N° III
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De ces palais les colonnes magiques A l'amateur montrent de toutes parts , Dans les objets qn'e'talent leurs portiques , Que l'industrie est rivale des arts.
Chanson nouvelle.
Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de grandes villes dont les rues soient plus malpropres que celles de Paris. C'est peut-être pour faire croire qu'ils ne sont pas assez nombreux, que les salariés de la voirie font à peine la moitié de leur besogne ; mais toujours est- il que le nettoyage est exécuté de manière à ce que la moindre averse trouve sur le pavé assez d'ordures pour composer à lïnstant même une boue très-incommode. Quant à la neige, elle semble l'objet des respects particuliers de la police ; jamais on n'y touche, et l'on attend que, liquéfiée par l'influence d'une température plus douce , elle
inonde la capitale et favorise de quelques bons rhumes les piétons qui n'ont pas encore eu le courage de se hisser sur des socles ou soques articulés.
Grâces soient donc rendues aux spéculateurs qui élèvent dans chaque quartier de longues et somptueuses galeries dans lesquelles nous pouvons du moins cheminer secs de la tête aux pieds! Notre reconnaissance doit être d'autant plus vive, qu'elles servent à la fois notre santé et nos plaisirs. Dans quel lieu, en effet, le promeneur pouvait-il se réfugier pendant Thiver ? Le Palais-Royal seul nous offrait ses galeries de bois , où l'on respire un air méphytique , et ses galeries de pierre , où le vent et la pluie nous atteignent avec trop de facilité. Aujourd'hui le rentier que le domino n'absorbe pas complètement , le gastronome qui est bien aise de digérer un peu avant de s'enfermer dans un salon ou dans un théâtre , peuvent choisir entre plusieurs jolies promenades.
C'est à présent pendant l'été qu'il nous faudra garder la chambre , si nous ne sommes pas assez opulens pour louer même une mansarde dans quelque hameau de la banlieue. Les bosquets de Tivoli ont disparu sous les moellons ;
Beaujon est devenu la maison de plaisance d'un notaire ; le jardin des Montagnes suisses est vaste comme un cabinet particulier; ainsi, quiconque ne trouvera pas les marroniers des Tuileries, ceux du Luxembourg, et les animaux du Jardin du Roi , dignes d'occuper ses loisirs pendant une saison, devra, renversant les usages reçus, consacrer les beaux jours à l'écarté , se résolvant la promenade pour le tems des frimas.
Quoi qu'il en soit , j'ai voulu visiter la semaine dernière tous les passages de Paris , traversant à la hâte ceux qui n'ont pour excuse de leur mesquinerie que leur vieillesse , m'arrêtant avec complaisance dans ces temples somptueux où le dieu du commerce possède des autels sur lesquels la bourse des badauds est chaque jour offerte en sacrifice. C'est surtout de ces nobles contrées que je veux vous entretenir ; car , que vous dirai-je de ce passage du Saumon^ qui sans doute a été baptisé le i" avril, puisque, au lieu des denrées nutritives que son nom semblait promettre, il ne nous a jamais offert que de la tabletterie , de la blimblotterie , de la quincaillerie ^ etc. , etc.? de ce passage Saint-Guillaume , où habitent quelques marchandes de poisson , où
3o LES PASSAGES.
quelques filles publiques se promènent? rien. Et .
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nomme'.
Le passage Feydeau aurait bien pu se trouver au nombre de ces \ieilleries que je dédaigne ; mais il est si malade, il a si peu de tems à mre, que je lui devais une mention spéciale , ne fut-ce qu'à titre d'adieux. Hélas! je l'ai toujours trouvé aussi laid qu'autrefois , avec ses petits pavés, son plafond si bas et son jour si triste. En vérité , sans le magasin de musique de M. Petit et le débit de tabac justement renommé de M. Noël, je ne sais trop ce qu'on irait chercher dans ce lieu. Au moment où, profitant de l'occasion, je faisais remplir ma tabatière, j'entendis deux personnes qui , comme moi , payaient tribut au monopole , discuter vivement. H était question du théâtre des Nouveautés. « Il s'ouvrira. — Il ne s'ouvrira pas. — Il aura beaucoup de succès. ■ — Il n'en aura point. — Est-ce qu'il n'y a pas assez de théâtres ? disait l'un. — Il n'y en a jamais trop , disait l'autre. Partout où se joueront de jolies pièces, il se trouvera un public pour les applaudir. Fermez les maisons de jeu et multi-
pliez les spectacles ; la morale et les désœuvrés y gagneront. On ne se ruine pas pour avoir une place au parterre, ou même à ror(:;hestre , et jusqu'à présent personne ne s'est tué de désespoir après la représentation d'un mauvais ouvrage. — Ajoutez, dis-je en appuyant l'opinion du dernier interlocuteur , ajoutez que , plus les théâtres seront nombreux , plus les hommes de lettres trouveront de débouchés pour leurs ouvrages. Le répertoire ne sera pas partout livré à des entrepreneurs patentés; et jusqu'à ce que le droit d'aînesse soit légalement établi dans la grande famille des auteurs, les jeunes gens, pour se faire recevoir, se faire jouer, et réussir, n'auront besoin que d'imagination et de talens. » Les demi-onces étaient payées ; nous nous séparâmes , et je me dirigeai vers le passage des Panoramas, qui serait joli s'il pouvait s'élargir. M. Comte et M. Félix sont les deux notabilités de l'endroit. Tous deux ont les marmots pour cliens; mais, plus heureux que le directeur de spectacle , le pâtissier voit affluer chez lui la jeunesse et l'âge mûr. Aller chez Félix est du meilleur ton ; nos élégans , avant de courir au bois , vont y prendre un verre de Madère , et plus d'une
dame, lorsqu'elle ne sait comment employer sa matinée , monte dans sa voiture et vient chez Félix chercher quelque nouvelle friandise qui puisse flatter son palais délicat. J'ai remarqué , du reste , avec plaisir , que , si les marchands qui habitent le passage des Panoramas voient passer beaucoup de flâneurs , ils voient aussi entrer un assez bon nombre d'acheteurs. Lors de ma visite, deux gros messieurs concluaient , au magasin de comestibles , un marché de truffes : des jeunes gens à l'air sucré , qui voulaient apparemment accabler leurs belles de douceurs, enlevaient ce qu'il y avait de plus nouveau chez le confiseur de M"^ la duchesse de Courlande , et M. Susse, le papetier de S. A. R. Madame , était assiégé par les demandeurs. Comme je n'avais que mes yeux à satisfaire , j'eus plutôt fini que toutes les personnes qui m'entouraient, et je m'acheminai vers la galerie de l'Opéra. Parlez-moi de cela ! quand l'été prochain nous arpenterons le boulevart , il ne nous faudra plus , dans les tems orageux , nous munir de l'incommode canne à parapluie; s'il tombe une averse, nous courrons au passage de l'Opéra , où nous ne serons pas plus foulés qu'au boule-^
vart de Gand , et où certainement nous aurons moins de poussière. Qu'en visitant les deux galeries , je sois monté chez MM. Sazerac et Duval-Lecamus ; que j'aie examiné avec un grand plaisir les jolis tableaux et les dessins spirituels qui peuplent leur petit muséum , cela n'a rien d'étonnant ; mais vous ne devinerez jamais quel autre sujet d'observation ma promenade m'a offert.
Je suis même embarrassé pour expliquer cela ; mais vous trouverez facilement la boutique dont je veux parler. On entre d'abord dans une jolie salle qu'entourent des canapés en velours , et au fond de laquelle se remarque une fontaine de marbre. A droite et à gauche sont des cabinets que tapisse une espèce de mosaïque en faïence. Rien de plus frais, de plus élégant que ce lieu ; je ne saurais dire à quoi il est destiné , mais chaque personne que j'en ai vue sortir a donné trois sous
au gardien de l'établissement Il n'en faut
plus douter , nous sommes à l'apogée de la civilisation!
Et j'en ai trouvé une autre preuve dans cette même galerie de l'Opéra , en remarquant avec quelle grâce , quelle élégance sont faits ces pe-
34 I^ES PASSAGES, tits objets de toilette que les femmes honnêtes appellent une tournure^ que les femmes d'un ton moins sévère nomment un /7o//55<97ï , et qu'enfin , dans la jeunesse de M"^ de Genlis, on désignait sous le nom de faux..,. ; je n'oserai jamais achever, car mon innocence est moins connue que celle de la comtesse , et je suis tenu à plus de réserve dans mes discours. Et puis, enflammezvous donc pour une jolie taille!
Quand on veut beaucoup voir , il faut avoir une bonne voiture ou de bonnes jambes ; je suis dans ce dernier cas , et, réservant pour la fin de mon voyage ce qu'il y avait de mieux et de plus nouveau, je me transportai dans le faubourg Saint-Germain, oii je savais que récemment on avait créé , sous le nom de passage du Pont-Neuf., une petite galerie qui devait conduire de la rue Guénégaud à la rue de Seine. J'ai vu cette galerie ; il faut que le terrain ait été acheté au pouce, pour que l'on en ait pris si peu. On pourrait , à la rigueur , marcher trois de front dans le passage du Pont-jNeuf ; mais les boutiques ressemblent à des armoires. Une seule , au reste , m'a frappé ; c'est celle d'un chapelier qui , sur le mur qui lui fait face, a exposé sous
grille une énorme quantité de casquettes. C'est sans doute ce fabricant qui fournit le parterre du théâtre de la Porte-Saint-Martin , oii , depuis un tems immémorial , les casquettes sont en majorité. N'était-ce pas bien la peine de faire tant de chemin pour si peu de chose ! Je m'éloignai mécontent , traversai le pont des Arts , le Louvre , le passage Montesquieu , où l'on ne peut guère s'arrêter que pour faire cirer ses bottes, et j'arrivai enfm à la superbe construction qu'a fait faire le charcutier Yéro , et qui , n'en déplaise à l'étemel calembourg des beaux-esprits du quartier , est \Taiment un chef-d'œuvre de l'art. Si Ton peut reprocher quelque chose à ce passage, c'est l'excès du luxe qu'on y a déployé. Ces balcons qui décorent les deux façades , ces brillans châssis qui ferment les magasins, ces globes élégans à travers lesquels s'échappe la lumière du gaz , ces petits plafonds peints à fresque , tout cela est d'un effet magique ; mais , comme on trouve partout matière à critiquer, j'ai remarqué l'insupportable odeur que cause la grande quantité de cuivre dont on s'est servi. Cette odeur n'est- elle pas malsaine? et l'oxide de cuivre , poison terrible quand on l'avale , ne peut-il
pas , étant respiré, causer de fâcheux accidens? Profondément ignorant en chimie, je soumets cette observation à qui de droit.
De la galerie Véro-Dodat au passage Vivienne il n'y a qu'im pas ; je me hâtai d'atteindre le but où devaient se terminer mes courses , et je vis à regret qu'on entrait et sortait difficilement du côté de la rue Neuve-des-Petits- Champs , la grande porte de l'édifice se trouvant placée dans un endroit où Taffluence des voitures est toujours très -considérable ; mais, une fois entré , j'ai été ravi. Que de grandiose dans cette construction ! comme ces voûtes transparentes sont gracieusement élevées! comme tous ces ornemens sont simples et de bon goût! et puis ce candélabre qui termine le point de vue ! et puis ce Mercure si léger ! ce doit être un bien bon coureur, et je suis sûr que plus d'un commerçant voudra prendre de ses leçons. Attraper à la course de bonnes affaires, et ne pas être attrapé par ses créanciers , c'est quelque chose de très-précieux! Je n'ai remarqué , d'ailleurs, rien de bien intéressant dans les divers genres d'industrie qui s'exploitent au passage Vivienne; je me suis cependant arrêté long-
lems devant un magasin de gravures , où j'ai vu M. Broussais et Bolivar , et devant la boutique d'un confiseur qui expose force petits Bonaparte en sucre rose , quoique de son vivant le cher homme n'ait jamais été sucré , et n'ait pas eu souvent d'idées couleur de rose. Mais je me rappelle que ces petites statues , permises à Paris, ont été naguère rigoureusement défendues à Rouen!.... C'était donc dans l'intérêt de la gelée de pommes.
Distrait par quelques jolies marchandes de modes qui mettent tout en œuvre pour attirer les regards , peut-être parce qu'elles savent que l'amour est un oiseau de passage , j'allais oublier de signaler le beau magasin de M. Touquet. Voyant que le public ne voulait priser ni ses tabatières , ni sa Charte en miniature , ni ses éditions compactes , ce libraire a pris le parti de vendre de beaux livres , et il a bien fait. Le voilà qui publie une jolie petite édition des instructions sur le jubilé. C'est encore trèsbien ; mais je crains que ce dernier acte de catholicisme ne lui nuise beaucoup dans l'esprit de ses anciens preneurs *.
* Ce qu'il y a de certain , c'est qu'aujourd'hui le beau magasin est ferme'.
Enfin j'ai terminé ma revue , car vous pensez bien que je n'irai pas voir les maçons de M. le baron Mécbin , travaillant à construire le passage Foy, et j'attendrai tout simplement qu'il existe pour y passer ; mais il est une ancienne galerie que je ne me pardonnerais pas d'oublier : c'est la galerie Delorme , nouvel exemple des caprices de la mode. Lorsqu'on effet elle vint, la première , offrir aux dames l'occasion de marcher entre deux rangs de glaces , et de n'arriver aux Tuileries qu'après avoir consulté sur leur toilette quarante ou cinquante miroirs , son enceinte pouvait à peine contenir la foule qui s'y pressait : une jolie femme s'arrangeait toujours pour que le passage Delorme se trouvât sur son chemin. Que les tems sont changés ! Des enfans et leurs bonnes , quelques solliciteurs qui vont au château, et ne veulent pas descendre de fiacre trop près de la grille , quelques personnes qui se rendent à leurs affaires traversent rapidement ; voilà tout ce qu'on remarque au passage Delorme. Moins volage , je l'ai vu des mêmes yeux qu'autrefois, et je l'ai trouvé toujours joli.
Me voilà enfin rentré chez moi ; j'ai rédigé mon journal de voyage , mais je ne veux pas le
clore sans avoir fait une observation générale sur le mode d'éclairage généralement adopté dans les passages nouveaux. Dusse- je méprendre de bec avec les gazomanes; dût-on me trai-tef d'obscurantin , et même ressusciter pour moi le sobriquet iïéteignoir ^ je me déclare hardiment l'ami des quinquets ; ceux-ci , à la vérité , se contentent d'éclairer et n'éblouissent pas ; mais , beaucoup moins pétulante que le gaz , leur huile ne provoque jamais d'explosions ; avec eux nous avons la respiration plus libre et l'odorat moins offensé. C'est une chose vraiment inintelligible pour moi que l'existence de tous ces marchands qui , fixés dans nos passages , restent constamment , et par les plus grandes chaleurs , dans des boutiques où , grâce au gaz , on pourrait se croire sous Véquoteur. Ces gens-là ont certainement appris à se passer d'oxigène ; ils voudraient s'étouffer , qu'ils n'y parviendraient pas : ce sont les Mithridates de l'asphyxie *.
* L'observateur ne pouvait voir alors les passages Colôert e.\. Cfioiscuil , qui sont bien beaux , mais ne sont encore que de belles solitudes.
4o LE FAUBOURG SAINT-MAKCEAU.