‹ Nouveaux tableaux de Paris, ou, observations sur les moeurs et usages des parisiens au commencement du XIXe siècleChapitre 18 sur 22 · DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME LETTRE

Aliéna negotia curai ,

Excussus propriis

HûRAT., Sat.IIIAWi. 3.

» Quoique invité à un dîner sans façon , je savais que je ne pouvais me dispenser de faire une toilette. D'ailleurs , s'il y a plusieurs manières de recevoir les gens, il n'en est plus qu'une pour ceux-ci de se présenter. Un peu plus de recherche et de propreté dans la mise , plus de fraîcheur dans l'habit et de blancheur dans les accessoires, voilà ce qui distingue la toilette du soir de celle du matin , la mise de cérémonie de la tenue familière. Nous avons tous pris l'uniforme, l'habit militaire ou le frac noir. 11 en

est résulté de la simplicité dans les manières et une sorte d'égalité extérieure. Il y a là , comme dans toutes nos innovations , du bon et du mauvais. Mais, puisque je suis sur le chapitre de la politique, je dirai que cette manie m'a paru à Paris beaucoup plus saillante sous le frac noir que sous l'habit d'ordonnance ; on en sent la raison.

>» Je m'habillai donc, et à cinq heures un quart, j'envoyai chercher un cabriolet par le portier de l'hôtel. On m'amena bientôt un char numéroté à deux roues , d'une assez triste apparence, et traîné par une rosse étique , borgne et boiteuse. Le cocher, d'une cinquantaine d'années, et ayant des cheveux gris, était vêtu d'une veste et d'un pantalon bleus , dont la forme et les dimensions auraient plutôt convenu à un jockey de quinze ans qu'à un homme entre la maturité et la vieillesse. Je montai à côté de mon Automédon, et lui dis : Rue Saint-Dominique ! Je suis assez communicatif avec les gens du peuple , soit par bonté naturelle , soit par curiosité ; j'évite surtout de leur paraître hautain et fier. Cependant, les événemens de la journée m'avaient rendu circonspect, et je craignais la

maudite politique dont j'avais été poursuivi depuis le matin. Je n'eus pas besoin de clierclier un texte; car le cheval de mon conducteur m'en fournit un , que j'abordai involontairement. L'animal ne marchait qu'au pas , et simulait le trot , en dansant de tems en tems sous lui. " Vous avez là un bien mauvais cheval , dis-je au cocher ». En prononçant ces mots, je ne m'attendais guère à être conduit aux bords du Niémen et de la Moskowa, pour rabattre ensuite sur la préfecture de police , en un mot à entendre de la politique de fiacre. « Ah dame ! répondit mon guide, en apphquant un grand coup de fouet à sa bête , le pavé de Paris abîme les chevaux ; puis nous ne faisons pas nos affaires avec ceux qui vont vite. Celui-là était pourtant bien bon dans son tems : il a fait la campagne de Russie dans le train; je l'ai acheté 60 fr. au licencîment de l'armée de la Loire. Il a été à 1\Ioscou , à la suite de la garde de V empereur^ et il est revenu à Orléans sans faire un faux pas. Monsieur a peut-être été en Russie , ajouta t il d'un ton signicatif? — Non, lui dis-je. J'étais bien dans l'armée ; mais je n'ai point fait cette campagne. — C'est égal, continua mon homme

d'un ton mystérieux ; à la grande armée , en Espagne ou en Italie, Monsieur a servi dans le bon tems. Il était bien bon pour nous aussi ; car, avec Vautre^ nous faisions tout ce que nous voulions. Le bourgeois n'était pas si protégé qu'aujourd'hui , et la police ne se mêlait pas du tout de nos affaires. Le Pioi est bon et juste ; mais il ne sait pas tout ce qui se passe. M. Delaveau est un honnête homme ; ce sont ses commis qui nous tourmentent. On nous a forcés de nous habiller en uniforme ; n'est-ce pas une injustice? C'est contraire à la Charte. Et puis on nous a donné des inspecteurs qui, à la moindre plainte , nous mettent à pied , et nous fonî paye? des amendes. Est-ce avoir la liberté? Quand les députés seront à Paris...,,.. Monsieur est peutêtre député? (Je fis un signe négatif.) Quand ils seront arrivés , nous enverrons à 31. Lafayette une pétition signée de tous les cochers de cabriolets pour dénoncer les abus. Quand je dis tous les cochers, il y a parmi nous des capons et des mouchards ; mais on les connaît. C'est un bien honnête homme que M. Lafayette, et puis M. Casimir Périer! Voilà comme il en faudrait béciucoup! il y aurait plaisir à rouler sur le pavé de Paris ,

et nous ferions nos affaires. Ali! si le général Foy n'était pas mort! c'est celui-là qui avait la parole en main! Je lisais ses discours dans le CcnsiUuUonnel ^ et j'ai donné 3 francs pour son monument. » Je laissais parler mon cocher libéral, et, ayant d'être arrivé à la rue Saint-Dominique , je me trouvai parfaitement initié au régime des places et à l'esprit de cette classe de gens. J'appris surtout , non sans quelque surprise, qu'il y avait parmi eux comme ailleurs des libéraux et des doctrinaires , des royalistes exaltés rt des royalistes modérés, des ministériels et des opposans , et que tout cela faisait de la politique, chacun à sa manière , et presque toujours aussi , comme ailleui's , en divorçant avec le sens commun.

» En vrai provincial, j'étais venu trop tôt chez la marquise de C**^^ On me dit qu'elle était encore à sa toilette ; cependant un domestique m'introduisit dans le salon en m'invitant à attendre les convives qui devaient arriver à six heures un quart. Pour me désennuyer, je me mis , selon l'usage , à faire des yeux TinveTitaire de l'ameubiement et à lire les titres de quelques ouvrages brochés qui se trouvaient sur une table

au milieu de la pièce. Ce lieu était un de ces petits salons consacrés aux réceptions intimes et journalières , et par conséquent décoré plutôt comme un cabinet que comme une salle d'assemblée. Outre les portraits du Roi et des membres de la famille royale , j'y vis ceux des généraux vendéens , de M. de Montm.orency , et d'autres personnages fameux par leur dévoûment à la monarchie. Je me rapprochai de la table; mes regards furent frappés par le titre d'un seul journal , la Quotidienne. Quant aux livres, c'était un mélange de romans, de poésies et d'écrits politiques ou religieux , fort étonnés de se trouver ensemble : Ourika et les Crimes de la presse^ de M. Madrolle, gisaient auprès à' Edouard et de la Dénonciation de M. de Montlosier. Le Cavalier^ du protestant Walter-Scott, était sous un Mandement de l'évêque de Kanci. Les Anabaptistes ^ de Yandervelde, pressaient/^ Catholicjue du baron d'Eckstein, eX Atala gémissait sous le poids de V Essai sur les résolutions. Les poésies de Lamartine et une brochure de M. Séguin sur les finances, une tragédie de M. Ancelot et récrit sur les trois pour cent de M. de Bois-Bertrand se trouvaient pèle mêle avec

d'autres publications qui annonçaient à la fois les goûts de la jeunesse de ma parente et celui qu'elle avait puisé depuis une dizaine d'années dans les sociétés de la capitale. Je pressentis à l'instant que je m'étais fourvoyé et que ma journée devait finir comme elle avait commencé.

» Madame de C'^** ne tarda pas à paraître ; elle me reçut comme une vieille connaissance. « Je n'attends que cinq personnes , me dit-elle ; je n'aime pas les dîners nombreux , cela tue la conversation. Yous verrez un pair de France de mes amis , homme de mérite qui se distingue à la tribune ; c'est dommage que depuis quelque tems il paraisse avoir quitté la contre-opposition. Nous aurons ensuite le comte de Noirville et sa femme ; le comte est un ancien préfet destitué sous le ministère Richelieu. Comme il n'a pas voulu fléchir dans ses opinions , et que sa femme est ultrà-royaliste déterminée , on ne l'a pas replacé. Il publie tous les ans une brochure foudroyante contre les ministres. Vous verrez le colonel de Senancourt, être indéfinissable, tantôt royaliste et tantôt libéral, dont on ne peut jamais saisir la pensée ou plutôt qui n'en a , je crois, aucune. Je le reçois , parce que c'est un

neveu de mon pauvre mari , et que d'ailleurs c'est un homme aimable; enfm l'académicien N"^** que nous avons fait nom.mer envers et contre tous. Il est romantique et fait des vers délicieux. La politique et la littérature , il n'y a plus que cela aujourd'hui pour se distraire , et encore la littérature est-elle devenue l'humble servante et la vassale de la politique. »

» J'étais abasourdi, je l'avoue , au point que l'étonnement me rendait immobile. .Je ne savais que répondre , et je cherchais dans ma tête quelques-uns de ces mots insignifians que l'on place comme liaison ou comme interjection dans un entretien , lorsque les invités arrivèrent à la file et presque en môme tems. Ce ne fut pas sans une secrète joie que je me vis sorti d'affaire. A peine eut- on fait les premiers complimens , qu'un domestique annonça que madame était servie. On passa sans façons ni révérences dans la salle à manger; et, à l'exception de deux convives que la maîtresse de la maison retint auprès d'elle , le reste se plaça comme il voulut. Je jugeai que les mœurs et les usages s'étaient singulièrement perfectionnés depuis la révolution, et que , s'il y avait beaucoup de politique dans

les discours, il y en avait fort peu dans les manières.

» Un silence solennel régna tout le tems que l'on servit et mangea le potage ; ce début d'un dîner est ordinairement consacré par les convives à se compter, à s'observer et recueillir leurs idées. L'un prépare ses anecdotes, l'autre repasse son répertoire de nouvelles, celui-ci ses bons mots. On venait d'offrir le vin de Madère, lorsque la marquise de C*** dit en souriant et en me regardant : « Je vous présente , messieurs , un de mes parens qui arrive de la province. En son honneur, nous ferons trêve aujourd'hui à la politique, qu'il n'aime pas beaucoup , à ce qu'il m'a semblé; ainsi pas un mot sur ce chapitre, je vous en prie : parlons de tout autre chose , au moins tant que la matière ne sera pas épuisée. » Au comble de la joie en entendant cette invitation , que je regardai comme un ordre formel, je m'inclinai et remerciai, et, pour donner l'exemple, j'entamai de suite ce sujet de conversation : « J'ai reçu ce matin une lettre de Dijon , qui m'annonce que la récolte des vins est beaucoup plus belle qu'on ne l'espérait, et qu'elle sera magnifique pour la quantité et la

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qualité. » A ces mots, madame de Noirville partit d'un grand éclat de rire , qu'elle voulut en vain comprimer en portant sa serviette devant sa figure. Je rougis et fus décontenancé comme si j'avais dit une sottise : mais ma rieuse, en femme adroite , cliercha à me donner le change sur le motif de sa gaîté , et s'écria : « Vous verrez qu'à la prochaine session ?tÏ. de Vilièle dira que c'est lui qui a créé cette belle récolte , et que nous n'aurions ni blé , ni pommes de terre, ni vin, ni cidre , si on changeait de ministère; » et la folle comtesse se mit à rire de plus belle. « Oui, reprit M. de Noirville, et M. Syryeis de Mayrinhac viendra nous dire que la France produit trop et qu'il faut ne plus semer de blé et arracher les vignes. Lorsque j'étais préfet, j'ai adressé au ministère un mémoire par lequel j'indiquais un moyen de faire monter le blé à trente francs l'hectolitre, ce qui aurait enrichi les gros propriétaires. — En foulant les consommateurs , dit le colonel. — D'abord, poursuivit M. de Noirville, je fermais tous les ports à l'importation et j'établissais une forte prime pour l'exportation. C'est M. de Richelieu qui nous a valu les blés d'Odessa , et qui a ruiné la France pour

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enrichir la Russie. Ensuite , je doublais la ration de pain des soldats , des prisonniers et de tout ce que le gouvernement doit nourrir; j'engageais, après, le ministère à employer toute son influence pour faire reprendre à la nation la frisure et la poudre , ce qui ne serait pas difficile si la cour et les chambres voulaient donner l'exemple. Cela seul ferait une consommation de trois ou quatre millions d'hectolitres. » Cette fois, ce fut moi que gagna la contagion de rire , et je rendis avec usure au mari la gaîté assez peu polie de sa femme.

" La marquise de C *** fit , quoique faiblement , une tentative pour maintenir son autorité ; mais on lui fit observer que l'ordre n'avait pas été enfreint, puisqu'on ne s'était occupé que d'une question d'économie publique et non de haute politique. La conversation reprit donc , et on commença par s'entretenir du prochain départ de madame Pasta. De madame Pasta on passa à mademoiselle Sontag, et à propos de mademoiselle Sontag , au roi de Prusse. Le roi de Prusse était une transition toute simple à la Sainte-Alliance, comme la Sainte- Alliance , aux questions les plus graves. I. II

Le premier service finit avec une discussion sur les intérêts respectifs de l'Autriche et de la Russie par rapport à la Turquie et à la Grèce ; le rôt et les entremets donnèrent le signal d'une profonde dissertation sur la liberté de la presse; la congrégation et les jésuites figurèrent au dessert avec les fruits , les compotes et les glaces. On parlait d'une manière fort animée , mais sans aigreur ni emportement ; chacun soutenait son opinion avec force, quelquefois avec gaité, mais toujours avec politesse. Moi, j'étais muet, et je faisais cette réflexion , que si , à Paris, la politique est une source de dégoûts et d'ennuis pour ceux qui n'en font pas leur affaire essentielle , elle ne va pas jusqu'à séparer les gens qui s'estiment sous d'autres rapports , et à élever entre eux des haines violentes. C'est ce que nous ne connaissons pas en province ; dans les tems calmes , nous nous occupons fort peu de politique, comme je l'ai fait observer au commencement de cette lettre. Mais dans les circonstances critiques et à la suite des troubles , comme après les cent jours, les nuances d'opinions dégénèrent en véritables inimitiés, même au sein des familles.

» On se leva de table , et on rentra au salon. Tout en prenant le café , les hommes avaient fait cercle autour du guéridon, et laissé les deux dames seules auprès de la cheminée. Ces messieurs étaient fort échauffés au sujet du projet de remboursement des rentes à cinq pour cent. J'avais beau prêter toute mon attention , je ne comprenais rien à ce que disaient les interlocuteurs. Je souffrais d'ailleurs de l'isolement de ces dames, et je vins prendre place auprès d'elles. " A la bonne heure , me dit madame de C *** , voilà qui est de l'ancien régime. Il faut avouer que nos messieurs deviennent aussi maussades que les Anglais. Dieu veuille qu'ils ne tinissent pas par avoir tous aussi la manie des constitutions libérales. A force de vouloir raffiner la liberté, et s'affranchir de toute contrainte , on arrivera à secouer jusqu'au joug de la politesse et des égards pour les femmes. » En disant ces mots, elle sonna, et un domestique déploya la table d'écarté. La comtesse de Noirville et le colonel s'y placèrent, et la discussion politique ne fut suspendue un moment que pour Tarrangement des paris , qui étaient assez forts. « M. le silencieux pa-

rierasans doute pour moi, dit madame de Noirviile. A sa réserve, je le soupçonne d'être ministériel; mais n'importe, je voudrais voir M. de Corbière lui-même pour lui dire tout ce que je pense. »

» Je place une pièce de vingt francs du côté de la pétulante comtesse. Je ne suis ni joueur ni intéressé, mais enfin j'aime comme tout le monde à défendre mon argent, et je ne veux pas surtout le perdre par des distractions et des bévues. Cependant il était écrit que ce jour-là je serais jusqu'au bout victime de la politique et des politiques hommes et femmes. Le colonel donne les cartes, que mon associée prend dun air distrait. Il retourne trèfle ; nous avons le roi, accompagné de deux atous , et de deux cœurs par la dame et le valet. « Bon, dis-je en moi-même, voilà au moins deux points, si ce n'est trois en faisant la vole. C'était à la comtesse à jouer; mais le démon de la politique avait chassé de son esprit celui du jeu. « A-ton des nouvelles de Lisbonne? s'écrie-t-elle tout à coup. En vérité, cette charte de don Pèdre n'a pas le sens commun, j) En parlant ainsi , mon étourdie jette sur la table sa dame de cœur^

— Madame, lui dis-je, vous avez fait comme don Pèdre , vous avez oublié le roi ; nous perdons un point et peut-être la partie. — C'est vrai, dit-elle sans se déconcerter; c'est qu'aussi on ne peut rien imaginer de plus ridicule que cette constitution. Si j'étais régente du Portugal, je sais bien ce que je ferais. « Cependant l'adversaire avait pris la dame de cœur avec le roi de même couleur et joué un dix de pique ; au lieu de couper avec un petit atout , madame de Noirville , tout entière au pouvoir modérateur qu'elle trouve inconcei'able , prend avec son roi d'atout et jette son valet de cœur qui est coupé; il nous restait deux petits atous ; mais ceux du vis-à-vis étaient plus forts : il fait les deux levées et marque deux points. Suffoquant d'impatience et de dépit, j'allai me jeter au bout du salon sur un canapé , peur ne pas être le témoin de tant d'extravagance et d'étourderie.

» Je ne voyais plus la partie ; mais , hélas ! j'étais encore assez près pour entendre les termes de récarté, mêlés au langage de la politique. « M. de Noirville, disait la comtesse, aime les Grecs , je ne sais pourquoi ; mais moi je suis décidément Turque. — fe propose. —

J'aime prodigieusement le pacha d'Egypte , et Ibrahim est mon héros. — Combien? — Avezvous vu les jeunes Egyptiens? Ils sont charmans, n'est-ce pas? — Donnez m'en quatre. — Et Mahmoud! Voilà un homme qui sait régner! Trois mille janissaires décapités ! — Quel vilain jeu ! — Et ces hommes noirs de Saint-Domingue ? On dit qu'ils ne veulent plus payer l'indemnité. Quelle figure doit faire M. de Villèleî — Je suis volée. » Et ma folle, Jetant les cartes sur la table , se lève , vient s'asseoir auprès de moi, et me dit tout bas : « Nous avons perdu. Ces libéraux gagnent toujours! Le colonel est gâté par les doctrinaires! « J'enrageais en silence , et je maudissais de bon cœur la politique et l'écarté. J'aurais voulu être à cent lieues ; mais la galanterie me défendait une trop brusque retraite , et madame de Noirville n'était pas disposée à lâcher sa proie. Infortuné ! il me fallut pendant plus d'une demi-heure subir la conversation la plus décousue et la plus dépourvue de raison qui puisse se concevoir. L'empereur de Russie n'avait pas le sens commun d'avoir exclu les femmes de la succession à la couronne , et madame la comtesse le soupçon-

naît d'être, comme Alexandre, dans les principes constitutionnels. Quant à M. Canning, le moins joli des ministres, il venait à Paris pour travailler avec M. de Yillèie à une charte qui serait donnée à TEspagne. Les libéraux et la contre-opposition, l'Amérique et la Perse, les jésuites et don Pèdre , MM. de Mettemich et de Montlosier, don Miguel et Bolivar, lord Cochrane et M. d'Hermopolis, furent passés en revue avec une volubilité et un choix d'expressions tout-à-fait féminin. Dans la bouche de cette dame la louange et le blâme, appliqués aux affaires publiques , ont quelque chose de Tenthousiasme qu'une petite maîtresse exprime pour une nouvelle forme de chapeau ou de la critique d'une robe mal faite.

L'arrivée d'une visite mit toute la petite réunion en mouvement. C'était le secrétaire d'ambassade d'une grande puissance. Toute l'attention se tourna vers lui, et je puis dire à la lettre qu'on se l'arracha. Je ne pouvais trouver, pour m'échapper , une meilleure occasion. Je pris mon chapeau, et sortis sans être remarqué. Le portier , absorbé dans la lecture du journal du soir^ me fit attendre le cordon; à la fin, je sortis et je

respirai en me trouvant dans la rue. La soirée était superbe , et je me dirigiai vers mon hôtel, à pied et assiégé par une foule de réflexions sur tous les incidens de ma journée. \ la sortie du Carrousel, je me trompai et m'égarai dans le labyrinthe des rues de Chartres , de Rohan et de Montpensier. Amvé sur une place, que Ton m'a dit depuis être celle du Palais- Royal, j'aperçus à quelque distance une lueur qui s'échappait d'une lanterae et figurait une étoile. Je m'approchai du gardien de cette espèce de phare , que je crus placé là pour servir de guide aux étrangers, et demandai le chemin de la rue de Rivoli. « Achetez-moi un numéro, monsieur, me répondit cet homme d'une voix enrouée : la feuille est bien intéressante aujourd'hui. Nouvelles de la Russie , nouvelles de la Perse , nouvelles d'Espagne , nouvelles d'Amérique , et un superbe article sur les Grecs; tout cela pour six sous. » Hélas! me dis-je en moi même , me voilà comme ces voyageurs que des peuples inhospitaliers et barbares attirent en allumant des feux trompeurs sur le rivage. Je me laisse séduire par une invitation à dîner, et je tombe dans un véritable guet-à-pens. Je me perds

dans les rues, et il me faut acheter un journal , que je ne lirai pas, si je veux savoir mon chemin. Je payai généreusement le marchand de journaux, qui m'accompagna jusqu'à mon hôtel. Je rentrai en formant la résolution de regagner mon paisible manoir, aussitôt après la liquidation de mon indemnité , et de ne remettre les pieds à Paris que quand hommes et femmes seront guéris de la politicomanie. »

i5o l'école de droit.

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