Le Nabab
du second Empire. Tous nos paysans se crurent changés en lingots; ils ne demandèrent qu*k monnayer le suffrage universel en rouleaux de cent francs et le bulletin de yoteen billet de banque. Uzès ne saluait plus Nîmes, sous prétexte qu'il allait être trop riche pour avoir l'air de reconnaître les Arènes et la Maison Carrée. Nos plus modestes chefs-lieux de canton, Bagnols, le Pont Saint-Esprit, Lussan, Saint-Chapt, Roquemaure, Remoulins, se voyaient d'avance pavésen argent, coiffés de minarets, hérissés de pyramides, peuplés de paiais fantastiques où le bois de santal et le bois de cèdre, l'agate et le porphyre, le jaspe et le marbre rivaliseraient de magnificence et d'éclat. Chacune de ces heureuses cilés aurait un Cercle où on ne serait reçu qu'en habit brodé, culottes courtes, bas désole, jabot en dentelles, diamants au doigt, de l'or plein nos poches, et où on jouerait le wisth à cinquante louis la fiche; plus, un théâtre bâti par Garnier, décoré par Baudry, où des chanteurs payés dix mille francs par soirée chanteraient Meyerbeer et Verdi! A la vue de tant de prodiges, le voyageur ébloui se croirait à Bagdad ou à Rassora, et saluerait le grand-vizir Giaffar déguisé en maire de village !
François Bravay ! Sous les pas de ce fermier général d'un Aladin couronné, la poussière de nos chemins — et Dieu sait s'il en manque ! — se métamorphoserait en sable californien. Le pont du Gard se recueillait, interrogeant ses plus vieux souvenirs pour savoir
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quai était te consul romain qui rapportait ainsi les trésors de l'Afrique et de l'Asie. Le Pactole séchait d'envie en songeant à ces obscures rivières qui allaient le remplacer. L'homme prestigieux frappait du pied; — à l'instant, un canal d'irrigation traversait nos plaines arides; des eaux bienfaisantes et limpides recouvraient de jardins et de prairies nos safras et nos garrigues. Un chemin de fer au complet, avec son personnel, son charbon et ses gares, reliait nos collines et décuplait la valeur de nos produits en les enlevant sous ses ailes de flamme. Le candidat ouvrait la main, et aussitôt s'envolait la poule aux œufs d'or; une poule miraculeuse que chaque villageois pourrait mettre au pot tous les matins, et qui pondrait tous les soirs! Il entrait dans une église... ô merveille! Le clocher à demi écroulé se dressait tout à coup en flèche aérienne, comme la Sainte-Chapelle et Saint-Denis. Deux statues, signées Falguière ou Chapu, s'inclinaient sur la vasque des fonts baptismaux. Le curé, en fouillant son armoire, y trouvait des douzaines de chapes et de chasubles dont il n'avait jamais entendu parler: en regardant au-dessus du maître-autel, il apercevait avec stupeur un Tintorer ou un Murillo substitué à l'horrible croûte qui avait fait sourire son évoque lors de la dernière visite pastorale. Quant aux munificences de détail, autant aurait vain compter les feuilles de la forêt et les galets de la plage. Les bergères trairaient leurs brebis dans des
aiguières de vermeil. Les conseillers municipaux tiendraient leurs séances sur des fauteuils capitonnés de lampas et de velours. Les conscrits seraient exonérés avant de tirer au sort: les chasseurs auraient leurs ports d*armes payés pour dix ans, une gibecière en maroquin et un fusil Lefaucheux incrusté de pierreries. Les cafetiers ne serviraient plus leur clientèle que dans Targenterie de Germain et la pjrcelaine de Sè>Tes. Les gardes champêtres et les facteurs ruraux auraient, pour leurs tournées, un cheval arabe les jours de beau temps et un coupé les jours de pluie. Quand viendraient les distributions de prix, chaqae élève lauréat des écoles primaires recevrait, avec une masse de volumes reliés par Bauzonnet et un sac de bonbons de Boissier, une inscription de rentes sur TÉtat.
Oui, c*était la ronde aux millions pour faire suite à la ronde du Sabbat, et, si celle-là ne nous montrait pas les démons dans Texercice de leurs fonctions infernales, elle exhibait, hélas! la nature humaine dans toute la laideur de ses cupidités et de ses convoitises. Le million s'était fait homme; il apparaissait sous toutes les formes à ces imaginations méridionales qui se consument en feux de paille et dont l'exaltation soudaine joue avec l'impossible, s'aveugle sur l'obstacle, . se jette vers le mirage, accepte la chimère, enchérit sur le mensonge, se complaît dans l'aventure, et fait de toutes les variantes du Credo quia absurdum^nn chapitre
de son catéchisme. On aurait dit à ces braves gens que toutes leurs vaches allaient accoucher du veau d'or, ils n'en auraient pas douté une seconde, et ils auraient adoré leur veau pour être plus sûrs d*y croire. Oh ! le Dieu million, multiplié par autant de zéros qu'il y avait d'électeurs! Levier mille fois plus puissant que Celui d'Archimède, avec les sept péchés capitaux et d'autres capitaux encore, pour moteurs et pour points d'appui! Gigantesque machine dont l'engrenage attirait à soi les consciences, commençait en leur enlevant le duvet, continuait en leur effleurant Tépiderme, arrivait à pomper leur sève et finissait par 'les engloutir I Variations sonnantes et trébuchantes sur le fameux vous m*en direz tant! d'une belle Reine!... Que parlez-vous de candidatures officielles ? Non, non! Si Alphonse Daudet a écrit ce mot, il s'est trompé. Jamais candidature ne fut moins officielle et plus populaire ; la preuve c'est que, trois fois invalidée avec approbation et privilège, sans garantie du gouvernement, elle fut affirmée par trois récidives, et triompha de guerre lasse. C'était comme la tramée de poudre, comme le fil électrique entre la main qui donne et les vingt mille mains qui reçoivent, comme le trait d'union entre le carnaval de la richesse et le carême de la pauvreté. Ce qui la patronnait, ce n'était pas cet Empereur ou ce ministre, ce magistrat ou ce préfet ; c'était un autocrate dont l'omnipotence surpasse celle de tous les rois de la terre; le cœur humain, avec
'^l,i NOUVEAUX SAMEDIS
tout ce qu'il cdche de passions grossières ou subtiles, hypocrites ou cyniques, bruyantes ou clandestines. C'est pourquoi, si cette élection fut une honte, ne la faites pas rejaillir sur le gouvernement d'alors: il n'y eut qu'un coupai)le5 et celui-ci a commis, depuis cette époque, tant de folies et de fautes, tant d'énormités et de bévues, qu'il sied de lui pardonner, par comparaison, le magnétique triomphe de M. Bravay. Ce coupable, c'est
leSUFFRAGE universel!
Naturellement, la légende prit son bien où elle le trouvait. Elle s'empara de cette fabuleuse existence, démesurément enrichie, au jeu de Pharaon. Avant, bien avant qu'Alphonse Daudet eût l'idée de choisir le député d'Uzès, — et non pas de la Corse, nous y reviendrons tout à l'heure, -- pour en faire le héros d'un de ses émouvants récits, le roman s'était glissé entre la politique et l'histoire. Il enlaçait de ses fictions ce colossal portefeuille, comme le lierre s'enroule autour d'un château bâti par les fées. Tout semblait si extraordinaire dans cette foudroyante fortune qu'on aurait cru lui manquer de respect en lui attribuant de vulgaires origines. D'après ces chroniqueurs liés avec Simbad le Marin, notre hardi chercheur d'aventures, chassant à l'aigle, était tombé du sommet d'une montagne à pic qui surplombait sur la mer. Arrêté dans sa chute par un pli de rocher où croissait un figuier, il avait constaté que ce figuier masquait fouverlure d'une caverne et
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que cette caverne — hic speluncafuit— pourrait devenir un asile sûr pour quiconque aurait à redouter les façons expéditives .de la justice orientale ou les caresses meurtrières de la fraternité égyptienne. Quelque temps après, il eut l'occasion de profiter de sa trouvaille au bénéfice d'un grand personnage, menacé de très-près par un personnage plus puissant encore. A l'aide d'une immense corde, il le hissa dans cette grotte, et bonsoir! Toutes les recherches furent vaines; impossible de jouer le cinquième acte des Frères ennemis. Plus tard, quand le proscrit devint à son tour souverain, il ne fut pas ingrat. Vous comprenez la quantité d'échelons que dut fournir k son sauveur cette corde miraculeuse pour l'aider à gravir les premières pentes du premier million. Quant au second, au troisième, et ainsi de suite, ce n'est pas la peine d'en parler: la force d'attraction y suffit. L'arithmétique intervient pour adjoindre la multiplication à la soustraction. Il est plus difficile, en pa'reil cas, de ne pas centupler ce que l'on gagne que de gagner ce que l'on n'a pas. Se non è vero, bene trovato î .„ Pauvre riche Nabab du Caire ! Cet aigle, cette corde, cette feuille de figuier biblique, cette caverne et cette chute, n'était-ce pas une préface symbolique? N'étaient-ce pas des armes parlantes?
Mais silence! voici les deux extrêmes qui vont se rencontrer. En regard de cet énergique et rude produit du soleil d'Orient, voici la plus fine fleur des serres-
chaudes occidentales. Alphonse Daudet Ta surnommé le duc de M OR A ; mais cette moitié de pseudonyme n'a trompé personne. Là-has, nous venons de voir le type du plébéien à large encolure, carré d'épaules, ardent à l'ouvrage, âpre à la curée, endurci aux fatigues, aux privations, aux humiliations, à la misère, décidé atout souiïrir dans l'espoir d'arriver à tout, et si cruellement préparé à la richesse par la pauvreté que cette brusque transition le grise, comme s'enivre le buveur d'eau tombé en arrêt devant une bouteille de chambertin, comme se congestionne TafTamé lorsqu'il se gorge sans ménagement de pain chaud et de grosses viandes. Ici, quel contraste! C'est le charmeur dans toute son élégance et toute sa grâce. Son berceau est couvert d'un de ces nuages à reflets roses, que ne détestaient pas les dieux et les déesses de la Fable. Il en a gardé c^tte séduction particulière que l'on remarque souvent chez les irréguliers de l'état civil, surtout lorsque des circonstances spéciales et des événements prodigieux font de cette tache un grain de beauté, de ce nuage une auréole, de ce désavantage un titre et mêlent un arôme de poésie à l'eau bénite de ce baptêrhe apocryphe. Héros pressenti par Balzac, émulé des de Marsay et des Rastignac, des Rubempré et des Vandenesse, il possède, en politique, en littérature, en musique, dans toutes les avenues de l'art et du théâtre, ce dilettantisme exquis et mondain qui n'est ni le savoir, ni le génie, ni le talent,
mais qui en offre le trompe-rœil et qui, à force 'd'audace et de sang-froid, en remontre parfois aux plus illustres et aux plus habiles. Son échelle de cordes, à lui, est une échelle de soie, et cette soie a passé par tant de blanches mains, que, ne pouvant se souvenir d'une seule, il aime mieux les oublier toutes. Ses dehors sont merveilleusement aristocratiques, presque d'ancien régime, et ce noble coursier de Longchamp et d'Epsom ne saurait avoir un pZ^s beau harnais; seulement, au-dessous de ces brillantes surfaces, Mercadet s'accroche à don Juan et refuse si obstinément de lâcher prise que Ton ne sait plus s'il est un séducteur d'affaires ou un calculateur à bonnes fortunes.
Sa corruption est profonde, immense, sans autre limite que ses goûts de luxe qui sont sans bornes; sa conscience estsi accommodante,qu'on est tenté de croire qu'il n'en a pas ou qu'il en a plusieurs, ce qui revient exactement au même. Pourtant, il est si aimable qu'on a envie de lui pardonner d'être si corrompu, et il semble que ses vices font partie essentielle de son élégance. C'est un roué de cour byzantine, prédestiné à une époque de décadence, touchant de son front chauve à roiympe, de sa botte vernie aux marécages de l'agiotage démocratique. L'extrême courtoisie de ses manières, la politesse un peu hautaine de son langage, la parfaite distinction de toute sa* personne, donnent le change sur le fond que l'on soupçonne sans le connaître
et qui ne se révèle qu'à quelques subalternes ou à quelques intimes. Les obscurités de sa vie privée s'absorbent dans les éblouissements de sa vie publique. Les républicains eux-mêmes, au risque de compromettre leur réputation si légitime d'austérité et de vertu, s'inclinent devant ce favori de l'amour et du hasard. Ils se disent tout bas que la ceinture est trop bien dorée pour qu'on lui préfère la bonne renommée. Toutefois, quelques- . unes de ses plus charmantes victimes se plaignent de sentir sur leurs délicates poitrines la griffe de Shylock sous le gant-paille et de laisser un lambeau de leur chair à. ses dispendieuses caresses. A les entendre, cet intrépide brasseur d'affaires en brasse un peu trop. Qu'importe? Il domine ces vagues rumeurs de-toute la hauteur de son char de victoire; il les étouffe sous les avalanches de fleurs qui couvrent sa route triomphale. Nul n'a mieux personnifié ce moment où une civilisation trop avancée déguise des odeurs fâcheuses sous des parfums délicieux. Il est, dans la plus chaude acception du mot, l'homme du monde ; non pas, à Dieu ne plaise! du demimonde, non pas peut-être de cette société d'élite qui sacrifie ses plaisirs à ses scrupules et dont chaque membre pourrait habiter une maison de verre, mais d'un monde à part, qu'il aurait créé au besoin pour en être l'arbitre, l'enchanteur et le maître.
Cet heureux du siècle eut tous les bonheurs, même celui de disparaître avant l'écroulement de l'édifice dont
il avait été tout ensemble l'œuvre et l'ouvrier. Auguste eut meilleure chance que César ; quand il mourut, il était toujours Auguste ; lorsque César cessa de vivre, il y avait longtemps qu'il n'existait plus.
Ces deux existences si diverses, ces deux natures si contraires, s'allièrent un moment, dit-on, dans un intérêt commun; c'est cette alliance, brusquement interrompue par la mort du duc de Mora^ qu'Alpbonse Daudet a saisie au vol avec cette finesse de détails, cette sûreté de main, cette justesse d'observation, cette intensité de couleur, dont il a déjà donné tant de preuves, mais aussi avec ce parti pris de pessimisme qui risque de ne plus faire vrai à force de pousser au noir. Le succès de son Nabab égalera, s'il ne la dépasse, la vogue de Fromonl jeuney de Jack, des Contes du lundi, de l'ébouriffant Tartannde Tarascon qui a détrôné la Chasse au Chasire, et du Petit Chose que je préfère peut-être à tous ses autres ouvrages. Pourtant ce nouveau roman, — est-ce bien un roman ? — appartient à tin genre que nous ne saurions approuver sans réserve. 11 fait une part trop large à la curiosité ;non pas àxette curiosité inoffensive qui consiste à dire, après avoir lu un feuilleton* ou vu baisser un rideau d'entr'acte : « Comment s'en tirera-t-il? »— mais à cette curiosité malicieuse qui cherche sous un pseudonyme un nom, sous une gaze un corps, sous un conte une histoire, sous un masque un visage. Dans ce cadre fragile, sur ce terrain dange-
leax, il faut que l'auteur aiîriande à la fois et dépiste ses lecteurs ; — et c'est déjà faire descendre d'un cran la valeur d'une véritable œuvre d'art; sans compter que le
déguisement n'est pas toujours heureux. Exemple : Nous savons quel est l'arrondissement qui a nommé, renommé et réélu Bernard Jansoulet [aliàs François Bravay). Je me souviens même, à ce propos, d'avoir commis un calembour atroce et une faute d'orthographe. Décidé à ne pas voter, — et je tins bon, — je disais aux enthousiastes, aux vendeurs de peau d'ours éygptien, aux chalands du pot-au-lait de Perrette : « usez, n'abusez pas! > Eh bien! Alphonse Daudet a transporté en Corse la scène électorale; il ne pouvait plus mal choisir. Les Corses ont peut-être beaucoup de défauts : ils sont frustes, rudes, irascibles, violents, vindicatifs, prompt^ à jouer du couteau et de l'escopette; mais la question d'argent ne les émeut pas, et il s'agissait ici d'une élection où Sa Majestél'Argent remplace le souverain, le ministre, le préfet, le maire et les gendarmes. Ecoutons Prosper Mérimée, qui savait sa Corse par cœur : « Ce qui les a beaucoup surpris (l'empereur et l'impératrice), c'est qu'on leur a demandé un nombre prodigieux de grâces, et pas un sou ; aussi l'impératrice est revenue fort enthousiasmée. » {Lettres à une inconnue.)
Autre inconvénient. Les deux principaux personnages ont été trop clairement désignés pour qu'il soit possible
de s'y méprendre. C'est aniqaement, j'imagine, pour ie décorum^ qu'Alphonse Daudet s'est abstenu d'écrire les vrais noms en toutes lettres. Il a été d'ailleurs presque respectueux pour le Nabab; mais Jenkins et ses perles... rajeunissantes, margaritas ante porcos ? Mais le marquis de Monpavon? mais Félicia Ruys? mais le baron Hamerlingue? mais Gardaillac, le directeur de théâtre, etc., etc? — N'est-ce pas déjà trop que les lecteurs s'efforcent de deviner ce qui peut-être n'existe pas, mais ce qui, très-habilement lié à des scènes très-réelles, offre un à-peu-près de réalité? L'allusion, la personnalité, alors même qu'elles se dissimulent avec un art exquis, ne sont pas, ne seront jamais des moyens de réussite bien recommandables. Le vrai, le grand romancier est à la fois inventeur et observateur; inventeur, il lui suffit de recourir aux inépuisables trésors de son imagination pour créer des figures dont on dit qu'elles sont ressemblantes sans chercher pour cela des portraits;— observateur, il regarde autour de lui et en lui-môme ; il se pénètre — passez-moi un mot trivial, — il s'imbibe de ce qu'il voit. Par un mystérieux travail d'incubation intérieure, il en fait sa chose, sa substance, ses moelles; et, quand la transformation est complète, quand il s'est profondément assimilé t'objel de son étude, quand il l'a repélri, quand l'individu qui a posé devant lui a cessé de s'appartenir pour devenir la création de son génie, alors il présente son œuvre au public, qui.
sans se rendre compte de ce qu'il éprouve, est saisi d'une impression de vérité collective, absolue, universelle, supérieure à la réalité. C'est ainsi qu'a procédé Balzac, et, quelle que soit l'opinion définitive du moraliste et du critique sur l'ensemble de la Comédie humaine, nous n'avons eu qu'à en relire vingt pages pour mesurer les distances... entre Rubens et Gérôme.
Sans sortir encore de la littérature, j'adresserai à Alphonse Daudet une autre chicane. Son style a quelques-unes des qualités^de son héros; le charme, laséduc. tion, le montant, le bouquet; il est coloré, fouillé, ciselé, riche, appétissant, capiteux, de haut ragoût. C'est de la prose gourmande. Il n'est ni assez sobre, ni assez simple. Pour avoir trop appuyé sur la palette, le pinceau empâte la toile. La phrase ne manque assurément ni de force, ni d'agilité, ni de grâce; mais, au lieu d'aller droit devant soi, elle se surcharge en chemin au point d'alourdir sa marche, d'épaissir sa taille et de retarder son arrivée. Dès les premières pages, je me heurte aux lignes suivantes: « C'était fermé, discret, presque luxueux, parce que le soleil, derrière cette paresse de son lever, commençait à répandre des teintes doucement pourprées,qui donnaient à la bcume,enveloppant jusqu'au faîte les hôtels alignés, l'aspect d'une mousseline blanche jetée sur des étoffes écarlates. » C'est trop; c'est le contraire de la langue du xvii» siècle. Celte prose a l'air
de plier sous les millions de Jansoalet. Il faudrait quelques gouttes d'eau claire dans cet excellent vin de la côte du Rhône.
Ce sont là des vétilles; voici ce qui me désespère. Si Alphonse Daudet veut bien se souvenir de son berceau, de sa première éducation et de ses origines, il comprendra la tristesse de mes reproches. Son Nabab a paru dans le Temps, journal voué, comme on sait, à la religion protestante. Eh bien! l'auteur du iVa6a& en main endroit de son livre, m'a fait TefTet d'un catholique qui, dans un pays protestant, se moquerait de nos prêtres, de nos sacrements et de nos mystères. En dehors de tout scepticisme ou de toute croyance, il suffisait d'un point d'honneur. Ici d'ailleurs le goût est du môme avis que la conscience. A qui le brillant écrivain persuadera-t-il qu'il a pu exister en 1865, dans la banlieue de Paris, un établissement, soi-disant religieux et philanthropique, aussi meurtrier, aussi barbare, aussi hideux que VŒuvre de Bethléem, sans que le gouvernement, le préfet de police, l'Académie de médecine, l'archevêque et le clergé, soient intervenus avec des cris d'indignation et d'horreur? Là-dessus je ne parle que par conjecture; je me borne à dire comme Royer-Gollard: « Je ne le sais pas, mais je l'affirme! » Sur d'autres points, j'ai plus de certitude. Où Alphonse Daudet a-t-t-il vu que « les Pères directeurs du collège Bourdaloue — lisez de Vaugirard ou de la rue des Postes, — cherchaient moins à instruire leurs élèves
qa*à en faire des hommes da monde bien tenas et bien pensants, et arrivaient à former de pçtits monstres goarmés et ridjcales? > — L'École de Saint-Cyr et rÉcole polytechnique sont peuplées de ces peitis monstres ; tellement peuplées que les nouveaux amis d'Alphonse Daudet, les rédacteurs du Temps et du TXL^Siècley ces modèles de tolérance, témoignent à ce sujet de menaçantes inquiétudes? Où a-t-il vu que la Société de Saint-Vincent de Paul ait pour spécialité de fabriquer des pauvres de romance et de décor, — comme Potemkin fabriquait des villages sur le passage de Catherine, — pauvres bénisseurs, proprets, résignés, reconnaissants, faits tout exprès pour piquer au jeu la charité chrétienne sans poussera bout la sensibilité mondaine? Mais ce qui me semble surtout inexplicable, c'est le rapport sur Télection de Bernard iansoulet; c*est ce député de Lyon (de Lyont!!), clérical, servile, bas, hypocrite, blafard, ignoble, affreux, abonné à VÉcho du Purgatoire et au Rosier de Mcarie^ filandreux, gluant. Tartufe de basoche, Basile de Pas-Perdus, paquet d'humeurs, de fiel, de venin, de miel rance et de crème tournée, également prêt à se vendre si l'on s'y prend adroitement, et à se récrier s'il trouve plus d'avantage à écraser son acheteur. Et c'est Lyon que le romancier de 1877 a. choisi pour en faire le fief électoral du sieur Le Merquier ! Aimerait-il mieux Bonnet-Duverdier ou Ordinaire? N'ins'slons pas. Nous savions,
hélas! qu'Alphonse Daudet n'était plus des nôtres. C'est dommage! Ce talent si fin, cet enfant de Nîmes-Catholique, méritait mieux. Et cependant, comment s'en étonner? Si le charmant écrivain, sitôt acclimaté aux dissolvants parisiens et à l'atmosphère du boulevard, avait voulu rester fidèle à ses traditions de famille, il logerait aujourd'hui dans une mansarde, déjeunerait à la crémerie du coin, et ses habits, encore plus que ses pièces, réclameraient des reprises. Tous les débutants littéraires ne songent pas à se pourvoir de vingt mille -livres de rente avant de tailler leur première plume; tous n'ont pas la vocation du cilicé et du sac de cendres, du jeûne et de l'abstinence, du pain sec et de la discipline.
16 décembre 187 7.
On a souvent signalé comme un phénomène le style, si fin et si français de Hamilton et de l'abbé Galiani, étrangers à notre pays et à notre langue. Voici un pro- ^dige plus extraordinaire ; un écrivain foudroyé dans la force de Tàge par une maladie terrible qui fait de sa vie un martyre et renouvelle contre son pauvre corps meurtri, brisé, émacié, toute la variété des tortures du moyen âge; cloué sur son lit de douleur et placé dans cette affreuse alternative, de subir par son immobilité même un supplice de plus ou de ne pouvoir faire un