CLAIRE DARGY
Jf. Eugène Roudil à madame Dargy.
Marseille, 26 septembre 1 877.
ma bonne Claire! Que vous avez dû souffrir! C'est mal bien mal, m'avoir laissé ignorer ce que j'aurais dû savoir pour accourir auprès de vous?... N'avons-nous pas tout partagé depuis notre enfance, nos chagrins et nos joies, nos jours de deuil et de soleil? Mais ne parlons plus de ce danger disparu, de ce passé d'hier qui s'efface pour nous rendre Mathilde saine et sauve, et, j'en suis sûr, plus jolie que jamais. Avant de vous donner le renseignement que vous me demandez, permettez-moi de vous annoncer une grande nouvelle : le mariage de Louise... Vous n'avez peut-être pas oublié que, avant de me retirer des affaires, j'avais un associé, un ami, qui est devenu mon successeur, ce brave Pérussel... son fils Ernest est un excellent sujet, bon musicien, bachelier èssciences, bien tourné sans être bellâtre, de trois ans plus âgé que Louise, en passe de choisir entre la magistrature et le barreau. Nous nous sommes aperçus que nos deux jeunes gens s'aimaient... Que les parents sont heureux et comme les préliminaires s'abrègent, quand l'inclination s'accorde avec les convenances! Quelques mots échangés entre les deux papas,. à^wx vigoureuses poignées de mains, puis une question, un aveu, un peu de rougeur sur un front timide, une réponse k peine in-
telligible qui signifie tout excepté non, des phrases sans suite bredouillées par un amoureux, l'inévitable. « Monsieur, n'est-ce pas que vous ne me séparerez pas de mon père? > deux coeurs battant à l'unisson, toute la sécurité et tout le charme d'une tendresse au grand jour... voilà notre petit roman; les moins compliqués sont encore les meilleurs... Maintenant, me direz-vous, à quand le mariage? Vous n'ignorez pas, chère sœur, que, quoique négociant, j'ai toujours été un peu romanesque; j'exige que nos amoureux patientent trois ou quatre mois à l'état de fiancés. Nous avons bien tort, en France, de négliger cette situation intermédiaire qui permet à deux iimes de s'infiltrer l'une dans l'autre au lieu de se prendre d'assaut. Un conteur moderne a dit que, dans le mariage, la préface était souvent préférable au livre; j'espère que nous le ferons mentir; mais, en attendant, Louise réclame à grands cris sa cousine Mathilde pour la soutenir dans cette épreuve transitoire, toujours un peu émouvante pour les jeunes filles... Ceci m'amène droit au renseignement que vous me demandez. Oui, je vous ai trouvé quelque chose d'exquis, d'incomparable. A Montredon, adossée à une colline que des mains bienfaisantes ont peuplée de pins, de mélèzes, de cytises et de lentisques, où une main divine sème à profusion le thym et le romarin, j'ai découvert une villa élégante et spacieuse, qui réunit tous les agréments, et tous les avantages; la brise de mer sans une bonfî^e de mistral:
une température aussi égale qu'à Menton, ou à Cannes; une vue magnifique; écurie et remise; car il vous faut une voiture et des chevaux, pour que Louise et Mathilde puissent se voir tous les jours. C'est un peu cher; mais vous êtes riche; d'ailleurs, une mère est toujours riche quand il s'agit de la santé de sa fille. Si vous vous décidez, donnez-moi toutes vos instructions pour les détails. De notre côté, Pérussel et moi, nous allons abuser de votre obligeance. Je veux renouveler tout le mobilier de mon premier étage, qu'habiteront les jeunes mariés. Pérussel et son fils veulent faire des folies pour la corbeille. Étoffes, tentures, tapis, robes, bijoux, trousseau, bibelots, objets d'art, c'est vous qui choisirez tout avant de quitter Paris. Si c'est une corvée, n'en accusez, ma chère sœur, que la perfection de votre goût. Adieu et au revoir! J'embrasse ma nièce sur ses joues roses, et je vous tends cordialement la main.