LES DEUX XAVIER
25 novembre 1877.
Rien de plus curieux que la cour vitrée et la grande salle de lecture de Thôtei du Louvre et de la Paix, k Marseille, les jours où arrive la malle de Chine. On dirait un lambeau de Textrême Orient transporté sur le bord de la Méditerranée, un numéro du Journal des Voyages hissé au dixième étage de la tour de Babel, une page des Mille et une NuHs égarée en pleine Ganebière. L'Asie est là tout entière avec ses cx^uléurs éclatantes, ses figures bronzées, ses types étranges où la vie, lapen-
1. Ce chapitre, tout en récit, difiTëre de nos Causeriez ordinaires. Comme il me rappelait un bon souvenir, je n*ai pas eu ie courage de le jet^r au panier.
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sée, le sentiment, le sonvenir, semblent frappés d* une immobilité fataliste, 011 la rêverie tacitarne emprunte aux ruminants quelque chose de leurs songes éternellement suspendus entre Tinfini et le néant. Comme pour mieux faire ressortir par le contraste toutes ces variétés du noir et du brun, voici de blanches et blondes Anglaises, perpétuelles voyageuses qui ont passé dans les pays de feu sans y rien perdre de ces pâleurs de rose-thé, de ces reflets d'opale, de ces teintes lactées, diaphanes et nacrées, qui nous ramènent en idée à Ylle des Cygnes, Elles font l'effet de tiges de nymphaeas et de nénufars au milieu de touffes d'aloës et de cactus. Toutes ces blancheurs, toutes ces pâleurs, toutes ces langueurs, ne les empêcheront pas, ce soir, à la table d'hôte, de noyer leur nacre et leur opale dans un flacon de vieux cognac ou une bouteille de la veuve Cllquot; mais elles apporteront à cette petite débauche une gravité de quakeresses, une sorte de mélancolie méthodique. Elles boivent l'eau-devie et le vin de Champagne du même air résigné, calme et résolu dont nous avalons une tasse d'huile de ricin. Dans ce premier tumulte de l'arrivée où les omnibus nous donnent une représentation du Tour du monde en cinq minutes^ où les garçons plient sous le poids d'énormes colis dont les étiquettes lointaines pourraient suppléer un cours de géographie, où le chacun pour soi se rélève avec tout l'égoïsmede la nécessité, je ne tardai pas à remarquer un enfant de douze ou treize ans qui se
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tenait à l'écart et paraissait absolument seul. Ses traits, ses yeux, le galbe de sa tête, la nuance de son teint, ne laissaient aucun doute sur son origine; évidemment, c'était un Hindou, ou plutôt, aurait-on pu croire, le spectre d'un Hindou; car je me demandai s'ilétak possible de vivre dans cet effroyable état de maigreur. Ses os semblaient près de percer ses joues livides. Sur ses tempes creuses, j'apercevais des gouttes de sueur et sous ses pauvres vêtements des tressaillements de fièvre. Brisé de fatigue, tombant en faiblesse, mourant de faim peut-être, il s'était affaissé sur un des sièges qui garnissent la cour de l'hôtel. Dans cette foule cosmopolite et polyglotte, personne ne lui accordait un moment d'attention. D'où venait-il? Où allait-il? Savait-il où il coucherait le soir? Une main charitable lui ferait-elle Taumône d'un bouillon ou d'un morceau de pain ? Au lieu de partager cette indifférence universelle, je sentais redoubler, de seconde en seconde, la sympathie instinctive qui m'attirait vers lui. Cette sympathie se changea en émotion profonde, lorsque, en m'approchant de plus près et en regardant à la lueur d'un bec de gaz, je fus témoin d'un détail qui m'avait échappé. Dans l'une de ses mains de squelette, cet enfant tenait une lettre; dans l'autre, un chapelet! La vie s'était réfugiée dans le doux regard de ses yeux démesurément agrandis, tandis que ses lèvres, remuées comme par un souffle imperceptible, murmuraient un Ave Maria! une prière à la Vierge sainte
que les délaissés et les petits, les affligés et les humbles,
n'implorent jamais en vain.
Cédant à un mouvement irrésistible, j'allai droit à ce fils adoptif de la grande famille chrétienne, et je lui demandai son nom.
Je m'attendais à un nom indien, — Xavier, me répondit-il d'une voix éteinte.
— C'est votre nom debaptôme...Cenom, qui vous l'a donné? repris-je.
•— L E p È R E ! . . . Et ses grands yeux brillèrent d'une ineffable expression de reconnaissance et de tendresse.
Ainsi commencé, notre dialogue ne pouvait s'arrêter là. Xavier parlait français, non pas avec une facilité d'avocat ou une élégance d'académicien, mais de façon à se faire bien comprendre. La nuit venait ; il fallait aller au plus pressé; — « Cher enfant, lui dis-je, voulez-vous dîner avec moi? »
Il accepta d'un signe, et deux grosses larmes parurent au bord de sa paupière, pendant que ses lèvres essayaient de sourire.
J'eus soin que ce dîner d'affamé ressemblât à un dîner de convalescent, et, sous un petit volume, fût assez substantiel pour rendre à mon jeune convive un peu de force. Quand il eut bu un bon verre de vin de Bordeaux entre un consommé aux œufs pochés et une aile de volaille, je lui dis doucement :
— Vous avez une lettre, n'est-ce pas?
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— La voici ! — et il me tendit la lettre après l'avoir baisée.
Il ne pouvait pas avoir de meilleur passe-port auprès des âmes accessibles à la pitié; elle était écrite par un père missionnaire à un curé de Paris.
— « Mon vénérable ami, écrivait le Père, quand vous recevrez cette lettre, — si toutefois elle vous arrive, —il est probable que je serai mort. Ce n'est pas là ce qui m'afflige ou m'effraye; nous avons nos champs de bataille; il est juste que nous ayons nos récompenses. Notre saint patron nous met à l'ordre du jour, et Dieu, considérant que nous mourons à son service, nous pardonne nos fautes. Ce qui me consterne, c'est d'assister à des misères dont rien ne peut vous donner l'idée, aux horreurs d'une famine qui étend ses ravages sur d'immenses espaces, et de ne pouvoir rien ou presque rien pour soulager des maux qui me serrent le cœur. Je vous écris' du district de Bellary, dans le voisinage de Madras. Les Indes, et bientôt sans doute la Chine, sont en proie à cet épouvantable fléau qui a déjà fait plus de quatre cent mille victimes, et dont les rigueurs s'aggravent de jour en jour. Des familles entières disparaissent en moins d'une semaine. D'horribles épidémies font cortège au démon de la faim, et le fatalisme oriental devient le complice muet de ces scènes de désolation, de pestilence et de mort; car il remplace par une résignation inerte et passive les éléments de résistance qui
ne manquent jamais en Europe. Quand le pauvre Indien a partagé avec ses enfants son dernier morceau de pain, lorsqu'il a tué, pour vivre encore quelques jours, le dernier bœuf de son troupeau, il s'assied sur la borne de son champ, la face tournée du côté du soleil levant. Il invoque ses dieux sourds à sa prière; il écoute les vagues rumeurs des solitudes; il croit sentir dans ses entrailles le bec et les griiîes des vautours qui planent sur sa tête en dé crivant des courbes inûnies; il entre dans la mort comme dans un rêve;ilbaissela tête; il ferme les yeux et il meurt
...» mon ami! vous que j'ai vu pleurer de saintes larmes en songeant que, malgré tous vus efforts, vous ne pouviez adoucir les souffrances des pauvres de votre paroisse, que diriez-vous, si vous vous trouviez comme moi en présence de ces spectacles navrants, si vous rencontriez à chaque pas sur votre chemin ces figures hâves, décharnées, exsangues, ces quelettes errants qu n'ont plus qu'un souffle à exhaler pour être dès cadavres?... Mais je me reproche de' trop insister sur ces affreux détails; mieux vaut vous présenter et vous recommander, à tout hasard, le jeune messager qui vous portera cette lettre, si le bon Dieu le protège,, s'il ne succombe pas en route aux suites de ses longues journées de détresse et de faim.
>) Il est le dernier survivant d'une nombreuse famille que j'avais eu le bonheur de convertir aux pures clartés do l'Évangile. D'autres misères m'avaient appelé sur un
autre point de la côte de Coromandel. A mon retour, il ne restait plus que cet enfant! Et mes ressources étaient épuisées! Et je souffrais déjà d'un mal que je bénis, si, en dépit de mon indignité, il m'ouvre les portes du ciel! Alors, il m'est venu une idée; cet enfant, que j'ai baptisé, à qui j'ai donné mon nom de Xavier, m'avait frappé, non-seulement par son intelligence précoce, mais par ces sentiments naturels de pitié, de tendresse chrétienne, que nous distinguons si vite, et qui n'ont rien de commun avec la conversion machinale et approximative de ces pauvres âmes saturées de ténèbres. Je me suis dit que, s'il demeurait huit jours déplus dans cet air cadavérique, dans cette atmosphère empestée, il achèverait de mourir, et que je n'avais plus le moyen de le faire vivre. L'arracher au fléau implacable, le sauver, faciliter son départ, trouver en lui un mandataire qui n'aurait qu'à se montrer, à raconter ses douleurs, à parler par votre bouche, pour que notre généreuse France se sentît émue de pitié, tel fut mon projet, qui m'apparut «l'abord comme chimérique. Gomment ai-je réussi? Je n'en sais rien; la charité a seule le secret de ces prodiges. Mon jeune catéchumène, miné par de longs jours d'inanition et de fièvre, pourra-t-il résister aux fatigues du voyage? Je l'ignore, mais j'ai conliance en Dieu. Dès le début de cette crise terrible, je lui ai offert ma vie; il l'aacceptée; cesera la rançon deXavier... Car j'oubliais... à vous je puis le dire en vous demandant vos prières...
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Je vous lègue cet enfant; je n'ai pas quinze jours à vivre I » S'il arrive jusqu'à Marseille, c'est le salut. Je connais cette trop charmante ville; j'y ai passé trois ans avant d*être missionnaire; si la 4)art du Diable y est considérable, les belles âmes et les bonnes œuvres } abondent. J'indique à Xavier deux ou trois portes où l'on frappe à coup sûr; il sera reçu à bras ouverts, hébergé, consolé, restauré, et ses nouveaux bienfaiteurs lui paieront le parcours de Marseille à Paris. Une fois chez vous, dans cette maison bénie de ta rue Garancière, je suis tranquille. Vous jugerez, dans votre sagesse, s'il y a lieu de prendre l'initiative d'une souscription
au profit de nos affamés. Resterons- nous tout à fait eh arrière de la prolestante Angleterre? Je- sais bien que
l'Angleterre monarchique est riche et que la France
républicaine est ruinée; mais où serait le mérite, si
on ne donnait que le superflu?
» Et maintenant, cher et fidèle ami, adieu! Nous ne
nous reverrons plus en ce monde! Pour les enfants du
siècle, l'idée de mourir à Bellary, dans l'extrême Orient,
tandis que vous êtes à Paris, serait cruelle. Mais pour
nous, qu'importe? Les diverses parties du monde ne
sont que les chapelles d'une même église, réunies sous
la main divine' Adieu! adieu!
» Bellary, 3 octobre 1877.