‹ Nouveaux souvenirs et portraitsChapitre 4 sur 11 · CHARLOTTE CORDA Y · texte numérisé non relu

CHARLOTTE CORDA Y

doigts duquel on avoit lié une plume , afin de montrer sans doute que le patriote infatigable à son œuvre ne sa voit pas donner de moments au repos quand il s'agissoit de dresser des listes de proscription. Ni dans les sacrifices des barbares, ni dans les rafiSnements impies des plus cruelles exécutions, on ne se figurers^ jamais d'objet qui soit capable d'exciter au même degré l'effroi , l'horreur et le dégoût. Derrière les porteurs farouches de ce repoussant simulacre s'avançoient , le bonnet rouge en tète et le crêpe au bras , entre deux rangs de soldats, les citoyens qualifiés de la ville, les magistrats, les juges, les comités révolutionnaires, les jacobins, les députés et le peuple. Toute cette cohue s'arrêta dans une église , qui , par bonheur, étoit déjà profanée. Peut-être même estil permis de penser, pour se soulager de l'intolérable tourment de cette idée , que c'étoit là le seul lieu de l'univers où Dieu ne fût pas présent.

J'y avois escorté Julie, qui chanceloit sur mon bras en détournant les yeux; et je dois compte ici des motifs de cette héroïque curiosité , car on ne les devineroit pas. On se rap-

fui SOUVENIRS.

pelle sans doute ropinion consciencieuse et intrépide que mon professeur avoit exprimée trois ou quatre mois auparavant sur cet abominable Marat. Elle ne lui avoit pas porté préjudice, parce qu'il étoit populaire , ainsi que je Tai dit , et que le suffrage public s'étoit attaché en lui à deux qualités qui ne perdent jamais leurs droits , même sur les méchants : l'énergie et la loyauté. Lès meneurs s'avisèrent cependant de lui imposer la plus pénible et la plus dangereuse des expiations. Ils le chargèrent de prononcer l'oraison funèbre de Marat , écueil perfide placé sur un océan de boue et de sang, et qui sembloit ne lui laisser que le choix de dévouer sa vie ou de souiller son éloquence. La lutte d'un talent noble et d'une âme sincère aux prises avec de telles difficultés excitoit vivement notre intérêt , et nous étions impatients desavoir jusqu'à quel point un homme de bien , follement amoureux de la puissance tribunitienne , peut dégrader son caractère et son génie pour la conserver. C'étoitcequi nous attiroit.

Briot trompa nos craintes, ou, pour parler plus exactement, il justifia nos espérances.

CHARLOTTE GORDAY , t^

Tai souvent répété que Briot étoit éloquent.

II étoit surtout habile. Je comprends très-bieti depuis long-temps qu'il n'est rien qu'on lie puisse dire avec une certaine adresse , et qu'on homme d'esprit ne manque pas de moyens dô sauver sa responsabilité morale en faisant l'éloge de Marat lui-même , s'il sait mettre éû œuvre quelques artifices assez vulgaires , maift qui échappent à la multitude. Au point oh j'éA étois encore dé mon apprentissage littéraire , cette esGobarderie de rhéteur me frappa sifH gulièrement , quoique les exemples n'en soient pas rares dans les classiques ; mais ce n'étoit pas là que dévoient s'arrêter mes émotions. Le panégyriste ne pouvoit se dispenser de parlée de Charlotte Corday, et c'est pour cette partîé difficile de son discours qu'il avoif tenu en réserve les plus précieuses ressources de son ta* lent. Il n'essaya pas de la justifier , il se contenta de la peindre ; et l'auditoire crut un Moment la voir apparoître à côté did cénotaphe, belle, imposante, sublime, exaltée par Tamotff de la liberté, àfiermie par le dévouement, et souriant au martyre. L'impression qu^il vOu*^ loit produire s'étoit communiquée à tous les

il SOUVENIRS.

cceurs quand il ajouta d'un ton mâle et austère : • Il y a des actions qui sont au-dessus » de toute la portée de la raison et du jugement 9 humain. Ce n'est pas à nous qu'il appartient »de peser de pareilles résolutions et de con-

• damner en Charlotte Gorday ce que la pos-

• térité admire en Brutus. Laissons agir la jus-

> tice qui venge les lois , et jetons un voile res-

> pectueux sur les erreurs et les excès de la

> vertu. > Un silence presque religieux suivit un moment cette péroraison , et ne fit place qu'aux acclamations universelles qui accompagnoient l'orateur à sa place. Bernard lui seul dit en grondant sourdement li l'oreille de B...^. : — Voilà une belle oraison funèbre de Charlotte Corday ! Mais il fut obligé de celer ce mystère dans les replis de son âme haineuse, parce que son interprétation ne fut accueillie de personne. Pendant ce temps-là , je confondois avec Julie des larmes d'admiration et d'attendrissement qui donnoient autour de nous une haute idée de notre patriotisme. Apparence trompeuse ! je vous assure. ,Nous pleurions Charlotte Corday.

Quand on a passé sa jeunesse tout entière

CHARLOTTE GORDAY. 25,

SOUS riûfluence d'une doctrine passionnée et violente, il est du moins consolant de penser que cette aberration d'un cœur naturellement bienveillant étoit l'effet presque irrésistible des circonstances , et que les circonstances dans lesquelles le hasard Ta placé sont ordinairement plus fortes que l'homme. L'enseignement des collèges , alors comme aujourd'hui, se composoit en grande partie de faits antérieurs au christianisme , de notions empruntées à la brutale philosophie des païens, de mensonges pompeux qui donnoient à des frénésies absurdes tout l'attrait de la vertu et tout l'éclat de la gloire. Cette génération avait été nourrie, comme l'élève du. Centaure, avec la moelle des bétes sauvages ; il ne faut pas s'étonner qu'elle en ait eu la férocité. C'est ainsi qu'à nous autres enfants perdus des écoles d'Athènes et de Rome s'étoit fait connottre la liberté, sous l'aspect de l'adorable furie de Cor* neille. Joignez à ce malheur radical d'une instruction abusive , diamétralement détournée de son but moral par l'ineptie et la présomption des faux sages, la contagion des premiers exemples, l'ascendant des premier sentiments,

tl6 lïOtVENIRS.

rîrritatîon des premières douleurs ; et fêficîtez le jeune homme à Tâme robuste qui a pu s'armer à travers tant de périls des forces d'une raison prématurée. Celui-là trouve le port avant le temps , et se réfugie dans un calme assuré que ne troubleront plus les orages du monde. II n'en étoit pas ainsi de nous, adeptes insensés d'une histoire idéalisée par les sophistes , et d'un scepticisme anti-social qui avoit faussé tous nos jugements. Entraînés pai^ la foule dans la voie fallacieuse où les nations se perdoient , noys estimions les actions au taux de la vigueur et du courage , et le crime lui-même nous faisoit tressaillir d'enthousiasme quand il avoit puni le crime. Déchus de notre âme que nous avions presque volontairement abdiquée, nous ne savions mettre à sa place que l'instinct et la logique des lions.

Iulie étoit partie depuis long^temps. Elle

suivait B et Ghampionnet à la conquête de

ritalie, et revoit sans doute à Charlotte Corddy dans la ville de Lucrèce , de Porcie et tf Épfcharis. J'y revois aussi <lans la mélancolie amère de ma solitude , en suivant du regard comme Macbeth un poignard qui marchoit de*

CfiARLOTTi CORDAY. VI

tant moi« Sït ans après la mort de cette noble tierge que notre imagination avoit sanctifiée, Je réalîsoîs un projet puéril que ma pensée entretenoit depuis loog-temps au noitibt*e de ses plus agréables chimères. J'étois à Paris, Où Je n'atoîs rîen à faire , car je croyoîs fièrement mes études finies, et j'y occUpois h chambré de Charlotte Corday, rue des Vieux- Augustîhs, hôtel de la Providence.

La chambre de Charlotte Corday éloît tout au p¥us un méchant bouge méchamment garni au quatrième étage d*une masure , et l'on y parvenoit par un escalier si obscur et si délabré qu*îl falloit quelque résolution pour s'y engager la nuh; mais cela m'était indifférent, parce que je n'en sortois pas. L^ameubtement de cette pîèèe répondoîl complètement , je le répète, à la disgracieuse apparence du lobai. Son |>rincrpal ornement consistoit dans une vieille couchette , dont les rideatix de serge verte , fort éraîlîée et fort poudreuse , s'ouvroient à l'ancienne manière en glissant sur une tringfe de fer, mais se rattachoient de jour avec une mesquine élégance, par des manchettes de la même étoffe, à deux colonnettes vermoulues.

Près de là étoit une petite table de sapin assez grossièrement faite , et chargée de quelques larges gouttes d'encre qui dévoient être tombées de la plume de Charlotte Gorday; car il n'y avoit guère moyen de supposer qu'une autre personne lettrée eût jamais occupé ce taudis réservé à la dernière classe des voyageurs. Une haute chaise à long dossier, couverte de velours d'Utrecht d'un jaune sale et à demi défoncée, complétoit cette chétive décoration. La mère Graulier, l'ancienne hôtesse de la Providence^ étoit morte depuis deux anë; mais je m'étois convaincu de l'identité de ces précieuses reliques par le témoignage de Pierre- François Feuillade, honnête et respectable vieillard, qui avoit été l'associé des Graulier dans leur industrie avant de tenir cet hôtelgarni à son compte , et qu'on appejioit plus communément le maître d'école , parce qu'il avoit exercé cette honorable profession , dont il conservait d'ailleurs la tenue posée et l'élocution sentencieuse. — Charlotte Gorday avoit respiré l'air que je respirois ; elle avoit écrit sur cette table; elle s'étoit reposée sur cette chaise; elle veilla sur ce grabat pendant trois

CHARLOtTB €ORDAY. 29

nuits solennelles à invoquer sa Némésis. Tout ce qui m'entouroit étoit plein de son souvenir, et pour ainsi dire de sa présence. J'étois heureux , si heureux qu'il me parolt difficile à comprendre aujourd'hui qu'un cœur mortel ait pu contenir une joie semblable à la mienne*

Je passai trois semaines dans cet état , ravi du sort que je m'étois fait, quoique excédé de maladie et de fatigues morale». Mes nerfs se tordoient , ma tête bouillonnoit comme un métal en fusion. Une fièvre ardente brûloit mon sang. Un jour que j'avois passé tout entier dans mon lit sans songer à demander des aliments, le maître d'école inquiet monta le soir à mon grenier , sa chandelle à la main , pour s'informer de mes besoins, et pour savoir peutêtre où en étoit ma raison , qu'il n'avoit pas lieu de croire fort saine. Après un mot de remerclment et de refus, je l'engageois à s'asseoir. 11 me salua et s'assit. «

— N'est-ce pas vous, Pierre-François, lui dîsje, qui avez conduit mademoiselle d'Ârmans au Palais-Royal dans la matinée du 12 juillet 1793?

Pierre-François me répondit de la tète par un signe affîrmatif, et je continuai :

^ <^>wiqM le trajet de la rue de» Vieu-iMir gii^iiis M Paldis^Royal ne soit pas long, un lltowme d'une intelligence aussi édairée q^e h ^Otre ne put raccompagner jusque-là, si j^ o^ DM trompe , sans chercher à approfondir h»

idées étranges qui occupoient cette jeup^ fitt^ et qui dévoient se trahir dans ses regards, dans I6S paroles, dans ses gestes, dans sa déqiarchfb car il ne pouvoit rien se trouver de vulgaire ep Charlotte Gorday, et cela ne \ous.a f»

échappé?

— Non , mimsieur. On m'a &it la même, question au tribunal, et je irais y répondre d^ la même manière. Je la précédols avec émotion, je me retournois souvent pour la voir, et je la voyois avec douleur ; je souffrois pour elle, comipe si elle avoit été de ma famille; et pourtant les coiyectures que je formois sur son dessein étoient bien éloignées de la vérité! Comme elle étoit admirablement belle, et fiiite pour inspirer l'amour à quiconque l'auroit vue , cette promenade clandestine au Palaia- Royal où elle m'avoit prescrit de la laisser, me parut le premier pas de la débaucbe et de la prostitution*

CHAtlLOTtE CO^BAY. 31

-^ GomiDent, misérable , m'écriai-je ^ TOUi avez osé arrêter cet infâme soupçon sur Char* iQlte Corday ? Vous me faites horreur I . -^11 parotty reprit le maître d'école sans rfep perdre de son inaltérable tranquillité, que monsieur n'est pas fort indulgent pour les femmes perdues, ou qu^il pousse l(Hn l'indulgence pour les assassins. Je partage bien 1^ jii9te dé^oOt que lui inspirent ces misérables créatures qui trafiquent de quelques vains ph^rmeâ corporels à l'éternel préjudice de leur âjne ; et cependant , à tout considérer, je me 9ens louché de plus de compassion pour la malheureuse qui flétrit sa vie que pour celle qui la ravit à son semblable.

— - Àson aenblable» je le Yeux bien; mais livrftt n'éteît le seibUable de personne. C'est un monstre qu'elle a tué,

— Harat était un monstre , il n'y a pas de fait mieux établi, mais il n'étoit pas permis die l'assassiner. La vie d'un monstre puissant est Une grande calamité pour les nations, mais la vie d'un monstre appartient à Dieu.

^ Pouvez-vQus douter , boa homme i que

à2 SOUVENIRS.

Dieu loi-même ait dirigé le bras de Charlotte Corday ?

— Dieu ne dirige pas le bras des meurtriers, je vous prie de le croire, monsieur. Dieu n'a donné à qui que ce soit le droit de tuer, pas même au bourreau.

— Je n'ai pas plus de conûance que vous à la justice des hommes , et je suis ici de votre avis. C'est pour cela que je réclame les privilèges de la défense légitime en faveur des opprimés. Quand le tranchant de la guiUotine devient un horrible jouet dans la main des scélérats, que restera-t-il, je vous le demande, à l'innocence et à la vertu, si ce n'est la pointe du stylet?

— Quelque chose encore, monsieur : la résignation , l'espérance et la foi. — Quelque chose de plus, l'avenir et Dieu.

Pierre- François reprit son chandefier de cuivre, parut attendre un instant mes ordres, s'inclina et sortit.

Cet entretien apaisa ma tête et mon cœur.

Ma nuit fut caressée par quelques songes doux qui avoient long-temps déserté mon oreiller.

Le lendemain je me réveillai plus calme, et je

CHARLOTTE COUDA Y. ^â

quittai le jour même Thôtel de la Providence^ en promettant à Pierre-François de venir le revoir souvent.

Deux mois après il se mit au lit pour mourir,* et, comme il ne se connoissoit que des parents suffisamment aisés, il légua son bien aux pauvres.

Il faut que la vérité soit une chose bien précieuse en eUe-méme, puisque les erreurs généreuses des âmes pures sont presque aussi fatales à l'humanité que le crime, qui est une erreur des méchants. Donner trop de crédit à un attentat magnanime, c'est ouvrir la porte à tous les autres. Laissez à la conscience privée le jugement des actions extraordinaires qui semblent satisfaire à la justice, mais qui répugnent cependant ^ la morale universelle ; tressez des couronnes pour les vertus naturelles et humaines qui améliorent le sort des peuples, si vous pensez que la vertu a besoin de couronnes, et n'en attachez plus aux poignards. Les Brutus et les Gassius que Char« lotte Gorday alloit chercher aux Ghamps-Ély« sees (pauvre fille toute romaine qui ne reconnoissoit de héros que les héros de sa ré-

publique^ ^t de dieux que ses dieux) n'étoient^ éfi réalité^ que des furieux qui avoient poussé à sa dernière expression le délire du sophisme. DieU| qui peut retirer la vie du sein derhomme par ua seul acte de sa volonté , n*a pas fait înourir Gain , qui avoit fait mourir son frère: et vous, dont les lumières imparfaites suffisent à peine à distinguer le bien du mal, vous tuezl

Respect au sang humain! c'est le signe auquel deviendront enfin sensibles les procès si vantés de la civilisation.

Une nation où le meurtre est regardé comme droit, comme légalité, comme héroïsme, n'a rien qui l'élève au-dessus des cannibales.

P. S. J'avoîs achevé la copie de ce fragment quand j'ai appris que la femme excellente dont il y est fait mention sous le nom de Julie existoit encore. Je n'aurois certainement jamais pensé à le publier si de faux renseignements ne m'avbient fait croire pendant plusieurs année^ qu'elle n'étoit plus. Cependant je n'y change rien, quoiqu'il puisse offrir çà et là

quelques traits d'une pi^ésompUoA qu'elle ro^

GHAtlLOTTE GOllDAY. 36

prochoit à mon enfance , et dont le temps auroit dû me coU'iger ; mais si ces pages viennent à tomber dans ses mains et à faire jaillir mon nom oubliéd'une des casesde sa mémoire, elle ne verra peut-être pas sans intérêt les souvenirs d'une amitié de quarante ans , dont l'impression a conservé dans la mienne tout son charme et toute sa fraîcheur. Il y a dans ce retour de la pensée vers les jours les plus gracieux de la vie quelque chose de divin qui ressemble à une possession anticipée de la résurrection ; et je n'ai pu résister à l'innocente joie de revivre un moment encore dans mes rêveries de vieillard au milieu des plus vives sympathies de mon jeune âge.

SAÎNt-JUST ET PtCHEGRU.

Je suppose im commençant % et il y a on peil de témérité à inoi , qn'on n'a pas encore oublié relève d'EQl(^è Schneider s*essayant à Strasbouif à la èonble étude de la langue grecque

' Je ne le snpposerois plas. Cet pages ont été écrites il y a dix ans , pour faire suite à un liYie gui est ai^ourd'hui oublié.

et de la politique expérimentale , ou plutôt dé*- ¥orant avec impatience les ennuis de son oisiveté j car la catastrophe imprévue de mon professeur m'avait laissé à l'alphabet. Quoique je ne fusse guère à portée d'apprécier les étranges événements qui se passoient sous mes yeux , je ne pus me défendre d'y prendre quelque intérêt pour occuper le vide de mes longues journées; et ma mémoire a conservé de cette époque des notions plus distinctes et plus vives que celles qui me restent de mon âge fait. Je ne saurois dire cependant si elles sont de nature à produire sur les autres l'efiTet qu'elles produisent encore sur moi quand la liaison de quelques idées rêveuses les retrace à mon esprit ; car il est probable que je n'ai pas cessé de les juger sur lés sensations hyperboliques d'un enfant qui n'avoit rien vu , et le genre de ces impressions peut me tromper sur leur valeur. J'ai imaginé toutefois que mes souvenirs pourroient se sauver dans la foule à la faveur de quelques hon^s historiques dont ils sont marquetés par hasard. Mais il faut les reprendre d'un peu plus haut que l'événement qui changea les lauriers de Schneider en cy-

SÀINT-J(JST ET PlCflËGRU. 41

prés, pour me servir d'une expression qui lui fut depuis empruntée par Carrier, c'est-à-^re» du temps de ses tragiques excursions à 4a suite de nos armées victorieuses.

. Parmi les grands procès politiques qui se

siiccédoient incessamment devant les deux eofnmissions révolutionnaires, il s'en étoit trouvé un qui avoit excité en moi une pro* fonde sympathie. C'était celui de l'adjudantgéaéral Charles Perrin , attaché quelques mois auparavant à la garnison de Mayence , et rentré depuis peu dans l'intérieur sous le poids d'une accusation capitale. Deux officiers supérieurs , nommés Mainoni et Yilvotte , l'accusoient d'avoir provoqué les assiégés à déployer le drapeau blanc et à reconnoltre solennellement la dynastie détrônée par le 10 août.

Heureusement pour lui , le prévenu s'étoit dérobé comme par miracle aux conséquences infaillibles de ce crime attesté par deux ennemis. Il n'en falloit pas tant , et il venait d'être condamné par contumace.

Je connoissois Charles Perrin , autant qu'un écolier de douze ans peut connoitre un général qui en a vingt-huit. C'étoit un beau et doux

ih kot\kmis. '

]ëiui6 Udininë; ektf èmement ^etié Aini là 66û^ noiésàncë des langues et dans les scîeticeii ma^ thématiques. îkàtihê d'abord atit miësiolltf étrangères, il avoit visité tine partie de tO-^ tient , et jJMurloit dé ses péréçrinattolisf Idtntainés avec ciilè poésie d'expresëions ^i àhét^ inoii déjà mon oreille avant de se &irô sefitif à mon fntëlligehce. La révolution râVdit râ^ inèné eh Errance , et , comme la pltipàrt ûéà jeûheà gens qui éprouvoient lé besoin dé i^ faire ùhè destinée supérieure au tillgaîrè , il s'étoit empresisié à^en adopter tds prifacipei^, avant (l'en calculer lèé résultats. Soldat , ^liîl^ sergent , puis en péii dé moié officiel^ au ptë^ mi'er régiment d'artiitene , et ^ar-dëssuè ïùtit cela orateur élégàiit, saisissant et pôpulanfe, âans un temps où Ton pouvoît parvenir à toûï par la parole et par Tëpée , il avbit %ùîvi âèiiii son avancement lë rapide essor dé JPichë^ii ; son irëré dé cœur et d'armés. Toù^ détii:

étoîent les meilleurs àmis dé mon ^èVe, %ï ]*&vois plus d'une fois joiié éèremënt àvëb ïèlùf^ èpaûlett^ et leur ceinturon.

Le premier régiment d'artillerie se iiotivénoit de Chàrïes i^érrin avec une eiSpèce d'b^-

SAINT-JUST Ef PIGHEGRU. 13

gueil» Là société populaire ne l'oublîoit poînt. Des commissaires extraordinaires furent mandés de Besançon à Strasbourg pour le défendre et lé réclamer ; ils arrivèrent au moment où l'on cloùoit récriteau du contumace àul poteaut de la guillotine.

Mes compatriotes se compromirent par quelques i^roles hardies. l\i devinèrent isùspëctiè ; et quand on étoit suspect on étoit proscHt.

Je lojgeaïs encore chez madame Teutck , \k bonne hôtesse de la Lanterne , mais je sbl^tbié de frès-bônhe heure , et Je ne rehtroîs ordîniairement qu'assez tard. Mon j^^ère avoît sagement pensé que la fréquentation d'un homnië de bîjeii qui lui étoit connu , vaudroît mieux a mon âiexpérîence que la société équivoque d^ tables d'hôte^ et je passois mes jotlrnéies presque tout entières che2 un honnête tVanc- Comtois qui avoît une famille aimable , des livres instructifs et une excellente coin versàtioil; Le plus hettretK( hasard de ma vie m'y dôhtlk tni anii. iH* Guénot, qui m'accordoit cëltë gracieuse hospitalité, avoit été chef debataillbn de volohtai^ës, et il étoit entré de là dans rààtmajor d'un illustre général que la irapîdë vicis-!

•4t>^ il ' i

ÀÂ SOUVENIRS.

situ de des péripéties révolutionnaires venoit de faire passer des honneurs du commandement aux angoisses de la proscription , ou du moins à la nécessité de se défendre et de se justifier, s'il obtenoit d'être entendu. $on fils s'étoit rendu à Strasbourg pour y recueillir les pièces les plus propres à jeter une incontestable clarté sur des opérations militaires q.ui n'avoient pas toujours été heureuses , mais que la loyauté connue du général aurbit dût {4acer au-dessus de tous les soupçons. M. Gue* not r témoin oculaire ou confidentiel de tous les faits, étoit plus à portée que personne de le seconder dans ces investigations , et il résulta de leurs recherches un corps de documents si prolixe que toute notre assiduité k la trans* I cription des pièces ne put mener ce travaiil à

fin en moins de trois semaines. Ce forent . là des soins cruellement trahis par l'événement. L^énorme dossier resta inutile entre les mains du général, devant un tribunal féroce qui pre* noit à peine le temps de vérifier l'identité des accusés, et qui envoya cette grande victime i l'échafaud, le 23 juillet 1794, peu de jours avant la chute de Robespierre.

iSAINT-JD&t ET PIÊHEGRU. 45

On a probablement deviné dans le jeune ami que mon zèle m'avait acquis Eugène Beauharnaîs, depuis vice*roi d'Italie et prince de Leuchtenberg ; et il daigna me conserver quelques souvenirs dés lors, jusque dans la haute position où la destinée l'avoit porté* Son nom sera tout à l'heure entièrement étranger à ma narration, si les causeries où je me plais méritent ce titre magnifique ; et je dois même convenir qu'il n'y a pris place qu'à la faveur d'un épisode insignifiant et superflu ; mais, dans la carrière que je parcours, et obligé de revenir à tout moment sur les traces d'une vie obscure, ma vanité se laisse aller malgré moi au plaisir d'en rélever l'importance par quelques illustrations.

Eugène n'avoit pas deux ans et demi de plus que moi ; mais une organisation fort précoce et l'habitude d'une société élevée lui donnoient, même sur les jeunes gens de son âge, des avantages immenses que j'étois loin de racheter tout-à-fait par des études un peu plus fortes. Ce qui me valoit auprès de lui le privilège d'une intimité presque fraternelle, c'étoit donc de son côté une condescendance pleine de

ç]^])()ie$ qui tenoît également de la politesse de ces manières et de la biep^eillancé ^(i s/çax Cf^nr; du mien, c'était le profond dévouement ayfiç lequel je m'étoîs engagé dès le premier s^rd dans les intérêts de sa piété filiale. Aussi dpiis pQys quittions à peine, et j'avais part à ^ distractions comme à ses travaux. Une pfirtie de nos soirées se passoient chez d'aimal^ mit^ch^ndes de modes de la xw de la Mé* fange , ou il se fournîsisoit tous leç jours de çppiyei^ux rul>9ns et de nouveaux chiffons pour, s^ sçpur Kortense, mais sans préjudice de rattrait d'une autre nature qui auroit soumis les 4Q)es les plus insensibles aux doux et bleus r^g^rds de la petite Henriette Carie , la plus jeune de ces demoiselles ; séduction délicieuse qi|e je ne subissois pas encore 9 mais que je çQpip^Qnois déjà, {lugène la comprenoit mieux. P'autres fois les dernières heures de la journée s'écouloient au spectacle, impression presque aussi nouvelle, mais beaucoup plus intel-> Ugible pour moi. Hélas ! qui me rendra la Qioindre des idées solides et utiles que j'ai ouh bliées, au prix de tant de réminiscences firivoles que mpn esprit s'étonne de conserver en*,

SAINT-JQSr ET PIpBECRU. Â'(

iprtout pa9 upe de;; actripe^ de la tjroup^ dç ^g^|r^ 4oQt le nom ^\t $or^ de iça ngtémoif^: 1$ je dQute fort (}u'^ jresite à ^asbp^rg j^in yiilBil fiqiatevr qiji sp rappç^le gve,ç fiu|tan^ df l^yaç^ç la i?s^e-tai|le pobf st^ dq jgf ps AU^r, §4b jP» PMyaiit et spirituel dp Çergèpe lujr j|^fi^,/çoipi(iHeeî<j!îisderépolfdeI)^^i9ç<?gi^j,

4p yalaîv, q,ui n> de grâce et ;4'i»tér/S| fl^« piO]i)]r moi^ l'enneiaî ^yoi^ tçpté ui^ç (jUve; ^oii ^tofirdteà.^a t^te du ppi^t die ^B^i. Lgi j^rdj^ njatjqi^ale y^o,\t de le repoç^sser pn désordre, ^ prix ^e |[rfm(^s et saDgl^tç sacrifice»; ^ 1^ ^011 grojadoj^ .toujours que la saJile 4» B^ml éli^ idéîà pleine. On jouoît Brutuf , et le rôle d^7:itu,s étçit rempli par un jewe acteur a$«e2 i^](narqua]ble, qi^i (^oit frère de Mademojselte Fpmii célèbre bIoib au Théâtre-Français, et

SU portoit le mèmid nom* Fieurj avait eu la 99 tfiim^ p^r «ne «bail? dai\s l^escarmoucbo

48 IS<)UVCMRI^.

de la soirée , et le tenoit suspendu sur une écharpe noire , quand il fit son entrée de la première scène du second acte , aux applaudissements frénétiques de la multitude. Ce fut bien autre chose lorsqu'il parla de ces arcs triomphaux élevés à sa gloire, et sous lesquels le peuple l'attendoit pour renouveler des serments solennels à la liberté.[Je doute que Titus lui-même eût été accueilli au Forum par de plus bruyantes acclamations. Les allées et venues des citoyens inquiets qui alloient prendre au-dehorsdes renseignements sur la situation des. troupes, et qui les jetoient de temps à autre au public dans les deux langues du pays, Tattitude calme et cependant martiale des audi»

teurs qui prêtoient une attention alternative à l'action de la scène et aux nouvelles de l'extérieur; l'explosion des cris de combat et de gloire qui se méloient à chaque minute aux vers bien moins éloquents du poète tragique, tout contribuoit à donner à cette représentation étrange une apparence de vérité poussée jusqu'à l'illusion. Je ne cessois de me deman-* der si ces événements sepassoient à Strasbourg ou à Rome, et si c'étoit les bords du Tibre ou

SAINT-JDST ET t»IGHE6RU. 49

ceux da Rhin que menaçoit Tagression audacieuse de l'étranger.

Les émotions de la seconde pièce furent plus violentes encore. Alors nous n'étions plus ni à Strasbourg ni à Rome; nous étions certainement à Sparte, et j'aurois peine à vous le faire croire si vous saviez comme moi qu'il s'agis* soit seulement de la première représentation locale d' une idylle égrillarde et presque obscène de ce bon M. Demoustier, dont votre nourrice vous a peut-être fait épeler les Lettres classi-* ques mr la mythologie. Cette guenille dramatique s'appelait la Jambe de bois. A peine dech cendu, le rideau se releva, et Fleuri^ qui venoit recueillir encore une fois les hommages du parterre, annonça d'un ton noble et pénétré que madame Froment, qui devoit remplir dans l'ouvrage nouveau l' unique rôle de femme, ayant perdu son père et son mari, tués quelques heures auparavant à la défense du pont de Kehl , l'administration priait le public de se contenter en remplacement , du petit opéra de Rose et Colas , pour lequel j'aurois volontiers donné, si on avoit pris mon avis, tout le théâtre de H. Demoustier, et les cioq volumes de

KO soutiNms.

ses maussades inadrigaux à Emilie par-dessus

le marché. Madame Fromont étoit une petite

comédienne qui avoit une peau bise fortappé-^

tissante, un œil brun et luisant, une voix juste

et perlée , quelque peu d'esprit et beaucoup

d*ftme. L'assentiment fut unanime ou presque

unanime I et Fleuri se retîroit déjà quand un

homme assis au balcon témoigna qu'il vouloit

parler* C'était un de ces jacobins aux couleurs

décidées que Saint-Just aToit récemment éti^

minés de la soéiétè populaire, et qui balançoient

encore , tout ^ncus qu'ils étoient, le pouvoir

du dictateur conventionnel. « C'est Tétrell,

T^rell, l'ami du peuple, la terreup des aristo<f

entes et le Démosthène de la propagande ! c'est

TMrell! » répétèrent mille voix; et ia foule se

tut. Tétrdl était en effet un homme disert, qui

cachoit peut-être ses opinions et son nom lui**

même sous les dehors d'un patriotisme âpre

et sauvage. Plus recherché dans sa toil^ts

que le re^ de ses pareils, il étaloit sans crainte

sur ses vôtements le maroquin, la soie et l'or}

son satire et ses pistolets, qui ne le quittoient

jamais, étoient des armes de prix, et on parloit

à Strasbourg de ses chiens et de ses ohevauxt

SAlNT-iUST BT FICHE CRU. 54

Cet homme avoit inventé le luxe du satu^U'^ ImUme* Cqpendant rien ne ce r^aarquoit da« vaol9g8 dans sa phytionomie hâve et siniilre que la protobérance mcommensurable d'un nez géant qui la couvrait tçut entière , et qui avoit fait dire à Saintr Juat, au ipilidu d'un ae*^ oéa de terrible gatté , un jour que Saint^^Jual riait : • Délivrez-moi de Tétrell ; le nez de Té^ trell me porte ombrage* »

Tétrell était debout. Son aabre pendoiiho#a du balcon et le battoit de son fourreau d'aeÎOT* 11 frappa du poing sur la banquette de la ga-* lerie, et s'écria d'une voix colère : « EatH>i devant des républicains qu*on ose se couvrir d'une si lâche excuse? Vous eonfondroit*on , citoyens, avec ces chiens esclaves de Tau ire rive qui s'époumonent à hurler des Libéra quand nous les avons fouettés ? Deux hommes sont morts pour la patrie I gloire immortelle à leur mémoire ! Les femmes de Lacédémonese paroient de leurs habits de fêtes quand leurs pères, leurs maris ou leurs enfants étoient tom* bés sur le champ de bataille. Celle-ci est JtiKei les amants ne lui manqueront pas. Tous les beaux garçons de Strasbourg ne sont pas morts

au pont de KehK Quant à son père , il n'y a pas un vieux patriote qui ne réclame l'honneur de lui en tenir lieu. N'espère donc pas nous apitoyer sur le prétendu malheur d'une citoyenne favorisée par le destin des combats, qui vient d'acquérir d'un seul coup de canon une couronne pour sa dot , une couronne pour son douaire, et un grand peuple pour sa famille. Ya lui dire de parottre, va Itii dire de chanter. Dis-lui surtout de nous épargner ses larmes. C'est aujourd'hui un jour de victoire, et les larmes sont aristocrates. »

Un instant après la pièce commença , et le colin de la troupe roucoula d'une voix flulée ces paroles niaises :

Jeunes ainsnti , cueillez des fleurs Pour le sein de votre bergère; L*amour, par de tendres faveurs , Vous en promet le doux salaire...

L'effet de ce contraste bizarre éjtoit tel en action que je ne me flatte pas de l'avoir fait passer dans un récit. Qu'on se représente des pastoureaux arcadiens modulant sur leurs chalumeaux des cadences efféminées pour faire

danser des sauvages à la fin d'un banquet sanglant , ce sera tout au plus cela. Les folâtreries déchirantes de madame Froment furent passionnément applaudies ; mais qu'elles me donnoîent de peine à voir ! que le rire de ses lèvres était triste sous les larmes intarissables qui baignoient ses yeux ! Qu'elle étoit horrible pour l'âme la note vive et badine qui se perdoit dans un sanglot ! Il y a une scène où la jeune fille se remet en voyage , accompagnée d'un amant , pour aller a la recherche de son père qui s'est égaré dans la montagne. Elle est sûre de le retrouver, elle l'appelle, elle lui sourit déjà. Cette situation est douce et gaie. La pauvre femme tomba mourante dans la coulisse, et nous en fûmes avertis par un cri. Les crimes de cette république furent exécrables, mais je ne me rappelle rien de plus révoltant que ses joies.

Nous n'y tenions plus. Nous gagnâmes le Breuil , Eugène et moi , et nous nous y promenâmes long-temps à pas précipités , sans échanger une parole. 11 n'en étoit pas besoin : nous nous étions assez entendus.

Un moment après nous nous serrâmes la

56 SOUVEMRS.

complétemeotce qu'ils étoient devenus. Ce qui aflQlgeoit le plus cette digne femme, c'est que je paroisaois être l'objet des mômes recherches, puisque les sbires révolutiounaires s'étoient informés de moi et avoient fait main basse sur mes papiers. ■ Je ne crains rien de mes papiers, lui dis-je en la rassurant , pourvu qu'on ne les perde pas; carj'aurois bien de la peine à retrouver dans ma mémoire les quatre cents premiers vers de ma tragédie de Théramène^ qui sera un fort bel ouvrage. Quant à la conjugaison du verbe tupto^ si je ne la savois par cœur d'une manière imperturbable , je la reprendroisdans mes rudiments. Ha personne ne court pas plus de danger. Le Code pénal est très-précis , comme vous le savez , sur l'âge requis pour la guillotine. Il est vrai que l'on coupe le cou à bien Ae& gens qui sont , ainsi que moi , sieut infanten devant Dieu , mais qui n'ont pas l'avantage d'en faire foi par leur extrait de baptême, et j'ai quatre bonnes années pit pour prendre mes précautions. Au le représentant Saint- Just , indigné avec des attentats de la même nature qu'on I tous les jours à l'égard des voyageurs,

a défendu, par une résolution datée d'hier, et que j*ai lue placardée sur toutes les murailles, qu'on mit à l'avenir aucun mandat d*arrôt i exécution, quel que fût le magistrat qui Tauroit décerné, avant qu'il eût pris communica* Uon des pièces et interrogé le prévenu. Ce sont ses propres paroles, et je ne connois personne à Strasbourg, pas même le citoyen Schneider, qui se croie la tète assez ferme sur les épaules pour oser enfreindre sa volonté. Vous pouvez donc dormir en paix , ajoutai-je en l'embrassant , et je me propose d'en faire autant. »

Je me couchai en effet fort tranquillement , je dormis de même jusqu'au matin , et je fus arrêté à six heures.

Gomme on vient de le voir, j'avois prévu fort vaguement ce qui m'arrivoit, mais de manière à ne pas m'en effrayer. C'était le pisaller d'une erreur incroyable dont rien ne me faisoit redouter les conséquences, car j'étois bien sûr que mon innocente vie d'écolier ne donnoit pas la moindre prise au soupçon ; et cependant je sentois mon calme s'altérer à chaque pas que je faisois au milieu d'une escorte d'ailleurs assez peu rassurante. J'allois voir

fS8 SOUVENIRS.

Saint' Jq$t , ce terrible Saint* Just ^ont le nom a'avoit jamais frappé mon oreîHe qa'entouré 4'uQ cQrtégQ dlépiihètçs^. fQeDaçaDt6$. Mon cœur ijKattait violeinment « et je isenioia mes jambea prèa (jie 4éfaUlir, quand j'entrai dans son cabinet. J'essayai alors de maîtriser mon éa^ tion I et je me retrouvai un peu de çoiurage, ce cpurage factice et mal mesuré qu'on affecte h défaut d'un autre, et qui , pour les gens qui s'j conciois^ent» n'est en réalité que \fi lard de la peur. Saint-Just ne prit pas garde à moi.

Il, me tournoii le dos, et se mi^oit dans \% glace de sa cheminée , en ajustant avec un aoin précieux , entre deux girandoles ehargées d^ bougies , les plis de cette haute et lar^ crav^Q dans laquelle sa tête, immobile était exhaussée comme un ostensoir, suivant Texpression o;<t nique de Camille Desmoulins, et querinatWGt d'imitation des étranges petits - maîtres évi temps commençoit à mettre à la modei Je prot fitai du temps que cela dura , et qui paroUriHI bien long, si je le mesurois à mon. impatience, et à mon inq^iUétude> pour étudier d^fts le reflet du miroir la physionomie du juge sui^réme qui alloit décider de mon sort i je me livrai à

SAINT-JUOT BT PICHEGRU. 69

eet âxaioen sans craindre que mes regards fuseept reûcontréijS par l^« ^iens» c^c j'é.toi$ dans Yomhw^ et il ne regsordoit que lui; La figure de Saint-1 v^t étoit bien loiu d'o0rir cettq graf)ieu$e combiQ^is^ d» traits migpards dou( iM)»u$ ravoQb "vue det^ par I9 crajou eupbé** mique df'un lithographe* U ét^it bieu 1 eepeu-^ dfeilt, qtloique wa mepton ample et as^ez di$T propOrtio&iké eût quelque oblig^tioa 4' ('étoffa Goniiplaiaaiite quî r.eavelopppit à demi de 869 détours muUipliéi^. L'arc de ses sourcils > s^ lieu de s'arrondir en demi^cercl^ uni^ et ré** guliersi se rapprocboit plutôt de la ligue droiteî et ses Angles int^ieursi » qui étoîent touffus et sévères , se confoudoient Tua avec ra.utre à la moindre pensée sérieuse qu!on. iiajoit passer sur soa front ; son œil était large et habituel-' lement pensif « et son teiu^ paient grisâtre, comme celui de la plupart des hommes actifs de la révolution , ce qui étoit probablement en eux Vel^t des veilles laborieuses et des rigoureuses contentions d'esprit. Seulement t ^t je ne me suis rappelé cette observation de détail qu'en feuilletant depuis les systèmes des physionomisteSs bw lèvres molles et charnues in-

diquoient un penchant presque invincible à la paresse et à la volupté. S'il l'avoit éprouvé ,

! ainsi que nous donne lieu de le croire tout ce

que nous savons de sa première jeunesse et tout

I ce qui nous reste de ses premiers écrits , il en

a voit triomphé avec une rare puissance , du moment où sa vie étoit devenue un rôle ; et rien n'explique mieux , peut-être , Tincohérence de ses théories philantropiques et de ses frénésies révolutionnaires. L'homme qui se croit obligé de se créer un caractère nouveau pour des circonstances antipathiques à sa na* ture, né peut pas éviter de tomber dans le faux, et le faux est le principe générateur de tous les crimes , comme de toutes les erreurs.

; ^ A Finstant même dont je parle , Saint-Just

1 étoit nécessairement préoccupé de tout autre

chose que de sa cravate. Un jeune homme,

■ qui étoit assis près de lui , à une table éclairée

de deux flambeaux , suffîsoit à peine à suivre

i sa dictée rapide et presque brutale , où toutes

I les idées se mouloient d'un jet. Une autre

phrase étoit déjà tombée à son oreille avant qu'une autre feuille se fût placée sous sa main, et cela se répéta plus de vingt fois pendant que

SAINT'JUST ET PlCflRtiRU. 61

j'altendoiSy chacune de ces phrases laconiques , où Ton auroit cherché inutilement un membre de période ou un signe de ponctua* tion , demandant une feuille particulière. Ces feuilles passoient ensuite par douzaine dans le cabinet du traducteur allemand , qui en finissoit aussi expéditivement , s'il est possible , et alloient se distribuer en deux colonnes sous une presse infatigable qui livroit ses produits tout humides aux afiScheurs. Ce que Saint-Just improvisoit ainsi en entrelaçant artistement les nœuds du madras aux bouts flottants, c'étoit des lois irrévocables ou des jugements sans appel ; car telle étoit la véritable valeur des arrêtés d'un représentant du peuple en mission dans une ville assiégée ; souverain temporaire, mais absolu, qui promenoit son glaive sur les populations, comme le faucheur sur l'herbe mftre , et qui ne devoit compte du sang de personne à personne qu'à Dieu , quand il croyoit à une religion , et qu'à lui-même , quand il avoit une conscience. Je suis loin de contester l'importance des services queput rendre alors la rigide sévérité de Saint-Just à des provinces envahies et à des armées en déroute,

mis rien ne m'a jamais para plus aflOreux qviè la eonèislon insirttante de ces prescriptions d'une ligne^qni frappoient quelquefois d'un seul eoup une classe entière de citoyens , sou^ daines, Inaltendiies et mortelles comme la balle du pistolet dans la main de Tassasnn ; je crois les entendre encore retentir dans le parler bref, sonore et vibrant de ce beau jeune homme que la nature avait formé pour goûter l'amour et la poésie ; je ne me rappelle pas sans tressaillir la redondance assidue de ce mol cruel : la mort , qui les armoit toutes à la an comme le dard du scorpion , et qui prodoisoit sur moi l'effet de quelque horrible bout-rimé dont la désinence monotone et révoltante au«roit été imposée par le bourreau.

Saint-Just étoit cependant venu à bout de sa toilette et de sa boucherie. Il se retourna de mon c6té d'une seule pièce, l'échafaudage inflexible sur lequel reposoit sa tête ne lui permettant aucun mouvement oblique. Il s'informa du motif de mon arrestation, que je ne eonnoissois pas plus que lui , puis de mon nom, de mon pays, de mon âge. A ma der^ nière réponse, U s'âança brusquement vers

SAIPrr-IUST ET PICHEGRU. t>

moi, me saisit (>ar le bras, et m'entratnci près des lumières, à la place où il étott un moment auparavant. • Gela est vrai, dit-il, orne ou douze ans tout au plus. Il a Tair d^une petite fille. Tes parents sont-^ils émigrés?-^ Non, ci^ toyen, répondis-je, ils s'en gardent bien. Mon père préside un tribunal, et mon oncle com* mande un bataillon. » L'^irritation de Saint^^ Just se manifestoit par des progrés vimbles , mais je savois déji qiie les résultats ne m'en seroient pas défavorables. Mon mandat d'arrêt ne contenoit rien qui me fât particulier. Mo*» tivé par l'explosion indiscrète des sentiments d'indignation que mes compatriotes avoien$ exprimés en apprenant la condamnation de Charles Perrin, il n'atteignoît en moi qu'un écolier franc-comtois logé compne eux à l'hôte de la Lanterne , et qui les connoi^soit peu ^ ou qui ne les connoissoit point. Je les avois à peine vus ; et quoique sincèrement complice du crime de leurs regrets , je n'avois pas eu occasion de faire étalage de ma secrète pen*^ sée. Je la dévorois amèrement, au lieu de l'exhaler avec ces dignes citoyens en expan* sions inatilei* Destiné que j'étois dôs-lors par

uelque bienveillance de caractère à sympaliaer toute ma vie avec les causes perdues»

avois senti Imuillonoer dans mon cœur tout 9 qu'il fatloit de douleur et de colère pour me mdre digne de mourir avec Charles Perrin; lais mon cœur, témoin muet de ces mouvelents, en connoissoit seul le mystère. Je me issorai tout-à-fait.

m Un mandat d'arrêt contre un eafonl! s'é- -ia Saint-Just en froissant violemment le ipier; un mandat d'arrêt, parce qu'il est ranc-Comtois , et que le hasard le fait loger ms une auberge où ta propagande a signalé oelqiies voyageurs suspects ! Et c'est ainsi le les misérables se flattent de faire adorer

WODtagne! Oh! je ferai bientôt justice de » attentats, qui mettent tous les jours en Hl nos plus précieuses libertés l Une justice :emplaire et terrible I Ils osent me menacer land je ne leur donne pas du saug I Eh bien ! propagande aura du sang; je lui en promets!

la baignerai dans le sang des nouveaux tyns qu'elle déchaîne sur la patrie 1 »

Dans ce moment d'exaltation dont mon manit d'arrêt n'éloit que l'occasion éloignée, mais

OÙ se révéloit malgré lui une animadversîon profonde et cruelle contre les factieuxi Saint- Just, ému au plus haut degré, n'a^oit cepen* dant presque rien perdu de son impassibilité extérieure. Sa main s'étoit crispée sur un chiffon insensible, mais sa figure étoit calme. Ce que je iriens d'écrire en frémissant, il le disoit froidement comme s'il avoit dicté encore. Chose étrange! une soif inaltérable de justice, un amour irrésistible de l'humanité, dominoient de temps en temps cette âme farouche, d'où tout sentiment de justice et d'humanité n'étoit pas sorti. Gomme les autres, hélas I il savoit tuer sans pitié; mais en tuant, l'infortuné se faisoit sans doute illusion ; il croyoit être humain et juste. Le pouvoir est si malheureux ! toutes ses fautes sont des crimes!

« Ya-t'en, continua Saint-lust en m'adressant la parole d'un ton qu'il cherchoit à adoucir. > Je ne demandois pas mieux !

c Que fais-tu à Strasbourg ? reprit-il en me

rappelant de la porte dont j'hésitai un moment

à franchir le seuil à la course. — J'étudie,

citoyen. J'y suis venu , il y a quelques mois ,

dans l'intention d'apprendre le grec.

08 sounnms.

— Le grec! H aoroît été plus naturel, œ me semble, d*y venir approidre l'allemand.

—Et à quoi bcm le greo, puisque les Lacédèmoniens n'ont pas écrit 1 — Mais quel est donc k savant qui se mêle i Strasbourg de donner ds> leçons de grec?

-^ Euloge Schneider, citoyen, l'élégant traducteur d'Anacréon, un des prdmiers bellénistea de l'Allemagne.

- Le capnoiD de Cologne, s'écria Saint- 1 1 Enloge Schneider anacréontique ! Va, y», tinua-t-i) avec un sourire d'ironie et d*anwno , va apprendre le greo d'Euloge laeider. Si je croyois que tu dusses en ap- Q^e autre cboee, je te ferois ëtoolfer. >

e sortis, muni de nés papiers qui m'avoient rendus au secrétariat. J'y retrouvai tont :

aages leçons de mon père , que je m'étois agë à relire tons les jours, la note de mes ts, le petit carnet de mes dépenses, les tre cwts vers de ma tragédie de Théra- «, et le verbe tu^. Comme je les comtois précipitamment, une lettre tomba. Elle i<Ml ^as été ouverte, et son enveloppe, qui ,ait le nom da géoéral Picbegru , me rip-

pda qu'elle devoit eontenir des reeommudb^ tiens de ma famille, i>oQr le cas 06 mte évades sef oient traversées par quelque ebeoiMaiièe inattendue. Je regardai eelte raieonlre Av^ tuiteeomme dn aTertissement de la Protidenee. Mon interrogatoire dans le cabinet de SaintA» Ittsti ou ma eonversaUon avec lui^ somme on voudra l'appeler, m'aToit donné à réfléeliir. J'en tremblois encore de tous mes meaubres^ qaand madame Teutch vint me rcfoindre dans ma chambre^ aussi émue que moi» car elle n'imaginoit pas qu'on put échapper si vite et si heureusement à un pareil danger, si ee n'est peut-être pour y tomber sans ressource une seconde fois. Je compris ses alarmes que je partageois de tout mon cœur y et je lui fis part de la résolution subite que le hasard venoit de m'inspirer. Elle l'approuva si vivement que je n'hésitai plus. Les portes de Strasbourg s'ouvroient à peine comme à l'or* dinaire, au moment où le soleil levant d'hi* ver commence à briller en plein sur l'horizon, que î'étois déjà en route vers le quartier-général de l'armée, dans l'équipage leste et galant d'un écolier de bonne maison qui va

08 SOCTENIRS.

pasiOT les tèie$ en imcuices. L'étaMnajor, repooisé d'abord jusqu'à Schilicheim^ qui touche aux glaeis de la irille, a^oit depuis doublé cette distance jusqu'à Bichwitter, et puis il TaToit encore doublée jusqu'à Hoenheim, où étoit sa dernière station, en attendant le nouwl événement de guerre qui lui permettroit d'empiéter plus avant sur l'ennemi. Le jour dont il est question, le premier boulevard de la France pouvoit communiquer avec ses défenseurs, comme Paris avec Yincennes, à toutes les heures de la journée. Le lecteur est donc sûr de m'accompagner sans fatigue dans mon odyssée militaire, dont la carte est fort étroite, ce qui ne m'empêche pas de réclamer toute son indulgence pour l'orthographe de ces noms de lieux que je n'ai lus de ma vie, et que je n'ai pas entendu prononcer depuis quarante ans. Le coté le plus ext raordinaire d'une terminologie géographique qui remonte à ce tempslà, ce n'est pas que je tombe en l'écrivant dans quelques fautes ridicules qui ne tirent à conséquence que dans les livres de poste; c'est beaucoup en vérité, que je m'en sois souvenu.

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