LE V. XAVIER M
Je laissai tomber sur la table cette lettre qui devenait une relique; puis, calculant en idée les jours et les distances, je dis au jeune Hindou :
— A l'heure où nous parlons de lui, il doit être mort?
— Il est mort, j'en suis sûr, je l'ai vu en rêve! me répondit-il sans hésiter; et je vis dans ses beaux yeux ranimés le rayonnement d'une flamme surnaturelle.
Cette fois, mon émotion était au comble, et je ne pus que murmurer :
— Un saint! un martyr!
— Oui, un martyr! un saint! reprit Xavier d'une voix sufîoquée par les larmes. Dans cette lettre, il ne dit pas comment et pourquoi il meurt. Pour nous secourir de son mieux, il ne mangeait pas plus que nous... sa faiblesse était extrême; il pouvait à peine se traîner. Tout à coup, il apprend qu'une épidémie sévit sur la côte... il y va; il soigne les malades, il en sauve quelques-uns; il redouble de privations ; il consume ses dernières forces; il respire un air empesté, et, six semaines après, • lorsqu'il nous revient, le pauvre saint homme n'était plus reconnaissable... La mort avait pris iK)Ssession de sa victime... C'est pourtant dans cet état — presque à l'agonie! — que le Père a eu le courage de s'occuper de moi, d'écrire cette lettre, de quètor pour moi, de me pourvoir du né<*es-
saire... Mes parents mes frères, mes sœars, étaient morts... Je croyais n'avoir plus qu*à les suivre... La faim et la fièvre me dévoraient... Vous savez le reste!...
Et il se remit à pleurer.
— Xavier, lai dis-je en m'emparant de ses mains brûlantes, il ne faut pas queTœuvre de votre bienfaiteur demeure incomplète. Son souvenir doit vous fortifier, et non vous abattre. J'ai l'honneur de connaître l'admirable prêtre à qui il vous adresse; je joindrai quelques lignes à sa lettre... En attendant, puisque la Providence m'a placé sur votre chemin, je me charge de vous... Vous n'avez pas besoin d'aller frapper aux deux ou trois portes que vous a désignées le Père... Elles n'ont, hélas! que trop d'occasions de s'ouvrir... Après tout, la dépense n'est pas lourde; nous y suffirons aisément, mes amis et moi.
Il fit un geste pour me remercier; je poursuivis :
— Ne me remerciez pas ! En échange de ma bonne volonté, voici ce que je vous demande... Nous sommes à samedi soir... Demain matin, allez entendre la inesse à Notre-Dame-de-la-Garde, et priez pour la France. Vos prières seront meilleures que les nôtres... il me semble que vous nous rapportez quelque chose de l'àmedu Père Xavier... Au lever du soleil, rendez -vous sur la plage, et en route !
Il me dit oui avec une efîusion touchante, et, comme il tombait de lassitude et de sommeil, j'ajoutai: « Cher .enfant, pas un mot de pfus! allez bien vite vous coucher!... »
Le lendemain, Marseille se réveillait sous les rayons d'un soleil de novembre, dont Paris se serait fort bien arrangé pour son mois d'avril. Quand notre climat consent à être beau, il est merveilleux. Aucune expression ne saurait rendre l'idéale splendeur de cette matinée d'automne, qu'un charmant caprice de la nature revêtait de toutes les grâces printanières. Une ligne fumeuse, découpée çà et là par quelque blanche voile latine, marquait ou plutôt estompait l'horizon dont les dernières profondeurs se perdaient dans la brume, et séparait ou plutôt confondait les deux azurs; l'azur pâle du ciel qui se colorait et se réchauffait à mesure que montait le soleil; et Tazur glauque de la mer, dont chaque vague, à peine réveillée de sa douce somnolence, semblait contenir un diamant. Un léger frisson de gelée blanche, qui se dissipait peu à peu à chacun de nos pas sur cette pente si abrupte et si raide, ajoutait encore à ces impressions pénétrantes. Le murmure de la lame, roulée en feuille d'acanthe, qui venait caresser les rochers de la Corniche, nous arrivait aussi faible et aussi régulier que le souffle d'une femme endormie. La Méditerranée, en ces moments, a des harmonies exquises, des mollesses orientales, des coquet-
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teries de sultane, des langueurs de berceuse assoupie. Quand nous eûmes atteint le plateau qui domine la ville et gravi le grand escalier qui aboutit k l'entrée de la Crypte, mes regards redevinrent jeunes pour admirer le panorama sublime qui s'étendait à nos pieds. Les navires, les felouques, les barques se balançaient lentement sous une brise imperceptible, comme une futaie flottante. Une gaze transparente courait le long des îles de Pomègue, d'If et de Ratonneau, et les jeux de la lumière, avec leur infinie variété de nuances et de demiteintes, suppléaient la végétation absente sur ces montagnes lointaines^ belles de leur pittoresque nudité. Plus près de nous, sur les collines de Montredon, la sévère àpreté, les rudes contours des contreforts, des ravins et des cimes contrastaient avec la sombre et vigoureuse verdure des essences résineuses qui s'étendaient à leur base, tapissaient les premiers plans et cachaient à demi de magnifiques villas ou do délicieax chalets. Mars les minutes s'écoulaient, et nous ne devions pas nous laisser absorber par les beautés du paysage. Nous entrâmes dans l'église souterraine, celle qui s'enfonce obscurément sous la grande et monumentale Notre-Dame^ comme pour mieux garder le secret des miracles de foi, des élans d'espérance, des explosions de gratitude, des tressaillements de terreur, dont elle reçoit la confidence. Le scepticisme le plus hautain ne tiendrait pas contre les spectacles que nous offre, chaque matin, cette chapelle.
C'est, par excellence, le sanctuaire populaire. Les murailles sont couvertes d'ex-voio, mille fois plus émouvants dans leur simplicité naïve que de froids tableaux d'église commandés par un ministre bel-esprit à un artiste incrédule. Des centaines de cierges scintillent dans l'ombre, comparables à des étoiles dans un ciel d'hiver. Des. femmes de pêcheurs et de marins, des soldats chevronnés et balafrés, des ouvriers du port, des matelots échappés à de grands périls, s'agenouillent sur ces dalles et viennent prier la Bonne-mère, tantôt de protéger leur mari ou leur fils, tantôt de guérir leurs blessures, tantôt d'adoucir leur pauvreté. Nulle part, laprière n'est plus humble et plus fervente, plus étrangère aux solennités ou aux vanités de ce monde; et, si elle a le droit d'être exau cée, c'est là.
Nous étions entrés depuis quelques instants, lorsque j'entendis tout près de moi le frôlement soyeux d'iirie robe, moins plébéienne évidemment que celles des brunes habituées de Notre-Dame-de-la-Garde. Je me retournai et je reconnus une femme, descendue, la veille, à l'hôtel du Louvre et de la Paix. Je la supposais Parisienne, et je ne me trompais pas. Bien qu'elle fût jeune encore et poétiquement belle, il était facile de deviner qu'un profond chagrin effaçait en elle tout sentiment de jeunesse, d'élégance et de beauté. Sa taille souple s'affaissait sous un fardeau invisible: sa lêle fine, délicate, aristocratique, d'un dessin aussi pur
que les bas-reliefs d'Égine ou le type favori de notre peintre Prudhon, se voilait incessnmmenl de tristesse et de deuil. Sa pâleur avait les tons d'un marbre deParos sur lequel des larrnes auraient coulé. Ses yeux, d'un vert étrange, d'un vert de mer, faisaient songer à deux rayons entre deux ondées. Ses cheveux noirs, entremêlés de quelques fils argentés, révélaient bien des heures d'angoisse, bien des nuits d'insomnie passées au chevet d'un lit de mort ou de souffrance. Un moment après, en la voyant prier, j'achevai de comprendre : ce n'était plus une femme, c'était une mère. Comme, dans ce simple récit, je ne cherche pas les effets de surprise, je dirai tout de suite ce que j'ai su une heure plus tard. Veuve d'un riche banquier de Paris, elle allait retrouver k Cannes sa fille unique, menacée d'une maladie de poitrine; elle s'était arrêtée à Marseille pour accomplir le pèlerinage de Notre -Dame-de-la- Garde...
Quand nous sortîmes, la sainte patronne des faibles, des affligés et des pauvres m'envoya une inspiration dont je n'avais pas à me méfier. J'eus l'idée d'associer à ma bonne œuvre cette femme inconnue, de l'intéresser à mon petit Hindou. Je me tins avec lui près du bénitier, et, quand elle passa, mon doigt lui offrit une goutte d'eau bénite, pendant que je m'inclinais avec une vive expression de sympathie et de respect.
Elle devina que je désirais lui parler, et au seuil de la crypte, elle ralentit sa marche. Je la précédai de quelques pas, accompagné de Xavier qui s'était accroché à un pan de hia redingote. Arrivé au bas de Tescalier extérieur, je fis halte: puis, m'avançant vers l'étrangère, et lui montrant mon jeune compagnon, je lui. racontai son histoire aussi brièvement que possible, non sans lui demander pardon de tout ce que ma démarche avait d'insolite. — « Oh 1 veuillez m'excuser, madame ! lui disais-je. Sur la place Saint-Sulpice, je n'oserais pas môme vous saluer; mais ici... au sortir de ce sanctuaire, en face de cet horizon !... D'ailleurs, mon pauvre Hindou vient de si loin et il a tellement souffert, qu'il me transporte à mille lieues de nos convenances mondaines. J'aurais dû cependant, pour commencer, avoir l'honneur de vous remettre ma carte. »
Je la lui présentai ; elle y jeta les yeux, et s'adressant à Xavier avec un inexprimable accent de bonté :
— Mon cher enfant, lui dit-elle, vous êtes recommandé par un saint à un autre saint, notre cher curé de S... Je suis, depuis quelque temps, sa débitrice pour une somme assez rondelette... Je ne savais comment la lui faire parvenir... C'est à vous que je vais la confier; vous prélèverez là-dessus tout ce dont vous aurez besoin pour votre voyage, et vous remettrez le reste au curé ; il en fera Tusage qu'il jugera convenable...
En même temps^ elle lira de son très-élégaut petit sac
de cuir de Russie un joli biliet de banque. Xavier était ébahi, il ne savait plus même remercier ; il allait se trouver trop riche ! Mais avant de laisser tomber le billet dans ses mains tremblantes, elle ajouta :
— Seulement, j'y mets deux conditions : La première, mon enfant, vous dont les prières doivent être bien bonnes, c'est que vous prierez votre parrain, votre patron, pour ma bien-aimée Antoinette, ma fille, mon trésor, mon unique joie en ce monde.
Ici la voix lui manqua; elle se fit violence pour ne pas éclater en sanglots. En contemplant cette noble figure qui se détachait sur le bleu du ciel, on eût dit la statue de la Douleur inclinée sur un berceau... ou sur un cercueil.
Mais les grâces de la femme d'élite, delà Parisienne de race, prévalurent un moment contre les angoisses maternelles ; se tournant vers moi, et ébauchant un sourire :
— Et vous, monsieur, me dit-elle, la seconde condition... ne l'avez-vous pas devinée?...
— Hélas! non, madame !
— C'est que vous raconterez aux lecteurs de la Gazette de France l'histoire des deux Xavier.
Et hâtant le pas, elle disparut bientôt sous les platanes du Cours, que les républicains appellent cours Puget, les impérialistes cours Bonaparte, les grincheux cours Buonaparté, et les rêveurs, cours de philosophie, de poli- •lique et d'histoire.
éternelle infirmilé de notre misérable nature ! incorrigible vanité de la famille littéraire ! En cet instant où je me croyais bien loin désintérêts d'amour-propre el des frivolités mondaines, où cette radieuse atmosphère me rendait le ciel presque visible, une idée cliatouilla démon cœur V orgueilleuse faiblesse.
Je n'étais pas tout à fak un inconnu pour celle femme ! Elle avait entendu prononcer le nom du vieux critique invalide qui signe Armand de Pontmarlin !
LE
7 décembre 1877.
Avant tout, rendons hommage à ces artistes de race, à ces éditeurs illustres, à ces rois ou à ces présidents de la typographie française, qui comprennent et pratiquent la vraie manière de lutter contre les heures^ de péril social et de crise ! Tandis que d'autres, habitants ou voisins de la rue du Sentier de traverse, proches parents de Joseph Prudhomme qui se servait de son sabre d'honneur pour donner des leçons au pouvoir, demandent doucereusement s'il n'y aurait pas moyen de nommer une commission, qui déléguerait une sous commission, laquelle se-
l. Le XVI W siècle, Firmin Didot.
Fait chargée d'étudier les causes du malaise de notre industrie et de notre commerce, •— à peu près comme si un groupe de médecins, assistant un malade à l'agonie, se consultait pour savoir si la mauve n'est pas préférable à la petite centaurée, — la maison Didot imite le justum et tenacem propositi virum d'Horace, et elle en a d'autant plus le droit que ses presses ont certainement public deux cents traductions ou éditions du poète Tibur. Aussi bons citoyens que dévoués à leur art, MM. Didot et leurs collaborateurs ont regardé le jour de l'an bien en face sans se laisser distraire ou décourager par les sinistres rumeurs de la politique, du Parlement et de la rue; ils ont considéré comme un devoir de recevoir ce pacifique souverain avec tous les honneurs dus à son rang et d'oublier la concurrence que pourraient lui faire d'autres souverains moins aimables, acharnés su réclamer d'autres étrennes plus ruineuses. De cette bonne et patriotique pensée sont résultées, comme toujours, des merveilles, notamment l'admirable volume que j'ai sous les yeux : le dix-huitième siècle, au triple point de vue des lettres, des sciences et des arts; la prose du bibliophile Jacob, recommandée à notre esprit par son mérite, à nos regards par des dessins et des gravures qui font revivre toute une époque; à nos souvenirs par les noms de Voltaire et de Jean-Jacques, de Montesquieu et de Diderot, de Buffon et de d'Alenibert, de Cassini et de Clairaut, de Walteau et de Largilllère, de B)ucher et de
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Greuze, de Chardin et de Josepb Yernet, de Bouchardon et de Cûustou, de Pigaile et de Houdon, de Cochin, de Moreau, de Debucourt et de bien d'autres.
Vous connaissez et peut-être vous ai-je déjà rappelé un des spirituels paradoxes de madame Delphine de Girardin: «Voici, disait-elle, deux sommes égales : l'uie entre les mains austères d'une dame de charité, l'autre entre les jolis doigts d'une belle mondaine ; l'une consacrée tout entière à faire l'aumône, l'autre employée à donner un bal. Eu défmitive, le bal fait plus de bien que l'aumône. » — Peut-être en parlait-elle avec un peu de partialité féminine; mais enfin, quand elle avait énuméré la quantité de couturières, de modistes, de fleuristes, de tailleurs, de tapissiers, de lingères, de glaciers, de cafetiers, de restaurateurs, de pâtissiers, de coiffeurs, de confiseurs, de lampistes, d'ouvriers et d'ouvrières de toutes sortes, qui prélevaient sur les splendeurs de celte fête leur part de travail et de bénéfices, on était presque de son avis. Je me crois beaucoup plus sûr de mon fait en affirmant qu'il n'existe pas de plus belle charité que celle-là; publier un livre qui est une œuvre d'art, faire concourir à cette œuvre un nombre considérable d'hommes,distingués ayant eux-mêmes sous leur direction et sous leurs ordres des représentants de toutes les classes laborieuses. Pendant ce temps, les tribuns pérorent, crient, menacent, rugissent, sonnent l'alarme, inquiètent les riches, surexcitent les pauvres, enveniment les plaies,
LE JOUtt DE L'AN QUAND MÊME 259
aggravent les dissidences, épouvantent les capitaux, paralysent les affaires, aiguisent les haines, font du malaise une fièvre chaude, du conflit une bataille, de la querelle un duel à mort, du coup de vent une tourmente. La Révolution a retranché onze ans à cexvuio siècle qui l'avait faite. Combien en retranchera-t-elle au nôtre? Que lôguera-t-elle au xx« ? Hélas ! notre malheureuse France, en de pareilles mains, aura-t-elle un xx« siècle ?
M. Paul Lacroix, — le bibliophile Jacob, — est passé maître, — qui l'ignore? — dans l'art difficile de s'emparer d'un sujet immense, d'en grouper les masses principales, de mettre en relief les points culminants, de concentrer dans un espace déterminé ce qui pourrait défrayer cent volumes, de nous montrer une époque par ces côtés extérieurs qui se prêtent tout naturellement aux illustraiions pittoresques. Cette fois, il rencontrait une difficulté de plus, dont il a vaillamment triomphé.
Si Ton m'accorde que la série des siècles qui composent l'histoire ou la généalogie d'un grand pays est comparable à une famille, on me permettra d'ajouter que, dans la famille française, le xvin« siècle réalise le type de l'enfant gâté et terrible, de- l'aimable mauvais sujet à qui l'on pardonne en faveur de son esprit et de sa grâce. Il raisonne à tort et k travers, mais il donne à ses folies un tour si ingénieux et si amusant que l'on a peine, tout en le blâmant, à se défendre d'un sourire; une jolie boutade désarme les grondeurs et les sages; un bon mot donne le
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change sur une idée fausse ou dangereuse. Il est dissipateur, insouciant, frivole, mécréant, railleur, joueur, libertin; mais il s*y prend d*une façon si élégante ou si plaisante que les douairières murmurent: < Il est charmant! > et que Ton' est tenté de créer à son profit une morale particulière où les agréments du vice balanceraient les rigueurs de la vertu. Il mange, comme Jean La Fontaine, son fonds avec son revenu ; il court gaiement à sa ruine sur un chemin semé de fleurs, et peu s*en faut que ses créanciers ne lui fassent cortège en le remerciant de les ruiner avec lui. Il se marie pour donner une femme à son voisin, sauf à lui prendre la sienne. Il traite le mariage comme une joviale ironie, et, s'il est menacé de subir la peine du talion, il réussit à faire de son infortune conjugale une spécialité de grand seigneur. Que lui importe d'ailleurs ? ses maîtresses ont de si beaux yeux, la taille si une, le pied si mignon, les dents si blanches, le regard si vif, la mouche si délicieusement assassine, le teint' si bien relevé par un soupçon de rouge I Ses soupers sont si à la mode ! ses fêtes si brillantes ! Quand ses lustres s'éteignent, il allume un feu d-artifice, et tous ses beaux esprits se cotisent pour que rien ne manque au bouquet. Par malheur, les années s'écoulent; le voilà ridé, cassé, perclus, voûté, si chancelant qu'il lui semble que le soi tremble sous ses pas. Il a vieilli avant l'âge; il meurt avant d'avoir su vieillir, et sa mort est si tragigue, que l'on pro-
le: jour de L'AN QUAND MÊME 2<'>1
nonce tout bas le mot de suicide. Alors on ne rit plus ! Oui, mais dans sa période de magnificence, d*étourdissement et d'éclat, ce siècle a eu ses philosophes, ses poètes, ses conteurs, ses amuseurs, ses artistes, ses décorateurs ; et, pour se conformer aux goûts du maître, que de licences! que de hardiesses ! Parfois, quel dévergondage! Puisque la loi divine nous gêne, déclarons la guerre au bon Dieu! Puisque la mythologie nous offre de voluptueux modèles, soyons païens, non pas même comme Virgile et Homère, mais comme Ovide et Tibulle ! La liitérature de ces boudoirs ne peut plus être celle de madame de Lafayette et de madame de Sévigné. Nous avons à commander des tableaux, des dessins, des gravures, des plafonds, des statues, des statuettes, des terres-cuites; ne pensez-vous pas que tout cela doit être en harmonie avec ces mœurs légères, avec ces chansons amoureuses, avec ces poésies erotiques, avec ces intrigues d'un jour, ces caprices d'une heure, ces pèlerinages à Paphos et à Cythère, ces fragiles alliances entre l'esprit qui ne croit à rien et les sens qui absorbent tout? Vous voyez d'ici le péril pour un écrivain qui veut que son livre puisse s'associer aux honnêtes joies du jour de l'an, renseigner l'adolescence, circuler de main en main, séjourner sur la table de famille, répondre à des curiosités virginales, sans que les imaginations les plus ombrageuses aient à redouter ou même à deviner ces inquiétants voisinages. Eh bien ! le bibliophile Jacob a su aborder avec un tact si
parfait ces questions délicates, que bon nombre de ses pages ont la portée d'une leçon, saustju'on puisse Taccusir d'avoir empiété sur le domaine de la polémique. Lisez, par exemple, un de ses plus importants chapitres: la PHILOSOPHIE. Que d'écueils, mais aussi quelle fermeté et quelle mesure ! l'Encyclopédie^ celte tour de Babel de Tesprit moderne, ouvrant à toutes les variantes de l'impiété scienlilique et philosophique ses portes en cartonpierre, ses gigantesques assises, son péristyle monumental, ses voûtes mornes et glaciales comme un corps sans àme, une intelligence sans cœur et un temple sans Dieu ; Voltaire, Rousseau, Diderot, Helvétius, d'Alembert, d'Holbach et leurs disciples s'acharnant à la destruction du christianisme, se glissant, comme des voleurs nocturnes, dans le sanctuaire pour en éteindre les lampes et jouer avec les vases de l'autel; substituant ii nos dogmes, celuici un vague déisme, celui-là Tathéisme absolu, le troisième une table de géométrie, le quatrième une apothéose de la Religion naturelle aux dépens de la Religion révélée; menant de front deux propagandes, celle qui supprime les croyances pour démuseler les passions, et celle qui flatte les passions pour avoir meilleur marché des croyances. D'autre part, une société qui ne sait plus et ne veut plus se défendre; des pouvoirs qui se font complices de leurs agresseurs, et qui abusent de leur force en cessant d'être convaincus de leur droit; des institutions comparables à ces édifices qui s'écroulent, et qui,
en s'éeroalant, écrasent encore quelques passanis; des privilèges d*aatant plus révoltants que lès privilégiés se divertissent de ce qui amuse les victimes; des violences d'autant plus odieuses qu'elles s'exercent au nom de vérités dont se moquent les bourreaux; des livres condamnés et brûlés par des magistrats qui en gardent amoureusement un exemplaire dans leur poche; un Roi chez qui des lueurs de bon sens et des retours à la tradition sont constamment paralysés par une indolence sultanesque; des favorites que la logique de leur opprobre range dans le parti des corrupteurs ; des hommes de cour qui sont forcés d'être impies pour que rien ne les dissuade d'être vicieux; — que de contrastes à indiquer! que de nuances à fondre! Que de médailles dont on ne peut regarder le revers sans une profonde impression de douleur et de honte!...
La plupart des auteurs contemporains nous ont soumis à un tel régime, que nous nous serions contentés d'une neutralité bienséante. Il y a mieux, beaucoup mieux dans cette belle monographie du XVril^ Siècle. Sans déserter un moment la cause de l'humanité, de la civilisation et du progrès véritable, le bibliophile Jacob ne capitule jamais avec le mensonge, le sophisme, et l'erreur. Voyez l'épisode de Calas, de Sirven et de La Barre. Ici il faut le dire bien haut. Voltaire avait raison; il personnifiait avec une éloquence plus ou moins sincère les premières révoltes de la conscience publique contre ces cruautés
judiciaires, contre cette intolérance officielle, à peine excasableoa explicable dans les siècles de latte religieuse et de foi. M. Paul Lacroix ne se laisse emporter ni par sa pitié pour les clients, ni par son admiration pour Ta Yocat, ni par son indignation contre les persécuteurs. Il sait où nous ont menés ces étalages de sensibilité et d'humstnité, qui devaient, trente ans plus tard, aboutir à une effroyable barbarie. — « Voltaire, nous dit-il, saisissait habilement toutes les occasions d'ajouter à son auréole de gloire littéraire une couronne plus rayonnante encore, qu'il se fit décerner par acclamation dans le temple de la Philosophie; cette couronne était celle de la tolérance et de rhumanité...» — «Ce serait un crime,écrivait Voltaire, de perdre Toccasion de rendre lefanatismeexécrable. >— Et rhistorien ajoute excellemment: « On ne sait que trop ce que les philosophes entendaient par fanatisme, >
Plus loin, à propos du chevalier de la Barre: — « Voltaire prit en mains la défense du déplorable auteur d'un acte de folie irréligieuse; il réussit, sans doute, par ses fougueuses protestations, à exciter la pitié en faveur du triste héros de ses tristes doctrines, mais il ne le justifia pas. » — Voilà la note exacte. •
Puisque nous en sommes à cette justesse de ton, heureusement maintenue par le bibliophile Jacob, j'ai envie, ne fût-ce que pour varier mon discours, dje lui adresser une petite chicane. Il se rattache comme moi -^ mieux que moi, — au grand mouvement romantique de 1830,
qui vient d'ê(re remis en honneur par le succès de la reprise d' Hemani, Dès lors, je m'étonne qu'il juge certaines œuvres du xvm* siècle littéraire comme les aurait jugéesM. de Jouy ou M. Jay. Je croyais, par exemple, la Henriade condamnée désormais sans appel. Ce poème, qui ferait geler une chaudière, prouve mieux que tous les raisonnements à quel point les Français ont peu la tête épique. J'en dirai autant de Jean-Baptiste Rousseau, de Le Franc de Pompignan et de tous les lyriques de ce temps-là, qui ont cessé d'exister le jour où Lamartine et Victor Hugo ont écrit leurs premiers vers. J'avoue que Verl-Vert et le Lutrin vivant m'ont toujours paru médiocrement drôles. Quant aux poèmes en prose,— Se(hos, Bélisaire, les Incas, les Baiaves, Gonzalve de Cordoue, — et aux poèmes didactiques, les Saisons, les Mois, r Agriculture, etc., etc., — c'est à mettre tout le paquet dans un sac et à le jeter, par une froide nuit de déceinbre, dans le fleuve Léthé. Passe encore pour les tragédies de Voltaire! Elles ne sont plus jouables; elles sont ennuyeuses, fausses, déclamatoires, gonflées de maximes et de tirades, mi-partie de prêche et de roman; mais elles ont trop profondément marqué leur empreinte et leur date pour qu'il soit permis de les oublier. Étudiées comme œuvres d'art, on ne saurait en dire assez de mal ; considérées comme machines de guerre, on est obligé de les compter.
L'auteur a le droit de me répondre que ces nuances
seraient spécieuses et désirables dans un ouvra^^^e de littérature raisonnée, où la nomenclature le cède à Tanalyse, où les œuvres et les hommes sont examinés par le dedans,* c*est-à-dire parles conditions essentielles, intérieures, persistantes, de leurs défauts ou de leurs mérites, de leur durée ou de Jeur déchéance, et non pas par le dehors, ou, en d'autres termes, par ce qui reste acquit à l'histoire littéraire: une figure, un succès, une chute, une date, un nom. En effef, il s'agit ici d'un tableau d'ensemble, et un tableau montre ce qu'un livre discute. La prose ne demande qu'à se fondre avec Xillusiratioriy et ^illustration n'est pas forcée de dire ce qu'elle pense de ce qu'elle reproduit. Rien de plus juste; cependant, s'il est vrai, comme on ne saurait le nier, que ce diable de xvni® siècle ait donné à la littérature française des choses exquises, étincelantes, superbes, immortelles, on aurait pu, ce me semble, faire deux grandes parts; à gauche, pour mémoire, dans le même tas, en deux ou trois pages, tout ce qui n'a pas mérité de survivre; depuis Gentil- Bernard jusqu'à l'abbé Terr^sson, depuis Colardeau jusqu'à Bitaubé, depuis Dorât jusqu'à Saint-Lambert, depuis le Voltaire de la Henriade et de VEcossaise jusqu'au Montesquieu du Temple de Gnide; — à droite, leschefsd!œuvre, Gil-Blas, les Lettres Persanes, V Esprit des lois, la Correspondance de Voltaire, ses Contes en prose et en vers, Manon Lescaut, Paul et Virginie, M. de Buffon pour le décorum, quelques pages (bien peu) de Jean-
Jacques-Rousseau, par. habitude, et comme trait d'union avec Chateaubriand et George Sand; du Diderot, du Chamfort et du Rivarol à petites doses; Vauvenargues, Gilbert, Beaumarchais, et votre très-obéissant serviteur qui sera demain votre maître, Figaro! -- Ou bien, si ce partage avait paru trop difficile, trop sujet à des subdivisions, à des fractionnements parcellaires, ne rien changer à ces chapitres; les faire suivre d'un posi-scripium qui nous aurait rappelé que le siècle de René et de Jocelyn, des Méditations et des Feuilles d'automne^ d'Augustin Thierry et de Tocqueville, de Guizot et de Victor Cousin, de Rolla et d'André, de Villemain et de Sainte- B^uve, de Balzac et de Hérimée, de Berryer et de Lacordaire, de Lamennais et de Montalembert, de Sandeau et de Théophile Gautier, pouvait, sans encourir le reproche de présomption ou d'injustice, rayer de sa mémoire les gros poèmes et les petits vers, les odes et les héroîdes, les essais de critique et d'histoire, les élégies et les cantates, les tragédies et les discours du siècle précédent.
En revanche, dès que nous arrivons aux chapitres plus spécialement artistiques de ce splendide volume, nous ne pouvons qu'admirer et applaudir. Que de richesses! Et que d'heureux échanges entre le texte et les gravures ! On dirait parfois que l'écrivain est imagier et que les dessinateurs sont historiens. Nous ne pouvons nommer tous ces peintres que la mode a repris sous son patronage, dont la plupart ont inspiré k Diderot des pages
pleines de couleur ^t de feu, et dont les ouvrages servent de transition entre l'austère beauté d*Eustache Lesaeur, le charme poétique de Nicolas Poussin, la pompeuse majesté de Charles Le Brun, et la réaction classique, le retour à l'antique et au nu, inauguré par Yien, David et leurs élèves. En nous bornant aux célébrités les plus aathentiques, nous pourrions reconstruire la vie sociale et la vie intime au xvui« siècle, d'après tel ou tel de ces artistes et de ces tableaux; il nous sufGt de les regarder pour faire la part des diverses classes de cette société qui conservait encore quelques parties sérieuses et saines et où la bourgeoisie, sauf à se rattraper plus tard, pratiquait les vertus négligées par la noblesse et la cour. Toute proportion gardée, les Vanloo sont à Lesueur et au Poussin ce que les Carrache furent à Léonard de Vinci et à Paul Véronèse. Peintres de décadence malgré quelques beaux portraits, ils restent à peu près étrangers à l'art vraiment original et caractéristique du xviu* siècle. Watteau, Boucher et Fragonard, \e(rio des grâces! non pas peut-être des grâces décentes — grattas décentes I — plus ou moins voilées de leur chaste nudité, mais des grâces ajustées aux goûts de ce néo-paganisme qui demandait à la mythologie ses modèles; coquettes, galantes, souriantes, court vêtues, avec un grain d'effronterie qui ne nuit pas à leurs succès; faites à peindre pour se baigner dans les bassins de Versailles, pour se jouer dans un décor de théâtre pêle-mêle avec les grandes dames et les nymphes
d'opéra; confidentes des ainoars faciles, compagnes des Faunes et des Silvains da Tapis-Vert^ à demi cachées dans des massifs de fleurs artificielles, foulant de leurs pieds légers des gazons en velours, des allées humides d'eau de rose, chuchotant à l'oreille des courtisans et des marquises le secret des divinités bocagères, associant les fêtes mondaines aux souvenirs de la Fable, ignorantes de tout ce qui n'est pas le culte du plaisir et le rendez-vous sans lendemain. Néanmoins, le siècle n'est pas tout entier, quoi qu'on en dise, dans ces fugitives et voluptueuses élégances; laissons le public de Watteau et de Boucher s'embarquer pour l'île de Cythère ou assister à la toilette de Vénus. Voici Joseph Vernet, sérieux, laborieux, infatigable, passionné pour son art, digne d'un triple honneur ; il a inspiré à Louis XV un de ses rares bons mots: « Et Vernet donc? » — Ses tableaux de marine n'ont pas été surpassés par notre école moderne, et son petit-fils Horace a glorieusement ajouté à l'éclat de son nom sans le faire oublier.
C'est un des traits distinctifs du xviip siècle, surtout à son déclin, que le sentiment, ou, pour parler le langage du temps, la sensibilité persiste à réclamer ses droits à mesure que la religion du plaisir s'amuse à dessécher les imaginations et les âmes. Le peintre de la sensibilité, c'est Greuze, dont on se dispute aujourd'hui à prix d'or les moindres toiles; Greuze, dont nous connaissons tous les scènes ingénieuses ou pathétiques, popularisées par la
gravure. Chardin, lui, est le peintre de la vie bourgeoise, recueillie, contenue, intacte, encore inaccessible aux brillants désordres des existences aristocratiques; aimable et paisible mélange de familiarité et de gravité, se complaisant dans son intérieur en de menus détails domestiques qui associent la nature morte à des figures sédentaires; doucement éclairée d'un demi-jour, dont on ne sait pas s'il vient du foyer de famille ou d'un rayon de soleil glissant à travers les rideaux de la fenêtre. Que de noms j'aurais à citer encore, d'après le bibliophile Jacob et les illustrations de son livre! Goypel, Pater, Largillière, Lancret, Oudry, Desportes, Parrocel, Lantara! Mais l'espace me manque, et je m'apergois trop tard que je n'ai rien dit de la sculpture, de la gravure, de l'architecture, delà musique, de la céramique, des arts d'ameublement, de tout cet ensemble si savamment traité et reproduit dans ce volume. On ne saurait pourtant refuser à la sculpture une supériorité qui se continue de nos jours et qui ne s'est presque pas interrompue. Certes, notre époque peut être fière de compter des statuaires tels que Mercié, Chapu, Dubois, Falguière et leurs émules. Mais Coysevox! Coustou! Bouchardon ! Pigalle! Allegrainî Mais Houdun, Houdon, l'auteur de la prodigieuse statue de Voltaire! Alle^j ce soir au foyer du Théâtre-Français, f3t vous direz comme moi, que Voltaire est bien plus vivant dans ce marbre incomparable que dans ISiHenriade ou dans \ Orphelin de la Chine,
Si la musique et rarchilecture françaises, contemporaines de Diderot et de d'Alembert, peuvent être reléguées au second plan, la gravure est exquise, la céramique est charmante, et le plus bel éloge à faire de l'ameublement est de regarder autour de nous quand nous entrons dans un appartement digne de l'approbation des artistes, remarquable par son élégance et son style. La République, l'Empire et la Restauration n'y ont pas laissé de trace ; on dirait que Louis XV et Louis XVI y recommencent un nouveau règne. On retrouvera tous ces modèles dans l'ouvrage publié par la librairie Firmin Didot. Mon étude si incomplète est cependant assez explicite pour intéresser à cette magnifique publication quiconque, au milieu de nos funestes entraînements vers un avenir formidable et inconnu, ne consent pas à briser les derniers liens qui nous rattachent au passé. Ce passé, dont les vieillards d'aujourd'hui ont rencontré, dans leur enfance, quelques acteurs et quelques témoins, il ne faut l'accepter que sous bénéfice d'inventaire. Remercions le bibliophile Jacob d'avoir procédé à cet inventaire avec tant d'équité et de sagesse. Surtout, après avoir contemplé, à la page 311, \e Refour sur soi-même^ de Greuze, gravé parBinet, faisons, nous aussi, un retour sur nous-mêmes, et humilions-nous I Pendant un temps, hélas! bien court, on a pu croire que notre siècle réparerait le mal qu'avait fait sou devancier. Maintenant qu'il est en train de l'aggraver, maintenant que nous assistons au rèjj^ne de la gros-
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sièreté tant redouté par Sainte-Beuve et que toutes les qualités de l'esprit français disparaissent dans ces violences, ce tapage et cette cohue, je crains qu'on ne dise an jour: « Le xviii« siècle s'est perdu par excès d'esprit, le XIX» par excès contraire. »
2 décembre 187 7.
Nous pouvons presque dire qu'il nous appartenait par droit de naissance et de conquête, ce personnage étrange, mystérieux, énigmatique, exotique, qui eut pendant une saison Thonneur peu enviable de mettre en présence l'Orient et FOccident et dont l'histoire merveilleuse semblait racontée par la sultane Schereazade à un juge d'instruction. François Bravay I A ce nom magique qui fut, des bords du Rhône aux bords du Gardon, le Sésame^ ouvre-ioi! des consciences électorales, un vertige aurifère fit tourner toutes les^ têtes ; ce fut une manière de fièvre jaune, mais d'un jaune d'épi mûr, rayonnant au soleil, tintant sur le sol, marqué à l'effigie