‹ Nouveaux souvenirs et portraitsChapitre 6 sur 11 · SI · texte numérisé non relu

SI

n est bien convenu qu'un homme qui écrit ses Mémoires ne peut se dispenser de parler de lui , et je ne m'en excuserai plus. Je suppose que mon lecteur est tout disposé dès Tabord à ne chercher dans ces pages , empreintes d'une individualité monotone , que ce

108 soonKiM.

qui s'y trouve réellement, la rêverie d'un solitaire qui s'amuse i reconstruire pour laimfime l'épopée bourgeoise de sa vie, parce que le passé, gricieux, le dédommage du présent ; austère, lui rend le présent tolérable. La jeunesse de l'homme, en dépit de toutes les épreuns qui I'odI tourmentée, revit à son imagination avec un charme incomparable , parce qu'elle le ramène par ta pensée à la conscience de sa force, i l'ivresse de ses plaiûrs, à rim|»«KskHi de ses angoisses ellesmêmes, qui deviennent on sujet de triomphe et de joie quand on leur a survécu. Les événemens accomplis ne nous appartiennent pas l^os que les évéoemens qui ne seront jamais, et cependant cette féerie ét^te amuse le souvenir, comme l'idée d'un beau rêve dont OD s'occupe long-temps. Ce qui n'est plus nous, ce qui ne sera jamais nous, c'est la même' chose ; œ n'est rien , ai ce n'est une énigme puérile dont nous avons trouvé le mot, un roman émouvant dont nous avons franchi les péripéties & lu les dernières oaees. un château ei fourni les

StiltES d'uS MANDAt d'aRBÉT. <09

(les ruines; heureux insensé qui le rebâtit ; non pour Tbabiter, Dieu t'en garde ! mais'pour le revoir une fois encore ! Gomment cette opé* ration de la pensée s'émancipe jusqu'à sortir des formes intimes et secrètes du monologue pour usurper celles d'un livre ? voilà la question. Le jour où j'ennuierai un peu trop mon patient auditoire , elle ne sera pas résolue à mon avantage.

En annonçant, sous un titre qui en résume assez bien la matière, quelques feuillets démon journal déjeune homme, je n'ai pas prétendu tirer un grand avantage individuel d'une position malheureusement fort générale au temps où j'ai vécu. Sauf quelques hommes d'exception dont j'admire beaucoup plus l'adresse que le caractère, et qui ont présidé, par un singulier privilège , aux proscriptions de tous les régimes, tout le monde a été proscrit en France dans la large acception qu'on attache à ce mot. Il n'y a fils de bonne maison , si obscur et si peu ofTensif qu'on le suppose , qui n'ait passé quelques jours sous les verroux du guichet, ou qui n'ait été couru pendant une bête fauve par

les lissiers de la police et de la geBdamerie. Si qtKëque étrange révolution faisoH diqpa«roiire subitement jusqu'aux derniers vestiges de i'élal civil , du greffe de nos mairies ^ on pomrroîl s'en consoler; on le retinaveroit presque tout entier dans les éoroiis de nos prisons» C'est vm fait tout naturel et que je Qonstale sans aigreur. Lés gouyememedts dot le droit de se défendre comme ils en ont le peiovoir, et le mieux qu'il soh permis d'àt- «enére d'eux, c'est qu'ils usent de cette douille feôulté pour leur conservation, avec on peu de mansuétude, jusqu'au moment toujours promis él toujours attendu en vain où il surgira de nets orageux* essais une forme poiitiquépropre àconeiKer définitivement les suffrages universels, le n'oeerois pas répondre que ce fût pour aujeurd'hui^ ni pour demain , nr pour quelques lunes encore par-delà; mais ce sera certainement pour l'ère titopique qui nous est promise depuis quaiiante*cinq ans par le Ubéraiisme et par b per* fectibilité.

Dngrand avantagedes proscriptions actuelles sur les proscriptions sourdeset muettes de rempli, c'est qu'elles tolèrent du moins les débats

SUITES d'um mandat d'ahrêt. fil

^'unepubUcitéceatradictoire etprooessive dang laquelle raatorité n'a pas souvenl le râle le phia fecile et le plus brillant. On sait au juste maiiàteiiwt ce que pèsent les chaînes d'un prisonnier, et ce que l'eudiomôtre a décidé de la salubrité de son cachot. On nous enlevok alors à nos fanûlle» sens leur Is^sser le nom 4o la prisott Uiisiturne vers laquelle elles devoîent tournet leurs yeux à l'heure de la prière. On nous transfëroit capricieusement de quartiers es quartîei^, de pays en pays, pour déroberais traces à Fatnitié , et pour ne pas nous doMeff le temps de captiver, à ibrce de douceur et de réngnatic»!, la compassion d'un ifieux cerbère appriwisépnr le malheur. Ou fusîlloitsous nos barreamcysans autre forme de procès, le»qiiatre matdots bretons , mes pauvres eumMtà^ de ebMBbréejf on asaaasittoitofficiellemeiit,sur un bateau de l'Ile aux Cygnes, mon ami Raoul de Sflint-Vineent j on réduisoit mon ami Chrisloval'à se couper la goi^e avec son Tdsoir ; et le îommal n'en saiH>it rien, et la eommiseion de la liberté individuelle toudhoit régolièrement ses qilendîdes honoraires, cela va sans dir^} ot le sénat conseryatetar eomerveît soigneuse*

ment Farbitraire tn violable. L'innocence n'aVoit pas l'expectative du jugement ; la vanité ne trouvoit pas à se consoler par l'attrait du bruit, ni l'héroisme par l'espérance de la gloire. Aussi l'opposition étoit rare et méticuleuse. Il y avoit bien de quoi.

Chose extraordinaire ! trois généraux audacieux ont failli changer là face du monde, et tous trois sortoient d'un fond de basse-fosse où le monde les avoit oubliés : le Corse Boccheîambe, qui alla mourir à la plaine de Gre* nelle avec Mallet, Lahorie et Guidai, gémissoit depuis dix ans au secret, et il y étoit arrivé de loin, par une nuit obscure, dans une charrette close. Le peuple disoit, en se pressant sur son passage : « Qu*a donc celui-ci à regarder autour de lui ? • Hélas ! le malheureux regardoit les rues elles maisons de Paris, car il ne les avoitjamais vues.

11 falloit que le sentiment de ces cruautés fût resté bien profondément imprimé dans le cœur de nos édiles pour qu'ils s'avisassent de traduire malignement Napoléon au jugement de la postérité , dans l'ajustement grotesque de cette malencontreuse effigie qu'ils ont arborée

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commeun épouvantail au sominet de la colonne. Ma mémoire àeproscrit n'est pas si vindicative. Je le déclare avec sincérité. A cela près de quelques petites miévretésimpérialesqui rappellent les oubliettes de Ruel, V oreille de Denys et le taureau de Phalaris , Napoléon avoit du beau, du grand, du sublime; jamais homme historique h*en eut peut-être davantage ; et le beau , le grand, le sublime sont au-dessus de la caricature. L'ironie est de mauvais goût dans les monuments, et Pascal a dit avant moi que les plaisanteries poussées à bout annonçoient un méx^hant caractère.

11 n'est donc personne, pour revenir à mon sujet, qui ne sache quelque chose du genre de vie dont je prétends raconter quelques incidents, et c'est la seule raison qui puisse relever aux yeux du lecteur la foible importance de mes historiettes, en les appropriant ii ses plus intimes souvenirs. Il est si naturel de prendre intérêt aux peines qu'on a éprouvées soi-même! A qui apprendrai-je que c'étoit dans ma jeunesse une grande question que de savoir ce qui valoît le mieux de la prison ou de la fuite, et

ce qu'il y avoit de plus difficile à supporter

414 souvsniM.

d*tabë résidence maussade entre des murs in*fratiehissdbles , ou d'un tagaboudage misérable è trai^rs les éhamjps et les bois ? J'ai goûté bien tong-temps de tous les deux ^ et je suis en état de prouver ^ue Tune et l'autre de ces positioBi(» généralement peu enviées , ont leurs agréments fëlfttfft qui èOttt capables de faire pencher la balftbee danb les mains tes plus impartiales* fin ptièw , le courage individuel est soutenu par M eommuuauté du malheur , par l'émulation tie fe pati^nt^ , par tes douceurs de l'entretien 4tii dissipent tous les ennuis , par les soUieir tudes de l'amitié qui charment tous les chagrinSb ehplëigécâmpign^ vous aves l'air, et l'espace, èl là liberté , la ^M d'une rndépenèance qui Hé ïttaihtient par sa propre Ibrce contre la forée du pouvoir , la vanité rieUsè d'une adresse qti ^^ue toutes les poursuites , l'attente d'un àéctieil fraternel dans la hutte enfumée du blftcheron ou la voiture nomade du berger ; la variété des chances et des événethents qui se l'eitouvellent tous les jours , et au belàoin l'espoir d'^ne généreuse défense. Il n'en est pas moins Vrai que cette attemative est encore en litige au tùomenl où je parle; et moi-même combien de

SUITES d'un HÂRBAT d'âRR^T. lift

fois n'ai^je pat déaîré squs les verraus d'ôtré rapoié tout nu sur un roeher battu dss wguwi i la faoe du oiri «t à la mercr de rintsmj^rfo des saisons ? Combien de fois n'ai- je pas désiré dans les fprèts l'abri rassurant d'un caohot htt*'^ nids et frais où je trouverais du moins on peu de pain pour apaiser ma faim, un peiji de paille pour reposer mon sommeil 9 Les honlmos ne se contentent jamais.

Un grand ressort de Ténergie des jeunes gens eontretous lesaceidents qui menaoent là fbvtuM errante des proserits, o'est cette vitalité sui^^ abondante qui s'augmente par l'exereiee , et même par la fatigue et les privations, est eothou^ siasme de tète et de ccenr qui trouve un n<Hi^ vel aliment dans tous les objets nouteaitt , ol pour lequel tout deviept volupté. Il ti'jr a guère de jonr où J6 ne me rappelle quelque chose de par«il, et entre autres cette matinée de priA^ temps si rigoureusement commencée^ où j'é^ ebappai à deux gendarmes en frauchissAnt uti ruisseau de douze pieds de largeur "mtè lequel je fieigoois de me pencher pour boire , et puis en SM tapissant subtilement dans un ehaUiJ[> 4e blé d^à grand , où je ne doutois pas que

Ii6 SOUVENIRS.

i*on me cherchât long-temps , pendant que }e paroouroisà quatre un long sillon clair et creux dont les épis ne pouvoient me trahir par leurs ondulations. Après cela venoient d'heureux ravins, des haies épaisses, mais incapables de m'arrèter, des murs de clôture élevés, mais dont un premier élan me faisoit atteindre le sommet aux deux mains, dont un second élan laissoit le revers derrière moi ; une côte ardue enfin, couronnée de bois touffus, et qui m'auroît certainement paru insurmontable si je n'avois été au-dessus quand j'en fis la réflexion. J'étois alors à un quart de lieue des gendarmes, mais je n'avois pas fourni une course de vingt toises sans être assuré de ma délivrance ; car ce n'étoit pas moi , c'étoit la terre qui fuyoit , qui disparoissoit sous mes pas, et qui emportoit je ne sais où mes ennemis immobiles. Dites-moi pourquoi il y a dans la jeunesse des moments de puissance physique et morale, d'exaltation et de force où les détroits de la mer et les aiguilles des Alpes ne seroient pas comptés pour un obstacle, des heures magiques où l'on fait tout ce que l'on veut. Cela est étrange ! Retiré

SUITES d'un mandat D' ARRÊT. 117

derrière un vieil arbre , je jetai les yeux sur la route qui se dérouloit comme un ruban blanc dans la plaine , et où j'eus le plaisir de reconnoltre mes quatre animaux , bêtes et gens, qui piétinoient ridiculement sur place y ni plus ni moins que s'ils avoient été enfermés dans le cercle de Popilius , et qui tenoient leurs yeux tournés dans une direction tout opposée à celle que j'avois prise. Réflexions faites, et ils y mirent fe temps , ils me donnèrent la satisfaction de la suivre au grand galop , et je les vis bientôt se perdre dans un tourbillon de poussière. Gomme ma capture fortuite n'étoit pas connue de leurs chefs , et que la tête écervelée d'un écolier turbulent n'étoit pas digne d'être mise à prix , je me flatte qu'ils n'eurent à regretter dans cette mémorable afiaire qu'une promenade inutile et une charge de pistolet.

C'est dans de pareils moments que la liberté s'estime à sa véritable valeur. Avec quelle plénitude je jouissois de ma vie et du droit d'en disposer l Je n'aurois pas marché avec plus d'orgueil dans les vastes campagnes qui s'ouvroient devant moi , si elles m'avoient appartenu en toute propriété. Eh i ne m'appartenoient-elles

pa8? Après trois hsares d'ua traget rapide qui laissoît plus de six ligues eairo le poiot du départ et cdui du repos , Je descendis oomim par enchantemeat dans une petite vallée râr* içui^ire qui reposait au fond d*uii Amphithéâtre de collines boisées i et fui ét^loit k fM^vt eux deux côtés d'une jolie rivière le lu^^e odorant de sa végétation en Oeufs* G'étoit la vallée de Courlans , la plus gracieuse du Jura , et peut? Atre du »Qode entier. J'en ai du moim jugé ainsi ce jour- là » et un autre jour encore. Oh l qu« la lumière étoit pleine et rianiesur ce beau U|HS de verdure! Comme elle dormoit limpide sur le cours des eaux égales , et comme aux «KHndres pentes elle s'éparpiHoiteil mailles de Ceu entre les rochers qui lui ftvoîent livré un passage I Tout vivoit , tout respirait autour de moi, et comme moi I la jeunesse, lepkisîr lat la libelrté. H n'y avoit pas une plante qui ne portât un bouquet épanoui nomme pour une Ate , «t le pdntre le plus coquet n'avroît fas mieux réglé leur merveilleux assortà««Dt.

C'életent des saiîcaires violettes à grappte flot* tMtes, des angâîqws ombragées de blattes parasols^ des lampettes aux longs pécules to-

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ses dont le limbe étoH découpé conime un ruban , des renoncules à la coupe d'or glacé d'un \if émail , des leucaqthèmes aux rayons d'argent, des brises aux balles suspendues en grelots, et qui , selon le caprice d'un air doi^x, baîssoient et relevoient tour à tour leurs fronts mobiles frappés de reflets soyeux. On ^uroit dit , aux bruits qui descendoient des bois , qv^l Gouroient à travers les arbustes et qui mou>roient sous les herbes , que la nature entière étoit en oeiuvre d$ création. Mes insectes çhé^ ris ne manquoient pas plus ^ cette solenni{té que si elle avoit été faite pour moi : pendant que mes regards étoient fixés avec attendrissement sur une touffe d'ancolies qui penchoit tristement ses corolles superbes comme autant de diadèmes chargés de grenats syriens , je vis s'y abattre une volée de ces brillants cérambiques à la robe d'un rouge de pourpre qui n'habitent dans tout l'est de la France que cette «nique région , sur une zone étroite de quatre ou cinq lieues de longueur. Jamais la magnifique lamie de Kaelker ne s'étoit offerte à mç^ yeux , et je l'appelai par un cri d'enthousiasme et d'admiration semblable à celui qu'Adam dut

proférer dans le paradis terrestre quand il désigna sous des noms véritables toutes les créa^ tures du Seigneur. — Et comme Adam j'étois seul , sans remords , sans haines , sans soucis de l'avenir , car toutes les mauvaises fortunes du proscrit étoient sorties de ma mémoire.

Fier de mon indépendance , de ma force , de mon bonheur, de cette libre possession de l'univers dont s'emparoit ma pensée , je n'aurois pas échangé cette joie incertaine, exhalée entre deux périls , contre l'empire assuré du monde. Ma tète bouiilonnoit d'une ivresse de poète que je n'ai pas retrouvée depuis , mon cœur éclatoit de volupté. Tout à coup mes paupières s'inondèrent de larmes, et je tombai à genoux. « mon Dieu ! m'écriai-je , que la nature est belle ! que vous êtes grand dans vos ouvrages, et que vous êtes bon dans les consolations que vous prodiguez aux malheureux ! mon Dieu I si j'ai assez vécu pour vous connoltre et pour vous adorer , retirez mon âme à vous, je vous en prie 1 mon foible corps ne peut plus la contenir. » Puis j'achevai de me coucher parmi ces fleurs , car je ne me suis jamais cru pluç près d'être exaucé. Je murmurai en défaillant

SUITES iTdn mandat i>'areët. 121 le nom de mes parents, de ma sœur, de Clémentine , et tout sentiment m'échappa. La seule idée qui me reste de cette extase, c'est qu'elle m'a fait sentir plus de félicités inexprimables que tout le reste de ma vie.

Mais on se tromperoit étrangement si l'on pensoit qu'il en arrivât souvent ainsi. Quelques jours s'étoient à peine écoulés depuis celui-là que cette exaltation si pare et si expansive avoit fait place aux angoisses les plus amères. J'étois traqué par six gendarmes, dans les grangeages d'un bon paysan plein d'éne^ie et de dévouement , qui n'avoit toutefois d'autre gtte à me donner que celui qu'il me coovîeodroit de fouir dans son grenier , sous les fourrages nouvellement récoltés. Il est difficile de se &ire une juste idée de l'incommodité de ce séjour quand on n'a pas subi l'enivrement de son arôme étourdissant et l'ardeur de sa température effervescenic. Je fus cependant condamné, sous peine de capture, et peut-élre de mut, k y passer trente-six heures d'anxiétés physiques et morales , de douloureux sommeil

oommttnes du temps. G'étoit un suppliM a»* sidu et sans répit que le cauchemar m'a rendu plus d'une fois dans mes songes , et que Dante a oublié dans rénumération des peines de Ten^ fer, une torture k laquelle il ne manque HeA de celles des damnés, pas même je ne mis quelle durée fictive de l'éternité. J'avois aenU de temps en temps s'alléger mon affreuii fyh deau , mais son poids étoit aussitôt rempL^t^ par un autre , par le groupe lourd et mouvant des soldats qui me broyoient de leurs talons 4< fer sous le peu qui me restoit de ma mol^ «t flesible toiture, en â^ndant profondi^m^oit )e foin de la pointe de leurs sabres. J'avois élé atteint deux fois à la même jambe ; un jbroj-r sième coup m'avoit mis & nu t en glissant i le tendon extérieur des doigts de la main droite « que je tenois soulevée sur mon visage pour as** pirer avec eflfort cet air brûlant et empoisonné qui entretenoit si péniblement ma triste ei^îs^ tence. Si l'obscurité qui régnoit dans cette <»*ypte de misère et de désespoir avoit perosis qu'en les retirant ils regardassent leurs armes au tranchant de la lame , le sang dont elle était baignée m'auvoît infailliblement trahi ; mais ,

SUITES d'un mandat d'akrêt. 123

sûrs de n'avoir pas été avertis par un gémijisement , par un cri i ou par une convulsion , ipi'un homme caché se mouroit sous leurs pieds, ils la remirent tranquillement dans le fourreau , et s'éloignèrent sans insister da<* vantage. Le foin qui recommençoit à s'accu-» muler sur moi par charges énormes me fit comprendre deux choses : la première , q^e j'étois sauvé d'un genre de mort, et la secondei q«e je ne pou vois échapper à l'aulre; car chaque hr^issée d'berbes qui venoit peser sur la masse dont j'étois accablé interceptoit de plus en plus ma respiration haletante* En effet | quand les cavaliers , alarmés par l'approche d'un orage qui s'^vançoit rapidement, eurent enjambé leurs montures et repris i toii(e hâ(e le chemin de leurs quartiers, quand mes res^ peettdUes hôtes furent parvenus i dégager mon enrps gisant de son intolénsible prison, j0 n'avois conservé qu'autant de ccmnoissance qu'il en fa«t poar dés^pérer de la reprendre tout enti^àfve. Gependani le peu de signes d'eiis* lenee que je dontois «oeore feur arrachd des exdamaiîeiis de joie« Les pauvres gens penseîeat ne ratrouver là qaCvm cadavre.

124 SOCVENTRS.

Je fus rappelé à la vie par tous tes soins que la bienveillance et Thumanité peuvent enseigner, et mes blessures , plus effrayantes à la vue que sérieuses en réalité, n'exigèrent qu'un pansement fort simple. — Mais c'étoit peu d'être délivré : il falloit fuir de nouveau ; il falloit fuir toujours. 11 falloit profiter avec empressement de cette heure formidable où toutes les cataractes du cielvenoient de s'ouvrir, pour gagner un autre asile, car les perquisitions ne manqueroient pas d'être reprises la nuit suivante. Il falloit surtout éviter la grande route et les sentiers battus, pour me soustraire à la poursuite obstinée d'un . gendarme plus persistant et mieux avisé que les autres qui avoit continué à parcourir le pays sur un rayon peu étendu , et qui circonvenoit en quelques minutes de course précipitée tous les environs de la métairie. J'avois précisément ce jour-là pour point de direction une petite auberge isolée située à une portée de fusil de Sellières, et tenue alors par un homme de cœur , patriote de la vieille roche, et fortaflGidé à nos intérêts politiques. J'y avois mandé à minuit le plus exact et le plus zélé de mes émissaires

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. 125

accoutumés , personnage adroit, rusé, imperturbable, exercé par vocation ou par infortune à toutes sortes de. méchants métiers, et sur lequel je ne concevois cependant aucune défiance, parce que je le savois aussi impassiblcr ment fidèle à sa parole pour une action honnête et loyale que s'il s'étoit agi d'une mauvaise. Aucune infraction de sa part à l'instruction reçue n'auroit changé mon opinion sur son compte. Elle m'eût prouvé seulement qu'il étoit prisonnier ou qu'il étoit mort. C'est dans le lieu dont je viens de parler qu'flippolyte Bonin devoit me rendre mçs dépêchée^ c'est-àdire quelques nouvelles de mes parents dér sciés, quelques renseignements sur la destinée de.mes amis fugitifs, et plus que tout cela dans la. situation où je me trouvois, l'autorisation impatiemment désirée de renoncer à des teur tatives déjouées par les événements, et de quitter un poste qui n'étoit plus tenable , pour aller embrasser dans la Suisse catholique l'étroite observance des solitaires de la Trappe, car je n^avois plus d'autre espérance et n^ formois plus d'autre vœu. i i

Le tr^et de la métairie à Sellières n'étoît

4M soutfeffiM.

P&8 éé piM dé deux lieues i vol d'oisefta ; je n'en étoU séparé que par une plaine profonde^ encaissée de tous les côtés , et asseï régulière au regard , que je savois n'être traversée par aucune rivière ni interrompue par aucun autre obstacle difficile à vaincre. Il étoit huit heures du soir. L'orage errant n'occupoit pas tout b ciel ; le soleil couchant frappoit la montagne de Toulouse d'un rayon horizontal qui devoit édairer quelque temps encore son sommet^ et ^'est non loin de sa base que la petite ville de Sellières groupe ses rues mal percées et ses liaisons mal bâties. Dans tous les eas^ j'étols certaifi dé ne pas perdre de vue la montagne et son noir clocher â la lueur des éclairs; <m la tempêté duroit toujours^ et, selon toute ap«parence, elie redoubloit d'horreur et de fracas. le ne me souviens pas aujourd'hui, après tant d'années et tant de voyages dans des régions renommées par leurs ouragans et leurs mé«téères^ d'en avoir jamais vu de plus effrayante. Un enfant qui me précédoit, à l'endroit oA f'étois obligé découper le grand chemin, m'an* nonça, par un signe Convenu entre nous , que lé gendarme inquisiteur ne paroissoit point.

SUITES d'un uajhmx d'aruét. 19T

i'y p&ssai en courant, et je m'enfonçai dans la wlléé^ sduft les torrents d'une pluie battante qui m'aToit déjà pénétré de part eia part.

La premiètrë partie dn voyage ne m'embar?rassoit pas beaiK^onp, et je m'y engageai avec d'autant plus d'assurance qu'au bout d'une deriai-h^re l'orage avoit tout^à^ait cessé. Le diel à fflioitié éclairci ^ l'air entièremenit apaisé, prpmëttcÂetit une nuit sereine , et les dernières lueurs du jour qui s'éteignoit découpoient si nettement à l'horizon l'église aérienne qu'oxi auroit cru pouvoir y toucher de la main; maifi je ne parvins pas sans inquiétude aux bas-fond^ ée la plaine. Tous les versants du circuit l'inon*domK de larges cascades. Il n'y avoit pas u^ sillon penchant qui ne Cût devenu le lit d'i^i ruisseau, pas un ravin qui ne donnât passagf à une chute rugissante , et toutes ces eaux ep tumulte qui hurloient derrière moi aJloi^nt s'ér pendre à leur aise sur le lit uni des prairies , o^ dormir immobiles dans les creui .Long-temps je louvoyai avec assez de patience les baies innoinbrablesqui s'opposoient à mon passage» et qui^ pendant quejemarcbois, repoussoienideplus en plus kur limite éloignée ; le retour en sens

128 SOCYMIRS.

opposé ne m^avoit fait franchir qu'une flaque étroite , et les toises me coûtoient des lieues. Je résolus de prendre ma traversée pour ce qu'elle étoit, pour une véritable expédition nautique, et je souris même à l'idée de me noyer le soir dans des plaines chargées quelques jours auparavant de ces jolies herbacées dans lesquelles j'avois failli étouffer le matin. Je cherchai seulement à m'assurer au gué des inégalités du sol que le niveau de l'eau me dissimuloit, et à conserver avec soin les hauteurs, la moindre méprise étant de conséquence pour un conspirateur incomplet qui ne savoit pas nager. Je dus faire ainsi beaucoup de chemin, caria montagne qui me tenoit lieu de pôle se rapprochoit toujours. J'en fis assez du moins pour m'enhardir jusqu'à la témérité, ne déviant jamais de mon but d'un seul pas qu'autant que l'élément usurpateur dépassoit un peu ma ceinture; et alors, explorant du bout du pied avec précaution mon hydrographie incertaine pour reprendre un poste plus avantageux. Je n^avois, hélas 1 pas pensé à me munir d'une autre sonde pour cette navigation mémorable à laquelle il faut convenir que je n'étois pas préparé. Il ar*

SUITES D'tJN MANDAT d'aRRÊT. 429

riva "cependant une fois que mes calculs më servirent mal. Soit qu'en tendant sans cessé aux points les plus élevés de l'espace parcouru, je me fusse exhaussé peu à peu au revers d'une propriété garnie de fossés, soit par toute autre causé 'qu^'expliqueroient aussi naturellement les accidents du terrain, je sombrai subitement jusqu'à la hauteur des épaules, et, pour comble de disgrâce, ma sonde inutile ne trouva de fond dutour de moi à aucune des portées du compas. Mon parti fut bientôt pris, car il m'étoit imposé par une nécessité peu équivoque. Â mes côtés il n'y avoit que la mort, une mort sans éclat et sans poésie, que j'ai pu décrire, comme on voit, avec quelque vérité de couleur , dans le Peintre de Saltzbourg^ naïve contr'épreuve de mes tristes aventures de jeune homme.' J'avois au contraire l'espérance bien fondée de voir diminuer peu à peu les eaux qui m'entouroient, car j'avois observé depuis quelque temps que je suivois une pente peu sensible à la vérité, mais dont leur courant marquoit bien la déclivité. Les corps légers enlevés par l'inondation, et qui nageoîent à la surface, descendoient dans la direction même de mon aven-

430 SPUYENIM.

tureux voyage; et comipe Tprageji'ayojt p^a^

été long, j'^n conclus assez logiquemeat qu9

lés ooucbes multipliées de ce fleuve fortqit des

tempêtes ne tarderoient pas à tarir. Ap^même

instant la lune se dégagea des derniers nuages,

plus resplendissante (|ue jamais, et la yâllée

présenta un des tableaux les plus extrsiQrdir

naires qu'on puisse imaginer, surtout pour le

malheureux personnage accessoire qui occju^

pôit dans sa vaste composition une place si

incommode. Ce n'étojt plus qu'un lac imr

mense jonché de noirs îlots , et sur lequel des

arbres clairsemés, sans tiges apparentes, ba-;

iançoient çà et là leurs rameaux échevelés«

comme des plantes aquatiques; mais je ne.

pensai guère à le peindre pour la postérité dans

le goût de cette belle image qu'Appelle sus*

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