‹ Nouveaux souvenirs et portraitsChapitre 7 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

pendit aux rivages de Neptune , et à le plier aux régies de ce langage nombreux et mesuré que mes idées revêtoient si facilement ^l.Qrs* Je sentois trop dans ce momept-là que, l|i verye» de mon âge d'inspiration €;t d'enthousiasme ne; résistoit pas aux impressions. du, froid; qvQJei coromençois à éprouver dans toulp sa rieueurf. surtout aux parties de mpp. çftrps qui .étaient

SUITES U'UN MkMÂi D^ ARRÊT. iH

tuccessivement abandonnées par lès eaux , et ma muse grelottante n'aspiroît plus qu'à un endroit où sécher ses ailes. Cette sensation m'annonçoit pourtant que mes conjectures

étoient en bon train de se réaliser. Plusieurs heures s'étoient .écoulées dans cette position , et une partie du torrent avec elles. Une espèce de promontoire qui m'avoîsinoit , de manière que je pouvoîs y atteindre de la main , venoit de se découvrir auprès de moi. Je m'y eram-' ponnai avec toute la vigueur que prête à une grande énergie de muscles et de volonté une résolution dont on fait dépendre le salut de si vie^ et, les doigts profondément flxés dans ses anfractuosilés les > plus résistantes, je m'y tran^ortaî d'un élan, mais en laissant mes

souliers^ incrustés dans le sol bourbeux sur lequel je pesois depuis si long-temps, comme Empédocle ses pantoufles au bord du cratère.

Je ne fus pas lente de plonger pour les reprendre, quoiqu'ils fussent presque neufs, eC que je ne m'en connusse pas une autre paire à nooins de vingt lieues à la ronde. Heureusement mon promontoire apparent étoit bien autre chose i ma foi , qu'un de ces caps vul-

gaires qui vont briser leur pointe émoussée contre les flots d'un abîme; c*étoit un isthme parfaitement conditionné qui unîssoit les terres submergées aux terres sdides, et des deux côtés duquel les eaux se séparoîent d'un commun accord pour descendre et se perdre je ne sais où. Je le suivis intrépidement à pieds nvs»

attaquant sans m'émouvoir les saillies incisives et brutales qui se multiplioient sous mes pas , et imprimant à chacune des traces fort visibles de ma pérégrination nocturne, pour l'instruction et l'usage de ceux qui seroient tentés d'en retrouver l'itinéraire. Déjà l'appareil improvisé de mes blessures avoit cédé à l'action permanente de l'humidité; mon sang couloit en abondance de toutes les issues que le sabre lui avoit ouvertes, et une foiblesse croissante, un vague étourdissement, un frisson universel qui parcouroit convulsivement tous mes membres transis, me menaçoient de n'arriver jamais quand j'arrivai enfin. bonheur I c'étoit la maison indiquée, et je ne pouvois pas m'y méprendre. Je m'appuyai contre la porte , je frappai, je gémis, je criai, je parlai peut-être. Elle s'ouvrit à la lueur d'une lampe, et se re-

SUITES d'un mandat d' ARRÊT* 433

ferma aussitôt. Je conçus facilement cet accueil inhospitalier. Dans mon état, je nepouvoisque ' faire horreur ou pitié, et j'avois fait horreur.

Une voix rigoureuse partie de l'intérieur me prévint charitablemratqu'à la moindre marque d'obstination, je serois salué d'un coup de fusil chargé à balles. Misérable que j'étois , et tout dépourvu alors du libre exercice de mes facultés morales, qui pourra le croire? comme un homme heureux de vivre , j'eus peur d'un coup ' de fusil. Je longeai la muraille en tâtonnant et et en y lithographiant d'espace en espace l'empreinte de ma main sanglantel Je passai de là , • en redoublant d'efforts , aux clôtures prolongées des attenances , des jardins , des vergers, des vignes , des champs ; et quand les clôtures manquèrent tout-à-fait, je tombai sur une butte de pierres amassées sans doute pour les continuer. Deux heures sonnoient à Sellières.

J'en étois là , livré à une espèce d'anéantissement qui suspendoit jusqu'à mes douleurs, quand je fus tiré de cette langueur morne et semblable au mauvais sommeil d'un malade par les refrains d'une chanson joyeuse. Je me rap' pelai confusément que ce jour-là devoit être

iSà SOUVENIRS.

un dimanche , et je compris , sans m^en sourcier davantage, que ce bruit annonçoit le retour de quelque grivois atardé qui sortoit du cabaret. Seulement je me rangeai avec un peu plus de précaution sur ma rude couchette pour ne pas mettre d'empêchement à son passage.

Ce mouvement me décela » et le jeune homme , s'approchant de moi , s'abaissa doucement à mon oreille, et me frappa Tépaule d'un petit coup d'avertissement :

«Holà bel bonhomme, me dit-il, d'où êtes* vous qu'on vous y mène? Ce n'est pas raison, ppce que vous avez peut-être bu un verre de trop, moucher camarade, pour qu'on vous laijsse coucher à la lune sur un tas de pierres comme un chien mouillé. L'air qui sort dé terre n'est pas bon à la santé quand il a plu cl^aud, c'est connu. Il faut convenir, comme dit ma mère , que le vin est un mauvais maître; mais le bon Dieu est pour tout le monde , et les amis sont toujours lA. »

Je soulevai ma tête aussi bien que je pus.

vers ce digne garçon , je le remerciai , et je lui racontai en peu de mots ce qu'il m'étoit permis de raconter sans imprudence de mon

SUITES d'CÏÎ MANDAT d' ARRÊT. 43o

voyagé et de meâ âcdiiëhts', parce ^îié j^avois rortf i*cœxir iqu'^il ri^éitfpqHât pas la fausse opimoû'qall sétoii faite de mou II ppuvoit, on éaet/'iîië i^ncoiitrér Te lehdéinslin dans ta ruej' quand je seroîs tombé entré lés mains des gen- ^ dwm6avjâ)iBMe'is$to>p4rQÎ^il> }ilévii»6ie'r et s&jcliarit^ me %mwA ^m^^ dtt i^&P à W

: >« ,<M»^ obtr!fe]^itJttV3^'«iBer«itti>éfâ«fefi>ë;'^

stniC IpifiH^b ifao ^^ i^Hitt dlôié-,- qA^tt iik^ bond honnête. G'esteflHifu«(^0ift«<^ltybilaift",°

p^frtêl|>[^ 3»nçdA/î8sliPMtWï8rï«|ii«>f/|MlBoitt^ sep «çqpmeii^ i|çft|A^r|49ilfiiMilitf»lMi j^i^ri a)i||^.4p,^ai,,pçièt. te» aihir«fidltopi»«e ftal COf^..^,, ])|li9r^»^zjpaM;tei\;.tW9ÉR44f<M^ ne?

gsirde». çj» nu^^dft j3i«4Jleh ^ dlltMtde-^yaasd faire coucher quelque part un pea.ÀJëjàl04 *t^'

donner e 8epé,â;Ane quegi<gi^^^9^^^^^^ ^ , ^3 a Un Ut 1 m écriai-jè, non , non , monsieur t

une petite place dans votre çhamj^^.^ ^n^ plan-, che pour me reposer , un coin poiar nu^ tapir l

— J,J . . ««vil./,»

rien, rien, qu'un epdrpiti^ica^té/.ojiijç. puisse me déshabiller , me réchauffer et dormir. Ma vie dépend de vous. ,,. ... : »

— Davft'Oe curlà, vous-pouws^téAi^û^fttan^quitta» oaviyiniii tojwne bouillie en. pliant le»^^ genoux pour se mettre à ma hauteur ;:)efear.

bravi^SK^iit, ; ws bras^autoUr . de ^mb* > é€ii), «^et Igjjsse^-^voua alkrçQVMQ^i]un.j^nlMtl,ûi^ PÇMltf j'^la jftrr«t;«t les;reînaasse2 £orift,pôiir.: yqi}9 portes :to^t d'un l;ral4 ju8(pL*àJ||to^ ^ :et noj^n^a,vpn84iiç^4eui.pftSé :> ^ - loii i r.*. 2

1 '.N^ .Encore iiise fois^ noti, m6n*oh£T''&inî ,répondi^e eDtferer'îévàM'àvec! lîhe peiné^^^ riUe, quejeplayvins cepeifdaMà ibF-ffiJ^itiiulec, et en Tn* èfflfermis^ant de'' toiut in€b'ik)âvœ^ suin ims'ptedB' -meurtris ''et^'déâiîi^. Je-voùs"^ prieroû «seulékiient demé^prAter d'id ^Vi an bras secoulidite^ si je &« i[î^àignois dé Moiiiller vœ habîts.i;.i'^ : or ^-/s^ ..»\ ;: '^-^ '^ •

— Laissez "dôMc\ iiit-il en liant forteinept aâtbtir'de ïli6ti ëorps le bras que je cherchois , et en m'enlévâbt à demi; mes habite en vèr-

SUITES D'vft;J(|^Ç4^1 d'aKRÉT. *ST

Nous arrivâmes enfin dans sa chambre. A ^oit t^mps >pq^f i9(}i.iJ(M'<e»brfts^:eo[' pleuraxi( de . Jr9(HW^QÎ¥^$aBj$P« ^ J^ tt-àtehdiscaiteo i^e sqrt^^ilQ.v^Uipté msiki pbwher sec^^ ipfmA ^nt qf^'M allofAQit nM JlpiCHttré*- âital^ues^ tno A mens après , mes nj^ea^bf^isearOpoâàeMtidaD»

soit les dernières het9iRfifbdd>lâ; siliitiswiuilai

dfiat de. 3^isi4<itio94 .eMNiiilt'y .«T^^t: McImmiI nfent rien de .plus pr9|Mre;etid^i^,#^Ptià>

pendant je.lç. yig tQuraer. ^r>flep>^l>UBS(ç»ii|lMr%) neufs «n i!egard|ï>i;esquipi^nt§u3f. Ç^Mpi^-Mmi dçute Xpiègè^ia jduf $$SQQ)iiaUB.# JP»A.ii»fc^ i

tunenHii'et la àUipti^fhriik!a éléhhiép' fbrte pour qu'il fût possible de penser -liéb-ftti'è

eeittâ;<toi»«rMivé,ulO a8Maiédi|ifô<tfKËfl6clM io»^ tiK|-; po<ttr9UJid«^i)>< tliè»>«a^',l-l^tdùVflë^'>«lt®éii^'

8iir^iiratiteiiMtti^*'ttiiitit é«f«s^'ëât>ë}gifê'^dii^ Mpi^^ tinPMitt'ttfkiMn ié qùimk Mf iM>^

iciepéhéfiQrtli^cAf td«);b»ïf «kVâfri^ J)ff fêiiHf-^

neDM'Uiiei fMi;itâ!l»ok»e^!iâttf<â<![diii< pàii^-"^ gèareM>BiàR «900 sa^péMMte^fâpëtiffi^l Wj^v^-

l(Mlé«l»ie(b]és y' f r^9riéiM<!fre «Sioftnè'éFpPè^qïiéf^

^tM#ag«»)rpol»t^lil'^tto>Éittt« cfu^son jgenre'de ' vi^^leigdô dè<«(ytttës^tes' oebasiôiàSs^ââ-'dé^^^ et">Ê[ik#Iam«fd'défoc&afilè.' MlÙif'i^- '

reste lAattl^h'^siiA'^thoii liô^é

<fflM aria merci 'ae m cnar lie: j'enr laissai re- ' tOkè deiii •diii^'^'lHHirsé'^lâ^'^pfei^aht- fê;' stUtélall&%éàiA'^-iiioh KMé V'«mètidbk-ttfôY^

SUITES d'un ukf^kT d'ahrêt. 139

un derniel* service, lu} dù-}e. Il me faut, ei^ effet, des souliers ferrés et de la plus grande mesuré; mes bas de laine onJt aussi grand besoia d'être renouTelés; je me passerai d'autre cbose , car je ne suis' pas aecoutumé aux dou-. ôeurs de l'aisance , et je n'aurai plusqù'à vdus &ire de tendres adieux j en priant le cie| de permettre que je tous revoie dans* des joursi plus favQrableis.

~ — Bon l répondît-il en souriant et en Ve£« forçant de me faire reprendre une de mes piégées d'or, monsieur ne saSt.pas oe que valent dés bas de laine et des souliers ferrés* J'aurai; plus des deiux tiéifs d'un seul de coé doubiefirlouis à lui rendre. > ' :-

— Non pas , s'il vous plalt^ repris-je en re« poussant- sa main^ car vous ne. me refuserez/ pas de conserver le surplus pour vous réjouir en mémoire de moi, pendant deux ou \foib, dimanches. Vous sftvez que ces plaisirs iono^^ cetis et naturels vous portent, quelquefois bûni<i beur; ils peuvent vous foiiriiif • èneoce yocm*?! sion d'une action généreuse^ *^ : < :l

— Fi donc ! répliqua le ^utte homme e»l jetant la pièoe sur mqn lit« Où seroioik Is pbâr.!

i40 SOUVENIRS «

sir et l'honneur d'obliger petitement son prochain 9 si cela rapportoit de l'argent ? Ce seroit bien plutôt à moi de vous épargner cette dépense, et je n'y manquerois pas si si ce

n'avoit été hier dimanche. »

Je n'insistai plus. Il sortit pour aller faire ces petites acquisitions et pour se mettre à la recherche de Bonin , qui devoit m'attendre encore. Je le rappelai comme il faisoit passer la clef à l'extérieur, afin de me renfermer pen* dant son absence. '

« Quand on a eu le bonheur d'acquérir un ami tel que vous , lui dis- je avec une grande effusion de cœur j on seroit bien ingrat si Ton s'exposoit à en être séparé sans se ménager le moyen de le retrouver un jour. Vous ne m'a* vez appris ni votre nom ni votre état..

— Ohl mon état ; c'eiE^ pour n'en pas finir:

diarpentier, menuisier, maçon , couvreur, vitricTi badigeonneur, tout m qui concerne le bâtiment , généi^lement quelconque , excepté le £enrementi On Êiit de tout pour vivre, dans les petits endroits; encore a-t-on quelquefois bien du mal. Pour ce qui t&t de mon nom i il est* aisé à rétenir, et on n'en trouve

SUITES d'oN mandat D'aRRÉT. lll

pas beaucoup : je m'appelle Amour de Dieu,

— Amour de Dieu! m'écriai -je en tressaillant , comme si j'avois reconnu dans ce bon jeune homme un symbole vivant de la protection du ciel. Amour de Dieu? dites-vous ; mais ce n'est pas là un nom.

— Gela est possiblement vrai , répondit-il en riant. Mon père contoit souvent que c'étoit comme une récompense que les honnêtes gens du pays avoient donnée à ses anciens , et il ajoutoit en me caressant, quand j'étois petit, que je prospérerais toujours tant que j'aurois mon nom devant les yeux. 'Pauvre cher homme 1 le Seigneur veuille avoir son âme avec lui \ 9

En achevant ces paroles , Amour de Dieu sortit pour tout de bon. Une demi-heure après, mes commissions étoient faites.

Je sais bien que ces récits, dans lesquels je me complais trop long-temps peut-être , sont loin d'offrir l'intérêt pathétique et le mouvement passionné qu'on cherche aujourd'hui dans les moindres compositions littéraires; mais si on considère que je les tire pièce à pièce d'un journal tout-à-fait intime , qui ne

iAi souTfimtis.

fut jamais écrit pour le public , on me saura prabablement quelque gré de n'avoir point fespiré à relever la naïveté de mes impressions par des épisodes factices , que mon imaginalion n'auroit pas été en peine de broder sur un canevas plus simple encore. C'est précisé^ ment parce que les faits très- vulgaires que je raconte ne valoient pas la peine d'être inventés^ qu'ils peuvent évdi^ller dans l'âme d'un lecteur âccoul^umé à se contenter d'émotions douces l^t vraies un peu de cette sympathie affectueuse i^ui se fortifie par la confiance , et je préfère tieaucoup ce genife de succès au vain plaisir d'étonner l'esprit par d'ingénieux mensonges; Là fiction n'a pas un mot, pas un nom à ré<clamer dans ces pages sincères; et si vous passez jamais à Sellières, mon ami Amour de Dieu pourra vous en confirmer l'exactitude^ en tout ce qui ne touchera pas d'une manière trop immédiate aux secrets de sa modestie. Je ne doute pas qu'il n'y vive encore aujourd'hui et pour de longues années. C'est du moins une garantie presque infaillible de longévité que l'habitude des bonnes œuvres et le calme d'un cœur satisfait de lui-même. Les bienveillants na

yp4i}li9$6ia prasque pta^ Jlélag!! Hs. ne deivoiënt pa^.maudrl r . "

Ilippolj^tQ BoDÎn VétoH- ttOQvé au rendest yous; mws il:n'arma prés de moi <|u*à ianirit V^pbée^ p(lMle qu'ît aiioit lieu de éoupçoimee qtt'en.«Mryeîllaît ses^dëwardiies çt du oraindre p$»r «onï^eiA que » viâite oe dèéelAl na rAtaitô. jbed lettres doitt iL éUnt ckariié pooi 0ioieoBteii6ieiHlajsolutiottdet(me lAes douiea; ^64 ôt^«At JDrt dévehqpfi^s et .fort exptiea-^ tive^^ J'iHcôa eafin-afiranobi des devoirs d'unà mîssiôii dev^que plue périUease encore depuje qu'elle ^toît devenue inutile. Mon père md prassoit de quitter la Fran^, et m'autorisoil mém^ à embrasser la vie solitaire à laquelle je me eroyoîs i4>pelé^.,peuryu que' je ne m'y eogageasas point par des wdux. Quant à mes amis de déistouement et de misère,, quelques^ uns m'avoient déjà devaneé à l'étranger; d'autres étoient prisonniers dans des forte-** resses qui rendoient rarement leur proie. Un. d'eux s'élloit brûlé la eervelle. Glémenthie n'avoitpas été vue; maïs on parldit (lour elle' d'un protjet de imariage qui paroissott sur le ppiAt dAfS'aceoiapiîrf Mon oœar étoît trop ma«

141 BOOVENIM. -^

lade pour pouYoir se soulager, par deslartnei^ J'éprouvois un invincible besoin dé rentrée hardimeiit dans meft périls pouih ind. distraire de mes* chagrins. Je* demandai à Bonin i^lt sa voit quelque moyen de me faire pftrvenîi^ avant le jcHir, sans suivre aucune rdute pra?" Uquée, à ce point des hMteursdePolignjrd'oti l'on découvre si distinctement la chaîne ^louis^ santé des Alpes helvétiques , parce que je me eroyois assuré de gagner de là facilement \és' frontières de la Suisse. Il me répondit* par je ne sais quelle affirmation ricanneu^ qui lui* étoit particulière et qui couvroit toujbui^s d'une apparence de gaieté sardonique ses ré-* solutions les plus téméraires. Je le savois d'airance. Hippolyte Bonin ne m'auroit pas ré*, pondu autrement si je lui avois demandé dô me conduire sur le chemin de l'enfer.

Je me remis à sa garde sans balancer davantage; j'embrassai Amour de Dieu, et nous partîmes.

Le ciel étoit très-pur, et la lune Tilluminoit, comme elle l'avoit fait un moment la veiHe, delà plus pare clarté; mais nous parcourions des boi4 épais et sombres^ où elle ne se ttionttoit ài

SUITES d'un mandât d' ARRÊT. iiS

nos yeux que de distance en distance, : dans quelques rares clairières.

Quoique la conirersation de Bonin ne manquât ni de solidité ni d'agrément , et j'en dirai tout à l'heure la rabon , j'avois peu de relations nécessaires qui m'inspirassent plus de répugnance. Son scepticisme railleur, qui s'exerçoît à plaisir sur toutes les pensées tendres et généreuses de l'homme, avoit souvent froissé mon âme dans ses plus tendres Daouvements. Je marchois donc en rêvant & travers f étroite avenue qu'il m'puvroit dans le fourré, en me demandant par quelle combinaison imprévue d'événements la nuit qui commençoii alors pourroit enchérir sur la précédente en angoisses et en terreurs. Je ne sais pourquoi cette idée me poursuivoit avec une obstination irrésistible , si ce n'est sans doute parce qu'elle m'étoit envoyée comme.un pressentiment ; mais avant d'en venir à cette partie de mon récit, qui est plus singulière et plus animée que le reste, il faudroit parler de Bonin , il faudroit le peindre, et la hideuse et tragique importance qui s'est attachée à son nom dans le pays où il a vécu m'en impose en

146 aoDVBifiRS.

quelque sorie TobligatioB. Cependant ce cha-* pitre, déjà si long et d-ailleurs si vide pour la plupart de mes lecteurs, ne m'en laisse l^us le temps. Eux et moi, nous sommes éga-* lement prt^ssés dç finir; et puis , je n'ai plus ce privilège de vési^tanee élastique qui me perm^toil de me délasser des souffrances de la leiUe dans les souffrances du lendemain. €es agitations convulsives, premier élément de ma vie, me coûtent plus de peine à décrire aujourd'hui qu'elles ne m'en coûtoient autrefois à supporter , et je recule avec dégoût devant la nécessité d'achever une histoire qui a perdu le pw d'intérêt qu'elle pouvoit offrir en perdant son acmalUé. Ce qui étoit asses vif et assez poignant alors d'impressions cofnmunes i tous, conserve à peiqe maintenant , pour soutenir l'attention, le pâle reflet d'un souvenir qui s'évanouit. Je ne me dissimule pas qu'on penseroii en vain à le rajeunir si on ne possédoit à un haut degré cet heureux don d'un style pittoresque et vivant qui fait tout lire, et que des critiques d'un goût exercé me refusent.

J'en resterai donc ici de ma narration , à moins qu^une voix qui a tout pouvoir sur mes réso^

SUITES D*UN MANDAT d' ARRÊT. 147

lutioDs n'en réclame la fin : la voix d'un être sensible, quel qu'il soit, qui s'associe à moi par des sympathies fraternelles et dont le cœur aime à causer avec le mien.

Si oû a conservé quelque irague impression du chapitre précédent, on se souvient peutêtre qu'on m'a laissé à travers bois avec un conspirateur de village qui me guide comme il peut , dans la double obscurité de la fordt et de la nuit, vers un autre chemin aussi in-

fréquenté que possible , d'où je dois gagner les hauteurs de Poligny , et, s'il plaît à la Providence , les frontières de la Suisse. Dans le cas où l'on ne s'en souviendroit pas , on peut très'bien se dispenser de s'en souvenir , car ce que je viens d'en dire a toute la précision et toule l'élégance d'un sommaire. Quand j'aurai ajouté que mon compagnon s'appelait Hippoiyte Bonin , on saura tout ce qu'il convient de savoir pour comprendre le reste.

Hippolyte Bonin , dont la suite a fait un personnage , et quel personnage , grand Dieu ! étoit un homme de trente à trente-deux ans , qui , vu par derrière , comme je l'aurois vu si la lune avoitpu m' éclairer dans ces taillis déjà élancés et vigoureux , paroissoit en avoir soixante et davantage à la courbure de son corps fatigué dont le buste se courboit en demi-cerceau sur deux jambes arquées et tratelantes.

En face , et quand l'énergie du plaisir ou de la colère lui permettoit de reprendre la ' perpendiculaire et l'aUure d'un homme, o'étoit tout autre chose : un joli gardon de bosse Maison déguisé en rustre; et , comnke le8|[ens d'esj^t fuetlest tout à profit > cette physiéno-

SUITES D'm MANDAT d' ARRÊT. 151

mie équivoque lui avoit servi deux ou trois fois à se rendre la justice favorable dans des questions d'identité. Hîppolyte Bonin ; vigneroft de son état, étoil d'ailleurs homme du monde, et, qui plus est, homme à bonnes fortunes; et il ne sor toit jamais, dans les grandes occasions, sans porter le frac soigné du petU-maltre de campagne sous le sarrau du paysan» 11 y avoit en lui un aventurier multiple i, une espèœ d'Àbélîiio ou de Sbogar au petiè pied.

La nature ne lui avoit pas refusé quelquesunes des faveurs qui pouvoient le rendre propre 4 srâ rôle 4sb Lovelace, U a'étoil à la viérité ni grand ni bien tourné, ce qu'il dis^muloit toutefois avec assez d'adresse, quand il ayoit besoin d'y prendre garde; mais un née «quUio tant soit peu proéiainent, une bouche fraîche et gracieuse, unsourire plein de finesse, des dents superbes, et, mieux que tout cela^ des yeux d'un bleu <;éleste surmontés de sourcils d'ébène que relevoit la pçau la plus blanche ) la plus'déHcate et la plus harmanieuM;ment colorée que j'aie vue de ma vie (dans tfn homme s'entend), lui eomposoient une figure remarquablement dîstingaée« Il n'étoit bruit

152 SÔUVEHIUS. '

que de ses succès , et j'ai quelquefois amèrement souri de les comprendre en le voyant tourner sur de pauvres femmes ce regard humide, tendre et caressant» sous lequel ma pénétratioin , plus instinctive ou plus exarcée, discernoit un feu sardonique et cruel, comme une étincelle d'enfer. Maintenant encore, après tant d'années , le beau regard de Bonin , avec ;8on expression d'ironie et son reflet faux, me poursuit et me tourmente dans mon soin<meil.

Outre son esprit naturel, qui étoit trèsrvif et qui abondoit en saillies, Hippolyte Bonin apportoit dans la conversation les avantages d'une éducation peu commune parmi les gais de son état. Fils d'un riche cultivateur, il avoit étudié pour être prêtre ; et s'il ne reçut pas les ordres , ce que je n'ai point éclairci , e'ést que la réquisition le saisit au moment où il alloit les recevoir. Les événements le firent soldat, sergent, orateur de caserne, meneur d'une société populaire , et acteur en première ligne , s'il falloit l'en croire, 4ans lés scènes tragiques de Lyon affranchie par la guillotine. 11 ^flamii peut-être. Au moment dont je

SUITES D'un lUNDAT b' ARRÊT. 453

parle, Bonin étoit enrégimenté comme moi sous les drapeaux de Talliance qui reconnois* soit les Bourbons pour chefs. Il s'éloit fait royal»te constitutionnel, non du propre mouvement d'une affection consciencieuse , car la conscience et l'affection n'avoient pas beaurcoup de prise sur lui , mais parce qu'il abhorroit Bonaparte, qui s' étoit attribué une part trop large, au grand détriment des révolutionnaires, dans les dépouilles dû pays, et puis, parce ' qu'il ne voyoit dans une restauration opérée âelon nos principes , à la vérité fort confus , qu'une transition rétrograde au bon temps de ranarcbie.Un jour qu'il faisoit parade assez insolemment de quelques horreurs prétendues patriotiques auxquelles il prétendoit avoir prêté les mains ; < Hippoly te , lui disje , il sera prudent de vous taire là-dessus devant nos messieurs, car, de l'humeur dont je [les connois , ils sont hommes à vous faire pendre s'ils réussissent. — Bon 1 reprit-il en me flattant de cet (Bjl doucereux qui me faisoit peur , ils ne sont pas si hâtifs , et ils ne s'y prendront jamais assez tôt pour avoir l'avance.» Bonin pénétroit mille fois plvs pro-

fS4 ^om/ENiRs.

fbttdétnent que moi dâtis les è^ecreto d'un ai^ nir politique.

Rentré au toit paternel', et devenu mettre de sa fortune , Bonin n'amit mis qu'un aki ou deux à la dissiper» Le jeu l'avoit introduit dans ees repaired de la bonne eoiiipagttie où l'on raffine sur les vices de la mauvaise^ La misère l'en avoit chassé. Il ne conservoit pour todt relief de sa vie d'illusions que deux oki trois bittets doux d'une knarquise ib triglante qnr nous avoit fait présent de cette dangereuse reerue ; mAis, comnîe il étoit doué au plus haut d^ré de l'esprit de résolution ^ il subis^oit sa destinée sans se plaindre, en attendant lès chances nouvelles qui lui rendroiént son bien, xm l'occasion de prendre cejui des autrei ; le rétablissement du comité de salut public , par exemple , ou celui de la monarchie. G'ëtoiit tout un. Jusque-là il cultivoit sa vigne le eabée au cdté^ parioit latin à 'Son curé, dont-il ne ii^quentoit guère les offices , rattrapoit eb idôtail aux petits^ avec des cartes officfeuses^ l'avgeitt qiie luS avoient voté les ffrands, interve«> ^t (cOMifife agent essentiel dans toutes les af- ^ites Mabreuses, amendoit dans 4a ^rfectimi

SUITES d'un HAMDàT d'àMÊT. 16B

les actes irréguliers , teneit bureau oîi^mrt db feuilles de route pour les déserteurs ou de pis»' ports pour les forçats, et^ tout usé par la débaucbe , qui avoit flécbi son épine dorsale et rouillé le ressort de ses articulations , il fatsoit encore marcher de front dix intrigues aaioo<* reuses. Complaisant , officieux , séeebsâire^ et ménagé de tout le monde, parce que tout le monde le fedoutoit plus ou moites -, tel étoit mon compagnon de voyage , et tel j^ te soi^h çonnois de|)uis quelque temps; mais je «i^isi vois jamais reçu de lui que des preuiws de coara^ geuse fidélité , et j'aurois rougi de conoeveir la moindre défiance sur son edni^te ^uand même jo n'aurois pas été rasawré fat mes •ar^ mes. Je n'y penseis pask

le continuois k marcher à la «oite dé Boéini quand un coup de sifflet fort aign el siogo^ lièrement modulé se fit entendre i cent pM de nous. Bonin s'arrêta , je Timitai , et ihi même instant mes oreilles furent frappées d'Bft second coup de sifflet beaucoup plus rapproché :, mais d'afUeurs parflûtenent MmbMUet l'autre. Cette fois4A, c'éiea Bonin qiii sMIditv

< Que fiûtèi-tevs , Hifipelyie? lui dir^fa è

i56 SOUVENIRS.

démi-voix.Vous êtes un imprudent! Ce sont peut-ôtre des.mal&iteurs ou des espions auxquels vous indiquez maladroitement notre chemin, i:

— Laissez! donc, répondit-il en ricanant, ce ne sont ni. des espions ni des malûiiteurs : ce sont des amis. •

Et à peine avoit-il prononcé ces paroles que les broussailles s'ouvrirent , et qu'un homme tomba entre nous deux en bondissant.

€ Bonne rencontre I s'écria Bonin en riant.

C'est Pancrace lui-même. Qui diable t'attendoit là?

— Le diable en effet , et probablement un de ses compagnons, dit*il en me toisant d'un air familier. Le sabbat se tient-il maintenant le lundi pour vous trouver en route à pareille heure? mes braves , il y a ici quelque méprise! je ne vous aurois jamais cherché sur un chemin plus étroit qu'il ne convient au passage d'une diligence.

— Tais-toi , badin , reprit Bonin en lui jetant le bras autour du corps et en pressant le pas avec lui ; ne raille pas aujourd'hui sur ces choies-là« Dans les bois, c'est effrayant. »

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. 157

Ils marchèrent, et je ne les entendis plus; mais j'avois eu Le temps d'envisager le nouveau venu à un rayon de la lune , et ses traits ne sortiront jamais de ma mémoire. G'étoit une àfi ces figures rèvéps où ise confondent le cyqisme, do libertinage et Taudaee du crime.

Sa barbe épai$3e et difforme, ses accoutrements composés de haillons disparates , sa carabine passée qn sautoir, avec un autre baudrier qui paroissoit' soutenir uq couteau de chasse, en faispient l'idéal d'un de ces bandits que j'avois vus au mélodrame. Je me jugeai heureux de poqyoir ofie dispenser de prendre part à l'en-tretien animé, et quelquefois orageux qui Oc-, cupoit mes deux avenluriers ,. et je ies suivis sans me hâter, car je n'étois pas autrement impatient de les rejoindre. Cela dura long-, temps. Ma répétition venoit de sonner minuit, quand Bonin rebroussa chemin tout seul et me rejoignit en chancelant.

, € Tu es ivre, lui dis-je en le repoussant comme il alloit me heurter dans l'ombre; mais qu'est devenu ion camarade ?

— Le camarade s'en est allé avec sa gourde vide et sèche comme une promesse de grand

iS8 SOUVENIItS.

^eigBf iir. Excellente eau-âe-.vie , ma feî } je ne sais pas où il la prend ; et un homme de tout eœur^ ea digne Pancrace, un homme qui n'a rien à lui 1

~ Je le croirois volontiers, et je suis fâché, Hippoly te , de vous connoltre de tels amis !

-^ Et comment les demandez-vous ? Il ne fiiut pas être si dégoûté quand on conspire. La guerre des buisscms ne se fait pas avec des manchettes de dentelles , parce qu'on risqueroit fort, voyez-vous, de les laisser aux épines. De tels amis, monsieur! Dieu ou le diable veuille nous en donner dix mille tout à rheùre, et je ftiis bénir demain matin i Lons-le-Sanlnier votre - drapeau blanc et votre épée , ou toute autre broche et tout autre chiffon , au maltre-autel de Saint-Désiré, avec un accompagnement sempiternel de Te Deum. Mon ami Pancrace que vous venez de voir là , ce noble et beau Pancrace , est un garçon solidement planté sur le jarret , ferme sur les hanches , inébranlable comme le mont Poupet qui est par là haut, intrépide comme un Bras-de-fer, comme un César, comme un Juda» Macchabée, comme autant d'avaleurs de charrettes

SUITES d'un handat d'ârrêt. iSO

fiPTféaa que vous m'ea eit^ iez d'iei à deipain dai^ l'histoire ;, et je xue serois £ut un plaisir et uft devoir de vous le ^réseater s'il y avoit^ eu moyeu de Vattaeheir & l'état-m^jor de la restauration constitutionnelle , qui s*en va uii peu décousu pour le quart d'heure. Ce seroit un faoïeuK champion à la bonne cause ; maïs il n'est pas établi dans le pays. C'est un gentilhomme bressand qui voyage pour ses af-

fiiires.

— Marche, et tire-moi d'ici. La bonne cause n'a pas besoin de l'appui d'un voleur de grand chemin.

*-- Pour iM>leur de grand chemin, je ne vous dirai pas. Je ne m'informe jamais de l'état d'un honnête homme de ma connoissance qui n'a pas Jugé à propos de mettre enseigne et de payer la patente. Voleur de grand chemin 1 vous m'y faites songer; mais c'est, vrai Dieu ! possible. Je le lui demanderai la première fois que j'aurai l'avantage de le rencontrer; il ne prendra pas ombrage de moi , le cher homme ; je ne lui couperai pas l'herbe sous les pieds ; je ne chasse pas sur ses terres. C'est la seule profession distinguée à laquelle je n'aie

lias pensé, car je ne ferois pas ton d'un sou marqué à la caisse de M. Danet , autrement que pour le service de la constitution. Si le roi rordonne, c'est bon; je sais ce que c'est que du devoir d'un subordonné. — Diable!

voleur de grand chemin , continua4-il ' en grommelant... Bon pied, bon œil, bon bras et bonne tête; prompt à l'attaque, enragé à la défense; à la retraite, un lutin; ni vu ni connu I Et avec cela , exercé à la fatigue , à la &im , k la soif , au bivouac ; toujours prêt à voir couler le sang des autres sans pitié , le sang de ses camarades et le sien sans foiblesse ; les doigte préparés aux poucettes, les malléoles aux anneaux de fer, la nuque à l'ac-^ colade du bourreau , cela n'est pas trop mal. Soldat de guerre civile ou voleur de grand chemin, de quel côté mettez -vous l'honneur, s'il vous plattf N'a pas qui veut des voleurs de grand chemin pour relever une couronne. Les voleurs de grand cheifnin sont fort bons.

— Marche, repris -je avec indignation, marche, te dis-je , et surtout épargne-moi tes monologues de bandit. J'ai à m'entretenir d'au*

mm^^'

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. 461

tre chose avec moi-même que des rêveries d^un ivrogne. »

Il poursuivit sa route sans parler intelligiblement j mais en déclamant à tour de bras et en s'arrêtant de temps en temps, comme pour recueillir ses idées.

J'avois besoin , en effet , de me retrouver seul un moment et de me rendre compte, hélas !

pour la première fois , de la résolution que j'avois embrassée avant d'en mesurer la portée et d'en calculer les résultats. Il y avoit du vrai dans l'effrayante comparaison que venoit de faire Bonin , et cette idée pesoit sur mon cœur comme un remords. Qu'elles mènent loin , les frénésies de Topinion !.... que dis-je ! de la vanité, du besoin puéril d'exciter un vain bruit par un vain dévouement dont les succès inutiles n'aboutiroient qu'à river une autre chaîne au peuple , ou bien de faire palpiter de quelque émotion compatissante le cœur dédaigneux ou pusillanime d'une femme qui n'a pas osé se prononcer pour nous. De quel droit avois-je entrepris d'intéresser dans ces honteux mouvemens de mes secrètes passions le repos et la vie des autres? Et le ministère que j'aecom-

flkêtM en aveugle « qui me l'avmt imposé ? qui m'avoit donné ces chefs dont je n'étois plus à pteétrer les vérilables moUfe? Ma vocation même étoit-elle fondée sur un sentiment pro-^ fond 9 sur une conviction réfléchie? Non, elle ne l'étoit pas. Je voyois déjà dans la politique te que j'y vois encore aujourd'hui, pour Tarnbilî(Mft un prétexte , pour le peuple une illusipp ; un marchepied pour les intrigants, et un piège |Mir les sots. Moi aussi j'étois devenu , sans le savoir, un de ces hommes artificieux qui prépceapent la crédulité publique de chimères dont lia connoîssent le néant, ou une de ces dupes iflibécîUes qui marchent les yeux fermés à l'abine, sur un chemin doni elles nMgaorent pas le daftgsr. Et ce danger , je ne l'avois jamais Baîsux appréeié que depuis qu'il éUMt vena m'eArayer de l'idée d'un contact, et peul-ètre d'une alltanee avec le rebut de la société hu- DHnne. O mon Dieu I que seroit-il arrivé si les satdats qui me poursuivoient m'avoient saisi dans* ce bois; en conférence avec un scélérat convaqué par le signal des voleurs? Quel souvenir aurois- je laissé i mes proches ^ à mes ami», si j'étois mort là, si j'avois été jeté là

SUITES d'un mandat d'arrêt. 169

dms une fosse à côté d'un misérable que les lois aboient sans doute flétri , que i'dehafaud rédlaDfioit sans doute? Qu'auroit pensé mon père? G'étoit cependant contre cette obMoe d'éternelle ignominie que j'échangeoift depuMii deux ans le calme d'une yie innocente et pure f et mes études si douces , et mes rêteries si poétiques^ et mes longues espéraneed. Qu6 de bonheur perdu pour quelques émotions inseot-^ aéesl -^ Pi«ssé-je le faire entendre aii^ourd*hiii aux infortunés qui seroient tentés de s'ayenturer dans la même voie,ceeridoulott* reuxy ce mortel regret de l'âme qui me pour-^^ suivoit avec une obstination furieuse , eotomS pour me pousser au délire et au suicide ! Le conspirateur est peut-être le plus coupable des hommes ^ car il se rend responsable devant la nature et devant Dieu de tout le sang inutile que ses manœuvres coûteront à l'humanité ; mais plaignez-le pourtant , car de tous les hommes il est le plus malheureux. Nul ne luî tiendra compte, au jour de la viotoirei dose* souSranees et de ses périls. Ce qui lui resté alors en pleine propriété, c'est la solidarité du (timej o'est sur lui que s'amassent dans toMes

les histoires les malédictions des peuples. Le but le plus glorieux où puisse tendre sa mission de désespoir , c^est le champ de bataille de Philippes ou la plaine de Grenelle. Son nom ne grandit qu'au prix d'une expiation de sang qui l'absout d'avoir été maniaque et assassin.' Ce n'est ni l'admiration ni la reconnoissance qui lui décernent une espèce d'apothéose :

c'est la pitié.

Pendant que je me livrois a ces méditations amères, le ciel avoit changé d'aspect. Des nuages pressés en bancs énormes couroient et* s'amonceloient sur nous de tous les points de l'horizon. Un de ces orages nocturnes si communs et si impétueux dans les basses vallées de nos montagnes commençoit à gronder. Les' arbres les plus vigoureux s'inclinoient à l'effort de la tempête , et se relevoient avec d'horribles gémissements. Un d'eux fut frappé du tonnerre à quelques pas de moi , et me couvrit de ses éclats. J'avois perdu Bonin de vue dans les ténèbres qui s'accroissoient de moment en moment. Je le retrouvai , à la lueur d'un éclair, assis sous l'arbre voisin. L'éclair qui suivit celui-là me le montra plu$ distinctement. 11

SUITES d'un mandat d'arrêt. 165

pleuroit et s'arrachoitles cheveux. Ma présence parut redoubler sa douleur.

■C'est trop de larmes pour uu homme, lui dis-'je. Si nous sommes égarés , comme je le suppose , tes lamentations n'y porteront point de remède. Lèye-toi , et cherchons une clairière où nous puissions nous reposer , non à l'abri de la pluie , qui est le moindre des accidents, mais garantis de la foudre, que ces arbres appellent sur notre tète.

— Puisse-t-eUe être tombée sur moi, répondit-il en sanglotant , quand je yous ai amené ici ! Oh ! c'est une nuit de malheur.

— Allons donc, Hippolyte, prends courage ; ce bois finit quelque part , et peut-être ne sommes-nous pas éloignés d'un village.

— 11 y en a un là , reprit-il en étendant le diHgt et en me faisant apercevoir en effet, à la lumière météorique qui n'avoit pas cessé de nous éclairer , un groupe de bâtiments assez rapprochés de nous.

— Eh bien ! de quoi t'alarmes-tu ? Ce hameau est-il occupé par des gendarmes? Ces chaumières sont-elles des coupe-mrees ? »

U S9 leva et me précéda d'uD pas pénibla et lent qu'il paraissoit craiodre d'aÛoii|er.

^ Mon » monsieur , vous n'ayez rien à redoi|ter des gendarmes , pour eette nuit dn moips. Vous ne eoucherea pas dans un coupegorge ; vous ooueherez sous le toit d'un honnête hgmœe , dans mon lit , ou à eôté| oomme il vous plaira. Nous somqptes à l'^bergement , et un malheureux verre d'eau«de-vie, que Sai» tan m'auroit fort obligé de changer eq poisoUi m'^ tellf^went troublé le cerveau que je me SOia laissé all^r comme uqe brute i la routine de mon tr^j^t 4'habîtMd^. Nous n'avons heu* reuseni^pt pas pçrdii bes|ucQup de chemin sur leg bameiirs de Pojignyj mais, depuis m

graqdea heures que ^nous marchons , nous q'en avpqs point gagné.

— |Sj c'est cela qui t'inquiète, calmei-toj ; je «pis asooutumé à de plus grands désappûIntOT nSBts, Qeupi heures d? repos me suffiront pour réparer mes forces , de manière k nous dér do«(iwi)g«r du tçinpg mal ewploy et Je ^'J pense

-«Du reposi fi'écriart*il| du repos! votu

SUITES d'un mandat dUrrét, lOT

n'en aurez point. Il n'y a point de repos dans la maison de Bonin.

— Attends , Hippoly te : ce que tu dis manque tout»À-iait de sens. Aurpis-tu réellement perdu la raison ¥

— Eh I non , encore une fois , monsieur.

Je ne suis plus ivre. Je sais trop ce que je dis et où je vais ; mais il faut vous l'expliquer i vous, et cela n'est pas facile. Je n'ai jamais eu l'occasion de vous parler de ma femme , n'est-* il pas vrai ?

-— Tu serois marié , Bonin I A la vérité ton genre de vie ne m'auroit pas donné lieu de le croire, mais je suis d'un ftge qui te répond de mon indulgence pour tes foiblesses. U n'y a point d'homme qui n'ait^soin de la compas* sion des autres.

— Et de la miséricorde de Dieu , comme vous dites quelquefois ; mais il me l'a refuséeb De quel droit oserois-je la réclamer? Ma femme étoit une jeune , belle et bonne fille, bien née avec cela , si Ton peut èire bien né quand on n'est pas légitime. Son père lui avoit fait donner une éducation distinguée, et peut-être U lui auroit fait du bien s'il n'étoit pas mort

subitement par quelque accident imprévu. Elle fut heureuse alors d'entrer, sous le titre de demoiselle de compagnie , mais dans le fait en qualité de femme de chambre, chez M"*** la comtesse de Mont , dont le mari est de vos amis. C'est là que je m'en fis aimer ; je Tépousai. EUeavoit quelques épargnes, j'en tirai le même parti que de celles de mon pauvre père.

La douleur et les privations l'enlaidirent; je la délaissai. Sa patience d'ange s'altéra , je la battis. Elle est devenue folle. Voilà.

— - Assez , assez , Hippoly te. Je comprends maintenant tes justes regrets , et combien l'aspect de cette triste maison doit être intolérable pour toi. Des fautes si graves ont leur punition même sur la terre!... Ms^is, dis-moi, n'as-tu point d'enfants?

— J'en ai un seul, un petit garçon de six ans, si joli , si doux, si gracieux, qui promet d'être si accompli en toutes choses I Oh ! il tiendra de sa mère, celui-là. Cher trésor ! si je savois du moins qu'il fût heureux un jour ! — Je l'ai placé dans une pension, parce que vous concevez bien qu'il ne seroit pas bon pour lui d'être élevé par elle — ni par moi.

SUITES d'un KàNDAT d' ARRÊT. 169

— Encore une question. Gomment se fait-il que tu ne sois pas familiarisé par Thabilude avec l'impression douloureuse que vient de produire sur toi la vue de l'Abergement? Ne m'as-tu pas dit bien des fois que tu y faisois ta résidence ?

' — Oui , monsieur , reprit-il en se retournant de mon côté d'un air sombre ; mais comptez-vous pour rien la nécessité de vous apprendre cela ! D'ailleurs je n'y habite que de jour , et le jour elle n'y est pas. Je ne sais où elle va, — travailler peut-être dans les campagnes voisines pour gagner un peu de pain. — Mais elle y passe toutes les nuits , et je les passe , moi , dans le premier endroit venu. Je ne l'ai pas aperçue depuis un an , et l'idée de la revoir me fait trembler. Elle ne dort jamais.

— Pour être mérité , plus mérité peut-être que tu n'oses te l'avouera toi-même, ton malheur ne m'en touche pas moins. 11 faut cependant se réfugier quelque part , car ce temps affreux menace de devenir plus affreux encore. Mais, rassure-toi, j'obtiendrai facilement un asile dans la grange d'un de ces paysans. L'or ouvre toutes les portes.

470 souvEinRS.

•— Gardez- vou8-en bien , monsieur , aoetine porte ne vous seroit ouverte à l'heure qu'il ett si je ne vous la ftilsois ouvrir j et on ne bafcin* eeroit pas, j'en réponds , mais la gendarmerie seroit avertie airant que vous eussiez pu repo* ser votre tète sur une poignée de paille. N'y pensez pas , contlnua*t-il en se penchant à mon oreille , je suis trop hai 1

-^ Alors, Hippolyte , il n'y a pas à hésiter } nous coucherons où nous sommes, derrière cette haie qui nous annonce l'entrée du village* Le gite est peu confortable ; mais il y en i de plus mauvais* L'épuisement de mes forées et la douleur de mes blessures ne me permettent d'ailleurs pas d'aller plus loin. Quand le ciel blanchira , tu n'auras qu'un mot à dire , et mes préparatifs ne te retarderont pas. 9

En même temps je franchissois la haie pour passer du côté du champ , et je sondois déjà le terrain avec le pied.

« A merveille 1 m'écriai«je ; une pelouM

courte et douce qui n'est qu'asse;^ moite pour

être fraîche I un véritable sommier de malade I

•^Fi donc! reprit- il en me retenant par le

bras comme j'allois m'étendre ou me laisser

„ • • •'■Matm^

SUITES D*UII HANDAT D' ARRÊT. 471

tomber. Et l'hospitalité donc 1 Me prenes-vous pour un rustique ? J'aurai à souffrir cette nuit , sans doute, qiais vous n'avez rien à craindre. Cette malheureuse femme est insensée ^ ^lle n'est pas malfaisante. Si vous pouvez me promettre de tout entendre et de tout voir sans vous mêler de rien , si vous me laissez espérer surtout que vous ne me reparlerez jamais de 06 myqtère, jamais I oomprenez-voos bien?...

venez , monsieur, venez hardiment; vous au»rez au moins quelque temps à vous délassée Bouche dose seulement , ioi , là ,et toujours...

— Je te le jure, • lui r^ondis^je en m^ laissant ênitalner. Je n'étois plus capable de m'eq défendre.

Après un moment de marche , nous mon« tàmes quelques degrés, oe me semble, et nous arrivâmes k la porte. Bonin s'y arrêta près d^une minute en la regardant fixement, ea* yon eourage étoit près de l'abandonner. Ge« pendant il frappa enfin.

Cette poptes'ouvrit sous la main d'une jeunA fille i demi nue qui en ftvoit tiré à petit bruil le verrou.

« C'est toi, Seolastiquet dit Bonin d'un air

abattu. Par quel hasard? — Est-elle rentrée aujourd'hui ?

— Je viens de la ramener, répondit Scolasr tique.

— Je te remercie. À-t-elle commencé?

— Non , monsieur , pas encore , mais cela ne tardera pas. Elle fait sa toilette de cérémonie.

— Bien , bien , • reprit Bonin de plus en plus absorbé. Il reçut en tremblant la lampe que lui présentoit la petite paysanne » entra sur la pointe des pieds, et m'introduisit avec {MTécaution dans sa chambre.

Je ramenai involontairement un regard inquiet sur cette dernière porte. Elle n'avoit point de serrure.

La chambre de Bonin étoit une pièce trèsvaste, assez proprement tenue, et revêtue d'une boiserie neuve et polie qui n'avoit été enduite ni de couleur ni de vémis. En face de l'entrée, il y avoit un lit, et point d'autre ameublement. Je me trompe; le milieu de la chambre même étoit occupé par un grand fauteuil de bois de noyer, ciré avec soin , ou plutôt par un priedieu à dossior vide qui étoit tourné du côté du

SUITES d'un mandat d'arrêt. 173

lit , et dont la traverse supérieure étoit surmontée d'une grossière figure du Christ en plâtre enluminé. Sur les deux extrémités de la banquette se dressoient deux pointes de fer qui sembloient disposées pour porter des cierges. Au bas , on avoit fixé contre leâ mon^^ tants antérieurs une autre banquette, beaucoup plus étroite , soit pour s'y mettre à genoux , soit pour servir de marche-pied. Mon premier mouvement fut de repousser ce meuble embarrassant contre la muraille; maisBonin m'en empêcha en me saisissant brusquement par la mâih et en me conduisant vers Pendroit où il venoit de faire ses apprêts pour notre sommeil, pendant que je me laissois distraire à ces détails.

< On ne touche à rien, me dit*ll. — Je ne vous ai pas proposé de coucher avec moi ; mais fai encore deux matelas. Yoici l'un, voici l'autre ; il n'y a pas de choix. Vous serez aux premières loges. —Souvenez-vous de nos conventions. »

Ils se touchoient, appuyés verticalement contre le bois du lit. J'en pris un. Mon hôte souffla sur la lampe , et se jeta sur celui des

i74 SOUVENIRS*

matelas que j'avois laissé ?aoaDt. Un instant après je crus m'apercevoir qu'il darmoit y et j'essayai inutilement de dormir aussi.

U étoU deux heures. Il y avoit vingt-quatre heures sans plus que j'avois failli mourir sur un lit de pierres de taille , à une portée de fusil de Selliétes. Ma nouvelle couchOi quoique sévère , auroit dû me paroltre douce en oompa* raison; maisines forces étoientbkndiinîniiées} l'inflammation de mes plaies, si légères qu'dles fussent 9 aggravée par la veille et par la lassî* tud^y me donnoit une fièvre violente. Mes v6« lemeptSy traversés par la pluie ^ se refroidi* ^ soient de plus en plus sur mes memte^es fratisJS) une courbature insupportable tourmentcHt me»

muscles et mes os; il n'y avoit pas un point de mon corps endolori qui ne fût le siège d'une âpre souffrance. J'aurois voulu changer de position pour me soulager sur ce grabert de torture it je ne pouvois pas.

Tout à coup la porte s'ouvrit en plein, et je vis entrer une femme ou un fantôme qui pro»

menoit sur l'intérieur la lumière rouge et f umentQd'un d^rge; c'éloit une femme, c'étoit la fefiune de Bonin 1 Elle s'approcha du prie-

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. 175

dieu et y planta sa torche sur une des pointes que }'avois remarquées j puis elle sortit et rentra par deux fois , la première avec un bénitier de faïence émaillée et une poignée de ces petits rameaux de buis que Ton consacre dans certaines solennités de l'Église; la seconde avec un réchaud ardent et un nouveau cierge qu'elle arbora auprès de l'autre. Tous ces ustensiles d'évocation ou de sacrifice rangés devant elle avec symétrie, elle demeura un instant si parfaitement immobile, qu'on l'auroit prise, de la. place où j'étois, pour le simulacre de quelque sainte miraculeuse en l'honneur de laquelle s'étaloit ce religieux appareil. Je profitai de ce teiiips*là pour la regarder avec plus d'attention que je n'avois pu le faire encore ; l'infortunée ne devoît pas avoir plus de vingt-six ou vingt-, buitans) mais son visage hâve, et macéré; par. la détresse et le chagrin, lui auroit fait donner. davaotage.Sa stature étoit haute et grêle ; ses traits, routiers et nobles, paroissoient avoir été. finaet gracieux; mais sa bouche, longue, étroite, pftle^ étrangement fléchie aux extrémités , leur.; oommuniquoit une expression si amère de stupide mélancolie, qu'on ne pouvoit y arrêter

la vue sans compassion et sans effroi. Ses yeux a voient été fort grands, à en juger par leur enchâssement ; mais tant de larmes dévorantes en avoient creusé Torbite, qu'on ne les distin* guoit plus qu'à de rares éclairs au milieu du disque livide qui les cernoit dans leur pro-^ fondeur, et qui tranchoit seul avec l'arc épais de ses sourcils sur son teint couleur de pierre. Son ajustement étoit bizarre; ses cheveux, noirs et fournis, se divisoient sur son front, et tomboient des deux côtés jusqu'au-dessous de ses genoux , de manière à s'appuyer sur ses pieds mis , quand je la vis plus tard se prosterner devant l'autel où se consommoit pour son imagination égarée je ne sais quel mystère idéal. Elle n'avoit pour tout vêtement qu'une espèce de chemise d'une étoffe trèsblanche qui se serroit à plis nombreux autour du cou, descendoit jusqu'à mi-jambe, et se soutenoit au-dessus des reins par une ceinture d'un rouge effacé , à bouts longs et £k>ttants. On ne pouvoit se méprendre sur l'usage pour lequel cette robe avoit été faite; c'étoit un surplis, et je n'ai jamais eu oecasion de savoir à la pitié de quel prêtre compatissant aux mi<-

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. i77

sère^ humaines la pauvre folle devoit ces rebute de sacristie qui servoient aux rits de son cérémonial , et qui composoient ce que la petite Scolastique avoit appelé sa toilette. Puisse le ciel avoir exaucé sa dernière prière, et abréger pour lui les épreuves de l'autre vie !

Quoique j'écrive sous une impression qui n'a rien perdu de sa vivacité, et qui se ressent peut-être encore des jugements exagérés de mon âge d'illusions , ce portrait, je le déclare, ne doit pas le plus léger de ses linéaments, la moindre de ses circonstances, au caprice de la fantaisie; il est tel que je le vois depuis trente ans ; et à ce travestissement près , dont tout le monde peut se figurer l'effet , les vieux paysans de i'Abergement , qui n'ont jamais rencontré la femme de Bonin que sous les haillons délabrés et confus d'une malheureuse aliénée, n'en contesteroient pas la ressemblance.

Peu à peu mon apparition s'animoit, se manifestoit sous des formes plus décidées; la folle déploya enfin son bras nu et décharné qu'une rude toile couvroit à peine de quelques doigts au-dessous de l'épaule , jeta ses brins de buis dans le réchaud, et se promena d'un pas posé,

178 SÛUVENIES.

la torche à la main, autour du prie -Dieu, en murmurant de lamentables cantiques dont je ne saisissoia pas les paroles , et qu'interrompoient à chacune de ses fréquentes stations des flCIVipirs déchirants qui me pénétroient le cœur. Après avoir déjà décrit le cercle mystique à plusieurs reprises, en l'élargissant toujours, et sans détourner ses yeux ni à droite ni à fauche^ une fois seulement elle s'arrêta devant nos lits, et npus tint un moment plongés dans la clarté de sa torche flamboyante. • 11 y est, dit««elle eq se consultant , comme si elle avoit demandé ^n souvenir à son esprit. — Ils sont deuxl celui-là est jeune. On a vu des enfants si nqal nés qu'ils se damnoient dès le berceau. Ciomme ils doivent avoir fait pleurer leurs anèresl »

. Ensuite elle regagna précipitamment son autel fantastique 5 baigna le goupillon dans l'eau , et revint en faire pleuvoir sur moi quelques gouttes bénites , en proférant sourdement les adjurations dont on se servoit au-* tvefois pour exorciser les possédés.

t Ce n^est pas un démon, reprit-elle d'un air étODDé, i^ seroit parti ! »

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. 179

Mes cheveux se hérissoient de terreur ; yne sueur froide couloit à grosses gouttes de tous mes pores , mes dents claquoient. Je tournai ma tête avec effort du côté de Bonin ; il étoit couché sur la face , et on ne voyoit que ses cheveux et son cou nu. Il dormoit peut-être^ mais le tressaillement de ses membres et l'inr flexibilité convulsive de son bras qui se roidisf soit contre le plancher comme un levier pré?

paré i soulever de lourds fardeaux, témoin gnoient assez qu'il faisoit de mauvais rèved« ' >

J'ai éprouvé , dès le commencement do cb récit, combien il étoit difficile de raconter cer-» taines circonstances qui ont exercé sur nous tout rémpire d'un prestige, et qui, ramenées à leur expression naturelle, dans d'autres dispo^ sitions d'esprit , ne sortent en rien de l'ordre des combinaisons les plus communes de la vie< Je n'insisterai donc pas sur la description de ces angoisses que le pinceau morose d'un Sal** vatoi* n'auroit pas pu charger à mon gré de trop noires couleurs, et dans lesquelles on ne verroit aujourd'hui que l'effet des lubies mé«* laneoliques d'une jeune femme sur un cerveau de vingt ans. Et cependant, 6 mon Dieul ces

aspersions d*eau consacrée, ces fumigations de buis et d'encens, ces génuflexions, ces prostrations profondes, ces cris de la victime qui appelle de la terre au ciel et de ses persécuteurs à son juge, cette messe des morts , entonnée comme par un cadavre qui n'a obtenu la permission de reparoltre parmi les vivants qu'à l'heure des. épouvantes, que tout cela fut affreux et long I et je me rappeloisque la femme ^e Bonin ne dormoit jamais ! Quant à Bonin, il dormoit toujours; il ne montroit , comme deux heures auparavant, que sa nuque et ses cheveux , son bras roide et son poing fermé.

On auroit cru qu'il venoit d'être saisi par une mort violente ou pétréfié par une punition di' vine. Tant de bonheur ne lui étoit pas réservé. La cérémonie finit presque avec le tonnerre; car l'orage n'avoit pas cessé de gémir et de gronder. Toutes les pièces de l'ofiSce funèbre disparurent une à unc,commeellesavoient été apportées. Cette misérable femme ne m'a voit pas oublié tout-à-fait; elle laissa tomber sur moi un sourire en enlevant le dernier flambeau, mais un sourire qui n'avoit rien de malveillant, et dans lequel j'aurois voulu trouver de l'espé-

SUITES D*UN MANDAT d' ARRÊT. iSl

rance et du pardon. La tête clouée au châlit vide, l'haleine suspendue, les yeux fixes, regrettant de ne pouvoir modérer jusqu'au battement de mes artères, et maudissant toutefois le serment qui m'enchalnoit , j'aurois voulu pleurer et prier avec elle; j'aurois voulu me jeter à ses pieds; car moi aussi, qui m'assure que, dans son égarement, elle ne m'a pas compté au nombre de ses ennemis?

Le spectacle s'étoit évanoui avec la lueur de la dernière torche; la porte étoit retombée bruyamment sur son chambranle ; mais dans l'impénétrable obscurité qui avoit succédé à ces clartés étourdissantes , je n'étois pas sûr que la femme de Bonin eût passé derrière ou qu'elle fût restée en dedans. Je croyois l'entendre rôder sur le plancher qui crioit; je croyois quelquefois ta voir; il me sembloit qu'elle venoit à moi, qu'elle se penchoit à mon oreille, et que je sentois son souffle froid s'articuler en étranges paroles. Cette alternative d'illusions effrayantes et de désabusements inquiets se prolongea jusqu'au moment où les premiers rayons du soleil jaillirent entre les jointures des volets et papillotèrent sur les

oaurailles comme un essaim de lucioles» Alors la cloche de TAbergement sonna le jour, et bientôt après, Bonin m'avertit qu'il étoit temps de chercher le chemin qu'il m'avoit fait man-> quer la veille, si nous voulions y parvenir avant qu'une heure plus avancée ne nous mit en péril de faire de mauvaises rencoatres.

Je le remerciai. Les réflexions de la veille et les émotions de la nuit m'avoient inspiré une autre résolution.

< Je suis las de me cacher , lui dis-je. Li prison n'a point de tourment si rigoureux , il n'est point de genre de mort si cruel que je ne le préfère aux fatigues de corps et d'esprit qui went depuis quatorze mois ma force et ma patience. Je connois la route de Suisse, et je la prends , i Ita garde de Dieu , sans m'inquiéter des événements. Si celui qui peut me sauver par un seul acte de sa volonté toute-puissante m'abandonne à mes ennemis, c'est qu'il n'a pd$ besoin de moi ou qu'il trouve un meilleur parti à tirer pour sa cause de mes afflictions que de mes services ; et alors que sa volonté soit faite! AdiQuI »

JEn parlant ainsi, je gagnai la monUi^nei fiar

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. 183

le chemin le plus pratiqué , et je le suivis directement j dans une complète insouciance de ce qui pouvoit advenir. Jamais je ne m'élois senti plus libre que du moment où je m'étois résigné à subir toutes les chances de ma mau*vaise fortune , sans rien tenter pour m'en dé<^ fendre; et celui-là seul est libre, en effet, qui ne craint pas de souffrir.

Les suites de cette détermination n'appar-i tiennent plus au même sujet. Il faut Tépuiser^

Six ou sept ans après, libre depuis quelque temps des agitations d'une folle jeunesse el des persécutions d'une police rancunière, au bout d'une assez longue excursion d'étude et d'agrément dans nos belles montagnes du Jura^ je traversois Lons-le-Saulnier avant de rentrer dans mon village bien-aimé,dontj'étois encore à deux lieues, et, pressé par un appétit qui ne pouvoit pas aller si loin, j'entrois, en passant, dans une auberge de la Tourelle^ dont le nom pittoresque étoit dû à une petite rotonde en saillie qu'elle projette, ou qu'elle projetoit sur la place ; car il seroit bien possible qu'elle n'y fût plus. Tant de choses sont tombées depuis, sans compter les empires et les monarchies !

18i SOUVENIRS.

Elle existoit alors , avec son salon circulaire , ses croisées à plein jour, ses banquettes arrondies à la muraille , et M"** Pussin , sa vieille hôtesse. Je me souvenois d'y avoir passé d'agréables heures avec mes amis de collège, dans nos riantes soirées des vacances, et je ne la revoyois jamais sans plaisir.

Une chose m^avoit frappé en arrivant : la ville étoit presque aussi déserte au milieu de la journée que j'aurois pu désirer de la trouver de nuit, six années auparavant. Bien plus, les lieux publics, les portes, les croisées, les volets, étoient fermés, et j'étois près de croire que tous les habitants avoient plié bagage, sur Tavis de quelques rumeurs souterraines qui menaçoient leurs çiaisons d'être englouties dans l'abîme inconnu où disparut, au commencement du siècle , celle de M. Déléchaux, si un groupe assez considérable qui s'agitoit non loin de moi ne m'avoit averti que la capitale de nos Alpes séquanoises n'étoit pas encore veuve de son peuple. Ce que j'entendois et ce que je voyois ne m'en annonçoit pas l'élite , bien au contraire! G'étoit cette tourbe effroyable et altérée de sang, qui compromet-

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. 18S

troit jusqu'à son indigoe vie pour voir abréger celle des autres sous la main de l'assassin de justice. En eflet, l'échafaud étoit dressé , le fer étoit suspendu ; il ne manquoit là que le sacrificateur et la victime pour accomplir une œuvre d'anthropophage, au nom delà société la plus civilisée de la terre. Je m^enfuîs vers la Tourelle j et je demandai une autre chambre.

Il n'y en avoit point. Je tournai le dosa la fenêtre, et je m'assis.

« Qu'est-il donc arrivé à Lons-le-Saulnier?

dis-je à la maîtresse du logis ; la Convention ressttscitée y at-elle envoyé ses commissaires? la peste y a-t-elle passé? ou bien ses honnêtes citoyens sont-ils devenus tout à coup assez philosophes pour se renfermer dans leurs do* miciles un jour d'exécution , comme on devroit le faire toujours?

— Il faut que monsieur vienne de loin pour ne pas le savoir , dit-elle en se hâtant de déployer ma nappe et en y appuyant ses deux mains, la tête penchée vers moi, ce qui présageait de longs discours. La peste y a passé , comme vous dites, mon cher jeune nomme, et quelque chose de bien pire encore « qu'on ap-

i86 SOUVENIRS*

pelle le typhu$ ^ ou le tri fia , ou ftulremeiit. Toujours est-il que c'est uo mooi latin ^ et que les médecins n'y entendent rien^ C'est terrible^ •^ Terrible» à la vérité. «• Mais vousmefai-^ tes frémir 1 Cette affreuse maladie s'est-elle étendue aux environs ?

— Oh i non j pas plus loin que la cour d'as* sises » où s'assemblent ces messieurs du tribo^ nal. Pour vous faire entendre comment cela s'est fait , il faut cependant que je vous demande d'abord si vous avez jamais entendu parler du fameux Pancrace.

— Pancrace 1 repris- je après un moment de réflexion; je crois connoUrece nom^ et» si je ne me trompe , ce Pancrace devoit être un as? sez mauvais sujet. Mais quel rapport, ma bonne dame» entre Pancrace et le typhus?

— Un assez mauvais sujet! s'écria-t-elle en élevant les mains au ciel ; un assez mauvais sujet ! Un voleur de nuit , un dépouilleur de diligences , un profanateur de vases sacrés , «n incendiaire, un assassin 1 Pancrace un mauvais sujet ! Que faut-il donc faire, 0K>iisieur ^ pour être un sciéiérat achevé , et pottr e&eoiurir la damnation. étdrndle?««.

SUITES d'un BIANDAT d' ARRÊT. 187

— Je ne vous ai pas dit que j'entendois son nom pour la seconde fois seulement, et la première est de vieille date. Revenons au typhus.

— Le typhus et Pancrace, c'est la môme histoire. Après des crimes sans nombre, ce misérable s'est laissé prendre avec une partie de sa bande, et on les jugeoit tous il y a trois semaines. Vous pensez bien qu'on n'avoit pas manqué de précautions pour s'assurer de Pancrace, car on dit qu'il s' évaderait de renfer« U sortoii donc ^ ainsi que les siens i en arrivant sur la sellette, d'un cachot noir, humide, profond , et si mal aéré, que lorsqu'on y des* cend une lampe, elle s'éteint à l'instant. C'est de là que vient le malheur. On remarqua ef«fSectivement d'abord que Pancrace étoit fort pâle et fort abaitu, et que sas traits n'annooçoient pas la résolution d'un homme si cruel et si téméraire \ mais, à mesure qu'il respiroit plus librement l'air de tout le monde , il reprenoit son ton d'insolence et de menace , et on auroit iouginé qu'il recommençoit à vivre de la vie qu'il enlevoit aux autres* Le brigand avqit apporté dans ses habits , à dessein ou par hasafdy les germes dâ celle contagion qui ffr

gna tout Tauditoire , de manière que l'arrêt du tribunal qui condamnoit Pancrace à la peine de mort étoit à peine prononcé que les juges subissoient Tarrét de Pancrace , qui les avoit condamnés à mourir avant lui , comme ils sont morts en* effet. Le président , les conseillers , les témoins, les avocats, les spectateurs, il n'y eut personne qui ne fût atteint. Us ont déjà succombé par centaine, et depuis ce temps on n'a vu dans les rues que des convois qui accompagnent une bière , jusqu'à ce jour où va passer leconvoide Pancrace vivant, escorté d'un détachement de gendarmes bien munis de préservatifs contre la peste. On assure que le bourreau s'est parfumé. — Et voilà pourquoi , monsieur, chacun se renferme prudemment chez soi pour échapper au fléau qu'il traîne après lui. Ne l'ai-je pas entendu ?.•• Je vous prie de ne pas ouvrir la fenêtre. »

Là-dessus elle sortit , et j'oubliai sa recommandation. Une curiosité invincible m'entratnoit à m'assurer par mes yeux que cet homme de malédiction étoit le même que j'avoîs vu dans la forêt, et dont l'horrible physionomie s^étoit si vivement empreinte dans ma pensée*

SUITES d'un mandat d' ARRÊT. 489

Il étoit déjà sur la place; je crois même qu'on de ses deux compagnons avoit satisfait à la cruelle justice des hommes, et quand j'aper«çus Pancrace, il lui disputoit sa tète. Fort de la terreur que son moindre contact inspiroit , il étoit parvenu i se débarrasser de ses liens ; les exécuteurs tomboient autour de lui , les gendarmes craignoient de le saisir, et , tantôt renversé par les chevaux qui le pressoient, tantôt debout et furieux, il se débattoit contre son infaillible destinée avec tout l'acharné-* ment d'un homme énergique, robuste et plein de vie qui ne veut pas mourir. Long-temps l'agilité convulsive de ses mouvements , qui n'avoient presque rien d'humain , me défendit de discerner ses traits ; mais, dans^ une des courses rapides qu'il fournissoit autour de l'appareil de mort, il attacha ses yeux de mon côté pour y chercher un passage. G'étoit le brigand que j'avois rencontré de nuit , et je crus qu'il me regardoit. Je tombai d'épou* vante sur ma chaise , j'y restai immobile et comme lié dans les angoisses d'un mauvais songe. Au même instant j'entendis un grand cri , un cri de résignation désespérée. Un des

valets de Thomme de sang avoit fortement noué ses doigls dans les cheveux roides et touffus qui se hérissoieot au front de Pancrace, et la fatale bascule avoit trahi sa résistance. Il étoit tombé sous le couteau, et le couteau tomboit sur lui.

Accablé des émotions d'un spectacle que je n'avois jamais été préparé à voir, que j'aurois dû ne voir jamais , je me hâtois de f(^mar la croisée de ta Tourelle , et cependant ma vue s'arrétoit malgré moi sur la dernière victime. Celui-là , vaincu par la tireur ou affermi par la religion , descendoit sans résistance ém tombereau mortuaire, en baisant avec des torrents de larmes la sainte ims^e du Christ. Il se présentoit à moi en face au moment où il y attachoit pour la dernière fois ses lèvres décolorées. G'étoit Ilippolyte Bonin. Le mal* heureux avoit cru tuer son remords , il avoit tué sa femme ; et le hasard venoit de le réunir à Pancrace dans les cachots pour les réunir à la mort.

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