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(lisait d'une voix altérée : Monsieur, c^ est pour avoir un morceau de pain ! Etonné du contraste que formaient la tournure de cet homme et sa position, vous vous demandiez s'il n'était pas un de ces Français fidèles à qui le dévouement n'avait procuré que la misère. Vous auriez rougi d'offrir à un semblable mendiant une pièce de cui\Te, et beaucoup d'autres personnes pensant comme vous, les pièces d'argent, même les plus grosses , venaient en foule au secours du malheureux vieillard. Eh bien! vous et vos compagnons de bienfaisance n'étiez que des dupes , et après l'avoir été moi-même, je me suis donné au moins la satisfaction de dire à l'intrigant que sa canne à pomme d'or et ses cbevenx blancs ne me tromperaient plus. Je venais de l'apercevoir au Palais-Royal , prenant son café ; et lorsque , dix minutes après , il me demanda i'aumône , je lui répondis : « J'ai bien de la monnaie, mais je la garde pour prendre de la liqueur : chacun son goût; je n'aime pas le café. »
Mais l'attaque la plus irrésistible faite à la sensibilité humaine , parce qu'elle s'adresse à la fois à l'imagination, au cœur et à Testomac , c'est celle pratiquée par cet homme qui vous
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aborde d'un air sombre , et vous dit , d'une voix altérée par un désespoir apparent , que ni lui, ni ses enfans n'ont rien mangé depuis vingtquatre heures. Vous venez de faire un excellent et copieux dîner chez un Amphytrion de la Chaussée-d'Antin ou au café de Paris; et, si vos entrailles ne sont pas émues, vous êtes le plus égoïste et le plus insensible de tous les hommes. Cependant suivez , si vous pouvez , ce nouvel Ugolin , ou bien que le hasard vous le fasse rencontrer plusieurs jours de suite , vous découvrirez qu'en prenant à la lettre le discours de ce malheureux , il y a un mois pour le moins qu'il n'a pas mangé. Sa tactique consiste à changer fréquemment de quartier et à étudier les physionomies pour n'être pas pris en défaut.
Si cependant c'est un état productif que la mendicité en plein air , il a bien ses désagrémens ; et, pour s'enrichir à meilleur marché , certains individus ont pris le parti de mendier à domicile , ce qui les oblige à plus d'adresse , ce qui demande plus de ressources dans l'esprit , mais ce qui n'expose qu'à des humiliations , choses auxquelles les mendians attachent peu d'importance , et contre lesquelles ils savent d'ail-
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leurs s'armer au besoin d'une insolente grossièreté.
On sonne à ma porte, et un homme d'un âge mur, vêtu de noir de la tête aux pieds , se présente gravement. « Que désire monsieur? — Vous parler en particulier. — Donnez-vous la peine d'entrer, et expliquez-moi le sujet de votre visite. — Je suis un ancien magistrat ; des malheurs sans nombre , l'ingratitude de ma famille, m"ont réduit au plus affreux dénuement,
et j'ai recours à vous — Je suis désolé ,
monsiem-, mais il m'est impossible de rien faire pour vous ; si vous êtes ancien magistrat , vous obtiendrez un secours du ministère de la justice; quant à moi , je suis obhgé de borner mes charités , et elles ont leur destination fixe. — (D'un ton dégagé. ) Vous m'achèterez bien au moins un petit ouvrage que j'ai fait imprimer il y a quelque tems ? — Non , monsieur. — (D'un ton ironique ). Je vois ce que c'est : vous aimez mieux dépenser votre argent au spectacle. — Oui, monsieur, j'aime mieux payer pourvoir de bons ouvrages que pour en lire de mauvais , et je vous prie de sortir promptement ; car je ne concède à personne le droit d'impertinence, pas
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même aux magistrats , hommes de lettres , men-
(lians 5) Je pourrais nommer l'individu que
je viens de mettre en scène ; mais l'idée qu'il peut avoir appartenu à un corps justement honoré m'impose le silence. Je ne le nommerai pas non plus cet homme qui , doué d'un talent remarquable , et investi d'honorables fonctions dans l'ordre judiciaire , a sacrifié son avenir à toutes les passions honteuses , lassé la bienveillance , usé la compassion de tous ceux qui le connaissent , et aujourd'hui , aveugle , goutteux, à demi-paralytique, monte dans chaque maison , au risque de se laisser tomber, et sollicite une pièce de monnaie, plutôt que d'accepter un modeste asile , cent fois offert à sa pauvreté volontaire par sa famille ou par d'anciens compagnons.
Celui-ci est sûr de trouver l'aisance à cinquante lieues de Paris , si vous lui donnez l'argent nécessaire pour faire le voyage ; celui-là est sur le point de rentrer dans des sommes importantes , mais il n'a pas le premier sou pour leverl'acte qui constate ses droits. Bref, il n'y a .pas de fables qu'on ne vous débite , de contes que Ton n'invente pour vous attendrir ; quelque-
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fois, il est vrai, le mendiant manque de mémoire , et se trahit tout à coup : ainsi un homme qui se présentait à moi comme un prêtre catholique dans l'extrême indigence m'a dit, un quartd' heure après , que je ne voudrais pas laisser sans pain un père de f^imille Je lui dois la justice d'ajouter que, s'apercevantàrinstantmême de sa méprise , il a pris son chapeau sans attendre ma réponse.
On ne finirait vraiment pas si l'on voulait présenter seulement la nomenclature des mendians qui pullulent dans la capitale. On assure qu'à certaines époques de Tannée ils se réunissent dans des repas de corps , où le luxe gastronomique brille de tout son éclat. Que leur conversation doit être curieuse ! Comme ils doivent rire aux dépens du public leur tributaire !
On se demande sans doute si la mendicité , cette lèpre honteuse qui se montre au milieu de notre prodigieuse civilisation , n'a pas attiré les regards et éveillé la sollicitude du gouvernement. Si, vraiment, et plusieurs maisons sont ouvertes aux gens que la misère accable et qui ne peuvent travailler ; mais personne ne veut y, prendre place. D'où cela vient-il? est ce l'amour
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de la liberté ou Tespoir du gain qui éloigne les mendians? est-ce le régime de ces maisons de refuge qui les effraie? Je l'ignore ; mais ce qu'il y a de certain c'est qu'on a vu souvent des malheureux traduits devant des tribunaux nier la mendicité qui devait les faire admettre dans un des dépôts dont nous avons parlé , et ne pas reculer devant l'accusation de vol qui doit les faire jeter dans une véritable prison. C'est peut-être l'amour-propre qui ks fait agir ainsi. Ils auront étudié le monde , et ils y auront vu souvent les pauvres honnis et les fripons adulés.
Que conclure de tout cela ? Qu'à Paris on ne doit pas faire l'aumône ? A Dieu ne plaise ! Il faut agir comme la justice divine et humaine , qui aime mieux sauver cent coupables que de punir un innocent.
LA. SALPÉÏRIÈRE. l6l
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