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Non possum ferre , Qui rites ^ Grœcam arbem.
JoTENAl, Sat. III.
L'ÉTÉ dernier , en revenant de la campagne , je trouvai chez moi la première lettre que m'adressait, depuis dix ans, mon ancien camarade, établi à Quimper-Corentin. A l'époque où nous faisions ensemble nos études à Rennes , on le regardait comme le bel esprit du collège. Trèsfort sur la versification française, mais complètement brouillé avec la syntaxe latine , il n'avait jamais pu réussir à déchiffrer un vers d'Horace; d'ailleurs , il était aussi instruit que tel académicien de ma connaissance. Avec tout cela, sans les événemens de i8i4î il allait entrer au conseil d'Etat, comme auditeur de troisième
classe. A cette occasion , il aurait vu Paris, et il s'y serait distingué comme tant d'autres. Le sort lui aurait permis peut-être de briller du même éclat que notre ami Jules qui , ayant trouvé dans le Moniteur sa nomination à la souspréfecture de Gorcum, écrivit à la secrétairie d'Etat, que son père ne lui permettrait jamais d'accepter cette place , et d'aller en Espagne,
Depuis 1816, mon nom était parvenu quelquefois dans la retraite du cher Kervenadec. Le public, c'est-à-dire l'un ou l'autre camarade complaisant ^ qui rédige avec moi des articles pour certaines feuilles qu'on appelle journaux littéraires , avait paru très-satisfait de mes traductions de l'anglais. Le bruit courait, et j'avais fait ce qu'il fallait pour cela , que les Ricbardson et les Adisson de nos jours s'admiraient beaucoup dans la prose française dont j'avais habillé leurs idées britanniques. Ils ne trouvaient chez moi que la quantité raisonnable de contresens, ordinairement alloués et passés en coulage, d'après le tarif convenu pour \ts imporlations d'outremer. On m'en avait fait compliment à Londres et à Edimbourg, où je vais passer chaque année trois ou quatre semai-
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nés, pour étudier à fond la Grande-Bretagne , et y promener ma gloire en diligence à vapeur. Or , c'étaient ces voyages de fondation qui m'attiraient l'épitre sentimentale du ci-devant candidat-auditeur. Lui aussi, jusqu'alors paisible casanier, il brûlait du désir d'aller voir ces autres Bretons que l'Océan sépare des pâturages de Quimper.
Et penitiis îoto diuisos orbe Brilannos.
Il avait lu, je ne sais où, qu'au moyen du patois de sa nourrice, conservé pur dans quelques provinces anglaises , et avec les thèmes qu'il composait depuis la restauration, sous les yeux d'un capitaine irlandais à la denij solde , réfugié sur le sol hospitalier du Finistère pour cause de lettres de change , il pouvait se montrer avantageusement dans la société anglaise. En effet, un docte voyageur, né en Gascogne , nous assure , dans les trois premiers volumes de son ouvrage , dont le quatrième ne paraîtra jamais , qu'il s'est fort bien tiré d'affaire avec les thèmes seuls , sauf quelques malentendus sur l'histoire littéraire , la législation , l'économie politique et autres bagatelles. iMais, après tout,
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Kervenadec ne s'y fiait pas trop; et, pour plus de sûreté , il me priait d'être son guide , son Mentor, de le prendre avec moi, à ma prochaine excursion , et de le présenter à sir Walter Scott.
Le hasard m'avait conduit la veille à l'Odéon, où je ne vais guère , je vous assure. J'y avais vu le Koyage à Dieppe. Une idée aussi folle que celle qui fait le fond de cette pièce vint se jeter entre l'épître de Kervenadec et mes intentions bienveillantes pour lui ; ou plutôt un maudit esprit de critique, toujours porté à trouver peu de vraisemblance à toutes ces mystifications palpables dont les bonnes gens sont dupes au théâtre, m'inspira le projet extravagant d'essayer si un bourgeois de Quim^ per, membre de la Société d'agriculture , serait aussi facile à berner qu'un badaud mis en scène pour nos menus-plaisirs.
Je répondis à Kervenadec que mes affaires m'appelaient à Brest, et cela était vrai; qu'après les avoir terminées , je partirais de ce port directement , à bord du brick de commerce îe Hoax , capitaine Blundcr , qui se rendait à Douvres; que, si l'ami de collège voulait venir
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me trouver, il serait des nôtres, et qu'à Douvres , l'éditeur du London- Magazine viendrait nous prendre en chaise de poste, pour nous faire les honneurs de la capitale de John Bull,
Je partis pour Brest ; Kervenadec aniva au moment fixé pour notre départ, et, sans respect pour l'innocence , je l'embarquai avec moi sur un bâtiment qui faisait voile pour le Havre , et que commandait un des plus mauvais plaisans qui aient jamais mangé du biscuit de mer. Le capitaine garda constamment le plus imperturbable sang-froid : dès qu'il était dans la confidence d'un tour pendable , rien ne pouvait déconcerter sa gravité.
Il n'en fallait pas tant pour le pauvre Kervenadec. Il voyageait sur mer pour la première fois de sa ^ie. Malade comme un conscrit de la Beauce qu'on transporte à la Martinique , il ne quitta pas sa cabane , ne vit rien et n'entendit rien : il se trouva au Havre, bien convaincu qu'on le menait directement , et par le plus court chemin, en Angleterre. Je ne rapporterai pas ici les discours, les questions, les coq-àl'âne de Kervenadec pendant le trajet.
Je me hâte de vous dire que, sous prétexte
de passeports , de douanes, à' alien-bill , et de mille autres formalités , nous eûmes le tems de le garder à bord jusqu'à la nuit.
Je partis en poste avec lui , nous fumes accompagnés par un négociant de Hambourg , mon complice, prévenu de longue main, qui ne cessa de parler allemand, et à qui M. Kervenadec ne manqua pas de répondre vingt fois par heure : Yes sir, very well , avec l'accompagnement de toutes les formules qui terminent la grammaire de William Cobbett.
Notre Breton , fatigué de son voyage maritime, dormit profondément dans la voiture, et m'épargna ainsi l'embarras des explications. Je le réveillai cependant à Rouen, pour lui faire admirer la ville épiscopale de Cantorbéry ; et , lorsque de tems en tems il ou\Tait les yeux , c'était pour contempler les bords de la Seine, qui ressemble à la Tamise comme deux gouttes d'eau. Des provisions de toute espèce achetées au Havre nous épargnèrent la peine de descendre dans les auberges.
Enfin , Kervenadec aperçut les clochers de Londres. Le dôme des Invalides fut pour lui la majestueuse église de Saint-Paul.
Nous arrêtons devant une grande porte , rue Neuve-Saint-Augustin. Ah! c'est ici, nous dit le Bas-Breton : Great Nelson hôtel ^ furnished. Il y a une école tout à côté. School for young ladys , école pour les jeunes ladys; et quatre pas plus loin : To let large and small appartements. Au premier mot d'anglais que je prononçai, le maître de la maison, les domestiques , le portier, tout le monde me répondit en cette langue; on n'y voit d'ailleurs que des figures anglaises. Rien de plus anglican que le déjeuner qui nous fut servi; des œufs frais, du jambon et du thé. Un gros joufflu, qui ne sait pas un mot de français , vint faire la barbe à mon Bas-Breton avec des rasoirs larges comme le sabre d'Ali- Pacha , et du savon de Windsor , fabriqué dans la rue Culture-Sainte-Catherine , au Marais , enveloppé dans un imprimé rempli de fautes d'orthographe et orné de deux léopards. Si ([uelque soupçon avait pu s'élever dans cette ame candide, arrivée de Quimper, le moyen de résister à de pareilles preuves!
Notre nouveau débarqué ne prit pas un instant de repos ; il voulait parcourir , sans désemparer, les principales rues de Londres, et faire
diverses emplettes. Nous nous habillâmes donc pour raccompagner. Sa préoccupation était telle, qu'il ne s^avisa pas de chercher à lire les noms des rues : cela était inutile avec un cicérone tel que moi. Nous voilà dans celle de la Paix , qui avec ses larges trottoirs devient le Strand. Nous traversons la place Vendôme , que je baptisai du nom de Poriland-Sqvare ^ et dont la colonne fut le monument élevé en mémoire de la bataille de Waterloo. Kervenadec se récriait sur la largeur des trottoirs , la beauté des rues et l'élégance des boutiques. Son admiration redoubla dans les rues de Castiglione et de Rivoli, oii une foule d'Anglais à pied, à cheval et en voiture, nous aidèrent à prolonger l'illusion. Les Tuileries furent facilement métamorphosées, et nous fîmes un tour dans le parc Saint-James. Chemin faisant, je pris mesure d'une paire de bottes chez M. Gay Boctmaher io this excellency prince Talleyrand ; le Hambourgeois fit sa provision de thé au grand magasin de la place Vendôme , portant pour enseigne : The India iea Warehouse ; notre Bas- Breton acheta tout à côté de la pâte pectorale au London dispensary ^ apothecary io ihe duke
of Northumberland , et nous allâmes tous trois manger de menues pâtisseries chez le paslry cook et biscuit bnker, rue Neuve-du-Luxembourg. Nous trouvâmes dans ce dernier lieu une société choisie de gentlemen et de ladys, qui mangaient avec un appétit vraiment contagieux. On nous demanda si nous voulions du /rench ou du foreign-wine, et les gâteaux furent arrosés avec du IMadère fabriqué à ^Montpellier.
On trouve à Paris plus de deux mille enseignes en anglais ; notre victime ne manqua pas d'en remarquer un certain nombre en français ; nous les mîmes sur le compte de la révocation de redit de Nantes, par suite de laquelle beaucoup de réfugiés s'étaient établis dans ce quartier.
Kervenadec n'était pas sourd : aussi n'entendait-il parler qu'anglais dans les mes. C'est une chose incontestable que deux hommes qui font la conversation à haute voix , sur le pavé de Paris, sont nécessairement étrangers : les Français parlent bas. Parcourez tous les quartiers , des Champs-Elysées jusqu'au jardin des Plantes, et du bassin de la Villette à l'Observatoire, vous pourrez vérifier cette remarque. Aussi no-
tre tympan ne fut frappé d'aucun son bien distinct qui n'appartint pas au moins à une langue étrangère.
Rentrés à l'hôtel , nous primes quelques instant de repos, dont nous avions grand besoin; mais , vers cinq heures , il fallut penser à se restaurer. L'établissement de madame Harriot- Dunn , au Little-Garraway^ dans la rue de l'Arcade-Colbert , brillait encore de tout son éclat. On en voit aujourd'hui d'autres du même genre dans les rues du Marché- Saint-Honoré et du mont Thabor. Madame Henriette Dunn, eut notre première visite. Chez elle un Anglais, parti des bords de la Tamise , et tombé des nues derrière la bibliothèque du roi, se serait cru ramené , par un vent contraire , dans sa taverne habituelle. De petites loges, séparées par une cloison, offraient à peine l'espace nécessaire pour contenir un aîderman de moyenne taille : notre exigu //io ne s'y trouva pas trop à l'étroit. Toutes les autres places étaient prises par de véritables Anglais. Une carte extrêmement variée, sur laquelle on trouvait à choisir entre le roast-veal^ le roast-mutton et le roast-beef^ mets recherchés , qui s'appellent en français , veau ,
mouton et bœuf rôti, le tout suivi de végétables^ autrement dils légumes , lesquels consistaient en pommes de terre cuites à l'eau : tel était le menu. Mais le garçon ne répondait qu'au nom de waiter , quoiqu'il fût de Dunkerque ; et , avec cela, on était tout aussi bien servi qu'à Londres. Nous bûmes de la bière délicieuse , de véritable porter de Londres, fourni par la grande brasserie des Cliamps-Elysées. Kervenadec fut enchanté de la bonne chère anglaise. Je lui promis de le mener le lendemain à la Couronne et V Ancre , ou se font les pique-nique nationaux , dans lesquels chaque toast , bu à la santé d'un bon patriote , est motivé par un petit discours de trois quarts d'heure de lecture.
Nous n'avions pas encore jeté un coup-d'œil sur les journaux. Presque en face de l'arcade Colbert , dans la rue Yivienne , on Vbit briller une lanterne où le n°, i8 et les mots : Reading room (cabinet de lecture), frappent l'œil du passant. Nous entrons. La chambre des communes, en masse, a-t-elle reflué dans ces beaux salons? Quelle cohue! Et cet amas de feuilles quotidiennes de Londres , des provinces , de toutes les villes des trois royaumes, et de TA-
mérîque, tout cela trouve d'intrépides lecteurs. Le Tîntes^ le Sun^ le Globe ^ sont retenus par vingt compétiteurs : notre tour ne viendra que demain. Ces Anglais, qu'on disait taciturnes, parlent tous ensemble ; on se croirait à la Bourse.
Le choix de notre spectacle ne pouvait être douteux : nous étions à deux pas de VOpéra Buffa. Tout le monde connaît , du moins par les journaux , la belle salle où les bourgeois de Londres se régalent de cette délicieuse musique italienne , qui ne vaudra jamais les chefsd'œuvre lyriques de Gluck , de Mozart , de Grétry , de Daleyrac et de Boïeldieu , quoi qu'en disent les grands poètes qui alignent de mauvais vers français sous les notes de Rossini. Kervenadec veut voir ce théâtre , avant ceux de Coçent-Garden et de Drury-Lane ^ attendu qu'il n'aime pas Shakespeare. D'ailleurs, madame Pasta venait d'arriver à Londres avec Rubini. Le balcon oij nous prîmes nos places était rempli d'vVnglais , de Russes et d'Italiens , parmi lesquels notre ami reconnut avec émotion l'accent national. Les loges se garnirent bientôt de ladys et de miss. Le spectacle fut
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ravissant : on jouait Otello , pièce éminemment anglaise. Dans Tentr'acte , nous allâmes au foyer, où nous fûmes étourdis par un mélange confus de voix et d'idiomes qui rappelaient assez bien la tour de Babel. « C'est singulier, disait Kervenadec ; si je n'étais pas certain de me trouver à Londres, je serais bien embarrassé de deviner à quel pays appartient ce tliéâtreci. M
Mais il faut aller nous coucher; prenons le plus long chemin, pour jouir du coup-d'œil que présente l'illumination générale de cette grande ville de Londres, au moyen du gaz hydrogène.
Quel accident! une voiture a versé. Il nous semble que c'est une diligence. On crie , on jure: mais c'est en français! « Allons, dit le bon Kervenadec , allons au secours de nos pauvres compatriotes qui arrivent de Douvres ! » La scène est éclairée par des officieux qui accourent. 3Ion Bas-Breton s'approche , et il lit sur un panneau de la portière une fatale inscription qui ruine tous mes projets pour le lendemain. 11 voit que ces braves gens, dont l'essieu est rompu, arrivent de Versailles.
Kervenadec voulut se fâcher; mais je n'eus
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pas de peine à l'apaiser en lui disant d'un air grave et pénétré : « ïngrat ! tu devrais me remercier ; j'ai voulu te donner une importante leçon; jai cherché à t'instruire en t'amusant. Cette petite mystification t'a fait sentir , mieux que tous les discours , le ridicule de notre anglomanie. Les traits caractéristiques de la capitale de la France s'effacent au point qu'un homme d'esprit comme toi a pu s'y tromper et se croire à Londres ! Nous allons passer un mois à Paris , et souvent , pour te croire dans ta patrie , il faudra te rappeler ce malheureux coche de Versailles. Quand nous aurons fini notre nouveau cours d'études, je te mènerai à Londres ; et , sauf un peu de maladresse dans la copie , tu y retrouveras souvent le tableau de Paris. Il faut bien que tout se compense dans ce monde. »
LA POLITIQUE, etC. 2l5
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