‹ Nouveaux souvenirs et portraitsChapitre 3 sur 11 · CHARLOTTE CORDAY · texte numérisé non relu

CHARLOTTE CORDAY

déguisant sous l'apparence d'une fausse exa-» gération dissipée en vaines paroles. Cependant il estimoit trop sincèrement Ghampionnet pour craindre de s'en laisser pénétrer; et ilmettoit ordinairement un à leur dispute par un serrement de main ou un sourire qui trahissoit son approbation secrète. J'avois remarqué cela en dix occasions différentes. Au moment dont je parlois , le nom de Marat tomba au milieu de la conversation, et produisit sur moi l'effet qu'il produisoit toujours. Je me réveillai en sursaut et avec un mouvement d'horreur , le nom de Marat à la bouche.

— Marat est un monstre , dit froidement Julie, qui ne s'étoit pas mêlée jusque-là de cet entretien.

— Et le ciel en soit loué ! ajoutai*je en renouant son exclamation à la phrase classique de mon jeune professeur; car il faudroit rougir d'être homme si Marat étoit un homme.

B fronça sur moi son sourcil épais et

noir en me lançant un regard sévère ; et se retournant gaiement du côté de Ghampionnet :

— Savez-vous, lui dit-il, mon cher camarade, que le langage de madame et celui de son patUo

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ne seraient pas entendus impunément par mon pacifique et indulgent coUègue Pioche*fer Bernard de Xaintes, et qu'il pourroit un jour nous en coûter la tète à tous quatre si rien de ceci transpiroit? Harat, poursuitit-il , n'est pas même un monstre. Il n'y a pas assez d'étoffe dans ce misérable pour faire un de ces scélérats éminents qui prennent place dans l'histoire.

C'est quelque cfafose au-dessous d'un monstre, tn maniaque ivre, une brute enragée, un reptile épileptique. Tout le monde à la cotivention eti porte le même jugement. Mais c'est sous ce point de vue même qu'il nous est esseiitiel comme intermédiaire entre nous et ce rebut crapuleuxdesnattonscorrompues,cettehideuse et cruelle populace dont il est l'expression et le ijpeincarné. Par lui nous la tenotos tout entière dans notre main , et nous en épouvantons le reste de la France , rien qu'en le menaçant de décbatner notre harpie, comme si nous lui présentions la tète de Méduse. J'aurois voulu me servir d'une comparaison moins noble et moins poétique dans un sujet si bas ; mais en vérité je n'ai pas pu la trouver. Ce serott faire à Marat bMkucoup trop d'honneur encore que de le

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comparer à be qu'il y a de plus tii et dé plus exécrable au monde.

Là-dessus il ces^a de parler, et nous restâ«* mes tous livrés à nos réflexions. Les miennes, je m'en souviens, furent plus solides et plus sérieuses qu'il ne sembloit convenir à mon extrême jeunesse. Ma pensée entretoyoit un monde nouveau ; je venois de recevoir ma pre-* miére leçon de politique.

A notre arrivée au palais où la ville avoît logé les députés en mission , nous trouvâmes un concours immense de citoyens consternés dont quelques uns pleuroîent de rage et rugis** soient de vengeance , et nous ne fûmes pas longtemps à nous expliquer cet incident. Un cour-* rîer extraordinaire venoît d'apporter en toute hâte la nouvelle de la mort de Marat assassiné

par Charlotte Cor day . B parut plus sensible

que personne à ce tragique événement , et il le falloit ; il tomba sur son fouteuil en caclmnt ses yeux de ses mains , et quand il les découvrit, tous les assistants purent croire qu'il versoit des larmes véritables, car il s'en fallut peu que je ne m'y trompasse moi-même. — mon vertueux ami, s'écria-t-il, qu'ai-je fait pour (e

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survivre I Pourquoi mon cœur ne s'est-il pas trouvé entre le tien et le fer parricide qui t'a frappé ? Mes jours sont inutiles à ce peuple auquel tu portois un amour si vigilant, et dont tu étois la lumière vivante? mon ami»

ô mon frère , ô sage et divin Marat , que ne suis-je mort à ta place ? Et en achevant ces paroles il laissa retomber sa tète sur le dossier, comme si le sentiment Tabandonnoit. La foule respectueuse, touchée de son désespoir patriotique, ne songea plus qu'à s'écouler en silence, pour ne pas importuner une si profonde douleur.

Quand elle fut éloignée, B qui la sui-

voit furtivement de l'œil , se leva , ferma les deux battants de la porte, et, les mains dans les poches de son pantalon , arpenta le parquet en sifflant.

— Adieu le puissant talisman de la Montagne, dit Championnet d'un ton ricaneur qui lui étoit particulier. La voilà désarmée des serpents qui nous faisoient peur. Elle a perdu sa Gorgone.

— Elle n'a rien perdu, enfant que vous êtes, répondit B ; le Saint -Fargeau étoit usé

CHARLOTTE CORDAT. H

jusqu'à la corde. Momie pour momie, il nous falloit un martyr, celui-ci fera des miracles. .

Après ^uoi il se jeta de nouveau sur son fauteuil dans un accès de fou rire, en fredonnant à demi-voix , pour n'être pas entendu du dehors :

Elle a tant mangé de monde , La bftte du Gevaudan , etc.

Madame B n'avoit pris aucune part ap*

parente à cette scène et à ce colloque. Elle appuya sa main sur mon épaulé, et se dirigea vers sa chambre, où je l'accompagnai comme à r ordinaire, k l'instant où nous allions y entrer : — Madame, cria B d'un ton à demi

solennel et à demi goguenard, je vous prie de dore la bouche de votre amant avec quel* ques friandises. Il y va de ma vie et de la vôtre.

Lorsque nous fûmes là, je regardai Julie avec étonnement, parce que je ne l'avois jamais vue ainsi. Son visage rayonnoit d'une inspiration extraordinaire ; ses yeux fixes et ardents lançoient du f6u;ses lèvres trembloient.

Tout «e qu'on pouvott pénétrer de ce qai se pasfoit ea elle anrionçoit une joie concentrée et «ne admiration qui alloit à l'extase.

— Dieu n'a donc pas encore abandonné la France 1 dit-elle enfin. U lui reste des cœur< fi^rSf résolus et magnanimes, dignes du temps des saintes héroïnes Jahel et Judith 1 Et c'est unefemme, une simple femme, entendez-vous, qui a porté ce coup glorieux. Oh 1 que j'aimerois à voir cette jeune fille et à presser ses nvw sanglantes!

— Hélas 1 interrompis- je , que dites-vous?

L'beurequi va sonner, Charlotte Corday ne Ventttidra pu. Elle 9 cessé de vivre.

*- Gela est probable, répondit-elle en réflécbissant. C'est une belle et noble mort.

Alors elle s'approcha du prie-Dieu qu'elle nàt, fait rétablir dans «on appartement, s'agenouilla» ae signa, et, les piains élevées vers le ciel : — Sainte Charlotte Cordât, s'écria- V<«Ue avec une expansion entraînante, priez

VODÏ NOVS !

Je tombai à genoux à côté d'elle , et je r^>étû ses paroles : Saints Coulotti Gor9aT|

ÏUIZ tOURKOUS!

GHAtULOTTE COADAY. ^

Le cowmv étoit venu en quaraute-4eux heures* Ceci se passoit le 17 juillet; il étoit sept heures. du soir; et le 17 juillet, à sept heures du soir, la tête de Charlotjtç Gorday rouloit sur l'échafaud.

Voilà l'étrange rapprocheniLent qui m'a autorisé peut-être à écrire quelques lignies sur Charlotte Gorday.

La prévision de B ne fut pas trompée

Ge cadavre , qui auroît souillé les gémonies , reçut au Panthéon les honneurs de l'apothéose. Le crayon célèbre de David s'avilit à tracer les ornements de cette pompe profane. Sa plume en écrivit le programme. Je ne sais si ce fut avec du sang , mais le sang des victimes na manqua pas au dieu anthropophage dont 1^ France élevoit les autels , car la mort de Marat avoit décuplé la rage des proscripteurs et le travail des bourreaux. Il faut avoir assisté à cas

funérailles sacrilèges pour se trouver le courage d'y croire. Gomme elles eurent partout le .même caractère, elles offrirent partout le même spectacle avec les mêmes particularités ; et on peut s'en rapporter à mon récit. Le cortège s'ouvroit par une meute d'hyènes à deux pieds.

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ivres de liqueurs fortes et altérées de carnage. Elle rouloit ses flots confus au-devant des tambours lugubres et voilés en hurlant des imprécations obscènes et féroces qui n'aVoient rien de la voix de l'homme, et qu'on ne se croiroit exposé à entendre que dans le silence des nuits et le voisinage des catacombes : c'étoient les prêtres de Marat , c'étaient ses hymnes et ses cantiques. Le Raphaël de la convention avoit jugé à propos de reproduire dans cette épouvantable solennité l'appareil même de la mort du tyran devenu dieu , pour frapper l'imagination des spectateurs d'un tableau presque aussi affreux que la réalité. Le cercueil mortuaire étoit remplacé par une sorte de vasque oblongue qui figuroit la baignoire où Marat venoit chercher de temps en temps des adoucissements imparfaits et inutiles à la lèpre hideuse dont il étoit dévoré. Un drap impur et sanglant la recouvroit, et tomboit de là jusqu'à terre, balayant de tous côtés la fange des rues, si ce n'est dans un endroit où il étoit retroussé pour laisser échapper un bras livide , un bras flétri et mutilé qu'on avoit emprunté pour cet usage à Tamphithéâtre d'anatomie, et aux

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