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Les Amours de Philippe

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Oui, mais ce que vous ne prévoyez pas, c'est que les choses ne tournent point d'abord selon les vœux de ces honnêtes gens. Ces mariages arrangés d'avance et où l3S principaux intéressés n'ont qu'à .se laisser faire ne réussissent pas toujours...

— Rien de plus vrai, mais rien de moins neuf...

— Philippe — c'est le nom du jeune homme — est doué d'une imagination poétique et romanesque. Parents et domestiques, n'y entendant pas malice, lui parlent beaucoup trop de sa cousine Jeanne comme de sa future femme; celle-ci est à l'âge de disgrâce; vous savez? la taille trop courte, les jambes trop longues, mal mise, négligée dans toute sa personne, de l'encre au bout des doigts, les cheveux en broussailles, les ongles en demi-deuil...

— Je sais... je sais même un peu trop...

— Jeanne, au contraire, idéalise dans ses rêveries d'adolescente ce beau cousin qu'elle regarde déjà comme son fiancé. Elle lui attribue toutes les perfections; elle l'aime d'une tendressee sérieuse et vaillante, pendant qu'elle lui devient de jour en jour plus antipathique...

— C'est triste, mais cela s'est vu.

— Vous devinez ce qui arrive ?

— Oui, sans être sorcier.

— Philippe déclare à son père qu'il n'aime pas Jeanne, qu'il ne l'aîmera jamais, qu'il ne peut pas l'épouser. Dès lors, il ne doit pas rester près d'elle une minute

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de plus. Il repart pour Paris. C'est ce qu'il voulait...

— Naturellement.

— Pour sa famille et pour le public, il tâchera de se faire nommer auditeur au conseil d'État; mais il a des vi. sées trop hautes pour ne pas dire comme Ju vénal : « Semper ego auditor tantum ?...» Ce qui va vous paraître bien extraordinaire, c'est qu'il devient amoureux d'une actrice...

— Mais non! pas si extraordinaire!...

— Pour parvenir jusqu'à son idole, il compose une tragédie en cinq actes.

— Ah ! le malheureux ! qu'il subisse toutes les catastrophes ! Je cesse de le plaindre; il n'aura que ce qu'il mérite...

— Oui, Frédégonde...

— Comment dites-vous ça?... Frédé..,

— gonde,

— Et Brunehaut?

— Et Brunehaut^ si vous y tenez. La comédienne se passionne pour le rôle de la reine barbare; du rôle elle remonte à la pièce et de la pièce à l'auteur. Elle se croit si sûre du succès qu'elle rompt un magnilique engagement avec la Russie...

— Ces pauvres Russes ! Tous les malheurs !

— La grande artiste n'a plus rien à refuser...

— A Chilpéric ?

— Non,k Philippe. .malheureusement,la pièce tombe...

— Ce que c'est de nous 1 ...

— Adieu ces dramatiques amours ! Dans l'espace d'une soirée, la belle enfant passe de l'enthousiasme le plus fougueux au dédain le plus absolu. La voilà payant un dédit et partant pour Saint-Pétersbourg... Nous sommes, hélas ! au seuil de l'année terrible, à la veille de cette fatale guerre...

— Oh ! ici, je ne plaisante plus ; je vous ferai seulement observer que peut-être nos romanciers commencent à abuser un peu de cette guerre qui leur offre des épisodes émouvants, des détails héroïques, des dénouements faciles. Ils finiront, si ce n'est déjà fait, par être forcés de se répéter... Et puis, Bismarck et de Moltke tenant la place du Deus ex machina!.,, c'est trop cruel! N'importe! continuez...

— Réhabilitation éclatante de Philippe... il court audevant du danger... il se bat comme un lion ou comme un zouave pontifical... il est blessé... son père lui pardonne... Guéri de 'sa blessure, revenu de ses illusions théâtrales, lavé de ses peccadilles par le baptême de sang, retrempé dans le péril et la souffrance, retournera-t-il au pays natal où sa cousine n*a pas cessé de l'aimer ? • .

— Non, pas encore! ce serait trop tôt... attendez!... après l'actrice, la grande dame, la femme mariée, n'estce pas? c'est réglementaire...

— Allons 1 il n'y a pas moyen de vous faire une sur-

prise... Vous possédez, vous autres critiques, le don de seconde vue...

— Non, rien qu'un peu de mémoire...

— Cette liaison aristocratique et adultère ne peut pas ressembler au bonheur. Elle est comparable à ces coups de soleil caniculaires qui nous portent à la tête, pendant que de gros nuages s'amoncellent et que le tonnerre gronde à l'horizon. J'ai eu soin de grouper des circonstances aggravantes qui révoltent tous les bons instincts de Philippe. Il ne peut s'acclimater à ce régime de mensonges, de lâchetés, de terreurs... oui, de -terreurs, car la marquise...

— Ah I c'est une marquise ? Oh ! ces marquises ! Elles n'en font jamais d'autres !

— La marquise n'est pas de celles qui se résignent quand sonne l'heure inévitable, le glas funèbre des amours coupables. Elle est de cette race féline où le chat avoisine le tigre. Elle ne reculera devant rien le jour où il s'agira de disputer au repentir, au remords, à l'ennui, au dégoût, à de balsamiques influences, cet amant, pour qui sa passion implacable change peu à peu la chaîne de fleurs en chaîne de fer. Elle se perdra, s'il le faut, plutôt que de consentir à le perdre. En attendant, de combien d'imprudences cette formidable marquise assaisonne et pimente ces joies...

— Je vous arrête, je suis sûr que veus allez dire malsaines ?.-..

— Oui; pourquoi pas?

— Parce que ce mot, excellent d'abord, meurt aujourd'hui de vieillesse... Au surplus, permettez-moi d'achever votre histoire. Un incident quelconque ramène Philippe au bercail. Pendant son absence, sa cousine s'est transformée. L'adolescente gauche eu mal fagotée est devenue une charmante jeune fille. Ce qui l'embellit surtout aux yeux du pécheur converti, c'est la comparaison, c'est le conslraste de cette âme sérieuse et pure, de cette conscience limpide, de cette tendresse si constante, de ce pardon si doux sur ces lèvres virginales, de cet intérieur si paisible et si honnête, de ces aimables images du berceau de son enfance, de ces promesses d'un bonheur sans alliage et sans trouble, avec les effroyables orages et les bouillonnements de chaudière auxquels il échappe...

— Oui, mais il faut savoir s'il leur échappera.... » N'allons pas plus loin; je craindrais un malentendu.

On ne me rendrait pas justice, et on se tromperait absolument, si on se figurait que j'ai un moment songé h chicaner le succès des Amours de Philippe et le délicieux talent de l'auteur. Non ! après avoir été beaucoup trop sévère pour Julia de Trécœur, qui est décidément une perle, et pour Un Mariage dans le monde, où un personnage contestable n'ôte rien au charme du récit, j'étais heureux de dire de ce nouveau roman le bien que tous les lecteurs en pensent, et de déclarer que, selon moi.

Octave Feuillet n'avait rien écrit de supérieur à ses soixante dernières pages. Ce que j*ai voulu dans ce médiocre essai de badinage, c'est prouver ou faire comprendre que, dans une œuvre d'art, l'exécution est tout ; que l'artiste ëminent excelle à rajeunir un vieux thème, à le forcer de nous paraître original, à nous offrir, comme les fées ses marraines, des diamants et des opales là où uiî conteur maladroit ne récolterait que dés noisettes ou des nèfles. Hébert peut recommencer deux ou trois fois ses ravissantes Cervaroles ou son admirable Madone de la Tronche. L'émotion ne faiblira pas, tant que son mélancolique génie saura retrouver, pour les peindre, cette puissance, cette intensité de sentiment où l'idéaliste découvre les au delà de la forme visible et de la réalité.

Il est certain que toute lectrice de romans — sans compter les expériences de la vie, — pourra se raconter à elle-même ce qui fait le sujet, le fond, le tissu ou plutôt la toile de canevas des Amours de Philippe. Elle est partout, — et ceux qui ne la savent pas, la devinent, — l'histoire de ce jeune homme dédaigneux du bonheur facile qu'il a sous la main, avide de sensations violentes, réclamant l'horizon pour sa véritable patrie, aspirant de ses narines ardentes le souffle orageux de la passion, pressé de boire à la coupe d'or, puis la sentant se briser sous ses lèvres, étonné de tout ce que peut avoir d'amertume le réveil d'un songe

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romanesque » se heurtant à tous les angles cachés sous les brumes matinales, honteux d'avoir préféré les héroïnes aux honnêtes femmes, et, s'il le peut, — mais, presque toujours, il est trop tard ! — revenant à la maison paternelle qu'il jugeait trop bourgeoise, à la chaste jeune fille qui lui semblait trop prosaïque :

Non, noD ! il lui fallait des combats, des tempêtes, Une main à serrer dans la splendeur des fêtes, Un cœur déjà vieilli dans les choses d*amour, Qui pût à son cœur jeune ouvrir un nouveau jour. L'enfant aventureux, qui laisse sa famille, Va-t-il chercheur au loin, sous un ciel toujours pur, Des lacs toujours sereins, des champs où la faucille Reluit joyeusement sur Tépi jaune et mûr ?

Non, il faut que les vents remportent sous leurs ailes, Dans les pics inconnus qu'il se perde avec eux. Que le givre des soirs se torde en ses cheveux. Qu'il goûte la saveur des neiges éternelles.

Et qu'il sente la vie, en ses ardeurs nouvelles, ' Bondir et déborder de son cœur orageux.

Parlez de champ fertile et de brises légères Au marinier perclus qui rentre en ses foyers ; Parlez de jeune fille et d'amours printaniers A celui dont le monde a brisé les chimères, Et qui, le front pensif et le cœur déjà vieux, Cherche une blonde tête à reposer ses yeux !...

Ajoutez à ces vers, dont l'auteur désire garder le plus alrki incognito, vos souvenirs de lecture. Jules Sandeau

par exemple, et Octave Feuillet . lui-môme, pourraient vous fournir le plan de ce chemin circulaire, qui ramène le Jiéros à son point de départ après avoir passé par des zones torrides, de pt)étiques oasis^ des plages embaumées, des volcans éteints, des jardins enchantés, des gouffres béants et des bosquets peuplés de ces faux citronniers du lac Asphaltite, qui, sous une. écorce dorée, ne contenaient que de la cendre. Oui, c'est là le tissu; mais les broderies ? La plupart sont exquises, et nous n'avons que l'embarras du choix.

Octave Feuillet a regretté, dit-on, que son roman n'ait pas été publié tout d'un trait dans la Revue des Deux- Mondes. En effet, il y avait là un léger inconvénient qui a disparu dans le volume. On rencontrait d'abord l'épisode de l'actrice — Mary Gérald, — qui ne se rattache par aucun lien à l'ensemble du récit et aux péripéties finales. Puis arrivait la terrible marquise, dont la chute préparée sous le perfide pseudonyme de Tamitié, terminait la seconde partie. On n'avait pas les derniers chapitres qui sont incomparablement les plus beaux et qui rendent aux pages précédentes toute leur valeur relative. Dès lors, les Amours d£ Philippe, sous celte première forme, semblaient se composer un peu trop de scènes successives et rappelaient vaguement ce que l'on intitule, au théâtre, pièce à tiroirs. Aujourd'hui, l'équilibre est rétabli; le défaut de composition a disparu. Pourtant, si, comme je n'en doute pas. Octave Feuillet

transporte son œuvre charmante à la Comédie-Française, on je me figure d'avance la marquise et Jeanne sous les traits de mesdemoiselles Croizette et SarahBernhardt,il sera logiquement amené à supprimer Mary Gérald, et à chercher tous ses effets dans l'antagonisme de la femme mariée et de la jeune fille. Supposons que l'opération est déjà faite, et demandons à notre analyse d'emprunter des ailes d'nboille pour effleurer ces deux figures qui sont, à vrai dire, le roman tout entier; madame de Talyas et Jeanne de La Roche-Ermel : la tubéreuse et le lis.

Louise, marquise de Talyas, est peinte de main de maître. Elle personnifie, avec un relief, une saveur, un moulant irrésistibles, le malentendu qui expliquerait au besoin les incorrections de bien des ménages ; le mari continuant la tradition latine, — au risque de perdre son latin, — d'après laquelle l'épouse légitime doit se contenter de garder la maison et de filer de la laine, tandis que Corinne et Délie, Lalagée et Cynthie, Aglaé et Lesbie, représentent pour lui toutes les grâces de l'esprit, toutes les amorces du plaisir, toutes les friandises de l'amour; sa femme refusant de comprendre que l'amour et l'estime, le nécessaire et le superflu, le pot-au-feu et le rayon de miel ne puissent marcher ensemble, et finissant par offrir à autrui ce dont on la juge incapable. — « Le marquis de Talyas, qui était d'ailleurs un homme de beaucoup d'esprit, avait prétendu faire de la marquise une sorte de matrone romaine, et il se flattait d'y

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avoir réussi... — « Nous dépravons nous-mêmes nos femmes, disait-il, en éveillant trop vivement leurs passions. Nous ne les respectons pas assez. Voyez les Romains!... mon Dieu! les Romains n'étaient pas des anges plus que nous; mais quand ils avaient des fantaisies d'amours poétiques et dramatiques, ils n'y mêlaient pas leurs femmes ; il y avait de belles esclaves grecques élevées pour cela... — Pour.se conformer à ces théories, M. de Talyas avait toujours observé dans son intimité avec sa femme la gravité d'une étiquette espagnole, gardant ses principaux transports pour les esclaves grecques..»

Ce qui en résulte, vous le savez. Philippe devrait être sacré pour la marquise. Il a, pendant la guerre, sauvé la vie à M. de Talyas, qui le traite avec une tendresse quasi-paternelle et une confiance ultra-maritale. Mais cette fille d'Eve est de force à en remontrer à son aïeule. Le fruit défendu lui paraîtrait fade, s'il ne fallait, pour le cueillir, tripler le plaisir de la désobéissance, et, pour le manger, jouir d'un arrière-goût de poison. C'est justement avec Philippe que madame de Talyas essaie le rôle et le costume d'esclave grecque. Seulement, cette Grecque est Parisienne jusqu'au bout de ses ongles roses; cette esclave est une souveraine, et elle apporte dans sa royauté clandestine tous les despotismes, toutes les audaces, toutes les furies de la passion sans limite et sans frein. On débute par l'amitié, cette pauvre amitié

qui ne pourrait se consoler de son jeûne qu'à force de loyauté, d'honnêteté et de franchise, et que Ton comdamne à toutes les hypocrisies, que l'on réduit à faire un vilain métier, à signer de faux passe-ports, à mettre un masque, à tendre un piège, à introduire ce qu'elle déguise et à déguiser ce qu'elle introduit. Rarement ces insidieux préliminaires, ces euphémismes de l'adultère en expectative, ces càlineries de chatte jouant avec toutes les souris de la conscience et de l'honneur, avaient rencontré un peintre plus ingénieux et plus fin, plus délicat et plus vrai. La marquise a cette coquetterie meurtrière qui dit au jeune homme fasciné et effrayé : « Je me méfiais de vous; j'avais bien tort^ et je vous rends mon estime! Je vous attribuais des intentions suspectes; erreur 1 vous êtes le contraire d'un don Juan. Vous êtes un cœur droit, scrupuleux et vertueux. Tenez, voilà ma main. Soyons frère et sœur ! » Fraternité aussi décevante, dans son genre, que la fraternité républicaine ! L'une enseigne à trop haïr, l'autre à trop aimer.

N'y a-t-il pas, chez cette marquise, si excellemment rfeiz^«> d'ailleurs, à côté de la patricienne altière, ardente, hautaine, impérieuse, insolente, absolue, un peu trop de la courtisane titrée ? Ne fait-elle pas quelquefois songer à la fameuse tirade de Buridan sur les grandes dames? Son mari l'a offensée en la jugeant incapable de poésie et de passion. Soit! mais il est homme d'esprit, de cœur et d'honneur; il s'est admirablenient conduit pendant la

guerre. Il renoavelle avec bonheur ce type de mari quadragénaire, spirituel, distingué, poli, brave, infidèle et ménager des apparences, qui n*est pas rare dans le brillant répertoire d'Octave Feuillet. Qu'elle le trahisse, je m'y résigne en gémissant, puisque, sans cette trahison, il n'y aurait pas de roman; — et ce serait vraiment dommage 1 Mais je voudrais une trahison plus discrète, cheminant doucement dans l'ombre et abaissant son voile sur un visage tour à tour rougi par la honte et pâli par la fièvre. Quand l'auteur nous dit : * Une nuit, madame de Talyas tint Philippe caché derrière un rideau de fenêtre pendant que son mari traversait sa chambre en revenant du cercle. Une autre nuit, elle eut l'invention de se rendre en grand mystère à un bal masqué que donnait une étrangère d'un monde un peu excentrique, et d'y souper sous le masque, en face de son mari et à côté de son amant... » — N'est-ce pas forcer le ton et dépasser le but? Il faut, je le sais bien, que Philippe épuise toutes les âcretés du fond de la coupe, qu'il marche de plain-pied avec le péril, côte à côte avec le fantôme vengeur, qu*il sente incessamment monter jusqu'à son front les mortelles vapeurs du précipice, pour que, à un moment donné, le château de la Roche-Ermel, la suave tendresse de la cousine Jeanne, les joies tranquilles du mariage, lui apparaissent comme un refuge, comme un Eden, comme un chant du Paradis perdu. Mais était-il bien nécessaire d'exagérer ainsi le contraste? Ne "suffit-il

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pas que Philippe, homme d'honneur selon le monde, brave comme son épée, fils et neveu de gentilshommes sans peur et sans reproche, incapable de tromper, pour sauver sa vie, le dernier des indifférents, ait à subir le plus cruel des supplices, à dissimuler l'outrage sous le mensonge, à trahir lâchement Ihomme qui lui prodigue les marques de la plus franche amitié ? Malheureux par le seul fait de sa faute, sans que la marquise y ajoutcât ses raffinements et ses audaces, Philippe n'était-il pas plus intéressant? D'ailleurs, — et ici la critique louche de bien près à l'éloge, — Octave Feuillet a pris un excellent moyen pour expliquer, sans trop noircir sa belle marquise, le retour de Tenfanl prodigue à la vraie patrie de son cœur. Il a su faire du personnage de Jeanne de la Roche-Ermel un chef-d'œuvre, une merveille, la plus exquise peut-être de toutes ses créations. Ce caractère de jeune fille, délaissée avec ennui, retrouvée avec amour, qui pouvait si aisément tomber dans le lieu commun des ingénuités de roman ou de théâtre et nous rendre suspectes les supériorités de la tisane sur l'absinthe, est devenu, sous cette baguette magique, un type admirable de grâce et de droiture, de fermeté et de tendresse, de grandeur morale et d'idéale beauté. Cette fleur des champs a des parfums que lui envieraient les plus opulentes serres-chaudes; cette source pure, où se reflète l'azur du ciel, a des profondeurs qui défient les lacs les plus poétiques ; ce cygne, dont les blanches ailes ont

Caché une secrète blessure, s'élève d'un vol à des hauteurs que n'atteignent pas les aigles du lyrisme et du roman: ce lis à la tige élégante et frôle se redresse avec une fierté virginale sous la main coupable qui veut le briser. Rien de plus émouvant, de plus dramatique, que la lutte suprême entre Jeanne de la Roche-Srmel et madame de Talyas. Je m'arrête. Les nombreux lecteurs des Jmours de Philippe m'accuseraient de répéter ce que l'auteur a mille fois mieux dit. A ceux qui n'ont pas lu encore ce charmant et pathétique récit, je veux en laisser la surprise. Mais quelle sensation agréable, lire un roman sans rompre une minute avec la bonne compagnie ! Étudier le langage et les sentiments des personnages sans avoir préalablement à apprendre Targot des cabarets et des bouges ! N'être pas forcé de se déclarer incompétent, faute de connaître à fond les mœurs, les goûts, les élégances, la langue et les breuvages des blanchisseuses, des piqueuses de bottines, des laveuses d'écuelles, des voyous de barrières, des repris de justice et des chiffonniers!

14 octobre 1877.

Madame veuve Dargy à M. Eug. Roudil.

Paris, 22 septembre 1 8 7 7 ^

Réjouissez-vous avec moi, mon cher Eugène ! Me voici enfin délivrée de mes inquiétudes maternelles; Matbilde est entrée en convalescence, et cette convalescence a fait des progrès rapides; mais aussi, mon bon frère, quelle crise terrible nous avons traversée! Quelles nuits d'angoisse! Quel désespoir, quand je lisais sur le visage du docteur des craintes trop justifiées par la pâleur de ce front, par la violence de cette fièvre, par l'oppression de celte poitrine! A présent que je suis rassurée, je puis tout vous dire: j'ai voulu épargner à votre affection tant de fois éprouvée le détail de mes souffrances; le danger a été très-grave... El moi, pauvre veuve, pauvre

nn'TC, n'ayant plus à aimer en ce monde que celte chère enfant, j'étais dans un tel état que je ne savais plus même prier Dieu; mais, auprès de ce Dieu de miséricorde et de bonté, ma douleur a été la plus éloquente des prières... Il a eu pitié de moi... Mathilde est guérie: je vois peu à peu les couleurs de la santé revenir sur ses joues, ses lèvres s'animer d'un doux et charmant sourire... Ah! je suis bien heureuse ! Si heureuse que j'allais oublier de vous demander un renseignement et un service... La belle saison va finir; le docteur ne veut pas que nous attendions, à Paris, les premiers frissons de l'automne. Il nous parle de Nice, de Menton, et même de Bordighiera ou de San-Remo... Mathilde n'est pas de cet avis; elle prétend que la température la plus tiède, l'air le plus balsamique, ne valent pas pour elle la présence de figures aimées. Elle demande à passer son hiver avec l'oncle Eugène et la cousine Louise... Vous savez que nos filles s'aiment comme deux sœurs... N'y aurait-il pas moyen de tout concilier? N'auriez-vous pas, aux environs de Marseille, dans quelque pli de colline parfumée d'essences résineuses et abritée contre votre redoutable mistral, une villa, un chalet, un pavillon — tranchons le mot — une bastide, où les poumons et le cœur puissent se dilater ensemble, où l'amitié et la convalescence n'aient rien à s'envier? J'attends votre réponse, et je suis votre sœur bien dévouée.

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