‹ Nouveaux tableaux de Paris, ou, observations sur les moeurs et usages des parisiens au commencement du XIXe siècleChapitre 14 sur 22 · W XIV · texte numérisé non relu

W XIV

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Nonne vides quanto celehretur sportuîajumo F Centum comiva : sequitur sua quemqut cul'ma. Libertas paupeiis htrc est.

juvÉj<AL, Sdt. m.

J'fntends Javotle, Portant sa hotte.

Crier carotte.

Panai; et clioufleur T Perçant et grêle , Son cri se mêle A la voix frèla I)u noir ramoneur • Et de A'incenne , Gros-Pierre amène Ses fruits, que traîne Un âne efflanqué.

Désaugikrs.

Malgré le titre de cet article , ce n'est pas précisément du pavé de Paris que nous voulons nous occuper. Quand nous dirions que ce pavé est mauvais et glissant , et que les chevaux s'y habituent difficilement ; quand nous dirions que

MM. les entrepreneurs du pavage ont un mode de réparation fort désagréable , et qu'opérant à la fois sur les deux côtés d'une rue , ils exposent voitures, bêtes et gens à des cbutes dangereuses, nous n'apprendrions rien de neuf à personne , et notre sujet, bientôt épuisé , aurait encore trop long teras ennuyé nos lecteurs. Mais le pavé de Paris a ses habitans , que la bonne compagnie ne connaît pas ou connaît peu. Il existe dans la capitale une foule de gens qui exercent leur industrie sur le pavé , y prennent leurs repas , y cherchent leurs plaisirs , y passent et les jours et même les nuits : c'est à cette partie intéressante de la population parisienne que notre pinceau veut aujourd'hui consacrer quelques traits.

Le pavé de Paris n'est jamais complètement désert ; et , en sachant seulement choisir son terrain , on est sûr d'y trouver compagnie a quelque heure qu'on s'y présente.

Voulez-vous commencer la promenade à six heures du malin? Vous rencontrerez d'abord les laitières entourées d'un cercle de bavardes, qui s'occupent trop des nouvelles du quartier pour s'apercevoir que la crème ressemble à du mau-

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vais lait, et le lait à de l'eau un peu blanchie ; les petits ramoneurs qui sollicitent , en criant , l'avantage de gratter les tuyaux de vos clieminées ; les porteurs d'eau qui , conduisant ou traînant des tonneaux , ou bien encore marchant d'un pas lent et égal enlre deux seaux qui pendent à leurs mains , proposent aux petites gens leur marchandise trouble , ou la portent chez leurs pratiques habituelles ; puis enfin les commissionnaires qui , déjà établis au coin des rues , siègent à côté de ces crochets , tour à tour moyens de transport et lits de repos , et attendent qu'on vienne les chercher pour porter des paquets ou une lettre , pour scier du bois , pour ranger des bouteilles , ou pour faire , en un seul voyage , le déménagement d'un artiste : quelques-uns offrent leurs services aux piétons qui daignent encore soumettre leur chaussure au cirage français. Arrivent successivement, suivant la saison , les marchands qui crient : la cerise à la douce, les anglais pour un liard , le beau chasselas à la livre, les artichaux de Laon, le cresson la santé du corps, les huîtres à la barque, les mottes à brûler, le mouron pour les petits oiseaux, la moule au caillou, les beaux

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ceraeaux et le hareng qui glace! Bientôt le savetier du coin ouvre son échoppe , et tout en mettant des talons aux vieux souliers , des demisemelles aux vieilles bottes , chante à tue-tête les œuvres des bergers de Syracuse. L'écrivain public donne déjà ses audiences : il écoute en même tems mademoiselle Françoise qui veut écrire à un pays dont elle a reçu la foi , et le soldat du centre qui va mander à ses parens qu'il est à Thôpital et sans argent. La ravaudeuse vient d'entrer dans son tonneau, et remonte , avec une pièce bleue , une paire de bas jaspés.

Le tems marche et le pavé se garnit ; le voilà bientôt tel que, sans manquer de rien, vous pouvez y élire domicile. Le déjeuner à la fourchette vous tente-t-il? Voilà sur cette table, adossée au parapet du quai , un pain d'une blancheur éclatante ; voilà dans cette poêle des saucisses qui exhalent un parfum délicieux. Craignezvous pour votre estomac ? Donnez deux sous à la propriétaire de cette petite fontaine à cylindre , elle va vous verser une tasse de café à la crème et tout sucré.

Vous êtes maintenant en état de faire un utile

exercice ; il faut en profiter : que de choses vous avez à voir ! que d'emplettes vous pourrez faire ! et que de plaisirs vont naitre sous vos pas ! Etes-vous poète , et tenez-vous à prendre une idée de la langue française? adressez-vous à ce professeur qui tient en plein vent son cours de grammaire , et qui donne d'excellentes leçons à bon marché. Aimez-vous la lecture? ce bouquiniste est accommodant , et il vous laissera feuilleter tous ses volumes, ou bien cent affiches bariolées vous offrent des sujets , un style et un intérêt variés comme leurs formes et leurs couleurs. Si c'est la politique qui vous tente, mettez-vous à l'abri de ce parasol , et , pour quelques sous , vous saurez ce qui ce passe en Perse et à Lisbonne, à Constantinople et au Pérou. La musique vocale est peut-être de votre goût? écoutez M. Duvemy et M. Cadot. Que leurs voix sont douces et moelleuses! qu'ils ont bien l'assurance de chanteurs aimés du public! Si ce sont des instrumens qu'il vous faut, nous allons rencontrer des Napolitains à qui il ne manque qu'une grosse caisse, un tambour, un pavillon chinois et six trombonnes pour exécuter complètement la musique de M. Rossini. Je vois que vous préférez

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une voix accompagnée , qu'à cela ne tienne : nous avons là un gros aveugle qui joue passablement du violon, et dont la femme pousse des sons terriblement flùtés ; ou bien encore , je vais vous mener près de ce Monsieur qui , les yeux couverts d'un abat-jour , chante en s'accompagnant de la harpe. Une petite affiche, placée sur son instrument, vous apprendra que son

père était le baron de , et vous pourrez vous

croire dans le salon d'un grand seigneur. Mais , vous aimez mieux la physique amusante : là , J^î. l'Esprit , qui n'est pas en contradiction avec son nom , vous enseigne mille tours d'adresse , et vous révèle tous les moyens de plaii^e en société. Ici , un homme du plus étonnant courage, plonge une épée dans son gosier avec le calme d'un enfant qui mange un bâton de sucre d'orge. Vous avez peut-être payé bien cher pour voir aux Variétés les Habitans des Landes? Eh bien! voilà toute une famille qui danse gratis sur les échâsses aussi bien que des citoyens des environs de Dax et de Mont-de- Marsan. Et polichinelle et le chat, et le commissaire! croyez-vous qu'ils ne soient pas drôles? J'ai vu sur de grands théâtres des scènes beau-

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coup moins amusantes que les leurs. Plus loin, des enfans ont établi un spectacle sur les débris d'une couverture, et font admirer leur souplesse à un cercle d'amateurs , composé de cuisinières, de soldats et d'ouvriers.

Mais il faut mêler l'utile à l'agréable. Visitons les marchands qui ne paient de loyers qu'à M. le préfet de police. C'est chez eux qu'on peut se fournir à bon marché de milles choses nécessaires ou de luxe. Celui-ci va, pour 35 sous, vous céder une paire de rasoirs; celui-là vous offre des mouchoirs de poche à 4 sous; gilets de fantaisie à 89 sous, cravates de tous genres , collerettes, gants , ceintures , on rencontre de tout , et les deux sexes peuvent faire leur toilette sur le pavé de Paris. Il n'y a pas jusqu'aux bijoux qui ne se trouvent dans le bazar vaste et aéré que je vous fais connaître ; et je vous présente un joaillier ambulant chez qui , pour six sous , vous aurez une paire de boucles d'oreilles, deux bagues, et, pardessus le marché, l'écrin qui les contiendra. Si vous vous déliez de vos concitoyens , achetez cette chaîne pour la sûreté des montres ; mais il y a beaucoup de monde autour du marchand, faites

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attenlion à votre gousset. Si pour vous soutenir ou pour avoir l'air plus redoutable , vous désirez acquérir un jonc, prenez celui que vous présente cette dame : mais ne vous laissez pas prendre aux discours d'un compère qu'on vient de refuser, quoiqu'il offrît deux fois plus que la canne ne vaut.

Vous êtes peut-être las. Si nous faisions une pause? asseyons-nous sur ce banc, à moins que pour faire diversion , et ménager vos jambes , il vous con\denne de faire une promenade en voiture. Berlines, calèches, coupés et cabriolets , s'offrent à nous dans chaque quartier , et le pavé de la capitale sert de litière aux chevaux et de remise aux chars numérotés. Mais vous avez faim : eh bien! dinons; cependant, avant de commencer notre repas, il faut acheter un bouquet de violettes à cette petite paysanne qui laisse voir une ligure si fraîche et si gentille sous le mouchoir rouge qui lui sert de coiffure. Voilà mes bouquetières à moi ; vous en trouverez sur le boulevart de plus éveillées, et à la halle de plus éloquentes.

Avez-vous orné votre boutonnière? oui , fort bien. Faites à présent votre menu. Je ne vous

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offrirai pas de potage ; on n'en mange plus ; mais une douzaine d'huitres ouvre l'appétit : installons-nous donc à la porte de ce cabaret. Vous faites la grimace? ah! certainement on en mange au rocher de Cancale qui viennent d'Ostende et flattent davantage le palais des gastronomes ; mais il faut connaître un peu de tout , et vous saurez à présent que les écaillères , par mesure conservatoire , jettent de l'eau salée sur leurs huîtres, et que ces dernières ne deviennent pas meilleures pour avoir un instant retrouvé leur ancienne patrie.

N'est-ce pas une chose très-agréable que le changement? eh bien! ceux qui dînent sur le pavé de Paris , peuvent , consommateurs romantiques, ne pas observer l'unité de lieu, et placer chaque acte de leur repas près d'un restaurateur différent. La viande froide que je vois sur cette petite table fera le premier service ; le hareng saur qui brille sur cet éventaire servira de rôti , et ces pommes de terre qui sautent dans la poêle , d'où elles sortent dorées , ne peuvent se refuser comme entremet. Quant au dessert, ne vous privez de rien. Voilà des fruits de toute espèce, et d'honnêtes habitans

de l'Auvergne font rôtir pour vous , à chaque coin de rue, les châtaignes du Limousin sous le nom de marrons de Lyon.

Faut-il donc, me direz-vous, se passer de boire quand on mange sur le pavé? non pas , s'il vous plaît. Je ne vous offrirai pas de vin, Je l'avoue , parce que pour en débiter il faut être établi dans une boutique où les employés de i»î. Benoist puissent venir percevoir tranquillement leurs droits ; mais rien n'est plus sain que cette mixtion de végétaux , d'où nait la liqueur vulgairement appelée coco , et je veux vous la verser à plein verre , à moins que cette carafe, dans laquelle nagent quatre quartiers de citron, ou cette autre que colore le jus des groseilles, ne soient plus à votre convenance. Je sais bien que toutes ces boissons ne sont pas précisément ce qu'il faudrait pour opérer la digestion des mets recherchés dont j'ai composé votre festin , et nous pourrions demander au propriétaire de cette belle boutique rouge une bouteille de vieux vin de Bordeaux, qu'il a composé la semaine dernière ; mais il faudrait quitter le pavé de Paris , et je tiens à vous faire voir qu'avec un peu de philosophie , on peut y

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élire domicile , y poiin^oir à tous ses besoins , et s'y procurer tous les plaisirs.

Est-ce fini? — Oui. — Vous croyez? si je vous disais que nous allons prendre du punch ! — Dans un café, je le crois bien. — Pas du tout, dans la rue , comme le café à la crème de ce matin , et

au même prix Qu'en dites-vous? il n'est pas

capiteux. Tenez, voilà un cure-dent ; et je crois qu'il ne vous manque plus rien.

Qu'allons -nous faire à présent? Quand on vient de dîner, doit-on marcher ou demeurer en place? Faut-il pour amener une bonne digestion du repos ou de l'exercice? Hippocrate dit oui, et Gallien dit non. Lequel dit vrai? J'ai bien entendu raconter F épreuve faite sur deux chiens; on leur avait fait prendre à tous deux une trèscopieuse nourriture -, l'un, en sortant de manger, a chassé avec ardeur, l'autre s'est étendu sur un coussin où il a fait sa sieste. Quelques heures après, un docteur plus curieux qu'humain a ouvert les deux anim.aux ; le chasseur avait encore dans l'estomac tout son diner , tandis que la digestion du dormeur était fmie. L'épreuve est décisive pour les chiens; mars

comme il nous est permis , sans trop d'orgueil ,

de nous croire organisés un peu autrement que la race canine, je me déclare , moi , pour la promenade après le repas, et, en conséquence, nous allons , si vous le permettez , nous remettre en marche.

Déjà Tentrepreneur de l'éclairage de Paris a permis à ses lanternes de projeter leur triste lumière dans nos rues ; déjà le petit marchand a allumé son quinquet , la flamme du gaz brille dans des globes de cristal à la porte des cafés ; les commerçans du pavé de Paris ont entouré de papier ces modestes rouleaux de suif qu'ils appellent de la bougie de Poissy. Ceux qui ne plient pas bagage quand vient la nuit redoublent de cris pour se faire remarquer et étourdir le chaland. C'est à qui rassemblera autour de lui plus nombreuse société. Que font tous ces badauds rangés autour d'une espèce d'enclume, couronnée par un tampon en cuir? Ce sont des gens qui veulent essayer leur force. En donnant un coup de poing sur ce tambour, et consultant l'instrument régulateur qui s j trouve adapté , on sait au juste à quel point on réussirait dans le métier de boxeur. Il est arrivé plus d'une fois qu'un bon paysan a brisé du premier coup

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rinstrument, ce qui n'empêche pas le propriétaire d'assurer qu'aucune force humaine n'en pourrait venir à bout. Quelle est donc cette femme que j'aperçois là? un long voile la couvre, et sa voix tremblante semble trahir une émotion profonde. A mon tour je me sens touché Bah! me dit un voisin , vous ne connaissez pas cette espèce de mendiante? cette femme est jeune et se porte bien; elle n'exciterait pas la pitié ; elle n'est pas jolie, et ne saurait inspirer ce sentiment d intérêt que provoquent toujours les grâces et la beauté. On lui dirait : travaille au lieu de mendier, et ne vole pas à la vieillesse débile un pain que tu peux gagner honorablem ent. Elle a recours au charlatanisme, et à Paris c'est un moyen qui réussit toujours. Ce voile mystérieux, cette voix altérée , séduisent beaucoup de gens honnêtes , et la paresse fait une bonne récolte qu'elle partage souvent avec le vice.

Eloignons-nous et cherchons sur le pavé de Paris des individus plus utiles. Les spectacles finissent et le commerce des contremarques ayant cessé, les commissionnaires patentés près de chaque théâtre recueillent encore quelque

monnaie en allant chercher des voitures , en fermant le marche-pied , en préservant , au moyen d'un petit tapis , les robes des dames , que des roues boueuses pourraient salir.

Les rues commencent à se dépeupler ; cependant on voit encore les colporteurs du journal du soir qui, n'ayant rien vendu, hésitent à se retirer, et espèrent toujours que la curiosité leur donnera pour chalans , ou le spéculateur qui veut connaître le cours de la rente , ou l'orateur du matin, qui veut voir le soir ce qu'on dit de son discours , ou le vaudevilliste qui désire savoir si le lendemain on jouera une pièce de lui. Puis quelques commissionnaires restent sur pied, pour accompagner avec un falot, et un parapluie, si le tems l'exige, le joueur que la veine a favorisé. Les chiffonniers, lanterne en main, remuent tous les tas d'ordures, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil les cloue au coin d'une borne. L'ivrogne, sortant du cabaret, regagne son gîte en chancelant, ou cuve son vin étendu sur le pavé. Les patrouilles circulent , et quelquefois un agent de la préfecture de police se fait ouvrir les portes d'un café pour y régaler son escouade. Enfin un silence près-

que complet semblerait annoncer que le pavé n'a plus d'habitans; mais, si Ton veut se diriger du côté des halles, on voit les villageois apporter leurs denrées, en charrette, a dos d'âne et de cheval ou dans des hottes, puis bientôt les étaler dans la rue, et enfm au point du jour commencer la vente.

Ainsi jamais la population d'une grande ville ne repose tout entière ; ainsi , avec de l'industrie on peut partout , et quoiqu'il arrive , trouver des moyens d'existence; bref, à Paris, malgré le proverbe, un homme n'est pas toujours à plaindre parce qu'il est sur le pm-é.

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