II
La dernière partie du chemin de Strasbourg à Hœnheim étoit bordée par une assez large avenue garnie d'arbres, et qui devoit offrir une promenade agréable dans la belle saison. Ce jour-là, qui étoit un des premiers de Nivôse, et des plus rigoureux d'un rigoureux hiver, le
tableau de cette nature dépouillée de tous ses ornements ne manquoit cependant pas d'un certain effet pittoresque. La neige, resserrée par un froid de dix-huit degrés , s'y dérouloit comme un tapis de velours blanc semé de paillettes , qu'on auroit étendu à dessein sous les pas des voyageurs ; et les platanes , faciles à reconnoltre à leur écorce lisse et rubanée, n'avoient pas un rameau qui ne fût chargé par les frimas de longs et tremblants cristaux comme un lustre d'opéra. J'aurois marché jusqu'au soir sans penser à autre chose ; car, de toutes les rêveries qui ont occupé mon jeune esprit, il n'en est pas qui m'ait procuré des plaisirs plus gracieux que celles où le berçoît le spectacle des beautés naturelles. Il fallut cependant y renoncer, parce que je n'étois plus seul* Comme je ne me hâtois point, j'avois été joint par un cavalier qui s'avançoit nonchalamment au pas en Aimant «a pipe, et que suivoient une vingtaine de soldats distribués en deux files sur les deux côtés de Tjivenue. Get oflSoier m'étoit bien eonnq pour l'avoir vu quelquefois dans Fexereice de ses redoutables fonctions ; c'étoit le citoyen Bruat , eapi-
SAINT-JUSV ET PICHE6RU. 7t
taine^rapporteur du conseil de guerre. Quant au citoyen Bruat, il n'avoit certainement ja* mais arrêté ses regards sur moi, et j'en ressens tis une secrète joie dans l'éloignement philo>* sophique et prudent que m'inspiroiiDt toutef les puissances. Je n'en fus cependant pas quitte pour l'échange banal du salut militaire, et il me fallut répondre à une question assez insignifiante qu'il m'adressoit en passant par simple urbanité :
^*- Où je vais , citoyen ? à Hœnheim | au quartier-général de Pichegru. Je penso n'en être pas loin?» ..
— A deux cents pas, répondit un jeune homme que je n'avois pas encore reiiiarqué| et qui tenoit comme moi le milieu de l'avenue, le vais aussi à Hœnheim , et si voud fkites rçute avec nous, j'aurai le temps de vous de« mander des nouvelles du pays.
-- De quel pays, citoyen? répliquai^je en le regardant avec attention. Sa physionomie noble et douce en valoit la peine.
— Allons, allons, me dit^il, notre accent national ne se déguise jamais. Je suis Franc^ Comtois comme vous» et je m'en fais glaire.
Je ne fus nullement piqué de cette manière lin peu épigrammatique d'entrer en conversation. Je sa vois déjà que Ttiéophraste avoit été reconnu pour Lesbien, à sa manière de parler, par une marchande d'herbes, après cinquante ans de séjour à Athènes.
Le citoyen Bruat continuoit à nous précé* der, sans trop prendre garde à nous, en filant ratre ses doigts sa moustache blanchie par le givre. Nous causâmes donc à cœur ouvert et à ma grande satisfaction , car mon compagnon de voyage étoit fort aimable , et sa conversation étinceloit d'esprit et de gaieté. Je commençois à éprouver un véritable penchant pour lui.
J'avois appris qu'il s'appeloît Bobilier, et qu'il étoit de Yesoul. Je voulus savoir s'il étoit attaché à l'administration ou à l'armée.
« Attaché, vraiment oui! reprit-il en souriant, mais non pas à l'armée ni à l'administration. Si mon histoire vous intéresse, je ne vous en ferai pas un mystère, et votre rencontre m'est heureuse, puisqu'elle me fournit un moyen sûr de laisser quelques renseigne»
ments sur ma destinée à ma famille et à mes amis. C'est l'affaire de quelques mots. J'étois second lieutenant dans un régiment d'infanterie en garnison à Nanci. J'y fus pris d'un violent amour (vous ne savez pas ce que c'est) pour une jeune demoiselle noble qui me paya de retour. Ma famille valoit bien la siennne , mais elle n'étoit pas titrée, et c'étoit encore en 4789 un obstacle insurmontable au bonheur de deux êtres que la nature sembloit avoir faits l'un pour l'autre. La révolution éelatoit alors; elle m'ouvroit une carrière brillante où je me serois peut-être jeté dans toute autre occasion , mais l'amour m'en détourna. La main de ma maltresse étoit au prix de mon émigration , et , suivant le compte de ses parents, notre séparation ne pouvoit pas être de longue durée : la France entière attendoil le retour de ses princes avec tant d^empressement I Quand on est amoureux, on croit tout ce que l'on désire, et j'étois amoureux comme un fou. Qu'ai-je besoin de vous en dire davantage ? Il fallut tomber dans le piège de l'espérance. J'émigrai.
— Parlez plus bas , interrompi$-)e à demi-
74 aouvBNiBB.
voix } M n'est pas ial Id lieu de eonvenir de
cela!»
Il ne 6t pas semblant de m'avoir entendtit < i'émigrai, coQtfnuë-tal. J'arrÎTai i CoblenU. où l'on s'informEi de ma ibmiUe. Je montrai mon épéa. On me rit au Bes, et oo me tours^ le dos. Je n'obtins pas poaitiirement le droit de servir le Toi{ je le dérobai. L'ennemi ne tira du saAg. Il en lalloit pour laver mes huotr liationSi Je rentrai dans le monde le bras droit en éoharpe; et ù l'on y ^it garder ce fut pour remarquer que je ne serois pu de loA^ temps en état de tailler au viogtret^uii. fie toutes mes illusions, il pe me restoitque.ratmour, et l'amour auÎYÎt les autres : unâ lettre cru^lement officieuse m'api^it qtid n>a fîan-r cée n'avoit pas eu la patience d'attendre le triomphe proohain de la monarchie ; elle ^^ noitde convoler en mariage aveoua hobereau qui comptoit ses anoétres par douxaioea, et ses ridicules par millions. Détrompé vn peu ' >p tard des grands seigneurs et des fem-r »} je ne balançai pas à regagner U France e je ne pouvois m'empêcher d'aimer en re, malgré ses extr^vaguices et ses fu-
SAINT-JOa? ET PieHEGRU. TS
rmts. J'y suis rentré il y â trois jours , et wilà
tout. »
J'avois hâte qu'il finît. « Eh bien I lui dis-je avec vivacité , renfermes %u plus profond de ^otre coQur toutes les oireonstiinees de ce récit, dont vous ne prévoyez pps les terribles cohsé» quences , parce que votre absence vous a bit per^lre de vue les choses qui se passent chu B6US. Si le citoyen Brupt , que vous voyea là« bas , en avoit surpris un seul mot , vçtre in^ discrétion vous mènerait loin! ...
— ^ Vous croyes , mon ami? répondit réou-»
gré en seuri«qit mopre j pa» plus kûn , je voua jure, que j«i B9 m« prppa«§ d'allar U.^
-r- ]|fourir k \d^ redoute 4'S«sp)ieii0 i dUrjl j et» si je ne me trompe , Is) voiU 1 t
En prononçant ces paroles » il avoît rejeté par un mouvement subit les deux pans de son manteau derrière se9 épaules. Je vis qu'il avoit lea bras liés.
L'escorte poursuivit sa marche, mais je ne* la suivis pas. J'étois resté à ma place, pétrifié d'étonnement et de torpeur*
76 SOUVENIKS*
Quelques moments après, je sortis de ma stupeur. Une explosion m'avoit averti qu'il étoit mort.
Des exécutions pareilles avoient lieu tous les jours à une portée de pistolet du quartiergénéral. Je fus presque témoin , le surlendemain , de celle du général Eisenberg et de son état-major, et je suis forcé d'anticiper un peu sur l'ordre des temps pour ne pas séparer ôes sujets qui se touchent de si près. Le général Eisenberg étoit , comme son nom l'indique , un soudard allemand de l'école du vieux Luckner. On disoit qu'il avoit fait la guerre de parti avec un certain succès, auquel sa mauvaise fortune ne Toulut pas que les opérations de son corps d'armée répondissent une seule Ibis. Le dernier des revers qu'il eût essuyés étoit attribué eommunément à une imprévoyance impardonnable qui passa pour trahison. Toutes ses troupes avancées furent surprises dans leurs quartiers pendant qu'il reposoît paisiblement dans le sien, et ce n'est pas sans peine qu'il parvint à se soustraire lui-même , avec un gros d'officiers supérieiirs , à la poursuite de l'ennemi ; mais mieux auroit valu pour ce
pauvre homme tomber à la merci des Autrichiens que dans les serres implacables de la république. Saint- Just indigné Tavoit envoyé devant ce conseil de guerre expéditif qu'on appeloit la commission militaire extraordinaire, et la commission militaire extraordinaire l'avoit envoyé à la redoute d'Hœnheim, où se îouoit habituellement , comme je l'ai dit, la dernière scène de ces sanglantes tragédies. Quatorze accusés , dont se composoit la cavalcade fugitive , marchoient le lendemain , au point du jour, vers la redoute fatale. Le verdict du tribunal n'avoit pas même épargné deux palefreniers , gens rarement solidaires , et qui ne devroient jamais l'être en bonne logique , des bévues de la stratégie. G'étoit une rude jurisprudence!
La disposition des lieux nous avoit épargné jusqu'alors la vue de cet abominable appareil; mais il s'agissoit de frapper ce jour-là un coup mémorable qui retentit jusqu'au cœur de l'armée. Les patients, liés deux à deux, dévoient être promenés devant tout ce que nous avions de soldats autour de notre station , et le massacre juridique d'un état-major étoit de si bon
exemple poSr ua état-major, qu'oa avoU jugé i propos de faire au Dûtre les premiers hoa- Deura de ce spectacle instructif. Pichegru déjeuDoit dfibout et à la hâte , suivant son usage, au milieu de ses aidesHle>camp, pendant qu'on afJhevoit d'enbarnaeher les chevaux , et que la plupart piaffment déjà d'impatience en attendant leur maître. Tout h coup une bruyante rumeur s'éleva jusqu'à nous , et je ae fus pas des derniers à eoarir pour en reconnoltre la oause. Il ne me fut pas difficile de k deviner k l'aspect du cortège meurtrier qui se déplojoit sur la place, quoiqu'il surpassât de beaucoup en nombre, en tenue et en solennité, Celui qui RTCÎt tué deux jours auparavant le malheureux émigré frane-comtois. Mon premier mouvement éioit de fuir, quand je me sentis retenu tout à ooiip par une curiosité invincible , eu sntendant des éelatS de rire étourdissants qui roaloicQt sur la foule, et qui dominoient le diquetis des armes et le bourdonnement confus de la popnlace. Ce n'étoit cependant pas l'ivresse iosuliante d'une joie sauvage digne de eea canhibales qui dansent autour du bûcher de teura eaneuia , et qu'oa ne vajKHt que trop
SAINT-JUST ET PiGHEGRU. 79
iouvent éclater aux gémonies révolutionnaires :. c'était Félau d'une gaieté naturelle.
Parmi les condamnés obscurs qui accom-^ pagnoient leur général au supplice, il y avoit un jeune chirurgien-major gascoui dont l'intarissable enjouement n'auroit pas été en reste de saillies bouffonnes avec les turlupins les plus accrédités^ vrai loustic de régiment qui trouvoit à rire partout, qui rioit de tout, et qui wnoit de découvrir, à sa grande satisfaction, le côté risible de la mort. Jamais il d'avoit été plus fSècond dans ses quolibets, plus grotesque dans ses lazzis, et il étoit impossible de ne pas se laisser entraîner à cette expansion qui n'avoit rien de forcé, rien d'apprêté, rien de foetîce, qui ne manifestoit qu'une organi*sation inaccessible à la crainte et insensible à la douleur.
Pîehegru s'étoit avancé machinalement vers la fenêtre comme les autres. Quand il s'aperçitt qu'il s'agissoit d'une exécution, il fit deux em trojs pas en arriére ; mais le général Eis^iH berg Vappda d'une voix forte, et il resta pouK l'écouter.
ff Adieu» PichegrUy ditEismberg avec une
énergie dont son accent tudesque n'affoiblissoît pas l'expression. Je vais à la mort, et je te laisse avec plaisir au faite des honneurs, où ton courage t'a porté ; je sais que ton cœur rend justice à ma loyauté trahie par le sort de la guerre, et qu'il a secrètement pitié de mon malheur. Je voudrois pouvoir te prédire, en te quittant, une fin meilleure que la mienne; mais garde-toi de cette espérance. Le peuple auquel tu as dévoué ton bras n'est pas avare du sang de ses défenseurs , et si le fer de l'étranger t'épargne, tu pourrois bien ne pas échapper à celui des bourreaux. Le ciel veuille te préserver, ami, de la jalousie des tyrans, de la calomnie des pervers, et de la fausse justice des assassins. Adieu, Pichegrul —Marchez, vous autres! »
Pichegru le salua de la main, ferma la croisée, rentra dans la chambre, et y Qt deux tours sans adresser la parole à personne.
a Je donnerois ma plus belle pipe d'écume de mer, dit-il enfin, pour me rappeler le nom de l'auteur grec qui a parlé des prophéties des mourants.
— C'est Aristophane, général, répondis-je
SAINT-;UST ET l>ICttEGftU. 6i
aussitôt : It ko geron sibyllia , dans un passage que ma vieille grammaire traduit ainsi :
iM moribonds chenus ont Tesprit de sibylle.
— Très-bien, reprit Pichegru en me touchant la joue d'un petit geste caressant, tu n'as que faire d'une pipe, mais je te donnerai autre chose > et dans deux ans une épée. — Allons, enfans, continua*t-il en se relournant du côté de ses officiers, nous avons du chemin à faire aujourd'hui, car je compte bien poser mes avant-postes à Drusnheim. Les tueries ^de Strasbourg m'ennuient, et je suis pressé de changer de quartier. Quant à la mort, c'est peu de chose partout; c'est plaisir au champ de bataille. »
Que n'ai -je pu percer la muraille qui nous séparoit dans sa dernière prison, et recevoir la confidence de sa dernière pensée !
On m'ôteroit difficilement de l'esprit que le souvenir du général Eisenberg lui fût revenu dans ce moment-là, comme l'esprit familier de Brutus dans sa tente des champs de Philippe, pour lui remettre en mémoire
8â SOUVENIRS.
que son heure étoit sonnée et qtt'il felloit |>aitir.
Je reviens à mon arrivée à Hœnheim. L'étatmajor s'étoit mis en rente de bonne heure. Le canon grondoit sur toute la ligne, et s*éloignoit en grondant. G'étoit le jour de la mémorable iÉiilre de la Yantzenau, qui acheva de déblayer toute la droite de l'armée, et qui fut le prélude heureux de la reprise des positions impor* tfthles de notre territoire envahi. Le quartier-* général n'étoit cependant pas tout-à-feit désert. J'y rehcontraf ces commissaires francs-com-* lois qu'on cherbhoft inutilement à Strasbourg, et qui s'étoient asisurés d'un asile inviolable kous là protection du drapeau. Que de tètes proscrites se sont paisiblement endormies à son ombre dans ces jours de calamités I Je né dbutaî pas que Charles Perrin lui-même ne s'y fût dérobé au sort qut le liienaçoît , et j'eus bientôt lieu d*éclaîrcîr cette cotajecture sans la laisser échapper. Tout le monde concevoît âloî*s, sans autre enseignement que celui dés chrcon'étances , la nécessité du mystère, eï cette éducation de malheur étoit pour noire génératfon un bienfait particulier de la Provl*
SAINT-JUST ti PlCHEGRU. è^
dence. Il f ^yoH si peu d'hônfitûes, piarmî ceux qui faiisoient alors l'apprentissage de la ^îe , qui lïe dussent pas être obligés tour à tour à s'atmer des mêmes précautions contre fa fureur âe^ partis 1
l^icfiegru , à son retour, m^accueiilit comme un fifs. é Jfe tè ferai voir, me dit-jt ent m'embrassânt tendrement , comment nous traitons nos ennemis. » là bienveillance dé cette réception hospiiatière mit ma timidité ombra->^ geuse tôut-â-fàît â l'aîse. Je crûs avoir retrouva ma fàmifle.
Picbegru est trop connu pou^ qu'jf fne sort permis de le peindre, et cependant if n^est pàs^ assez connu pour pouvoir se passer d'u zèYé d'un défètiseur. La destinée que lui aWt précfite Ëisenberg s'est cruell'emênt réafisée. If infatués caloftnnies , fondées sur dé prétendues pièces secrètes dont tout le monde cônûoît les Mrlôateufi^, se sont attachées à la mréihoire de ce béros sui^ lequel aucun parti n*a une opinfôiï juste, qui a été outragé et méctfhtïa dans ses intentions par ses enthousiastes comme par ses détracteurs , et <pii n'a pas laissé derrière lui une voix fidèle et courageuse pour venger
ai souVEmni^.
sa gloire, parce qu'il a vécu trop pauvre^ hélas ! trop indépendant et trop fier pour se faire des créatures. Si le temps qui m'échappe, si la fortune «qui m'enchaine à des travaux sans éclat et sans fruit , accordent un jour assez de loisirs à ma vieillesse pour mener à fm une œuvre sincère, depuis vingt ans commencée, j'érigerai peut-être à TÉpaminondas de mes nobles montagnes un monument agreste et grossier, mais simple , imposant et durable comme elles. Je prouverai aux royalistes qu'ils se trompent en tenant compte à Pichegru de je ne sais quels services qu'il n'a jamais songé à leur rendre , aux révolutionnaires qu'ils se trompent, ou qu'ils mentent effrontément en connoissance de cause, quand ils lui imputent des trahisons dont sa grande âme n'étoit pas capable. Entre Pichegru et la pensée d'une trahison, il y avoit toute la distance qui sépareroit les deux pôles de l'infini , si on pouvait la mesurer ; trahison difficile à définir, au reste, que celle d'un général qui a délivré son pays de la présence de l'étranger, qui a porté chez l'étranger la terreur de ses armes, et qui n'a jamais paru dans une bataille où T honneur de la république ait
été compromis ! Ce n'étoît guère la peine de conspirer! J'appuierai cette démonstration de notions si claires qu^il ne restera pas un prétexte au soupçon , pas un faux-fuyant à la perfidie , pas une excuse à la frénésie imbécile dé cette lie des populaces qui distribue au gré de ses chefs l'ostracisme et la mortl Je le ferai, je le jure ! et la postérité, juge calme et impartial da présent, rétablira sur une base immortelle la statue profanée du plus pui^ et du plus véritablement grand de nos capitaines.
Ce travail est trop vaste pour être ébauché dans quelques feuilles fugitives ; il est trop solennel pour être associé au sort équivoque d'un fragment de mes mémoires, et de quels mémoires? les réminiscences d'un écolier.
J'attendrai donc une autre occasion de peindre Picbegru, tel que jel'ai vu dans mon enfance, avant d'être initié, pour "mon malheur, aux funestes secrets dont la rancune amère des républicains fait ses crimes , par une imputation toute gratuite. Je le montrerai là fier et doux, imposant et simple, juste et indulgent, habile et loyal , le plus brave des soldats et le plus
jp^od€i!^ti9 dds cltoyefîB , bie^^eillam , kumaio i j^nérpnif. pour tous, sévère pour lu^-m^pne , et f)éuuis^apt en lui la probité d' Aristide , 1^ j]^|i^é)re^l&ii^nt d}^ Fabricius , la ipocj^ration
4'U^j<)W > i UQQ époqi^e où la FrapoQ ppe^quç entière pe jseroîi; trouvée trop hiBwrQuse ^ se j^ter (laps l«s br^s protçcl;e^rs d'pn Nariu^ op (J'jiï? QiPfAve. — W , je n'ai tom /ay plvg qu^ 1^ temp^ diç )e pomiwer-
^9 ri^pail <)v soir noijs rasfseipblj^ fort tar4 autour d'une table très-médiocrement servies ^\ il en fut ainsi de tous les jours SQÎvanSf Pn y comi^oit plusieurs généraux plus ow moins ^eaompiés ^lors ; ILiéber» Boursier, Mficbaud » ^ermao^, le bop et savant Hermapn, qui iQQurut peu de tepjips aprè« , et m nombre l^qcQup plu/» considérable d'Q0î([îierB d'âtatr
maÎQr ^ d'aideis-4e-Aamp. Picbegiru ejfk avoJt quatre, et âamt dans ce nombre, qui m'é-* taient dé|i bien connus : l'un , H. Ga»me , qui étpi^ de Besançon , et qne le fléan d'Ajsia a rfâceipment enlevé à sa famille et i ses amis ; l'autre, qui s'étoit fait remar^iuer par be^n*wvq^ 4'98iffît »l d'exceUentes mttniôr^ , 4aQi
SAiNT-JU&i; Et PICPEGRU. $?
I9 garn|0Q|pi de la ^i^^ Yil|j}, B/{, Çl^jiqffiettç , capitaine 4e dragons 1 rfiMré , je crois , du f^rvice aprèif la çaptpqgpe de HoUaadç , e^ deppip; mair^ d'I^sQire , oia i\ jouit ençorq , à x^n âge peu avaqqé , de res);ime et de V^^i^qtÎQn g^^^" rale3. Il m'a eertainemeot oul))iés ^\ il ^m^ Qonyenir qu'il e9 s^ eu le temps ; m^in les laa^ ques partiçiiU^res de l)Outé qpe c^s messieurs ip'ont donoées pe sortiront jamais de ma jx^ ipoîre. i:-^ nom dfff^ d^iu^^ ftHtr(?s s^ra plus familier 8»x lecteurs nccoutMmw ^e pçis biographies modernes- îl suffit d'iadiqger, pqur l^ rappeler au souvenir de tous les Français , le
oapitaine d'artiUei?ie Abatueci, général l'année
suivante , et tn^ , en n9ç , ^ )» défense d'Hvningue , aii. )a reeonuQissanee nationale Ini a élevé un tosibeau par les soins de Morean* U étoit Corse, et , à ce que j'ai entendu dir^ ^^^^ puis , de la famille de Napoléon. Le boulet qui le frappa lui a peut-être ravi une couronne* G'étoit un beau jeune homme de vingt<-trois ans, graB49 svelte, adroit, \igonreus, d'une intrépidité à toute épreuve. Ses traits, dessjnés avec toute la r^ularité du g^lbe grec , avoient quelque chqae de ni^mi^swatiqup , et eette im«i
pression n'étoit pas démentie par son teint coulear de bronze. Cette apparence de dignité extérieure n'influoit pas sensiblement sur son caractère , qui se distinguoit par une gaieté ingénue , expansive et presque enfantine , mais de peu de verve et d'éclat. Ces derniers avantages étoient réunis au plus haut degré dans son camarade , M. Doumerc , capitaine de cavalerie , de Tâge d*Âbatucci et encore plus joli garçon, qui rassembloit d'ailleurs toutes les qualités dont peut se composer le parbit idéal d'un brillant officier. Son œil noir, que surmontoit un sourcil large , mobile et plein d'expression, rouloit tout le feu du courage, et annonçoit dès^lors un des héros qui dévoient décider le succ^ dé la bataille d'Âusterlitz. Il étinceloit aussi des rayons pénétransde la saillie , et l'accent assez prononcé du jeune Doumerc prêtoit un charme infini aux élans de sa vivacité méridionale. Le lieutenant -général Doumerc doit vivre aujourd'hui dans la retraite du sage, où il s'est confiné après vingtcinq ans de combats et de gloire ; et je crois pouvoir suf^oser, sans lui faire tort , qu'il est un peu changé, car il y a, je pense , à quelques
semaines près , quarante ans que je ne l'ai vu. Il m'est aussi présent q;ie si je l'avois vu , que si je l'avois entendu hier.
On comprend , d'après le caractère des con* vives de Pichegru , que sa table étoit nécessairement fort gaie ; joie étrange et cependant bien complète et bien franche que celle de ces compagnons de nobles dangers, qui venoient d'échapper à la mort pour s'y exposer de nouveau le lendemain. Je n'ai pas vu de semaine où une place ne restât vacante au banquet. Le général la marquoit, en passant, d'un froncement de sourcil, et faisoit disparaître le couvert d'un geste dont les gens de service avoient r intelligence ; et puis on s'asseyoit , on rioit, on parloit de belles armes, de beaux chevaux , de femmes et de plaisirs ; on ne philosophoit point. Pichegru prenoit fort peu de part à la conversation, et ne rioit presque jamais, sinon de ce sourire de l'âme , qui quittoit rarement ses lèvres et qui encourage la gaieté.
Tant apxe son front ne s'étoit pas assombri , la folie alloit son train , et je n'imagine pas qu'elle ait jamais été nulle part plus animée , plus pétulante, plus bouffonne, sans cesser
un mpfQfipt d*6tre de lx>^ goAt- Pq a sou^ept cUéle f}eri)JQr fipstîQ des Upéd^wopieos, ^v^nt la journée des Thermopylefi. I^ u'y a pus p^
QiQcîer fraiiç9is qMJ i^e se ^oit prouvé ^ une p^r^ille fél^ entre deijx champs d^ i^t^im» Qt i) (Mt bon de reiqarqiipr, poiir Tex^cUtude d^ cet^e cDooparai^n , que Ifis ligpes é(roiteiq«n( QircoQSfu*itef 4^ l'armée qui oouvroit alors les nturaiUes de Strasbourg i étoient les Tberwo^ Pjfles de la Fraoee-
J'ai d^jè (bit pressentir que nous ayipps pen de temps à passer k Hœpbeim. Sp moins do huit jours , la droite de Tarmée étoit totalement dégagée, et l'état-major se portpit vers le centre , au quartier-général de yindei)beim » ou Findenheim , ou autrement ( faites grftoe à mon orthographe). )L.a plus grande partie s'é* tablît daps un vieux château d^ Wurmser, tout mutilé par la mitraille* Le gépéral Pichegr»
prit logement chez le ministre du village, ayeo ses aidps*de-camp et ses bureaux» J'eus le hon^ heur de l'y aeeompagner, at ce n'est pap sans tmou que je coippte cet éirénement parmi les plus henreux de ma vie , puisque je lui doif» un goût délipîmix qui rem|)ellit encoro. Le
SAiNT-JusT «r pigheghu. ni
ttAwMT0 i» Yjnden^eim étoît un co}o8$q de siv p^eds , taillé à proportion , et doijii le nez , îp^ i^rmjp ea ppoémipepice à celui du eitoyeq Té- >rdl, dQiU j'ai parlé plq» haut, rachetoit bien pe lég«F déiwivamage par l'araple étendue de 3a J^ase, qui nonç^açoît de déborder de l'un et l'autre côté le diamètre horizontal de sa figure rubiconde. Sous l'enveloppe assez grossière que je vîeps de décrire , le ministre de Yinden^ beim étpit le meilleur des hommes , offideux, h<>6pitalîer, sjfncèrie ave<î politesse , bon vivant ^^^ la retenue convenable à son état, faiaant parfaitement les jhonneurs d'un excellent vin du Rhin, qu'il se félicitojt d'avoir caché auj^ Al^apd;^, parce qu'ils en boivent trop , et par-dessus tout cela , fort versé en différentes 4t^deff. Je ne saurois dire avec quelle joie je V» sa chambre décorée de beaux cadres de papillons que je ne me lassois pas de regarder, jf'ayoîs tianjours w quelque penchant pour ce ÎpliamusemçiM; ; ntais j'ignorois que la science 4e9 hQmm^a eât soumis les insectes eux-mê- Bdds aux lois de notre police sociale , et que ohaque espèce en eûtrreçu un nom distinciif.
Qiqu sait ayee quelle vivacité je m'inibrmai de
ces curieuses merveilles. Il me semble que je vois encore d'ici ces magniûques lichenées qui renferment sous une mante modeste et obscure de riches draperies de pourpre , ces terribles sphynx Atropos, dont le dos est empreint d'une tète de mort, montée sur deux os en sautoir, et ces brillans petits argus , propres i l'Alsace » dont les ailes sont glacées d'une couche de laque ou relevées d'une incrustation de lapis, solides et resplendissantes à la vue comme le cristal. Loin de m'ennuyer à Yin* denheim, j'y aurois volontiers passé dix ans; mais dix ans, c'est le temps que dura le siège de Troie , et mon général était plus soudain dans ses entreprises que ne le fut Agamemnon'.
J*avoîs d'ailleurs trouvé moyen d'utiliser mon temps, et d'en rendre l'emploi agréable à Pichegru. Il faut dire qu'il avoit, comme on l'a rapporté de tous les grands capitaines , son livre de prédilection. C'étoit les Mémoires de MontëcucuUi ^ que la recommandation d'un suffrage si imposant pour moi ne m'a cepen-* dant jamais engagé à lire» Il en portoit toujours un volume avec lui, et depuis quelque temps,
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il auroit bien voulu pouvoir en faire autant pour un auteur du même genre qui étoit parvenu à tenir une place au moins égale dans son estime. Il n'y avoit malheureusement pas moyen. Le général Custines, prédécesseur de Pichegru dans le commandement de l'armée du Rhin , et qui étoit , ainsi que lui , infatigable au travail , paroissoit avoir employé tous les instans que lui laissoit la guerre» à la composition de l'histoire de ses campagnes. Il n'y avoit pas là un seul fait oublié, pas une opé* ration qui ne fût expliquée dans les plus grands détails, pas un résultat qui ne fût exactement pressenti , et sur lequel il ne revint avec soin à la marge , pour se rendre compte des circonstances qui l'avoient plus ou moins modifié, quand il mettoit par hasard en défaut , dans quelques particularités de peu valeur, la précision presque infaillible de ses calculs. Bien plus : on y voyoit jusqu'à ses fautes, qu'il exposoit avec une sublime candeur, et dont l'appréciation ne devoit pas être d'un faible enseignement pour quiconque seroit appelé à parcourir la même carrière. Mais cet admirable manuscrit avoit les défauts d'un ouvrage com«
ligoté à Idi hâte , 6t que Tinustre écrivain né s'étôit jm tronvé en medure de rencfre plu!^ wùH. Il étoit minutieux , diffus , chargé de loDigMs inutilités et de redites fatigantes, surtout fKmr tm leeteur dont toutes les minute^ itonf SRI As prix; et on en jugera mieux quan^ j'allai ajouté qu'il remp!îss[oît trois volumes in-^fbHo an formât des atlas et des polyglottes. J*avoÎ8 entendu souvent regretter à l^chegrtf qfu« f embarras des travaux courans du secrétariat ne lui permtt pas d'appliquer une |)lumâ intelligente à cette transcription , qui exîgeoit an reste , selon lui, plus de tact et d'esprit d'analyse qu'il n'auroit osé en demander à cfè simples expéditionnaires. Gomme il ne sottfttoh pas qtïe je suivisse Tétait-major datis les^ exctfrsions pérrlletrses , je me trouvai heureux d'emfptoyer fe vaste loisir de mes journées à tenter quelques extraits que son travail préfimitïaire m'avoit d'ailleurs rendus faciles ; car il àûrarquoit ordhiairement d'une accolade au crayon les endroits les plus substantiels , et chaque passage important étoit rappelé au-dehors par un signet ou un pavillon qui en rap«
pe!<rit fliMnmairement le sujet. Ce geilïe d'éb-
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bôràtîbn analytique ili'étolt aèsez femîlîet*, pàrt5e iqtie inon père en avoit feît le procédé le plus essentiel de mes études sbholaires , él 11 est ï)fobable que je n'jr réussis pas trop înal • mais le diflScile étoit de le faire valoir aux yeux tlb seul juge dont le suffrage pût y attacher quelque pHx. Je m'avisai, au bout de huit jouhs, qtiànd mes copies ttie parurent assei bettes et assez soignées , de les ifasét^er à leui* place dans le manuscrit de M, de Custînes, où elles dévoient nécessairement fixer tôt où tard Vâltentîon de Pichegru , qui le feullletoît tous les soirs. Dît fois , avec un grand battement de cœur, jfe te vis S'arrêter à la page mobile et là cotiférét avec l'autre , mais il iie m'en parloît I^biht. tl sembla seulement prendre plus d'ihtérêt à mon babillage , et s'informer ^lus pàrtfculiérement du juste point auquel mon éducation éloît parvenue. Un jour enfin , souâ )^t*étexte que tout le monde étoit absent ou occupé , il m'appela pour écrire éous sa dictée quelques lignes insignifiantes qu'il rapprôchôit, derrièlre mon épaulé, d'une des nom* bï*euses piècet( de comparaison que je lui four-
nii^sois depuis quelque tempà. « C'est donc toi.
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me dit-il, qui analyses d'une manière si coa^ forme à mes intenlions les Mémoires dé Ces- TiNES ? Cela est au-dessus de ton âge , et ta situation doit s'en ressentir. Vois si ce frac te ?a bien. »
Ce frac , jeté sur une chaise , étoit un joli habit bleu national, à collet et parements bleu de ciel , qui m'alloit comme un charme, car la mesure en avait été prise sur le mien. Avec la petite toque rouge d'ordonnance des secrétaires d'état-major, que j'avois trouvée à côté, il me donnoit un relief qui faillit me faire pâmer de joie, et je ne sais si j'endosserois plus fièrement aujourd'hui l'habit même d'un général, tout éclatant d'épaulettes, de décorations et de dorures. L'impression des vanités de l'homme est tout-à-fait relative , et les premières sont les plus saisissantes. Si j'ai abusé de l'occasion de mje complaire au souvenir de celle-ci , c'est peut-être parce qu'on ne m'a jamais trouvé bon depuis pour porter un nouveau vétenfent officiel , qui m'auroit fait aisément oublier mon petit frac bleu ; c'est d'ailleurs à Pichegru que je dois cette unique distinction de ma vie. Il faut rendre à César ce qui appartient à César !
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Outre une grande table de travail sur laquelle reposoient i perpétuité les Mémoires de MoNTÉcuGULLi et les Mémoires de Custines , la chambre de Pichegru , à son quartier-général de Vindenheini, n'avoit pour tout ameublement qu^un fauteuil et trois matelas, sans draps et sans couvertures. Ces trois matelas, étendus immédiatement sur le plancher, laissoient à peine entré eux une étroite allée aux promenades nocturnes du général. Le premier étoit le sien , mais il s y couchoit rarement, et c'étoit de préférence dans soa fauteuil quMl passoit chaque nuit cinq ou six quarts d'heure donnés en plusieurs fois au sommeil ; le second étoit occupé par M. de Reigoac, secrétaire en chef de l'état-major, et le troisième par moi. Nousdormions là beaucoup mieuxqu'il ne m'est jamais arrivé de dormir depuis, et nous n'étions réveillés qu'à la dernière extrémité , lorsqu'il parvenoit à Pichegru quelque affaire très-urgente à laquelle il ne pouvoît pas suffire tout seul. A quatre heures du matin , il s'éveilloit brusquement ou quittoit la besogne, se lavoit la tôte, les mains et les pieds, dans un seau d'eau froide placé sous son bureau ,
famoit une pipe, et se rinçoit lal>ottche d'une goutte d'eaa-de-Yie ; après quoi U donnoit ses attdieAces jusqu'à sept heures. Nous le sui»
YÎons alors à un déjeuner fort concis , et nos apprôts ne l'étoient pas moins , car, à l'exception de la toque et des bottes , nous couchîani tout habillés, en vertu d'une ordonnance de Saint- Just qui en imposoît l'obligation à toute l'armée^ sous peine de mort , depuis la fâcheuse surprise de Bichwilier, si fatale au général Eisenberg. A huit heures ou huit heures et draiie, tout le monde étoit à cheval. Un quart d'heure plus tard, le canon retentissoit partout. Un quart d'heure plus lard , l'ennemi éteit battu.
Je ne suis entré dsms ces détails que parce qu'ils sont nécessaires à l'imeUigence d'une anecdote d'assez peu d'importance en ellemême , qui m'a cependant beaucoup donné à penser depuis T horrible catastrophe d'un des hommes que j'ai le plus chéris sur la terre.
Je portois ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au cou det(rèsr-près,, par opposition aux merveilleux de la ville, qui a voient adopté à l'envi d'une Buwiére
toute courtisanesque ia erayate volumineuse du proconsul; et, comme j'avoîs aussi un penchant naturel à la flatterie , car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime , je m'étois étudié à Tattaoher comme lui d'un setfl tscevtà sur la drcfite, méthode peu coquette à ia vé« rite, et que je conserve aujourd'hui , on peut m'en croire, sans la moindre prétention. Une nuit, c^mrae je dormois péniblement, et tourmenté sans doute par quelque fâcheux eaudiemar ^ je sentis tout à coup une tnaln se glisser dans ce nœud , en relâcher le Hefi , et relever ma tête qui s'étoît appuyée sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil.
J'étoîs éveillé. « C'est vous , général î lo'écriat-je ; avez-vous besoin de moi? — Non »
répondft-il; c'est toi qui avois besoin de moi. Tu souflrois et tu te pldignois; je m'ai p^s eu de peine à en connaître le motif.
Quand on porte comme nous une cravate serrée , il faut avoir soin de lui donner du jeu avant de s'endormir , et je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite* G'e$t un moyen de suicide» » Je près*
sai sa noble main sur mes lèvres , et je me rendormis.
Je donne pour ce qu'elle vaut cette historiette avec toutes ses inductions, mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats !
Pichegru exerçant de droit la haute juridiction dans tous les lieux où il transportoit son quartier-général, nous étions exempts, depuis Hœnheim , qui étoit encore compris dans les limites militaires de Strasbourg , de la cruelle obsession des bourreaux dont Schneider étoit toujours accompagné. Le propagandiste de la mort ne paroissoit point chez nous ; il nous suivoit à la trace , comme je crois l'avoir dit ailleurs , tout prêt à glaner les tètes que la guerre avoit épargnées , et semblable au vautour qui vient prendre possession d'un champ de bataille , ce qui embarrassoit les progrès de notre armée d'une armée de fugitifs. Quant à Saint-Just , qui ne se reposoit point , et qui ne cessoit d'aller stimuler sur le terrain le courage des combattans, nous le vîmes passer sou^
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Vent , et le jour, entre autres , de la glorieuse affaire des hauteurs de Brumpt^ qui préludoit de bien près à la reprise des deux rives de la Motter, et de )a position importante d'Haguenau. C'est dans le courant de la nuit suivante que survint un événement qui mérite d'être recueilli par les biographes. Saint-Jfust avoit mis pied à terre à lacommanderie de Brumpt, et il est à remarquer que cette station se trouvoit rejetée , du premier rang qu'elle occupoit la veille, à la dernière ligne de défense » ce qui la mettoit tout-à-fait à l'abri d'un coup de main. Je ne sais quel funeste hasard lui apprit qu'un jeune officier de Noyon , qui avoit été son compagnon d'études et qu'il disoit aimer en frère, devoit se trouver à peu de distance, dans un des trous que les soldats s'étoient péniblement creusés, en ouvrant, à la pointe du sabre et au tranchant de la hache, une terre pétrifiée par le froid le plus âpre. Il s'y fait conduire, il arrive, il appelle son ami, qui s'empresse de se rendre aux accens de cette voix si connue, sans avoir pris le temps de s'envelopper du moindre vêtement. Il étoit nu. Saint-Just le presse contre son cœur et
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6'éerie t « Le ciel soit loué doublement, puii« que je t'ai revu , et que je puis donner, dans un homme qui m'est si cher, une leçon mé^ morablè dé diseiptine et un grand »emple de justiee , en jl'immoldnt au salut public ! »
Puis , se tournant du côté des gens qui Tes^ cortoient : « Faîtes votre devoir, » dît-il. A ces mots , i'oîBQcier l'embrassa de nouveau , proféra un dernier vœu pour la liberté , donna le isiignal du feu , et tomba mort.
Cet acte d'héroïsme lacédémonien (Dieu veuille épargner de telles vertus à nos descendans I ) fut mis à Tordre du jour de l'armée et diversemebt jugé ; mais on ne peut dissimuler qu'il itifluà très-avantageusement sur le moral des troupes , et le récit qui s'en répandit partout n'àvolt probablêtnent pas d'autre objet. On à pu lire une àbecdote àsseï^ pareille dans la vie de Frédéric-le-Grand , et j'aime à penser que l'une et l'autre ne sont que d'habiles mensonges.
Après avoir poussé si avant l'histoire de mes campagnes, j'aurai peut-être bien de la peine à me défendre d'y revenir ; car on sait qu'il n'y a poitit de distraction plus douce pour les
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veillées d'hiver d'un invalide entouré de ses enfans. Je vous préviens cependant, mes amis, et il n'en faut pas moins pour vous rassurer, que si la mort ne clôt pas mes yeux avant la fin de mes Mémoires , je tâcherai de les ré* duire à des dimensions plus modestes que celles des Mémoires de Gustines et de Mon-
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