‹ Nouveaux samedisChapitre 35 sur 38 · Chez nov^ et chez nos voisins · texte numérisé non relu

Chez nov^ et chez nos voisins

mouvement sans qu'un bistouri invisible, trempé de fiel ou chauffé à blanc, circule entre son épiderme et ses os. Laissons-le parler : — « Les douleurs les plus fugaces deviennent des points d'orgue ; les coups de couteau qui dépassaient à peine l'épiderme creusent profondément la chair. Le squelette entier prend la sensibilité d'une dent malade. Une rigidité tétanique vous terrasse quand toute votre ambition se bornerait à rester sur votre séant. Tout mouvement est un labeur ; toute fonction est un problème; jamais une heure de relâche ou de répit. C'est l'éternité infligée à un éphémère pour lui faire savourer l'infini des barbaries physiques... »

Eh bien ! sur cette claie où palpite, depuis quarantecinq mois, ce Damiens innocent, sous la serre de ce vautour qui déchire jour et nuit le flanc et la poitrine de ce Prométhée chrétien, au fond de cet enfer d'où sembleraient, ne devoir sortir que des cris et des gémissements, [Xavier Aubryet trouve, moyen d'écrire des pages aussi ingénieuses, aussi nettes, aussi brillantes, aussi délicates, aussi fermes qu'à l'époque de sa plus superbe jeunesse et de sa plus vaillante santé. Si vous voulez bien vous demander, mes chères lectrices, de quoi vous êtes capables les jours où une simple migraine applique son bandeau sur votre beau front et où vos jolies pattes de mouches se changent en pattes d'araignées, vous ferez deux parts de vos sentiments pour l'auteur de Chez nous et chez nos voisins ; compassion pour

tant de souffrances, admiration pour tant de courage ! Si je ne craignais d'être accusé d'une prétention ridicule, je voudrais étudier en psychologiste le travail intérieur qui s'opère dans ce cerveau ou plutôt dans cette àme, pendant que l'être physique est déchiqueté par ces effroyables tenailles. C'est comme une première libération, préludant à la suprême délivrance el offrant d'avance à la vie quelques-unes des immunités de la mort. Le corps, n'existant plus que pour souffrir, ne cherchant plus qu'à se faire oublier, renonce à tout droit d'intervention dans les fonctions intellectuelles. Des deux puissances rivales, souvent ennemies, dont l'homme se compose et dont le conflit môle toujours quelque chose de matériel et de terrestre à nos aspirations les plus idéales, l'une abdique ; l'autre profite de cette abdication pour ressaisir cette prépondérance que les sens lui ont tant de fois disputée. On peut alors exagérer le mot célèbre de M. de Bonald, et dire : « L'homme est une intelligence desservie par des organes. » N'ayant plus à compter ,avec eux, l'intelligence ne vit plus que d'elle-même. L'immortelle captive est tout ensemble plus suppliciée^t moins prisonnière. Elle voudrait mettre des distances infinies entre ce corps qui la torture et la pensée qui l'allège; elle s'élance vers les cimes pour être plus près de ses origines et plus loin de son bourreau. C'est là le secret de ces gradations si remarquables qui élèvent peu à peu Xavier Aubryet au spiritualisme le plus éthéré ;

c'est ainsi que s'expliquent à la fois ces nuances de subtilité légèrement paradoxale que je n'ai garde de lui reprocher, et ces munificences d'idéalisme au profit de gens qui seraient peut-être un peu étonnés, s'ils revenaient au monde, de se voir presque transformés en purs esprits. Le volume s'ouvre par une lettre à M. le comte d'Osmond, hommage de reconnaissance d'autant plus vif efcd'autant plus mérité, qu'il y a eu, d'autre part, aux dépens du pauvre malade, plus de négligences évasives, de prétentions et d'abandon. Le comte d'Osmond, le comte Henri d'Ideville et M. Armand de Barenton occupent la place d'honneur dans ce livre en parties doubles, où le patient joue des variations charmantes sur je vieux thème : « Les absents ont tort ! » Le comte d'Osmond, physionomie sympathique, main libérale, cœur ouvert à tous les talents et à toutes les infortunes, hospitalité inépuisable, aimable trait d'union entre le passé et le présent, entre la noblesse et l'art, entre d'Hozier et Gounod, gentilhomme de haute naissance qui pourrait être Horace s'il n'était Mécènes, qui oublie son blason sur son piano et changerait volontiers ses parchemins en papier de musique; ayant tout du grand seigneur, excepté cette politesse glaciale et hautaine qui tient à distance le pauvre monde : ayant tout de l'artiste, excepté ce sentiment d'envie qui, dit-on, nous rend malheureux des succès d'autrui; écrivain original, plein de fantaisie et d'humour, chasseur intrépide qui

tue dix chamois pen'^ant qae nous manquons une caille, musicien hors ligne, compositeur bien remarquable, et qui serait encore plus remarqué s*il lui était permis de répéter, devant le pupitre, le mot du vicomte de Ségur à Elleviou : < Il me semble que, depuis la Révolution, nous sommes tous égaux! » — J'ai vu, cet été, en Seine-et-Oisé, entre des mains très-élégantes et très-musicales, l'opéra du Partisan, et j'aj résumé tout le bien qu'on en pensait autour de moi dans cette parole profonde : « Le jour où le Partisan sera joué au Théâtre- Lyrique, il en aura beaucoup dans la salie. ^

Quoi qu'il en soit, remercions Xavier Aubryet de sa préface, et poursuivons la lecture de son ouvrage. Trois chapitres attirent surtout Tatlention, et vont me fournir, le texte de légères controverses, préférables, selon moi, à de banales louanges ; — Byron et le hyronisme. — Théophile Gautier spiritualiste, — Les Éclaireurs intellectuels; RlVAROL.

Il faut remonter aux dates les plus mémorables de 1820 à 1830 pour savoir ce que furent les poèmes de lord Byron, son génie, son nom, sa vogue, sa gloire, au- . près de la génération dont je suis un des rares survivants. C'était une fièvre, un délire, un vertige. George Sand, — dont je vous annonce de Nouvelles lettres d'un voyageur f — a parlé quelque part de l'ivresse des champs. Il y avait alors l'ivresse de Byron. Les imaginations chancelaient sous les caresses de cette poésie ca-

piteuse, comme chancellent de jeunes convives sous les fumées d'un vin trop généreux. Les femmes surtout étaient affolées ; tout contribuait à accroître pour elles le prestige : la jeunesse du poêle, les orages de ses premières années, les ayenlures de ce lord outlaw^ déclassé et proscrit par le cant britannique, ses fugitives alliances avec rOcéan, avec l'Orient, avec Vau delà de tous les rêves, avec toutes les patries des âmes inquiètes; son penchant visible à s'incarner dans ses héros, ses tours de force de cavalier et de nageur, ses amours romanesques ou tragiques, les croix de bois noir laissées sur son chemin, sa beauté sculpturale, tout, jusqu'à son infirmité bizarre, ce pied-bot dont il eût voulu peut-être faire le pied fourchu, pour échapper à la pitié par la terreur. « Bien des femmes de trente ans, accoudées à leur chevet, écrivait un critique de cette époque, murmurent tout bas ce nom magique ; elles poursuivent dans le vague de leurs songes cette vision enchanteresse ; elles s'abandonnent en idée à cet amant qu'elles ne connaîtront jamais ; les maris seraient bien étonnés s'ils devinaient à qui s'adressent ces doux regards, ces éclairs de passion, ces amoureuses paroles dont ils s'adjugent naïvement les honneurs et le bénéfice. » — Un peu plus tard, lorsque l'on apprit que le noble poëte était mort, à trente-six ans, enrôlé volontaire de la Grèce de Botzaris qui n'était pourtant pas tout à fait celle -d'Aristide, l'enthousiasme n'eut pins de bornes.

Était-ce un simple caprice de la mode? Assurément non. La mode ne s'empare que des surfaces, et cette poésie entrait profondément dans les esprits et dans les cœurs. La Révolution française avait décroché le vieux monde sans que Ton pût savoir encore sur quoi s'appuierait le monde nouveau. Les contemporains de Robespierre et de Bonaparte, exilés, émigrés, ruinés, décimés, en deuil de leurs amis et de leurs proches, surpris de n'être pas morts, essuyant de leurs mains tremblantes sur leurs vêtements en lambeaux les sanglantes éclaboussures des échafauds et des champs de bataille, ne pouvaient pas cultiver et pratiquer, comme leurs pères, la littérature du plaisir. Cependant leur éducation était trop incomplète, traversée par trop de catastrophes, et, disons le mot, trop peu chrétienne pour qu'un fond solide de croyances et de savoir pût les attendre et les remiser au sortir de leurs naufrages. Les précurseurs de la Révolution avaient opposé la Nature à la Société, et affirmé que toutes les misères humaines disparaîtraient comme par enchantement, si l'homme en finissait avec cette société marâtre, décrépite, perverse, hérissée de cruautés et d'iniquités, pour se jeter dans les bras de cette bienfaisante Nature. Par malheur, on avait perdu au change, et la déchéance de Tune n'avait servi qu'à déchaîner les féroces instincts de l'autre. Il ne restait donc que le vide, un vide immense, et, dans ce vide, des regrets sans fin, des douleurs sans nom, des horizons

sans bornes, des songes sans réveil, des désirs sans but, des passions sans objet, des prières sans prêtre, des âmes sans boussole, des consciences sans Dieu, des cœurs sans liens, de fanèbres fantômes planant sur des solitudes dévastées, quelque cbose comme un gigantesque cimetière oirles genoux ne trouveraient plus à se poser, où des plantes parasites et vénéneuses étoufferaient les épitaphes.

La poésie de lord Byron répondit admirablement à cet état des esprits. Ce vague des passions, que Rousseau avait pressenti, dont Chateaubriand fil le titre d'un de ses principaux chapitres et le texte du plus immortel de ses ouvrages, se teignit, chez le poète anglais, de couleurs plus violentes et plus sombres. On ne doit pas s'en étonner. D'abord, la différence des races ; l'arrière- neveu d'Ham/e/ ne pouvait pas parler la même langue que le petit-fils de Polyeucte ; puis le sens religieux, imperceptible, chez lord Byron, très-apcentué chez Chateaubriand, de qui Sainte-Beuve a dit excellemment qu'il avait l'imagination catholique; enfin, le contraste, sinon des origines, au moins des destinées. L'auteur des Marlyrs a pu se poser en victime expiatoire des dieux, des événements et des hommes. Au fond, sauf l'ennui, qu'il avait choisi pour son compagnon de route, sauf l'idée de la mort qu'il se rappelait sans cesse afin de mieux se dégoûter de la vie, il n'eut, dans sa longue carrière, qu'une phase vraiment douloureuse: les années d'ex-

irôme pauvreté à Londres; or, qu'est-ce que la pauvreté pour la jeunesse, Torgueil et le génie? Ce qui est bien autrement cruel, c'est de sentir peser sur soi la réprobation muette ou bruyante d'un monde aristocratique auquel on appartient, d'une patrie que l'on illustre, d'une famille qui vous refuse le miel et le lait, le pain et le sel des légitimes tendresses. Cet interdit taciturne et implacable est, pour un cœur un peu bien situé, le plus poignant des supplices. Je me souviens — toutes proportions gardées, — que, pendant une des crises de ma triste vie littéraire, un homme excellent et charmant qui voudrait aujourd'hui avoir trois mains pour me les tendre, passa rapidement d'un trottoir à l'autre, rue Saint-Dominique, pour éviter de nie saluer. J'en fus mille fois plus malheureux que si une inondation du Rhône avait détruit toute ma récolte. Sérieusement, je connais peu d'existences^plus enviables que celle de Chateaubriand. Il ne fut émigré que pour être voyageur, voyageur que pour faire connaissance avec des pays merveilleux et rapporter en France une palette toute neuve. Une Nouvelle de cinquante pages suffit à sa célébrité. Sous l'Empire, il subit tout juste assez de disgrâce pour s'en faire une parure, et il y eut, dans son attitude vis-à-vis l'ombrageux despote, encore plus de coquetterie que d'héroïsme. Il goûta toutes les satisfactions intimes de l'honneur et toutes les jouissances éclatantes de la gloire. Il fut tour à tour l'oracle royaliste et l'idole populaire.

Après la chute des Bourbons à laquelle il avait largement contribué, il se créa une situation unique, inattaquable, où tous les partis s'inclinaient devant lui. Sa fidélité rétrospective et grondeuse lui tenait lieu d'innocence et le réconciliait avec ses anciens alliés sans le brouiller avec ses nouveaux amis ; Déranger et Armand Carrel chantaient ses louanges de concert avec Berryer, le duc de Fitz-James et le marquis de Dreux-Brézé; la génération nouvelle le vénérait comme un ancêtre tout en le réclamant comme un des siens. Et les femmes ! les femmes ! Toutes l'adorèrent, excepté peut-être la sienne, qui ne le gêna d'ailleurs qu'en le faisant dîner une heure trop tôt. Je suppose qu'il se dédommagea souvent en rentrant une heure trop tard.

Comparez cette destinée à la courte existence de lord Byron ; vous comprendrez que le poète de René ail plus spécialement personnifié la littérature de la mélancolie, et le poêle de Man/red la littérature du désespoir. La Saison des Tempêtes , chez celui-là, est accidentelle, artificielle et passagère; pour celui-ci, elle est l'état normal, la condition essentielle de son génie, de ses désordres, de ses inspirations et de sa vie. Sil'on avoue que lord Byron est démodé, il faut ajouter bien vite que son œuvre renferme des parties impérissables. Relisez ces délicieuses strophes de Don Juan :

There is dangerous silence in tbat hour,

A Flillness whioh leaves room for the full soûl, etc.

€ Il y a dans cette heure un dangereux silence, un calme qui permet à l'âme de s'ouvrir tout entière sans pouvoir retrouver la force de se maîtriser... »

Et concluez I Dussé-je être lapidé par de bien jolies mains qui sont heureusement trop petites pour contenir de bien grosses pierres, je dirai toujours qu'Alfred de Musset n'est qu'un Byron en miniature ; les charmants coteaux de Bellevueet de Lascelles-Saint-Cloud en regard du Fol-horn ou de la Gemmi !

Oui, lord Byron fut un désespéré, mais non pas, à Dieu ne plaise, un réprouvé, et ceci me ramène à Xavier Aubryet, dont cette digression m'a éloigné beaucoup trop longtemps. Sous la plume de ce malade à qui Ton pardonnerait des excès de pessimisme et d'amertume, il y a quelque chose de touchant dans cette façon de nous représenter un Byron affectueux, sympathique, sensible^ bien moins satanique qu'on ne le croit; tourmenté d'une nostalgie de dévouement et de tendresse, nq condamnant à l'ironie ses facultés aimantes que faute d'en trouver l'emploi, comparable à ces végétations d'Orient dont le feuillage raide d'épines s'amollirait sous la rosée, ou mieux, à ces roches sauvages qui cachent sous leurs aspérités une source vive. Selon Xavier Aubryet, peu s'en faut que lord Byron n'ait été^ ce que Lamartine, dans sa célèbre Méditation, le conjurait de devenir...

... Viens reprendre ton rang dans la splendeur première,

XAVIER AU3RYET 301

Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière

Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,

Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer !

Nos souvenirs de lord Byron sont trop lointains pour qu'il nous soit possible de discuter à fond cette thèse qu'Aubryet a traitée avec une ingéniosité, une grâce, une émotion, une douceur exquises. Jamais il ne mérita mieux cette épithète de suave que Barbey d'Aurevilly lui décerna lors de ses débuts. Ah! qui ne répéterait après lui : « Comme il était sincère quand ce refrain revenait sous sa plume : « Une femme sérail mon salut ! » Gomme sa vie et son œuvre se transforment le jour où une influence féminine digne de ce nom se fait sentir autour de lui ! Comme il se relève, comme il s'épure, comme il grandit! » Oui, vous dites vrai, cher privilégié de la douleur ! Le tout est de la rencontrer au bon moment, cette femme, cette Béatrix, cette bienfaitrice, cette messagère de salut, dont l'influence balsamique apaise les orages, met en fuite les diables noirs, force de croire en Dieu pour mieux croire en. elle, rend au génie la conscience de sa valeur et de son devoir, encourage le travail, rétablit l'àme en possession de sa prépondérance, embellit le succès, console des revers, paie d'un sourire le chef-d'œuvre, d'une caresse le retour à la vertu et au bien. Mais dans quelles conditions? Où sera-t-elle, et qui seral-elle? La femme légitime? C'est bien rare. L'autre?

c'est bien chanceux. Je crains de glisser si je passe, de trop appuyer si je reste, et j'arrive à Théophile Gautier. Théophile Gautier spiritualiste ! Ce titre étonnera quiconque se souvient du culte de Gautier pour la forme, pour la couleur, pour la beauté plastique, pour tout ce qu'il y a de moins immatériel dans les rapports de rhomme avec la création, de la nature avec l'art, du monde extérieur avec le monde invisible. Par cela môme qu'il a été, suivant l'heureuse expression de Xavier Aubryet, le plus prodigieux des objectifs, il semble que cette incroyable puissance de perception, de réflexion, de répercussion, doive impliquer une sorte d'impassibilité souveraine et reléguer à l'écart la faculté de sentir et de rendre ce qui ne se voit pas et ne se louche pas. Il ne s'agit nullement ici de disputer à Théophile Gautier 'les qualités les moins compatibles avec le matérialisme et l'athéisme ; tendresse pour les siens, esprit de famille, dévouement à ses amis, antipathie profonde pour tout étalage d'impiété raisonnée ou agressive. Non I mais sa superbe indifférence négligeait ou dédaignait de pénétrer au delà, au-dessus ou en dessous de ces objets visibles et palpables dont pas un détail n'échappait à son pinceau magique. Cela est si vrai, que, malgré son merveilleux talent, il ne put jamais réussir ni un roman d'analyse, ni iine pièce de théâtre. Sa supériorité disparaissait dès qu'il fallait mettre le lecteur ou le spectateur en contact avec une âme, avec ce jeu des passions inté-

rieures dont les secrets ne se révèlent ni dans un tableau, ni dans une statue, ni dans un paysage, ni dans aucune des variantes de la beauté physique.

Il ne fut pas, dans la brutale acception du mot, un matérialiste ou un athée, mais plutôt un Olympien, inconscient ou désintéressé des grands problèmes de la destinée humaine, un contemporain de Zeuxis et de Praxitèle, surpris et désolé chaque matin que les brouillards de la Seine ne se prêtassent pas aux fêtes de la chair et aux triomphes du nu. Je me le figure comme un beau marbre posé sur une des montagnes sacrées de la Grèce ou de la Sicile, et se dégageant peu à peu des brumes de la plaine pour se faire une auréole d'un rayon de soleil. Mais ce marbre est insensible, et le jeune pâtre qui passe en. fredonnant sa chanson est plus près de mon cœur que ce demi-dieu, supérieur ou étranger à mes émotions et à mes larmes. Est-ce à dire que Théophile Gautier, romantique de la première heure, fût réfractaire aux austères magnificences de Fart chrétien, * aux merveilles du moyen âge, aux chefs-d'œuvre de l'architecture gothique, aux mystérieuses profondeurs des poésies du Nord, au fantastique où se complaisent les imaginations lasses de formules précises et de réalités? Non-seulement il goûtait tout cela en dilettante exquis, doublé d'un artiste incomparable ; mais il en rendait l'impression avec un bonheur inouï de demi-teintes et de nuances. Toutefois, ce ne fut jamais que de la curiosité

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élevée jusqu'au génie, le don de regarder, de comprendre et de peindre tellement extraordinaire que cette omnipotence compréhensive ressemblait presque à une adhésion passionnée. Hélas ! en appliquant les prodiges de son rayon visuel au spiritualisme, au surnaturel et môme au spiritisme, Théophile Gautier n'était pas plus spiritualiste que Sainte-Beuve n'était janséniste en décrivant à la loupe les subtilités de la Grâce efficace et les cas de conscience de Port-Royal.

Assurément, si, pour gagner une cause, il suffisait de la bien plaider, je me rallierais d'emblée à l'opinion de Xavier Aubryet. On éprouve en le lisant, cette sensation d'apaisement dont il voudrait faire profiter son illustre ami. S'il ne nous laisse pas la ferme conviction du spiritualisme de Théophile Gautier, il nous en donne l'illusion charmante. A mesure que nous avançons dans cette lecture, on dirait que l'auteur du Capitaine Fracasse et de Tra-loS'Monies participe au travail A' idéalisation que la souffrance a opéré chez son éloquent panégyriste. Les fleurs mystiques du Calvaire s'épanouissent dans le beau vase athénien ; une douce clarté circule à travers ces paysages où ne manquait que Yhomo mm deTérence. Ce qui s'était pétrifié s*humanise. Un souffle de vie caresse ces statues et ces toiles. Les marbres s'attendrissent ; les blocs admirablement ciselés s'en tr'ouvrent pour nous admettre à compter les battements de cœur ; la matière s'assouplit, s'anime et s'émeut sous une main invisible-

Je siirpreads une larme au bord des paupières de ces filles du Titien. Je suis ravi, mais non persuadé. Xavier Aubryel ri*a-t-il pas confondu les mérites personnels de l'homme avec les responsabilités de l'artiste, de l'écrivain? Ces responsabilités morales, Théophile Gautier les aggrava, dès le seuil de sa carrière, en publiant Mademoiselle de Maupin, Je ne reviendrai pas sur ce roman, dont Aubryet atténue très- habilement les énormités. J'en conviens, comparée à certaines œuvres de date plus récente, Mademoiselle de Mdwpin pourrait presque passer pour un bon livre; mais Gautier, parvenu à rage mûr et plus que mûr, l'aurait encore mieux justifiée en la rayant de son répertoire, en exprimant le regret de l'avoir écrite, et en s'abslenant de récidives. Or Foriunio, le Roi Candaule, etc., etc., publiés dix ou douze ans plus tard, sont à peu près dans la même gamme ; toujours l'apothéose de la chair, de la forme, sans voile et sans idéal. Dans les moindres épisodes de sa vie, Théophile Gautier, par des confusions insouciantes entre le profane et le sacré, trahissait son penchant à traiter comme une mythologie le spiritualisme par excellence. C'est ainsi que, dans sa désastreuse pièce de vers sur la naissance du prince impérial, il appelle celte naissance la Nativité. C'est ainsi que, en septembre 1870, parlant des hommages prodigués par la badauderie parisienne à la statue de la ville de Sirasbourg, il intitulait son article Une nouvelle Madone, et

avait le triste courage d'écrire les lignes saivantes : « Une nouvelle dévotion s'est fondée, et celle-là n'aura pas de dissident ; la sainte statue est parée comme une Madone, et jamais la ferveur catholique n'a couvert de plus d'ornements une image sacrée, etc., etc., etc. » Gardons-nous, dans notre indignité et notre faiblesse, de condamner Théophile Gautier, d'empiéter sur le domaine de sa conscience et de la miséricorde divine; mais laissons à chacun sa physionomie, son étiquette et sa place dans la galerie contemporaine.

Je me suis attardé avec lord Byron, Gautier et Xavier Aubryet. Rivarol, à qui les circonstances présentes rendent une nouvelle actualité, mérite mieux qu'une mention sommaire. D'ailleurs le dirai-je? Privé par deux cents lieues de dislance du mélancolique plaisir de me joindre à l'aimable groupe qui visite et console Aubryet, je ne puis résister à l'envie de prolonger cette entrevue par procuration littéraire. Il me semble que, en lui co.nsacrant un second chapitre, je passerai quelques heures de plus avec lui.

Il V a eu, dans toutes les sociétés et dans toutes les littératures, de s hommes remarquables, distingués, su-

périeurs môme, mais difficiles à classer. Si j'avais à choisir des exemples, je citerais, dans le grand siècle, Saint- Evremond; au déclin du xviii«, Rivarol. On redit ses mots plutôt qu'on ne lit ses ouvrages. Comme si tout, danscette physionomie et cette destinée, devait ressembler à un éclair dans un nuage, on n'a pas même été d'accord sur sa naissance. Il se disait de haute noblesse: ses ennemis le déclaraient flls d'un aubergiste. — « Quand il nous parle de ses ancêtres, il compte sans son hôte » écrivait Champfort. Dans je ne sais quelle page de ^émotre^ du temps, je recueille l'échantillon de dialogue suivant. La veille de la première da Mariage de FigarOy Beaumarchais, après avoir arpenté tout Paris, entre écrasé de fatigueaucafé Procope: « — J'ai les jambes rompues! s'écrie-t-il en se laissant tomber sur une chaise.

— C'est toujours ça de fait, monsieur Caron de Beaumarchais!...

— mon bon monsieur Rivarol, je reconnais là les douceurs auxquelles vous m'avez habitué... Mais tranquillisez-vous! ma comédie n'attaque que la noblesse!... »

Enfin, singulier détail ! moi qui suis du môme département que l'auteur du Petit Almanach des grands hommes, moi qui ai connu, dans mon enfance, son cousin l'abbé Rivarol, — lequel, par parenthèse, était un imbécile, — j'ai toujours ignoré et j'ignore encore aujourd'hui si Rivarol était gentilhomme ou roturier : ce qui, en définitive, nous est fort indifférent.

Avec un peu de bonne ou de mauvaise volonté, on retrouverait dans Tesprit même et dans les écrits de Rivarol ce caractère, non pas d'ambiguïté ou de duplicité, mais de dualité, comme aurait dit M. Cousin dans sa période de germanisme. Ainsi, dans son trèsingénieux discours sur Vuniversalifé de la langue française, couronné en 1784 par l'Académie de Berlin, il attribue avec raison cette universalité à l'ordre, à la clarté, à la simplicité et à la facilité de prononciation de notre langue. Rien de plus vrai; et pourtant le même homme écrit des phrases telles que celle-ci: « Le sentiment peut être frappi du plein comme du vide, de la nuit commedu jour. S'i/ considèrele Louvre (le sentiment qui considère le Louvre!) il peut en un clin d'œil (le clin d'œil du sentiment!) se le figurer tout entier; mais il peut aussi ne songer qu'à la hauteur et oublier les autres dimensions; car, s'il unit, il divise; s'il assemble, il disperse; s'il associe, il détache. Une pomme le conduit à l'idée du fruit en général': le fruit en général à tous les comestibles; les comestibles à toutes sortes de matières, et la matière à l'être pur. De cette hauteur, qui est pour lui le sommet de la création, il descend à son gré de l'être en général à la matière, etc., parcourant sans relâche cette double échelle des abstractions et des collections, et laissant des classes entières en montant, qu'il ramasse en descendant; classes, méthodes et suites qu'il manie avec adresse, qu'il enfante avec effort.

etc., etc.. » Ici. l'effort est pour le lecteur, encore plus que pour ce malheureux sentiment, soumis à une si rude gymnastique. Évidemment, si la langue française avait toujours parlé de cette façon, elle n'aurait pas obtenu, au concours général des nations civilisées, le premier prix de clarté et de simplicité. Comment expliquer ces dissonances ? ce feu de tourbe dans le voisinage de tant d'étincelles ? Essayons.

Dans la litttérature de son siècle, Rivarol était un iard'venu. Or, il est rare que le tard- venu — témoin La Bruyère lui-môme, — conserve tout à fait intacte la tradition du bon moment. Ses devanciers immédiats étaient Ans, il est subtil; ingénieux, il est alambiqué: — profonds, il est obscur; élevés, il est transcendant. Ils avaient le trait, il a la pointe; ils avaient l'idée, il a le mot; ils éclairaient, il éblouit. On avait dit de Voltaire: « Voltaire a, plus que tout le monde, l'esprit que tout le monde a. » — Rivarol, ce post-scriphim de Voltaire converti par la Révolution, voulut avoir, autrement que tout le monde, l'esprit que tout le monde n'avait pas ou n'avait plus. En outre, ce merveilleux causeur, plus différent de Fontenelle que de M. de Rémusat, aimait passionnément la philosophie. Seulement, par une bizarre inconséquence, il appliquait à la métaphysique la langue de l'imagination. Il oubliait que les sciences abstraites, comme les sciences exactes, ont leur style à elles, net, clair, sobre, précis, tout en muscles, hi peau sur les os,

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et que nous les présenter chargées d'embonpoint et hautes en couleur, c*est les exposer à une foule de contresens ou de non-sens. C'est par ce procédé contradictoire que Rivarol arrive à écrire: t La mémoire se contente de tapisser en drapeaux; mais l'imagination s'entoure des tapisseries des Gobelins. » — a L'expression est une assemblée plutôt qu'un assemblage de mots, etc., etc. » — Enfin, souvenons-nous que Rivarol écrivait et parlait à l'approche ou au contact de la Révolution, laquelle, secouant violemment les âmes, se combinant avec les souvenirs de la Grèce et de Rome, exaltant à la fois ses enthousiastes et ses adversaires, changeait en déclamation et en emphase la jolie prose duxvni^ siècle. Or, ce penchant à grossir le ton, supportable dans 1 j pamphlet et l'éloquence politique, est mortel au belesprit. Un bon mot qui déclame, c'est une jolie femme montée sur des échasses.

Voilà la part de la critique, et elle me justifiera d'avance si j'avoue que mon admiration pour Rivarol est moins absolue que celle de Xavier Aubryet. Il n'y a pas à s'étonner de cette nuance. Aubryet est un raffiné; moi, je suis un simple — oh ! très-simple ! — Le naturel, que nous sommes en train de chasser et qui ne reviendra pas au galop, m'a toujours paru la plus précieuse et la plus charmante des qualités de l'esprit français. C'est pourquoi je préfère Paul de Kock à Salammbô et la Cagnotte à Rome vaincue. Je dirai même à Xavier Aubryet, qui

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est aussi un aristocrate et de la trempe la plus exquise : « Le naturel est bien plus aristocratique qu'on ne le croit, et l'affectation beaucoup plus démocratique qu^on ne le pense. J'ai entendu une duchesse parfaitement authentique dire à propos d'un parent avare : « Mon cousin n'attache pas son chien avec des saucisses. » — Essayez de mettre ce propos dans la bouche de madame Naquet ou de madame Floquet, et vous m'en direz des nouvelles. C'est qu'il y a manière, citoyens démocrates, il y a manière !

Ces réserves faites, je n'ai plus qu'à m'associer de tout cœur aux vives sympathies de Xavier Aubryet pour cet éclaireur intellectuel qu'il a étudié avec amour et qu'il dépeint avec tant de verve. Je ne puis mieux le louer qu'en le citant presque au hasard : — « Pour ceux qui savent lire, jamais raison trempée d'ironie ne fut mise avec plus de courage au service du bon sens ; ne craindre ni ami ni ennemi, telle paraissait être la devise de Rivaroi qui méprisait les faveurs des salons comme lapopulari-

té de la rue; épicurien stoïque, il trouvait une volupté rare dans la parfaite indépendance. Mirabeau vendit chèrement ses conseils. Rivarol donna- les siens sans compter; le caractère était chez lui à la hauteur de l'esprit. Ce fut cet écrivain réputé si frivole qui lança ce mot d'une gravité si terrible à l'adresse des sociétés qui ne se défendent pas :

« Quand on est mieux chez soi que dans la rue, on

est toujours battu par ceux qui sont mieux dans la rue

que chezfiux. »

Quel mol 1 A-l-il quatre-vingt-huit ans? a-t-il trois jours? C'est par là, c'est par ce sentiment contre-révolutionnaire ou plutôt par cet esprit de distinction et de triage entre les bienfaits possibles de la Révolution et ses maléfices certains que Rivarol redevient notre contemporain, et pourrait être, sur bien des points, notre guide. Avant même les grands crimes de la République et de la Terreur, les préludes de la Révolution et ses débuts donnèrent ridée d'un chaos. Si vous trouvez une expression plus polie, plus rassurante et plus exacte à l'usage du gâchis actuel, je vous prierai de me la montrer dans le dictionnaire. De 1789 à 1792, les intelligences prophétiques annonçaient d'effroyables malheurs. Les sages cherchaient à tâtons une solution, un spécifique, un palliatif, une issue. Rivarol fut à la fois un prophète et un sage. Ses tâtonnements valaient mieux que les décisions de bien d'autres. D'abord, il eut l'honneur de dire le premier ce que nous avons tous répété depuis lors, et ce qui contient en germe l'explication de tous les forfaits de 93 : « Les philosophes actuels composent à priori leur République, comme Platon, sur une théorie rigoureuse; ils ont un modèle idéal dans la tête, qu'ils veulent toujours mettre à la place du monde qui existe. . . c'est la marche qu'ils ont suivie en France: mais bientôt ils verront avec douleur qu'il faudrait qu'il existât un monde de philosophes pour

briser ainsi toute espèce de joug; qu'en déliant les hommes on les déchaîne.., »

Rien de plus vrai, mais du moins ces philosophes im- ' prévoyants avaient une excuse : ils ne savaient pas ! leur inexpérience venait en aide à leurs chimères. Témoins des abus d'une société complice de sa propre agonie, regardant rarement par la fenêtre, ne sortant de leur cabinet que pour hanter des salons où tout était calculé pour prêter un air de vraisemblance et de vie à leurs créations imaginaires, ils pouvaient croire que Thomme, affranchi de son collier de misère, rentré en possession de ses droits, rendu au sentiment de sa valeur morale et de ses véritables rapports avec le nouvel ordre social, se ferait de sa délivrance une somme suffisante de bonheur, et s'imposerait à lui-môme le code de ses devoirs. C'était une illusion, ce n'était pas un crime ; mais que dire de ceux qui, surabondamment renseignés, sachant de longue date ce que coûtent ces contrastes entre le devis du moule et les frais du moulage, vivant sous une monarchie tempérée, régulière, pacifique, bienfaisante, fondée sur l'égalité civile, faite de conciliation entre le passé et le présent, garantie de stabilité, de prospérité et de repos, sacrifient tous ces biens, non plus à des idées générales, à des théories séduisantes, mais aux plus méprisables passions personnelles, à Tégoïsme le plus vil, à la cupidité la plus basse, à la haine la plus veni-

naeuse contre les vraies supériorités, au misérable plai- X'*"*** 18

sir de devenir des personnages? Ah! ceux-là n'étaient que des sophistes; ceux-ci sont des malfaiteurs!

Consolons-nous avec quelques pensées de Rivarol, éloquemment commentées par Xavier Aubryet, et qui s'appliquent aussi bien à notre époque qu'à la sienne :

t Si un troupeau appelle des tigres contre ses chiens, qui pourra le défendre de ses nouveaux défenseurs? »

< Malheur à ceux qui remuent le fond des nations! >

« M. Necker me fait Teffet d'un homme qui, chargé d'un moulin à eau, regarderait d'où vient le vent. »

« Louis XV vécut des miettes de la table de Louis XIV. »

« La liberté est l'effet d'un contrat entre l'indépendance et la sûreté.»

« Les nations que les rois assemblent et consultent commencent par des vœux et finissent par des volontés. •

« S'il est vrai que les conspirations sont quelquefois tracées par des gens d'esprit, elles sont toujours exécutées par des bêles féroces. »

( Les peuples les plus civilisés sont aussi voisins de la barbarie que le fer le plus poli l'est de la rouille. Les peuples, comme les métaux, n'ont de brillant que les surfaces. »

« Dans les pays où la religion est en lutte avec la barbarie, c'est la religion qui triomphe; mais, dans les pays où la barbarie est aux prises avec la philosophie, c'est la barbarie qui prévaut. >

« Tout Ëtat est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel. »

« Vous dites que notre siècle est léger? Oui, c'est une souris qui accouche d'une Montagne ! » (Dieu veuille que nous n'assistions pas bientôt a de nouvelles couches!..,)

« La populace croit aller mieux à la liberté quand elle attente à celle des autres. »

t Ceux qui élèvent des questions publiques devraient considérer combien elles se dénaturent en chemin. On ne demande d'abord qu'un léger sacrifice ; bientôt on en commande de très-grands ; enfin on en exige d'impossibles »(!!!)

« Craignez les hommes à qui vous n'aurez parlé que de leurs droits, et jamais de leurs devoirs... »

« Pari^ !... ce n'est pas la liberté qu'il lui faut; cet aliment des républicains est trop indigeste pour des sybarites. C'est la sûreté que cette capitale exige. Il n'y a qu'un gouvernement doux et respecté qui puisse lui donner le repos nécessaire à son opulence et à sa prospérité. Elle a donc agi contre ses intérêts en prenant des formes républicaines; elle a été aussi ingrate qu'impolitique en écrasant cette autorité royale à qui elle doit ses embellissements et ses accroissements prodigi3ux; c'était plutôt à la France entière à se plaindre de ce que les rois ont fait dans tous les temps pour la capitale, et de ce qu'ils n'ont fait que pour elle. » — (Encore une fois, est-ce pour 1792 que ces lignes sont écrites? Est-ce

pour 1830? Pour 1848? Pour le 4 Septembre 1870?)

» Louis XVI était, il y a six mois, le maître de vingtquatre millions de sujets; aujourd'hui il est le seul sujet de vingt-quatre millions de rois. »

« Sire, faites le Roi! » (1791.)— Maréchal, faites le maréchal! » (1877.) Hélas I quand j'écrivais ces derniers mots, j'ignorais encore l'alliance du faible et du fort!

Xavier Aubryet . caractérise admirablement le rôle joué par Rivarol pendant la révolution, t On pourrait le définir, dit-il, le grand causeur de la Révolution comme Mirabeau en fut le grand orateur. » — Ses conseils, qu'on ne suivit pas et que l'on n'écouta guère, furent presque tous excellents. Ils consistaient généralementàprendre l'initiative de ce qu'on ne pouvait éviter, à prévenir l'abus en se résignant à accepter l'usage, à déconcerter les factieux en se plaçant à la tête des réformateurs, à s'assimiler la Révolution comme les estomacs robustes s'assimilent des aliments de digestion difficile. Le tiers État surtout, sérieux, intelligent, savant, ambitieux, envieux, plein de capacités inconnues, considérable avant d'être puissant, grandi dans l'ombre tandis qu3 la noblesse se gaspillait en frivolités brillâmes, fixa l'attention de Rivarol ; mais, au lieu de dire rudement comme Sieyès : «Qae doit-il être? tout! » Rivarol exhortait les nobles à faire cause commune avec le Tiers, îi s'infiltrer dans la bourgeoisie par en haut au lieu de la laisser les envahir par en bas. « Vous dominerez parle prestige, leurdisait-il,

comme vous dominiezjadis par le privilège. » Mais il y a cette différence entre les bons et les mauvais conseils, que l'on suit quelquefois ceux-ci, jamais ceux-là.

En une seule circonstance, Rivarol se trompa : ce fut lorsqu'il approuva et encouragea la fatale coalition des* émigrés français avec les armées étrangères. Mais ici, je reparais avec mes prétentions psychologiques pour attribuer cette erreur à la nostalgie de noblesse dont il était possédé. C'était là sa faiblesse et le point de mire de ses ennemis. « Les grands hommes du xvn* siècle, disait Ghénier, allaient au cabaret: Rivarol y est né. » — M. de Bièvre ajoutait : « Il descend des croisés par les fenêtres, sans soulever de jalousie. » — Grimm écrivait : « Le nommé Rivarol, père de M. le comte de Rivarol, était aubergiste dans le bourg de Bagnols. Il a exercé celte profession hospitalière avec une noblesse qui préparait celle de son fils. » — A Hambourg, où Rivarol prétendait que, à chacun de ses mots, trente Allemands se cotisaient pour le comprendre, il lui arriva de dire devant un duc de l'ancienne cour : « La Révolution nous a fait perdre nos droits. — Voilà, murmura le duc, un pluriel que je trouve singulier. » — En conseillant aux nobles émigrés de faire alliance avec les armées ennemies, Rivarol se croyait un peu plus gentilhomme et un peu moins citoyen. Je suis presque tenté de l'excuser ; d'abord parce que les crimes de la Révolution avaient dépaysé le sentiment de la patrie; ensuite parce que sa

faute a suggéré à Xavier Aubr> et ces nobles paroles, qui expriment la pensée de tous nos amis : « En 1792, il y avait deux patries : Tune à Paris, Taulre à Coblentz. C'est rhonneur de tout ce qui est aujourd'hui digne du nom de Français de ne plus en compter qu'une. Jamais nous n'aurions songé aux Prussiens pour nous délivrer de la Commune, quoique celle-ci fût moins difficile dans le choix de ses auxiliaires. »

Vous le voyez ! Rivarol commenté par Xavier Aubryet, quelle aubaine ! quel régal ! Néanmoins, mentionnons un triste détail qu' Aubryet n'était pas tenu de remarquer, qui n'entrait pas dans son cadre, qui a pourtant à nos yeux sa valeur, parce qu'il peut contribuer à nous expliquer pourquoi les adversaires de la Révolution n'ont finalement réussi ni à la vaincre, ni à la fléchir. Si leur tâche est demeurée stérile, isi leur sagesse mondaine a échoué contre toutes les variétés de la bêtise et de la folie, c'est qu'ils ne croyaient pas; c'est que, tout en essayant de répudier la succession de Voltaire, ils étaient, eux aussi, des fils de Voltaire. Rivarol, dont nous venons de lire des pensées excellemment religieuses, fut le type du bel esprit qui veut une religion pourle peuple. Son mot, qu' Aubryet admire, que l'abbé Féletz déclarait ne pas comprendre, et qui, en effet, n'est pas très-clair, — « c'est un terrible luxe que l'incrédulité! » signifie, selon nous, que, pour se donner le plaisir d'être incrédule, il faut être à la fois bien riche d'idées et de vertus et bien sûr de l'obéis-

sance passive des pauvres et des petits. Avant d'être, sinon converti, au moins averti par la Révolution, Rivarol avait fait sa partie dans le concert philosophique. — « Ses lettres sur la religion et la morale, nous dit un de ses biographes, n'auraient pas été désavouées par Condorcet. » — Je n'en citerai rien ; je dirai seulement que, si MM. Edmond About, Francisque Sarcey et leurs amis croient avoir découvert la morale indépendante, ils se. trompent; ils n'ont pas môme le mérite de l'invention.

Un homme de talent, de conviction et de cœur, dont le livre méritait mieux qu'un succès de province, M. Léonce Curnier, résume ainsi sa remarquable étude sur Rivarol *

... « Il mourut convaincu, dit-on, de l'immortalité de l'âme ; mais la religion ne fut pas appelée à sanctifier ce redoutable passage de la vie à la mort, que les âmes, même les plus pures, n'envisagent pas sans effroi . Né pour le bien, mais facilement entraîné vers le mal, aimant la vertu, mais incapable de résister aux séductions du vice, Rivarol avait eu les mœurs corrompues de son siècle. Un homme qui l'avait vu de très-près, le baron de Théis, — auteur d'un Voyage de Polyclèic qui eut son moment de vogue, — assurait que le livre de sa vie privée était un des plus scandaleux de cette époque fertile en scandales... » Je glisse sur ces détails, et je me borne à citer Rivarol lui-môme, marié à une aventurière et séparé de sa femme :

— « Un jour je m'amusai à médire de l'Amour : il

m'envoya l'Hymen pour se venger ; depuis, je n'ai vécu que de regrets. Je ne suis ni Jupiter, ni Socrale; j'ai trouvé dans ma maison Xantippe et Junon. »

J'ai cru devoir montrer le revers de celle brillante médaille, frappée à l'effigie d'une époque où les meilleurs pouvaient s'appliquer, à propos de l'esprit de scepticisme et de désordre, le vers si souvent cilé:

Ils D'en mouraient pas tous, mais lous étaient frappés.

Mais Xavier Aubryet avait parfaitement le droit de les omettre, et ils n'ôtent rien. Dieu merci ! à la justesse de ses idées, à la fidélité de ses souvenirs, à l'élévation de ses sentiments, à la chaude couleur de son style. Je ne saurais mieux le louer qu'en avouant que j'ai eu constamment les yeux fixés sur les guillemets, afin de distinguer sa belle prose de celle de Rivarol. Quoi de plus vrai et de plus aciuel que ces lignes: « Ne sentons-nous pas de nouveau la vase qui remonte et qui entend confisquer au fleuve sa transparence? Le grand crime de la Révolution, c'est de dire à l'égout : « Tu vaux la source pure, » et de ruer les bestialités sur les intelligences! » — Quoi de plus spirituel que ceci: « En février 1848, si le roi Louis- Philippe avait fait afficher sur les murs celle proclamation laconique : «Voilà dix-huit ans qu'on tire sur moi ; je crois le moment venu de prendre ma revanche! » — l'émeute, qui ressemble à la souris de la Fable, fût rentrée dans son trou, et la plus stupide des révolutions, après

CELLE DE 1830, n'eût pas préparé les catastrophes de l'avenir. »

Et ceci encore: « Les démocrates trouvent inutiles toutes les mesures coërcitives quand ils sont dans l'opposition, quitte à trouver inutiles toutes les mesures de liberté quand ils sont au pouvoir. »

Quelle vérité éloquente et poignante dans ce passage: « Que serait devenue et que pourrait encore devenir la France si elle n'avait été détournée de ses destinées traditionnelles par des usurpations réciproques et des déviations de grandeur? Si elle avait eu, comme l'Angleterre, comme la Prusse, la sagesse de garder ses princes naturels, la France aurait pu dire pacifiquement le mot que M. de Bismarck a dit au milieu de ses canons: « L'Europe, c'est nous! » — Mais un grand esprit comme M. Louis Blanc pourrait-il écouter un petit esprit comme Rivarol ? »

Il faut s'arrêter : mais n'allez pas croire qu'il n'y ait d'intéressant, dans ce volume, que les trois chapitres qui m'ont rendu si bavard. J'aurais à vous recommander encore La Littérature du cœur, André Chénier prosateur, des pages bien émouvantes sur la Princesse de Lamballe. Si j'ai été un peu surpris de voir le bon Sainline, — le Picciolisle, comme nous l'appelions, — glorifié parle monte homme qui avait si spirituellemant éreinté Eugène Scribe, je ne puis qu'applaudir Xavier Aubryet, lorsque, sous le titre de Théâtre de nospères,— Les faux

chefs^'œuvrey il réduit à néant toute la littérature dramatique qui va du lendemain de Regnard et de Lesage à la veille d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo. Humilions-nous en politique! Nous sommes tombés si bas, que, même en nous coucbant à plat ventre, nous ne trouverions jamais le niveau; mais au théâtre, malgré Topérette, les féeries et les Revues de fm d'année, disons bien haut que les plus médiocres ouvrages des deux Dumas, d'Emile Augier, de Sardou, de Théodore Barrière, de Sandeau, d'Octave Feuillet, de Ponsard — sans compter ces deux filles de l'Idéal, — la Fille d Eschyle et la Tille

de Roland, — sont des merveilles, si on les compare aux pièces les plus accréditées de Destouches et de Dufresny, de Gresset et de Piron, de Colin d'Harleville et de Fabre d'Églantine,etc.,etc. Aubryet remarque excellemment que ce xvm« siècle de l'esprit. — Le siècle de l'esprit, devient presque bête, quand il essaie d'écrire des comédies et des tragédies. Maintenant, ai-je besoin d'insister sur les mérites de ce livre touchant et charmant, Chez nous et chez nos voisins ? Si l'idée, chez Xavier Aubryet, se fait quelquefois la cliente du mot, elle n'a jamais à se plaindre de son patron. En tous temps, cette lecture serait une friandise de gourmet. Aujourd'hui elle offre l'attrait d'un contraste, d'une indemnité, d'une protestation et d'une revanche. Est-ce assez dire? Non. Les pensées que suggèrent le livre et le nom de l'auteur sont d'une nature plus consolante encore et plus haute. L'âme qui trouve

de tels accents au milieu de telles souffrances n'est pas seulement immortelle; notion bien vague, commune à presque toutes les religions et même à bon nombre d'incrédulités; elle est chrétienne, et chacune de ses victoires sur les douleurs de la guenille la rapproche de cette source divine où elle puise la résignation, l'inspiration et le courage.

LE

30 décembre 1877.

A qui dédierais-je ce dernier samedi de l'année, si ce n'esl aux enfants? Par droit de naissance, c'est-àdire par le seuj [fait de leur naissance, ils sont les rois de ce Jour de l'An, qui, sans eux, serait si triste. Ce qui leur assure à tout jamais, et sans révolution possible, cette souveraineté pacifique, ce n'est pas seulement le plaisir que nous avons à leur donner ce qu'ils sont si joyeux de recevoir ; c'est aussi le service qu'ils nous rendent en nous empêchant de rédéchir au vrai sens de ce renouvellement d'année. Pour nous, c'est quelque chose qui finit ; pour eux, c'est quelque chose qui commence.

En songeant à ce que le temps leur donne, nous oublions ce qu'il nous enlève. Leurs baisers du l®' janvier nous consolent des adieux du 31 décembre. Quand nous les voyons sourire à l'avenir, comment pleurer le passé? Quand l'horizon s'ouvre devant leurs pas, comment remarquer qu'il' se ferme pour les nôtres? Nous savons que ces douze mois effleureront d'une aile légère leurs cheveux blonds, leurs joues roses, leurs bouches vermeilles; que le seul ravage qu'exercera sur eux celte fuite des. semaines et des saisons, ce sera tout au plus de leur faire échanger leurs billes contre un cerceau ou leur ballon contre un cheval de bois. Dès lors, que noua importe? Pourquoi serions-nous tentés de nous effrayer ou de nous plaindre, si notre âge nous avertit que, dans cet intervalle, notre taille achèvera de se courber, nos regards de s'éteindre, nos fronts de se rider, et que nous passerons de l'état de rameneurs à l'état de chauves? En les contemplant, nous rétablissons l'équilibre, et par cela même qu'ils nous continuent, on dirait qu'ils nous rajeunissent.

Est-ce tout? Pas encore, et nous allons toucher ici à un point bien douloureux, dont rien, pas même les caresses de Toio et de Lili, ne saurait complètement nous distraire. Si vous leur demandez^ à ces jeunes chevaliers de Saint-Sylvestre, et si vous nous demandez, à nous, les véritables chevaliers de la triste figure, leur opinion et notre avis sur l'année qui va s'ouvrir, ils vous répondront;

« C'est l'année du chocolat praliné de Marquis, des marrons glacés de Siràudin et des bonbons de Boissier ; » nous vous répondrons, nous: < Ce sera la seconde année gambettiste, et Ton sait ce que nous a coûté la première ! » — Ils vous diront : « C'est l'année où maman me donne une lanterne magique, papa une carte de géographie, grand'mère un petit canon sur son affût, et mon oncle un régiment de petits soldats. » Nous vous dirons, nous: « C'est l'année où la lanterne républicaine va nous en faire voir de toutes les couleurs, depuis le rose vif jusqu'au rouge sang d'otage, où le Nicole l radical va nous faire glisser du fort en plus fort, de Marcère en Jules Simon, de Jules Simon en Floquet, de Floquet en Duportal et de Duportal en Bonnet-Duverdier: où la carte de France sera peut-être livrée de nojiveau à d'implacables géographes, où de vrais canons et de vrais soldats joueront peut-être avec les derniers restes de notre repos, de notre

argent, de natre territoire et de notre honneur, comme les vautours et les chacals avec le cadavre dont ils se disputent les lambeaux. »— Ils vous diront, eux : « C'est l'année où mon joli jardinet me donnera, comme toujours, des primevères en mars, des lilas en avril, des roses en mai : où un doux rayon de soleil me réveillera, chaque matin, en pénétrant à travers mes rideaux de mousseline blanche; où je respirerai, en ouvrant ma fenêtre, l'odeu^ suave des acacias et des jasmins; où le chant du rossignol caché dans l'épaisseur des tilleuls bercera mon

sommeil, tandis que je rêverai de mon ange gardien et de ma mère : où je promets d'être bien sage, où je serai bien obéissant; où je n'offenserai pas le bon Bien et où je ne manquerai pas une seule de mes prières! »

Nous disons, nous : « c'est l'année fatale, sinistre, néfaste, où les plus mauvaises passions triompheront sous leur forme la plus odieuse : où l'esprit d'autorité, de respect et d'obéissance, déjà bien affaibli, disparaîtra dans l'esprit de destruction, de désordre et de ruine; où le souvenir de certaines faiblesses déchaînera toutes les violences; où toutes les notions du bien et du mal seront interverties ; où les mots de notre langue sigaiîieront leurs contraires; où l'iniquité s'appellera justice, l'arbitraire liberté, le mensonge vérité, le vice vertu, l'impudence génie; où les dictateursde Septembre se poseront en vengeursde l'honnêteté, de la conscience publique et du droit, où le bonheur des méchants, au lieu de s'écouler comme un torrent, séjournera comme un marécage; où le scandale, l'affaire véreuse, le dossier, le casier, la tare, seront des titres à la popularité, au pouvoir, aux honneurs (au pluriel) ; où pleine licence sera donnée à la presse démagogique et athée pour propager son venin parmi les masses, insulter Dieu, distiller le blasphème, prêcher le sacrilège, profaner le trottoir, salir le ruisseau, dénoncer les prêtres, glorifier 93 et la Commune, réclamer l'amnistie en faveur des incendiaires et des assassins, l'impôt progressif et le partage aux dépéris des riches, les lois

d'exception et les récidives de la rue Haxo contre les derniers défenseurs de la société mourante. » — lis disent, eux: « c'est l'année bénie où je saurai lire, où mes parents et mes maîtres me donneront, pour ma récompense, la Roche aux mouetlesy de Jules Sandeau, ou la Vigne^ de Bertall, ou le Peiit Roi, de Blandy, ou les Bébés, du comte de Gramont, ou la Comédie Enfantine, de Louis Ratisbonne, ou VHisloire d*un âne, de Sthal, ou le Prince Coqueluche, d'Edouard Ourliac, ou le Trésor des fèves, de Charles Nodier, ou \Ile mystétieuse, de Jules Verne, ou môme — mais ce serait trop beau ! — le Livre d'un Père, de Victor de Lapradeî

Le Livre d'un Père ! Yoilh, un de ces ouvrages dont on peut parler, tous les ans, sans pléonasme et sans redites; il m'est permis de lui rendre un hommage tardif après mes collaborateurs et mes confrères; car les sentiments qu'exprime le poète avec unineiïable mélange d'autorité et de charme, d'austérité et de tendresse, de familiarité et de grandeur, de douceur et de tristesse, de mélancolie et de bonne humeur, sont, Dieu merci! de ceux qui ne s'épuisent jamais. Si la source en devait un jour tarir, si l'àme humaine devait cesser de comprendre celle langue à la fois enchanteresse et universelle des joies paisibles de la famille, de la bienfaisante chaleur du foyer, des larmes de la mère essuyées par la main mignonne de l'enfant, des souffrances du père adoucies par les.caresses filiales, du perpétuel échange d'affections,

de témoignages, de soins, de conseils, de confidences, d'inquiétudes, d'émotions, d'espérances, de souvenirs, entre ceux qui s'en vont et ceux qui viennent, c'est alors de trois choses l'une :ou que le cœur serait pour toujours muet et fermé, ou que le règne de la démagogie, déjà si dur nous aurait ramenés à l'état barbare, ou enfin — et ceci n'est pas impossible— que trop sûrs des calamités

^'prochaines, épouvantés pour nos lendemains, malheureux de vivre, humiliés d'être Français, entourés de décombres, notre amour pour nos enfants serait paralysé par la certitude des misères et des désespoirs que leur réserve la vie.

Mais, détournons pour un jour ces sombres présages; rouvrons cet adorable Livre d'un Père, et d'abord cédons la parole à son éditeur, Hetzel, qui est lui-même un lettré authentique, un écrivain charmant, et qui est payé — c'est bien le mot — pour apprécier le mérite et le succès de ce délicieux volume :

« Le Livre d'un Tère est un des plus nobles recueils de poésie qu'on puisse mettre sous les yeux, qu'on doive essayer de faire pénétrer dans l'a me de l'enfance et delà jeunesse française..., c'est en même temps le testa-

* ment d'un père et de tous les pères qu'un tel livre; legs à jamais précieux pour ceux qui ont eu le bonheur de l'inspirer. — • Ces dernières paroles, ces ultima verba qui expireront peut-être sur nos lèvres à l'heure où il nous faudra quitter les êtres que naus chérissons, il a

été accordé à M. Victor de Laprade d'avoir le temps de les dire dans le langage des grands poètes (oui, oui), qui seul pouvait donner son vrai sens, même à un dernier soupir. En lutte avec un mal qui ne semblait pas pouvoir pardonner, c'est du milieu des plus cruelles et des plus opiniâtres souffrances que successivement sont nés ces beaux chants. Ce livre si aimable, si touchant, rempli de si hautes et de si fermes leçons, de si tendres et de si sages conseils, où la douleur du malade se cache généreusement sous le sourire du père, placez-le, je vous y invite (et moi aussi), au plus intime de ;irotre foyer... »

Hélas! rien Ce plus vrai que ce contraste entre les douleurs physiques qui ne cessent de torturer notre cher poète et la sereine expression de ses tendresses pour ses jeunes consolateurs. J'espère bien pourtant, en dépit ' d'Hetzel, que co dernier soupir ne sera pas, à beaucoup près, le dernier; que l'harmonieux malade soupirera encore longtemps k la façon des privilégiés de la Muse,

c'est-à-dire en répondant à la souffrance du corps comme la harpe éolieune répond à la fureur des tempêtes et en nous permettant de passer avec lui par toutes les gradations heureuses qui font d'un soupir un beau vers. A en juger par son admirable livre, il a sous la njain un chloroforme d'autant plus précieux que, ad lieu de rendormir, il lui dicte de quoi tenir éveillés tous les amis de la pure et noble poésie. On a souvent raconté

l'histoire de ce roi d'Espagne dont la fièvre et l'angoisse ne pouvaient s'apaiser qu'aux accents d'un des célèbres chanteurs de son époque. Ici le chanteur, le chant et le sujet se confondent dans une môme harmonie; c'est le patient qui se sert à lui-même de charmeur; mais ce charme n'agit, ce soulagement n'est efficace, que parce qu'ils lui viennent de ceux qui l'inspirent.

Ce qui me frappe dans ce volume, c'est que Victor de Laprade y fait preuve de qualités que le public n'était pas habitué à placer en première ligne ou même à compter en admirant le poëte de Perneiie et des Idylles héroïques, La corde d'airain s'attendrit; les àpretés du rocher druidique disparaissent sous un frais tapi s de mousse et de gazon, traversé par un ruisseau limpide. La vertu se familiarise avec l'innocence; la gravité, la majesté, l'ampleur, le lyrisme, la puissance, se transforment avec une rare souplesse pour se mettre à la portée de l'aimable groupe, sans rompre un instant avec ceux qui s'étaient, de longue date, accoutumés à chercher Laprade sur les hauteurs. Ce poëte, si souvent comparé à un chêne et peut-être disposé à accepter la comparaison, devient celte fois comparable, non pas à un roseau, — il ne le sera jamais,' — mais à un arbre de Noël dont les branches, sous le divin regard de l'Enfant-Jésus, seraient couvertes de fruits et de fleurs par des mains pieuses et amies. Chateaubriand, voyageant en Amérique, trouva, dans une forêt de la Louisiane, un érable

gigantesque dont le tronc avait été creusé par la foudre. Un essaim d'abeilles était venu s'installer dans ce creux, et il suffisait de la pointe d'un couteau sur la frêle écorce pour en faire jaillir un miel exquis. Un tronc foudroyé, un essaim d'abeilles, un rayon de miel, c'est bien cela! Recueillons une goutte de ce miel, digne de l'Hymette ou d'Hybla, pour nous parfumer la bouche et les mains :

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