveloppent de stoïcisme chrétien leurs tendresses maternelles. Une émulation généreuse saisit tous ces affamés d'honneur, d'immolation et de péril. Une première conspiration s'organise, à la fin de 1831, en attendant l'arrivée de Madame, duchesse de Berry. Edouard de Monti est un des principaux organisateurs. Un sous-officier , un traître, dénonce le complot. Un mandat d'amener est lancé contre Edouard, au château de Rezé. Vous vovez d'ici la scène ! Un espion se charge de guider les gendarmes ; il les cache dans les massifs qui avoisinent le château, puis frappe à la porte, et se dit envoyé par M. de Gastine, chef de la conspiration. — C'est à la comtesse de Rezé qu'il s'adfesse ; mais les mères ont des instincts infaillibles; la comtesse devine le danger qui menace son fils : elle éconduit l'espion, ferme la porte à clef, et fait cacher son fils de telle sorte qu'espion et gendarmes ne peuvent réussir à le trouver.

Quelques jours après, Edouard de Monti fut appelé par le général baron de Charette, si digne de ressusciter en sa personne la légende vendéenne et d'ajouter un

nouveau chant à cette épopée. Il fut son fidèle et énergique aide de camp pendant tous les préliminaires de la prise d'armes de 1832. Parfois il pouvait se croire transporté, de trente-huit ans en arrière, au milieu des compagnons héroïques de Catbelineau et de Stofflet, de La Rochejaquelein et de Lescure. Comme eux, il couchait dans les bois, circulait de ferme en ferme, échangeait les mots d'ordre avec les réfractaires, s'endurcissait aux fatigues, aux veilles, aux longues étapes, à travers les chemins défoncés par les pluies. Il lui était bien difficile de revenir au château de Rezé; car ce château servait de point de mire à tous les espions de la contrée. Pourtant, il lui arrivait parfois de les déjouer à force de hardiesse inventive; il accourait, il voyait tous les bras s'ouvrir, toutes les figures s'animer d'un ineffable mélange d'inquiétude, d'amour et de joie. Heures rares et rapides, dérobées aux tristesses du lendemain ! Que d'émotions ! Que d'étreintes ! Que de caresses! Que de questions sur les lèvres! Que de larmes dans les yeux! Ah! ceux-là seuls vont jusqu'au fond de leur cœur et mesurent toutes leurs facultés d'aimer, qui disputent au péril et à la mort l'objet de leur tendresse et qui ont le courage de le leur rendre! On n'a pas oublié les événements de 1832, le réveil de la Vendée et l'espoir de la monarchie personnifiés dans une femme ; l'apparition romanesque de la duchesse de Berry parmi ces populations encore fidèles, mais déconcertées par le manque d'ensemble, l'incomparable éner-

gie de la princesse, les alternatives d'illusioife et de mécomptes, les trésors d'héroïsme éparpillés sur des ruines, le chimérique et l'impossible égayant de leur naufrage les froids calculs de la politique, toutes les poésies et toutes les grandeurs du passé étouffées sous les maigres doigts de la réalité moderne. Edouard de Monti et les siens s'élevèrent tout naturellement à la hauteur, non pas de ce que fut ce chapitre d'histoire contemporaine, mais de ce qu'il aurait dû être. Sous les yeux de la mère, Edouard acheva de river la douce chaîne qui allait l'unir pour jamais au fils, et que la mort seule a pu briser. Encore une scène, encore un tableau dignes de l'auteur de Rob-Roy et de Waverleyî Sachant l'époque de la prise d'armes, le jeune volontaire de vingt-quatre ans demanda au général de Charette la permission d'aller, peutêtre pour la dernière fois,embrasser les chers habitants du château de Rezé. Il arrive dans lanuit duP^'juin : il nepouvait rester que quelques heures. Ses frères, Joseph, Alexis et Alexandre — ce dernier âgé de seize ans, — s'étaient, eux aussi, préparés à répondre à la mère de leur Roi. Le comte et la comtesse de Rezé font agenouiller leurs quatre enfants pour leur donner une dernière bénédiction... — Partez, mes enfants ! dit le comte ; malgré les dangers que vous allez courir, nous sommes, votre mère et moi, aussi heureux que fiers en voyant que pas un de vous, pouvant porter les armes, n'a hésité à répondre au vœu de la mère du Roi. Mon âge, et surtout mes infir-

mités, m'empêchent de marcher à votre têre. Je ne puis donc, malheureusement, que joindre du fond du cœur ma bénédiction à celle de votre mère, si courageuse et si résignée. — Mettez sur vos poitrines ces scapulaires que vos sœurs ont brodés et fait bénir pour vous; n'oubliez jamais que c'est pour Dieu et le Roi que vous allez combattre. » Le combat du village du Cheno eut lieu le 6 juin 1832. Le général s'exposait avec une témérité dont le souvenir n'est pas encore effacé parmi les survivants de cette époque et qui le révélait à la fois comme l'héritier du Charetle des grandes guerres et le précurseur du nôtre. Edouard ne le quitta pas un instant; une balle brisa son fusil et aplatit le canon sur son épaule. Blessé à la lèvre et un moment étourdi par le coup, il demande un autre fusil que lui apporte son jeune frère Alexandre. Au cri : « En avant 1 en avant ! » poussé par le général, Edouard de Monti, sous le feu de l'ennemi qui n'était pas à deux cents mètres, s'élance avec MM. de Kersabiec, de Beauchamp, Zacharie du Temple, Bruneau de la Souchais (père de onze enfants); — cet admirable élan entraîne toute la colonne royaliste et décide la victoire. Qu'en dites-vous? Nous parlions de Walter Scott tout à l'heure ; si vous m'accordez que Corneille aurait voulu écrire le dialogue de ces héros et Plutarque raconter leur histoire, cette littérature en action ne vous semblera- t-elle pas préférable à un roman médiocre ou à des vers insipides?

Couvrons de notre silence et laissons profiter des bénéfices du lointain ou des complaisances de l'oubli les condamnations à mort qui restèrent, pendant six ans, suspendues sur la tête d'Edouard de Monti, de Gharette et d'un grand nombre de leurs amis. C'est le malheur des peuples en révolution, que le sentiment moral y soit trop souvent en contradiction avec les servitudes, les expédients ou les lictions politiques; la conscience publique s'affaiblit de ce perpétuel contraste entre ce que l'honneur inspire et ce que la loi condamne. C'est la plaie des gouvernements bâtis sur à peu près^ que la force et la clémence leur soient également interdites, et que, contraints de persécuter ce qu'on admire, ils se fassent haïr par leur rigueur sans se faire aimer pour leur faiblesse. Le château de Rezé eut à subir dix-sept visites domiciliaires. Des garnisaires y furent placés en permanence. Après le douloureux licenciement delà petite armée du baron de Charette, Edouard, ses frères et ses amis furent obligés de se cacher. Puis, quand Madame, duchesse de Berry, eut été arrêtée à Nantes, dans la maison de mademoiselle du Guigny, Edouard quitta la France avec son général. Il habita tour à tour Gênes, Chambéry, Lausanne, Genève. Il entrait dans une nouvelle phase; n'ayant plus à se battre, il avait encore à se dévouer. Attaché d'abord comme premier écuyer à S. A. R. la duchesse de Berry, remarqué et distingué, de longue date, par M. le comte de Cham-

ii2 NOUVEAUX SAMEDIS

bord , il n'avait plus qu'un pas à faire pour se rapprocher de Celui qu'il a constamment appelé son Roi, et que nous appelons le nôtre. En 1843, Henri V le demanda à la duchesse, comme un fils demanderait à sa ' mère une relique de famille. Dès lors, les deux destinées et les deux âmes s'unirent d'une façon si étroite et si intime, qu'il est impossible de les séparer. Sauf les nuances de déférence et de respect, on ne sait pas, on ne veut pas savoir ce qui, dans cette communauté de pensées et de sentiments, appartient au Roi ou au sujet. Compagnon, confident, conseiller, ami du comte de Chambord, fidèle avec passion, dévoué avec tendresse, trop heureux de cette affection partagée pour mesurer ses sacrifices et compter avec l'objet de son culte, Edouard de Monti réalisa, dans toute sa grandeur idéale et toute sa beauté, le type du courtisan de l'adversité, dont les sceptiques et les ambitieux peuvent sourire, mais qui nous réconcilie avec notre faiblesse, et que nous contemplons avec amour, comme nous ouvrons une Vie des Saints ou un récit héroïque, quand nous sommes trop humiliés des scandales ou des défaillances de notre temps ; comme nous brûlons du bois de santal quand nous sommes trop suffoqués par de mauvaises odeurs.

Dans cette nouvelle période qui a duré jusqu'à sa mort, Edouard de Monti n'est plus à nous. Il nous a été pris d'avance par d'éloquents panégyristes dont l'hom-

mage est cent fois supérieur au nôtre, et qui ne nous laissent plus rien à dire. Sa récompense terrestre, la consolation de sa veuve, de ses enfants et de ses proches, sont renfermées tout entières dans l'admirable adieu du royal ami dont les larmes auraient été trop amères, s'il n'avait ajouté, pour la première fois depuis qu'il pleure avec nous nos morts : « Au revoir! » — Songeons à cet auguste ami que la Révolution peut repousser, insulter et haïr, mais de qui elle ne peut pas faire que son amitié ne soit pas préférable à toutes les grandeurs de ce monde. La mort d'Edouard de Monti coïncide tristement pour nous' avec l'approche d'une nouvelle crise, avec les dangers d'une situation bizarre qui exaspère les méchants sans rassurer les bons. Peutêtre sommes-nous réservés à d'imminentes épreuves. Peut-être aurons-nous à invoquer d'urgence le nom qui pouvait tout sauver. Nous avons du moins un bon moyen de nous placer au niveau de nos périls et de nos devoirs ; c'est de nous inspirer du souvenir d'Edouard de Monti. Nous avons un moyen sûr d'alléger le fardeau, de simplifier la tâche, de consoler le deuil de son Roi ; c'est de l'aimer mieux et de l'espérer davantage.

9 septembre 18 7 7.

Quel magicien, quel enchanteur, cet Octave Feuillet ! Supposez qu'un romancier novice vous apporte un manuscrit, et vous raconte d'avance le sujet : — Un château en Normandie, habité par une famille dont les vertus héréditaires et patriarcales sont dignes des anciens temps. Le propriétaire est veuf; il n'a qu'une fille, et son nom risquerait de s'éteindre, s'il ne possédait dans le voisinage un cousin germain, partageant tous ses sentiments et toutes ses idées, et père d'un beau jeune homme, de quatre ou cinq ans plus âgé que sa cousine... Vous comprenez ?

— Parfaitement.

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