‹ Nouveaux tableaux de Paris, ou, observations sur les moeurs et usages des parisiens au commencement du XIXe siècleChapitre 15 sur 22 · N"* XY · texte numérisé non relu

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Oui , monsieur le commissaire ! demandex plutôt au pierrot ! il vous dira que le paillass.' est venu insulter ma bergère pendant que je buvais avec uu polichinelle de met amis.

Scènes populaires ; caricature nouvelle.

Le voilà donc encore une fois passé , ce tems d'extravagances où , nous autres Français , nous nous croyons obligés de rappeler les saturnales de Rome et les mascarades de Venise ! Qu'à son introduction en France , Fusage de signaler ainsi une certaine époque de l'année ait obtenu la vogue , je le conçois ; mais qu'il se soit perpétué jusqu'à nos jours , sans autre raison de son existence actuelle que son existence passée, voilà ce que je m'explique difficilement. Et pourtant , il semble que le carnaval ne soit plus reconnu que pour l'honneur des principes ; car bien des gens s'inquiètent peu de de son arrivée, I- 9

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de son départ , et si quelques polissons, en soufflant dans des cornets ou en salissant les habits des passans,ne se trouvaient là pour constater sa présence , on pourrait le croire disparu depuis bien des années.

Entendons- nous : faut-il ou ne faut-il plus de carnaval? Je serais bien tenté de me prononcer pour la négative; car je ne pense pas que la gaîté s'endosse avec tel habit particulier, que le plaisir s'attache à un costume plutôt qu'à un autre , et je crois que, les occasions de s'amuser étant rares , il faut les saisir partout oiion les rencontre , dans quelque tems qu'on les trouve , en respectant toutefois les jours où la religion réclame de nous la gravité et le recueillement. Mais , si vous voulez absolument , pour imiter vos pères , vous réjouir à jour fixe , et abjurer toute espèce de raison pendant un tems plus ou moins long, je demande alors, mes chers compatriotes , que vous soyez fous hardiment , et que vous ne ressembliez pas à ces bons paysans que le sénéchal de Salerne menaçait de mort pour ie cas oii ils auraient Taudace de ne pas s'amuser. Ah! parlez-moi du tems où les personnages du plus haut rang se pressaient au bal de l'O-

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përa , où les deux files de voitures qui circulaient depuis la place Beaudoyer jusqu'à la barrière du Trône, offraient une foule de costumes remarquables par leur éclat , leur élégance , ou leur singularité. Alors , un cortège nombreux et brillant accompagnait ce bœuf dont la promenade semble nous être restée comme un dernier souvenir des solennités du paganisme ; mais que voyons-nous maintenant pendant les jours gras ? je vais vous le dire ; car , par un devoùment absolu à mon état d'observateur, j'ai subi encore une fois la corvée, et j'ai eu le courage d'assister à tout ce que le caniaval de 1827 appelait ses fêtes.

Au bal de l'Opéra, pendant que des musiciens, grotesquement déguisés en troubadours , jouaient des contredanses tirées de Robin des Bois , des femmes en dominos noirs , et des hommes dont le costume était tout aussi gai , se promenaient gravement. Des actrices expédiaient à leurs camarades , qu'elles croyaient reconnaître , de mordantes épigrammes ; des femmes entretenues profitaient du masque pour berner, un peu plus impudemment que de coutume , les imbécilles qui les avaient amenés ; et quelques

emmes honnêtes , serrant le bras de leurs maris, expiaient par beaucoup d'ennui un moment de curiosité. On dit pourtant que deux ëvénemens , l'un comique , l'autre tragique , ont rompu la monotone uniformité des bals de FOpéra : une espèce de fou , qui , armé de bonbons assez durs, tirait à boulets rouges sur le public , a failli subir une correction , que partout ailleurs son extravagance lui aurait attirée, et une jeune femme masquée est tombée morte aux pieds d'un étranger qui se croyait 1 objet d'une plaisanterie.

Pendant les matinées du dimanche et du mardi gras, beaucoup de badauds , dont je faisais partie , ont labouré la terre humide du boulevart , le nez en l'air, cherchant à découvrir quelques masques , et n'apercevant guère que d'autres curieux à cheval ou en voiture. Quelques filles publiques, qui, déguisées en poissardes, n'avaient fait que mettre leur costume d'accord avec leur langage , se chargeaient à peu près seules de représenter le carvanal , et étaient aidées dans ce travail par une demi-douzaine de Jockos^ ce qui , par parenthèse , m'a mis fort en colère. Je comprends bien que les prétentions de nos beaux esprits aient mis les bêtes à la

mode ; mais , si je vois avec intérêt l'animal qui a fini par imiter quelque chose de Tintelligence humaine , je ne puis regarder qu'avec dégoût l'homme qui, prenant à tâche de se dégrader, copie à force de travail toutes les habitudes d'un animal. En vérité, j'aurais de bien bon cœur livré les singes du boulevart à ces bons gendarmes qui , postés en vedette , selon l'usage, à chaque coin de rue, attendent sans doute le rhume de cerveau, maladie distinctive de leur profession, selon M. Odry, le Pindare de la gendarmerie municipale.

C'est à rOdéon que j'ai voulu passer la nuit du mardi gras , et là au moins le tableau avait quelque chose de pittoresque. Les masques étaient nombreux, les déguisemens variés; on dansait à ce bal , et dans les harangues grossières qui se prononçaient , si la pudeur était souvent offensée , l'esprit trouvait parfois des idées originales. La compensation cependant commençait ànepasmeparaître suffisante, lorsqu'àl'aide d'un fiacre , faisant disparaître la distance , je me suis rendu au sein de la Courtille, pour assister aux derniers momens des saturnales. Le jour commençait à poindre ; fixé à Tune des fenêtres d'un

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petit cabaret, je vis redescendre pâles , défaits, tous les héros de la fête, et j'eus beaucoup de peine à empêcher mon coeur de se soulever. Leurs vêtemens en désordre offraient des traces nombreuses d'une récente orgie. Raisonnant encore assez pour sentir leur position , des hommes que la fatigue harrassait , que Tintempérance avait rendus malades , voulaient absolument qu'on les crût gais , et cherchaient dans le dévergondage de leurs paroles un moyen de convaincre les spectateurs.

Et ce sont là les plaisirs du carnaval ! et tout le monde le saitl et cette coutume subsiste encore ! Nous sommes en vérité de bien singulières gens. Nous ne parlons que de nos lumières , de notre raison ; il n' y a pas chez nous un j eune homme de vingt ans qui ne soit plus sage que ne Tétaient à quarante son père et son grand-père , et lorsque sous nos yeux des farces ridicules se répètent chaque année , nous ne faisons rien pour les supprimer! Moins de paroles et plus de faits ! Quand les salles , ouvertes pour le bal masqué , seront restées deux ou trois fois désertes , on les fermera pour toujours ; quand nous cesserons de nous porter en foule sur les boulevarts , pour

voir passer quelques misérables, affublés d'oripeaux , ces misérables-là ne se rencontreront plus , et lorsque enfin la classe élevée et la bourgeoisie auront donné un salutaire exemple , le bas peuple lui-même rougira d'un plaisir qui semblerait être pour lui un humiliant apanage , et nous pourrons enfin nous vanter d'avoir opéré une sage réforme : c'est un droit que jusqu'ici nous n'avons pas eu souvent.

. 'Eh! mon dieu! que les amateurs du carnaval se consolent : en y regardant un peu de près , ils peuvent voir toute l'année ce qu'ils cherchaient pendant trois jours. Que de masques , que de déguisemens dans le monde ! Le commis qui aborde son sous-chef dont la place lui conviendrait fort ; l'auteur qui félicite son confrère sur un succès ; Ihéritier qui suit le convoi de son riche parent; la femme du monde qui veut conserver à la fois les profits du vice et les honneurs de la vertu, tous ces gens-là ne sont-ils pas obligés de prendre des masques P Les gens naïfs et confians s'y laissent prendre ; mais Tobservateur ne s'y trompe pas. Les déguisemens ne lui en imposent pas davantage ; il découvre sans peine la vanité sous un manteau de philantrope,

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des idées d'ambition sous des phrases libérales, de l'orgueil sous un préambule modeste , la misère sous un brillant costume, et Topulence sous un mince vêtement. Vous retrouverez les jeannots dans ces époux débonnaires qui promènent une femme et des enfans qui ne leur appartiennent guères ; les arlequins dans ces hommes que l'on a vus embrasser toutes les opinions , arborer toutes les couleurs , adopter tous les systèmes ; dans les rangs de nos braves vous rencontrerez de véritables cheçalîers , et vous ne manquerez pas de troubadours ^ si, malgré les tambours et les trompettes de M. Rossini , nos jeunes compositeurs parviennent à se faire entendre.

Allons! en dépit de la routine, supprimons le carnaval ! peut-être la gaîté des vieux Français reviendra-t-elle quand nous ne voudrons plus à un moment donné la ramener de force; rions franchement toutes les fois que les événemens voudront bien nous le permettre ; réunissons à notre table de bons amis , sans demander si cette réunion est commandée par Fépoque , et pour que la danse nous reste , envoyons , si cela est possible , les tables de bouillotte et d'écarté rejoindre les habits de cilles et de polichinelles.

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