‹ Nouveaux tableaux de Paris, ou, observations sur les moeurs et usages des parisiens au commencement du XIXe siècleChapitre 19 sur 22 · L'ECOLE DE DROIT · texte numérisé non relu

L'ECOLE DE DROIT

Jus est ars boni et agui.

Ulpiaîscs, //25/jV. , lib. I.

Il faut que la science du droit soit une bien beiie chose ; car tout le monde veut l'apprendre ^ et chaque année le nombre des apprentis légistes devient plus considérable. Celui-ci vise tout simplement aux fonctions lucratives d'avoué ; celui-là prétend se ranger parmi les aigles du barreau; d'autres enfin briguent Thonneur de faire revivre sous l'hermine les Mole et les d'Aguesseau. C'est une. nation à part que les étudians en droit; ils ont leur quartier, leurs mœurs, leurs habitudes,, leurs travaux, leurs plaisirs , et par conséquent méritent d'être observés. Occupons-nous d'abord du temple oii

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ces jeunes néophytes s'essaient au culte de Thémis ; du temple!... Je me trompe; car il y en a deux aujourd'hui. Le nombre des cours et celui des élèves s'étant accrus depuis quelques années , l'enceinte de Técole , qui fait face à l'église Sainte - Geneviève , est devenue trop étroite , et il a fallu envoyer à la Sorbonne une colonie de légistes , qui, bientôt forcée de battre en retraite devant MM. des hautes études ecclésiastiques , a trouvé enfin un asile à l'ancien collège du Plessis ; mais la véritable école , celle 011 , depuis longues années , se suivent les cours, se subissent les examens et les thèses, celle enfin dont les murs exhalent un parfum de code civil et de droit romain , c'est l'école de la place Sainte-Geneviève.

Ils partirent de là au 20 mars t8i5, ces guerriers improvisés, dont la giberne contenait les cinq Codes et des cartouches ; pénétrés déjà des devoirs de leur profession , ils voulaient faire triompher le bon droit et la justice : ils avaient choisi pour début une bien belle cause ; c'était celle des Bourbons. Là aussi, après cent i ours , ils rapportèrent leur drapeau , et , quittant Tuniforme pour la robe , ils se firent à eux-

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mêmes l'application du vieil adage i cédant arma iogœ.

Plusieurs professeurs sont logés dans les bâtimens de l'Ecole, et, à propos de cela, savezvous qu'il fait très-bon être professeur de droit? Outre les appointemens qui sont agréables , on perçoit un tribut sur chaque examen ; puis on se livre à un genre de spéculation dont les chances ne sont pas douteuses , le voici : quand on est professeur, on est savant, cela va sans dire ; on fait un gros livre qui se vend très-cher; les élèves n'ignorent point qu'il n'est pas de salut pour eux s'il n'ont appris par cœur le gros livre du maître dont ils suivent le cours ; et, comme les étudians se renouvellent chaque année , les éditions du gros livre se succèdent avec une rapidité très-réjouissante pour l'auteur.

Le professorat aujourd'hui se divise en deux classes : les anciens et les modernes; nous dirions presque les classiques et les romantiques. Ces derniers ont pris de nos codes une opinion toute nouvelle; puis ils prétendent avoir découvert une sorte de droit romain dont leurs devanciers ne se doutaient pas, et voilà tout naturellement la science du droit qui , comme notre

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littérature , change de face suivant les yeux de celui qui l'ëtudie. Heureusement la parfaite concorde qui règne entre les maîtres, ramitië qui les unit , rend cette petite dissidence sans aucun danger. C'est un plaisir de voir ces messieurs correspondre amicalement ; on cite à ce sujet deux billets bien jolis. Quelqu'un était venu prendre à TEcole des renseignemens sur un élève. Aussitôt le professeur consulté écrit à Tun de ses confrères sur une énorme feuille de papier : V Elève N... vient-il au cours F D... — Et le confrère répond sur une feuille de même taille : NonJ P... Il y a long-tems au reste que les professeurs de FEcole sont ensemble sur ce ton de plaisanterie ; car moi , qui ai fait mon droit comme un autre , ce qui ne m'a pas empêché depuis de me conduire souvent tout de travers , je me souviens qu'ayant été prier un professeur de m'interroger pour constater que mes études au collège m'avaient mis à même de comprendre le texte du droit romain, je reçus la réponse suivante : « Vous en saurez toujours assez pour comprendre le latin de cuisine de ]\I***. » Il existe encore à l'Ecole de droit deux per-

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sonnages fort importans et qu'il est bon de connaître. L'un est un huissier qui, à force d'entendre les leçons, serait presque en état de les faire ; il veut bien quelquefois , dans les examens, souffler l'élève qui se trouble, et, comme il porte le même nom que l'un des professeurs, il aime assez que dans le monde on se trompe sur l'identité des personnes. L'autre est le garçon de bureau du secrétariat , le plus utile et le plus obligeant de tous les bommes. M. B*** vous procurera un répétiteur, vous apprendra comment on peut se faire rendre une inscription perdue ; vous dira , à la première inspection de votre thèse , si la matière est difficile , si vous devez consulter beaucoup de lois , et même , pour peu que vous l'en priiez , il vous donnera une thèse toute faite.

Arrivons maintenant aux élèves, et d'abord mettons à part ces jeunes gens qui , appartenant à de riches familles parisiennes , risquent rarement le voyage de la Chaussée- d'Anfin à l'Estrapade , laissent à un ami complaisant le soin de répondre pour eux quand le professeur fait un appel , et passent ensuite , tant bien que mal ,

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leurs examens à l'aide d'un maître particulier qui a chargé leur mémoire de réponses convenables.

L'étudiant que nous devons examiner, c'est celui qui , placé au centre de ses affaires , habite un modeste hôtel garni de la rue Saint- Jacques , mange philosophiquement chaque matin la botte de radis ou la livre de cerises, suit exactement toutes les leçons, rentre chez lui analyser ce qu'il a entendu, et, vers cinq heures , va, suivant sa position financière , dépenser un franc vingt-cinq centimes chez M. Flicoteaux , le Véry de la place Sorbonne , ou prendre le repas frugal que donne pour dix-huit sous M. Rousseau, le fusta de la rue Saint- Jacques. Nous parlons là de la vie ordinaire ; car , pour être étudiant studieux et raisonnable , on n"a pas fait vœu de suivre à la rigueur les règles de la Trappe ; aussi , dans les circonstances heureuses , quand on a passé un examen à boules blanches , on va déjeuner à la Vache noire ^ rue des Grès , avec une certaine somptuosité ; aussi , le dimanche , on dédaigne les cuisines du quartier Saint- Jacques , et l'on va chez Yéfour faire sauter joyeusement le bouchon du Champagne,

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Il est pour nos jeunes légistes diverses manières d'employer leurs soirées : les uns , descendant au café Voltaire, place de l'Odéon, ou même jusqu'au café Procope, lisent tous les journaux, jugent les actes du gouvernement français et la conduite des puissances étrangères, traitent quelques questions de littérature , donnent leur avis sur les ouvrages en vogue , et se laissent doucement conduire par une partie de dominos jusqu'à l'hem'e où l'appesantissement des paupières donne le signal de la retraite ; les autres , rangés autour d'une table verte , dans un cabinet de lecture, s'arrachent la dernière brochure de M. de Montlosier , le dernier roman de Walter Scott, ou, quand ils sont protégés par le maître de l'établissement , dévorent dans un coin la dernière brochure saisie. Celui-ci, parcourant les belles allées du Luxembourg, s'enflamme pour toutes les jolies femmes, et risque d'adresser quelques mots à la jeune ouvrière qui , après avoir travaillé tout le jour chez une grande dame du faubourg Saint-Germain, regagne la rue d'Enfer et son étroite mansarde ; celui-là, fier des éloges de certains journaux qui l'ont déclaré juge infaillible en

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matière dramatique, va s'asseoir fièrement au parterre de l'Odéon, et abuse parfois du droit qu'il a acheté à la porte. Ce n'était certainement pas un étudiant , cet audacieux , qui , voyant un vieillard respectable s'élancer sur la scène et arracher des mains du souffleur un manuscrit qu'on voulait offrir en holocauste aux mânes de Voltaire, ne craignit pas de crier : A genoux! Mais il est fâcheux qu'une jeunesse estimable soit restée muette spectatrice d'une pareille action.

Passionnés pour l'étude, beaucoup déjeunes gens ne se délassent le soir qu'en adoptant un autre genre de travail. Les uns se réunissent chez celui de leurs amis qui a le plus vaste appartement, c'est-à-dire la plus grande chambre, et tiennent des conférences; les autres fréquentent la Société des bonnes études. Les premiers , se formant à toutes les fonctions judiciaires, plaident, font des réquisitoires et rendent des arrêts ; les seconds composent et prononcent des discours sur un sujet donné ; puis ils reçoivent les conseils d'avocats distingués qui tour à tour président les réunions. La Société des bonnes études ne s'arrête pas toujours à l'examen de nos

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lois civiles et criminelles : les plus hautes questions du droit public se traitent, m'a-t on dit, dans son sein. Est-ce un bien? est-ce un mal? je n'oserais prononcer; toutefois ce genre d'études, pour être fait avec fruit , me semble exiger quelque maturité dans l'esprit ; c'est peut-être parce que je deviens vieux , mais j'aime assez que les publicistes aient de la barbe.

Pour un étudiant en droit , comme pour toute autre personne , les plaisirs du dimanche varient suivant la saison. Pendant l'hiver , les étudians assiègent le théâtre où Talma ^ , triomphant des attaques du tems , fait seul revivre les plus beaux jours de la tragédie ; ils se pressent enfouie dans la salle où retentissent le chant mélodieux de Ponchard , les doux accens de madame Pradher. Quelques-uns , enfin , plus ambitieux et plus riches, abordent les bureaux du grand Opéra, et vont, avec tout l'aplomb d'un ambassadeur, juger les pas couchés de Paul, les brillantes pirouettes de madame Montessu et les belles poses de mademoiselle Legallois. A cet âge , le cœur est brûlant , l'imagination est active : que

■* La mort i'a i avi a ses nombreux admirateuj s.

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de jeunes gens ne dorment pas pendant la nuit du dimanche au lundi ! Il y en a peu qui n'aient pas adoré successivement toutes les actrices en vogue dans la capitale ; heureusement la tendresse contemplative ne ruine pas , et une passion qui coûte trois ou quatre francs par semaine est à la portée de toutes les fortunes. Toutefois, le reflet de ces plaisirs hebdomadaires sur les études de la semaine doit faire paraître ces dernières bien sombres , bien ennuyeuses. Le souvenir de Clary poursuit l'étudiant même au milieu du titre des hypothèques , et la Dame blanche fait un grand tort à l'examen de la saisie immobilière. Que faire à cela ? Dans une ville où toutes les sciences et toutes les séductions dangereuses sont réunies , trop heureux celui qui acquiert les premières et ne fait que rêver aux secondes !

La belle saison est arrivée , et Ton veut s'amuser en plein air. Nos jeunes gens se réunissent alors chaque dimanche en petites sociétés qui s'entassent dans des coucous ou remplissent la capacité d'une gondole. L'une se dirige vers Montmorency, et, après avoir visité VHermitage , dépense chez Leduc ses économies , et vient danser à ce bal champêtre , qu'il est rare

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de quitter sans avoir eu une querelle avec les paysans du lieu ; l'autre est conduite à la rotonde de Sceaux, où de mon tems mademoiselle Constance, avec son costume villageois, éclipsait toutes les coquettes de la ville. Enfin , la danse d'Auteuil attire les jeunes gens qui , pendant tout le jour , ont arpenté le bois de Boulogne , et ont repris des forces chez Gillet , à la porte Maillot, ou chez le suisse de Madrid.

Les étudians sédentaires qui tiennent au sol de la capitale visitent en été le jardin de la Grande-Chaumière, où les montagnes sont si petites et les dames si affables! Ils allaient à l'ancien Tivoli voir un physionomane , des expériences de physique et un feu d'artifice ; il ne tient qu'à eux d'aller voir au nouveau Tivoli un feu d'artifice , des expériences de physique et un physionomane.

11 ne faut pas croire que le pays latin soit tellement en arrière , sous le rapport du luxe , que les habitans doivent nécessairement choisir leurs fournisseurs au delà des ponts. Il y a , dans le quartier Saint- Jacques , des tailleurs et des bottiers qui , pour être moins chers que ceux de la rue Yivienne , n'en sont pas moins habiles. Et

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les coiffeurs , donc ! L'étudiant en droit peut tour à tour ou livrer sa tête à M. Bifry, qui, le premier, fit descendre à un franc les coupes de cheveux, et chez qui vous pourrez lire VHùioire de Mandrin et les Amours de la belle Gabrielle , ou se confier à M, Gaudu , dont le petit salon est d'une coquetterie sans exemple. J'ai trouvé chez lui le Journal des Modes et la Consultation contre les jésuites. Ces deux grands artistes habitent la rue de la Harpe. La rue de la Harpel Bien des célébrités ont pris naissance dans ce quartier, où furent les bains de Jules-César. N'est-ce pas rue de la Harpe qu'a jadis couru tout Paris pour obtenir de M. Lesage des pâtés? n'est-ce pas rue de la Harpe que M. Gosse t , au Cygne de la croix , a fait venir jadis tous les amateurs de bonbons? Joignez ces grands noms à ceux des Bitry, des Gaudu, et voilà une rue qui réunit à elle seule plus d'illustrations que telle grande ville deTEurope!

Revenons cependant, et pour en finir, au sujet de ce tableau. Une chqse m'inquiète ; je vois avec grande joie des milliers de jeunes élèves travailler et se divertir; mais que deviendront-ils ? Jamais il n'y aura assez ^le tribunaux

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pour ceux qui veuleut être magistrats , assez d'études pour ceux qui veulent devenir avoués , assez de causes pour ceux qui veulent briller au barreau! Et, d'ailleurs, au train dont nous allons , les dix-neuf vingtièmes de la nation française sauront bientôt leur droit à ravir, et la conséquence naturelle de ce savoir généra) , c'est qu'il n'y aura plus de procès.

Cependant il se passera toujours des actes notariés ou autres ; il se trouvera toujours des femmes qui auront le cœur léger , des maris qui auront la main prompte ; il se publiera toujours quelques libelles.... Allons , tout n'est pas désespéré.

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