N° IV
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Respicere exemplar vita moiumque jubebo Doctum imitatorem, et yeras hinc ducere voces. HoR., Art poét.
« Vous croyez connaître Paris , homme du monde , homme de lettres , dont les mœurs élégantes et le langage épuré semblent aujourd'hui si gothiques au milieu de l'opulent quartier où le salutaire agiotage va régénérer la France dans les eaux du Pactole ; détrompez-vous. Si vos méditations sont demeurées étrangères au langage de la scène qui voit briller l'immortel Odry ; si vous n'allez pas quelquefois , le crayon à la main, étudier la belle nature dans ces immenses villages que renferme l'enceinte financière de l'octroi municipal , vous n'avez pas bien vu la capitale des arts , vous ne savez pas
même le français. Diderot avait appris parcœiir les quinze mille termes techniques dont se compose le Dictionnaire des métiers , et il ne parvint jamais à s'asseoir au fauteuil de Racine, Vous, quand vous auriez recueilli toute la science qu'il enfouit dans Y Encyclopédie , si vous ignorez lidiome de la rue Mouffetard , vous serez toujours déplacé à l'Institut. Vous ne comprendrez pas la moitié de la pièce que je viens de présenter au comité de lecture des Variétés , le théâtre national par excellence.
» Deux fois, chaque semaine, je quitte ma grande et belle rue Taranne pour voir déjeuner l 'éléphant du Jardin des Plantes , et pour aller manger la soupe d'un docte naturaliste , son voisin. Voulez-vous m'accompagner à l'Estrapade , et descendre dans cet autre monde où croupit la rivière des Gobelins? Je serai votre guide ; et , quand vous aurez besoin d'un interprète , vous verrez combien je suis savant. Ce cours d'études vous sera utile pour achever l'interminable recueil alphabétique sur lequel s'endorment , depuis quarante ans , les quarante immortels. »
L'académicien sourit, et nous arrivons.
Devant nous marche une vieille femme , chargée de son lourd éventaire , sur lequel était posée une énorme terrine. Rivale matineuse de la fruitière en boutique , elle appelait d'un cri aigu , perçant et prolongé , autour de son magasin ambulant , les gastronomes en veste , friands amateurs de la poire anonyme que n'ont pas vue mûrir les espaliers de Saint-Germain , mais qui s'est ramollie sur un brasier ardent oii bouillonne Teau bourbeuse de la Seine. C'était une de ces nomades industrielles qui tour à tour fournissent à la petite propriété les groseilles , les cerises , le raisin , les noix , les harengs , les poires cuites et la morue.
Un ouvrier l'aborde ; il reconnaît la bonne femme : c'est elle qui a veillé pendant trois nuits la mère du jeune maçon; cela ne s'oublie pas. Il s'établit entre eux un dialogue en style de faubourg , très-différent du langage poissard , et qui n'a rien de grivois. J'en fais remarquer les beautés énergiques à mon compagnon de voyage. Ils s'entretiennent de l'excessive cherté de telle denrée , augmentée d'un liard , et du prix actuel des loyers. On ne loue plus de chambre à moins d'une pièce de soixante francs j et trois écus de
cent sous par trimestre sont bien lourds à ramasser. Mais , après tout , on trouve moyen de vivre ; et un petit verre d'anis , offert de bon cœur, sur le comptoir de l'épicier, ranime la mère Pichard. Et le jeune homme presse de sa main calleuse la main ridée de la marchande , tout en essuyant une larme donnée au souvenir d'une mère qu'il a perdue. Nous observons avec plaisir l'expression naïve de sa pieuse gratitude , et avec amertume la frugalité du triste déjeuner dont se contente la classe ouvrière , toujours exposée aux intempéries de l'air et livrée à de si rudes travaux. Le bon petit adjoint-architecte ne mangera plus, jusqu à l'heure du dîner, que les six poires cuites qui lui coûtent quinze centimes, et qu'il avale en s' écriant d'un air joyeux : En avant les six côtelettes !
Bientôt nos réflexions sont interrompues. Deux chiffonniers , la hotte sur le dos , s'entretenaient d'une voix animée : ils étaient les plus heureux des hommes. Associés de compte à demi pour une mise de cinquante centimes à la loterie , leur terne d'un sou venait de sortir. Que de jouissances leur promettent ces 275 francs! Mais comme l'exemple d'un pareil succès peut
devenir fatal! Combien de fois les espérances qu'aura fait naître ce bonheur inouï entraîneront-elles au funeste bureau un honnête ouvrier encore étranger aux calculs des jeux de hasard , et qui , jusqu'alors , achetait du pain pour ses enfans , au lieu de payer , du prix de son travail , la vaine attente d'un trésor chimérique î
En se quittant , les deux nouveaux riches se donnent rendez-vous pour le lendemain au coin de la rue Dablon. « Not' bourgeois pensera bien , disent-ils , que nous avons des affaires de famille , et nous irons ensemble avec nos femmes à la chambre des pairs, «
Ici mon académicien se trouve dérouté.
« La rue Dablon , lui dis-je , ne figure sur aucun plan de Paris. Vous aurez beau étudier l'histoire et la morale dans les huit volumes de M. Dulaure , la rue Dablon ne vous en sera pas mieux connue; elle ne porte ce nom que dans le quartier dont elle est l'oraement. Depuis deux siècles on se rappelle de père en fils qu'elle appartenait tout entière à un M. Dablon, marguillier de sa paroisse, qui , pendant soixante ans d'une vie exemplaire, n'augmenta jamais le prix de ses loyers, et n'expulsa jamais personne pour
LE FAUBOURG SaINT-M ARCEAU. 4^ n'avoir pas payé le terme. Une gratitude traditionnelle s'oppose encore aujourd'hui à la décision souveraine de nos édiles, qui, je ne sais à quelle époque , ont fait inscrire aux deux extrémités les mots rue Nem^e-Saint-Médard. Suivant une autre tradition , c'était anciennement le chemin du >îllage d'Ablon, célèbre autrefois par ses vignobles. Cette réputation s'est évanouie depuis que la rue se trouve dans l'enceinte de Paris. Quoi qu'il en soit , on évite avec soin d'y passer à l'époque des grandes chaleurs. A l'entrée de l'hiver , nous pouvons y hasarder une visite.
Nous laissons à droite la vieille église de Saint-Médard , si fameuse jadis par les miracles du diacre Paris , le patron de ces bons jansénistes qui nous firent présent, un beau jour, de la constitution civile du clergé. Le voisinage de cet ancien théâtre des convulsionnaires se distingue aujourd'hui par Texcellente qualité des mottes de tan, séchées dans les hangards qui décorent la rue Censicr. Nous montons la rue Gracieuse , nommée ainsi par dérision, rue proscrite , où les fonctionnaires publics désignés sous le nom de lanciers du préfet dédaignent
d'employer leurs balais et leurs pelles. Au coin de la rue de rEpée-de-Bois , nous passons à côté des sœurs de la charité , ces vertueuses consolatrices du pauvre , anges de douceur et de bonté , que révèrent les hôtes des tristes réduits où elles mènent à leur suite la résignation et l'espérance.
Traversons vite la rue Tripperet, et pour cause : nous pourrrons payer trop cher le plaisir d'examiner la nouvelle façade dont s'embellit Sainte-Pélagie. On vante Félégance des fenêtres cintrées qui éclairent cette Bastille des industriels ; mais j'irai un autre jour par la rue du Puits-de-l'Hermite pour m'assurer si ce bel établissement ressemble autant qu'on le dit aux élégantes maisons de la rue des Trois-Frères.
Voilà donc enfin la rue Dablon! Quel horrible cloaque! A gauche, quelques poâers de terre ; à droite , une quarantaine de chiffonniers occupant des maisons sans croisées ; partout des allées noires et infectes. A un rez-de-chaussée humide et obscur, on voit pêle-mêle entassés les ustensiles de ménage , les lits de sangle , des haillons , les provisions destinées aux repas du jour, le dégoûtant rebut des rues, et les dé-
pouilles putréfiées de quelques animaux. C'est là, c'est dans ces habitations, privées d'air, que naissent, végètent et meurent des générations qui semblent appartenir à d'autres climats. On se croirait transporté chez les Lapons : leurs traits sont flétris ; tous ces visages décharnés paraissent livides ; l'enfance n'y eut jamais de grâces; la jeunesse est sans fraîcheur: l'âge mur y languit sans forces , et la vieillesse offre le tableau d'une décrépitude hideuse.
« Philanthropes de la Chaussée-d'Antin! élevez à grands frais les briilans colifichets.de l'architecture spéculatrice, et, puisque tel est votre bon plaisir , donnez hardiment le nom de Nouvelle- Athènes à cet amas de châteaux de cartes chargés de vernis et de dorures, où l'on cherche vainement un Socrate ou un Sophocle à côté du palais des Laïs et des Phryné ! Mais ne verrons-nous jamais l'architecture bienfaisante et pieuse offrir aux plus malheureux de nos compatriotes un abri où l'espèce humaine puisse conserver au moins la forme que lui donna le père commun des hommes? Il en coûterait a peine la dîme d'une année sur les profits de l'agiotage.
48 Lt; FAUBOURG SAINT-MARCEAU.
» — C'est à merveille! me dit mon compagnon de voyage ; fort bien prêché pour un vaudevilliste! Mais la chambre des pairs , où doivent se rendre demain nos deux lurons, je suppose qu'elle se trouve assez loin du Luxembourg?
M — Ah! j'oubliais ce lieu de délices. A droite , en sortant de la barrière de Fontainebleau , vous verrez sur la porte d'un cabaret l'enseigne du Pot blanc ; l'eau dégoutte des murs d'un salon pavé comme nos rues : là se réunissent, avec armes et bagages, les artistes de la rue Dablon , qui n'y trouvent , comme vous le pensez bien , que leurs pairs. Le vin s'y vend huit sous le litre. Avoir des affaires de famille , c'est passer la journée en si bonne compagnie , se donner un congé illimité , dîner à la guinguette , et ne pas s'inquiéter du bourgeois. Il faut bien que tout le monde vive et s'amuse.
M Ne croyez pas, cependant, que ce misérable faubourg ne jouisse de quelques avantages particuliers; il en a un, surtout, que doivent lui envier les quartiers les plus élégans : ici l'on vit en paix , sans redouter Finfluence d'un fléau cruel; en un mot, les maisons n'ont pas de portier : cette race inquisitoriale y est inconnue»
Les tanneries , les filatures de coton ou de laine , les brasseries , ont seules des portes cochères ; partout ailleurs, on monte aux étages situés au dessus des boutiques par une allée dont la porte se ferme au moyen d'un secret que tout le monde connaît, et que souvent , le soir, un nouveau locataire ne parsient pas à ouvrir. Si dans le reste de Paris, comme l'a dit un de vos confrères ,
La loge du portier
Est le vrai tribunal ou se juge un quartier,
ici les fonctions judiciaires sont dévolues aux fruitières , aux blanchisseuses en gros et en fin , à leurs collègues les commères en tournée régulière de visite , en un mot à toutes les voisines ; et, du moins, la coutume locale ne vous soumet pas à la juridiction domestique. Dans leurs graves réunions, tout rappelle les mystères de la bonne déesse; les hommes n'y paraissent jamais. Le budget de chaque commère absente y est scrupuleusement discuté. On sait au juste quand la femme Baptiste , pour aller voir le mélodrame, a mis des chemises et des jupons là' bas , c'est-à-dire au 3Iont-de-Piété ; quel jour I. 3
5o LE FAUBOURG SAINT MARCEAU.
ies Martin ont porté leur dernière pièce de quinze sous en Angoulême, Vous ne connaissez pas l'origine de cette locution? C'est encore un souvenir historique dont les Essais de Sainte- Foix ne parlent point. Autrefois , quand les établissemens utiles étaient plus rares , les habitans du faubourg faisaient le voyage de la rue d'Angoulême, au Marais, pour jouer à la loterie ; maintenant , tout est au mieux : il y a plus de bureaux que d'écoles. Mais dans cette espèce de province , oii l'on conserve la mémoire de ses aïeux, l'expression proverbiale est restée. »
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LES CAFES. or
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Ma coupe, ton nectar, le miel américain, Tont est prêl : du Japon l'e'niail reçoit tes ondes, Et seul tu réunis les tributs des deux mondes. Delille, les trois Règnes.
Dans une ville comme Paris , où tant d'étrangers et de provinciaux affluent ; où , parmi les naturels du pays , tant de gens sont sans famille , tant d'autres désœuvrés, c'est quelque chose de fort commode que ces établisseraens publics où l'on peut passer beaucoup de tems à peu de frais. Aussi jamais , dans la capitale , les cafés n'ont été plus nombreux et plus fréquentés que de nos jours. Que feraient , nous le demandons , de leur soirée , ces éludians en droit et en médecine , qui, depuis l'aurore, ont pâli sur leurs livres , et prêté leur attention aux leçons savantes de l'une et de l'autre de ces facultés? que feraient
ces honnêtes solliciteurs qui , pendant douze heures, ont voyagé dans tous les quartiers où l'on donne des places , et frappé à la porte de tous les protecteurs ? que feraient ces employés dont la main , de neuf heures à quatre heures , a taillé des plumes , réglé du papier , gratté des pâtés , et même copié des décisions ministérielles? que feraient ces honnêtes rentiers quand le Palais-de-Justice et le jardin des Tuileries sont fermés ; ces militaires , quand ils ne sont pas de service ? Que feraient-ils , si les cafés n'existaient pas? Le spectacle est sans doute un plaisir peu coûteux; mais on peut, à la rigueur, être un fort honnête homme , avoir beaucoup plus d'esprit que nos princes de la Banque, et n'être pas assez riche pour dépenser chaque soir deux ou trois francs au spectacle. Moyennant quarante centimes , si Ton se contente de la modeste demi- tasse; pour soixante, si Ton va jusqu'à ce que les garçons de café appellent un régal, c'est-à-dire la demi-tasse et le petit verre , on peut , durant six heures d'horloge , se mettre à couvert, lire les journaux, faire la partie de dominos , de dames ou d'échecs , politiquer avec les habitués , faire la cour à la dame
du comptoir , et se retirer avec deux gros morceaux de sucre dans sa poche. Et puis beauconp de gens raffolent du billard , et très-peu possèdent un billard dans leur maison ; et puis une ioule de gens aiment par goût à ne pas déjeuner chez eux , à laisser leur femme diriger dans un calme parfait les menus détails du ménage. Ah ! très-décidément les cafés sont un des résultats les plus remarquables de la civilisation , et détruire une institution semblable , ce serait courir au devant d'une nouvelle révolution.
Les cafés-restaurans se sont beaucoup multipliés depuis quelque tems, parce que Ihabitude de déjeuner à la fourchette a gagné tout le monde ; mais il faut encore distinguer ceux qui possèdent une cuisine et un office montés , de ceux qui, après la côtelette et l'omelette , sont , comme on dit , au bout de leur rouleau. Parmi les premiers , les plus connus garnissent le boulevart , depuis la rue du Mont-Blanc jusqu'à la rue jMontmartre ; un groupe de célébrités culinaires s'offre à vos yeux près le pâté des Italiens , et vous trouvez réunis , dans un espace de quelques toises , le café de Paris , rendezvous de nos fashionables ; le café Tortoni , où
l'on fait autant d'affaires qu'à la Bourse ; le café Hardy, le café Riche et le café anglais. N'entrez jamais le matin dans ces établissemens , vous dont l'estomac est délabré , vous dont la bourse est mince ; car le buffet de ces messieurs est bien appétissant , et leur carte porte des prix bien élevés. En remontant vers le passage des Panoramas , nous trouvons le café des Variétés , que fréquentent beaucoup d'auteurs et de comédiens ; puis le café Véron , son voisin , où les courtiers vrais on faux , officiels ou marrons , se rencontrent en grand nombre.
N'allez pas croire , cependant , que le luxe des déjeuners à la fourchette soit exclusivement dévolu au quartier Italien. Comment oublier M. Leiter , de la rue de Rivoli , qui nous traite avec autant de soin qu'il traitait jadis un célèbre ministre, et qui, l'emporte sur tous ses rivaux pour la perfection du pudding au vin de Madère! et M. Desmares , le Vatel du faubourg Saint-Germain , lui qui fortifie l'estomac des députés de droite et des officiers supérieurs de la garde ; qui leur donne des poumons pour tonner à la chambre ou commander au Champ-de- Mars ; et M. Guette, du café d'Orsay, et M. Bar-
thélemy, qui , rajeunissant le café Corazza, au Palais-Royal, a forcé le chocolat à battre en retraite devant la truite et le pâté de faisan! oserai- je les passer sous silence? Non, sans doute; j'ai trop présente à la mémoire la Physiologie du goût : Dis-moi ce que tu manges , je te- dirai ce que tu es. M. Brillât de Savarin peut avoir laissé des élèves, et je tiens à ma réputation.
Tous ces illustres limonadiers dont je viens de vous entretenir se résignent le soir à ne débiter, comme ceux de la seconde classe , dont nous parlerons tout à l'heure, que des liquides ; et , sous ce rapport , nous pourrions jeter sur quelques-uns d'entre eux un second coup d'œil. Je retournerai , par exemple , chez Tortoni , ne fût-ce que pour voir le premier garçon , l'homme de confiance , qui a conservé la poudre , ne vous dérange jamais sans dire pardon , fait son service avec une célérité extrême, et n'est lent qu'à chercher de la monnaie quand il n'a plus qu'une dizaine de sous à vous rendre. C'est un homme célèbre que ce garcon-là; chacun veut être servi par lui ; on l'appelle de tous côtés , et il faut le voir frappant des pieds , et agitant son
petit corps quand la multiplicité des demandes ne lui permet pas de contenter tout le monde. Je vous le recommande comme un homme précieux, si vous donnez des bals, et si vous demandez au dehors vos rafraîchissemens. Armé d'un énorme plateau, il se glissera au milieu des contredanses , des tables de jeu , sans froisser une toilette , sans tacher un habit. Le billard de Tortoni attire les amateurs com.me ses glaces attirent nos plus jolies dames. Si l'on y joue moins cher qu'au café de la Bourse , on n'y déploie pas moins de talent, et puisque, en toute affaire , je dois souvent me trouver à faire partie de la galerie , j'aime mieux, je l'ayoue, regarder chez Tortoni qu'écouter à l'Institut ; ce sont les joueurs de billard qui blousent le moins souvent , et les queues dhonneur s'obtiennent plus difficilement que les palmes académiques.
Arrivons enfin aux limonadiers proprement dits; et , pour rendre hommage à une antique réputation, notons d'abord le café Procope.
J'ai dit réputation antique , et plus d'un lecteur ignore jusqu'à quel point mon expression est juste. Le café Procope date presque de la découverte du café. Il y avait peu de tems , en
effet, qu'un derviche, voyant les chèvres plus gaies quand elles avaient mangé certaines petites baies ^ avait conçu l'idée d'essayer sur les hommes le pouvoir du même végétal , lorsqu'un ambassadeur d'Asie vint à Paris : c'était, je crois , vers 1680. Le café, qui avait fait promptsment fortune en Orient , nous arriva avec l'ambassade , et un domestique du diplomate s'établit à la foire Saint-Germain , offrant sa liqueur aux curieux et aux gourmets. La couleur sombre du liquide effraya d'abord beaucoup de gens ; mais les plus hardis donnèrent du courage aux autres , et l'affluence des consommateurs devint bientôt telle , que le débitant ne pouvait suffire aux demandes. Il prit alors le parti de louer une boutique dans la rue qu'on appelle aujourd'hui des Fossés-Saint-Germaindcs-Prés , et pour la première fois fut ouvert ce café , qui fut tenu plus tard par un Italien , et ensuite par M. Procope.
Piron et ses amis avaient élu domicile dans ce lieu , où les remplacent maintenant les élèves de Thémis et d'Esc ulape. Tout y sent encore l'ancien régime , et l'ensemble n'en est pas plus mal; les salles sont décorées très -simplement ,
mais tenues avec une extrême propreté ; les morceaux de sucre ne sont pas énormes , mais le café et les liqueurs sont de première qualité. Il n'est pas non plus né d'hier , ce café de la Régence , oii l'auteur de la musique du Tonnelier professait les échecs , où le même jeu est encore l'objet d'un culte fervent. A quelque heure , en effet , que vous arriviez , vous verrez trois ou quatre tables entourées comme le sont , dans nos salons , celles où les joueurs d'écarté jettent l'or avec profusion. Ce sont des maîtres qui combattent; il s'agit quelquefois d'une partie commencée par leurs pères, et qui n'a pu encore se décider. Si l'échiquier n'appelle pas votre intérêt , si vous n'êtes pas participant d'un délassement qui exige beaucoup de travail et une continuelle tension d'esprit , je vous promets au moins , dans le café de la Régence , des têtes qui valent bien un coup d'oeil. Vous ne pourrez voir sans rire un brave homme dont la grosse perruque , après avoir changé deux fois de couleur , plus innocemment que bien des hommes , est arrivée précisément à la nuance du jus de réglisse ; mais vous verrez certainement avec plaisir un petit vieillard, à l'oeil vif et à la dé-
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marclie ferme : c'est un homme de lettres qui a plus de quatre-vingts ans , ne manque pas de jeunesse dans l'esprit, et en donne parfois encore des preuves à TAthénée. C'est, je crois , le doyen des habitués du café de la Régence , depuis que M. le marquis de Ximenès est allé retrouver dans l'autre monde ses camarades de Fontenoy.
Vous citerai -je ensuite le café Militaire ^ qui ne justifie son titre que par des trophées d'armes sur ses boiseries ; le café des Arts ^ qui n'est pas le rendez-vous des artistes , etc. , etc. ? Les détails me manqueraient , et la nomenclature serait sèche ; mais vous savez que chaque théâtre a près de lui son café : c'est ordinairement dans ce dernier lieu que les acteurs se délassent entre les répétitions et le spectacle, que les auteurs se font part d'une idée , arrangent une scène ou tournent un couplet , et là encore le curieux peut trouver des sujets d'amusement. Qu'en ayant l'air de savourer longuement le parfum du Moka , qu'en feignant de lire avec attention un journal il prête une oreille attentive, bientôt il connaîtra vingt anecdotes de coulisses , et aura des renseignemens certains
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sur la vertu de M"^ **=^, sur le talent de M. ***, sur la probité de celui-ci , sur la franchise de celui-là ; on sait ainsi pourquoi telle actrice est si fort applaudie , pourquoi les pièces de tel auteur sont souvent sifflées. "N'est-ce pas , d'ailleurs , une chose agréable que de voir les héros en déshabillé? N'éprouve-t-on pas du plaisir à prendre une limonade à côté de M. Odry, et un verre de rum près du brigand de V Auberge des Adrets !
Triste et petit, le café du Vaudeville est moins fréquenté que ses confrères , du moins pendant le jour , et les habitués du théâtre de la rue de Chartres se réfugient souvent au cofé du FiGÎj rue Saint-Honoré. Depuis long-tems , un des coins de ce dernier café est occupé presque exclusivement , le matin par des hommes de lettres, le soir par des gardes-du- corps de S. M. ; épées et plumes servent la même cause , et les échos de ce lieu ne doivent répéter que des paroles royalistes. Qui a visité quelquefois le café du Roi , doit connaître un homme qui , à part le tcms nécessaire pour avaler une tasse de café au lait, s'occupe sans cesse à rédiger des pétitions. Ministres, directeurs-généraux, chefs de divi-
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sion ont reçu de sa prose ; en vain on le rebute , rien ne peul lasser sa constance. Un mouvement nerveux , qui agite fréquemment la tête de notre solliciteur, ferait croire qu'à chaque instant il dit non : peut-être se prédit-il ainsi la réponse des fonctionnaires auxquels il s'adressera. J'ignore ce qu'il demande ; mais , .si ce sont des secours, pourquoi les lui refuser*?...
Nous avons eu jadis des cafés où l'on pouvait , en buvant ou payant , sans s'asseoir , une bouteille de bière , assister à la représentation d'une pièce , et je me rappelle encore avec quel soin, quand un second ouvrage allait se jouer , les garçons criaient aux spectateurs : Renouvelez ! ce qui voulait dire : Payez une seconde bouteille , ou sortez. Hélas! le café du Bosquet , celui d^ Apollon , ont fait place au tbéâtre de M"^*^ Saqui, première acrobate de France^ et à celui des Funambules ; mais , sans compter le café de la Paix , au Palais-Royal , il doit exister encore sur le boulevart du Temple quelques salles oii Thalie s'exerce au milieu des échaudés.
N'allons pas oublier un café dramatique , plus
* En changeant de propriétaire, Je café du Roi a perrdu son titre , et par suite ses anciens habitue's.
amusant peut-être que tous les autres , et qui , tenu jadis par M. Touchard, rue de TArbre-Sec, a été transféré rue des Vieilles-Etuves , sous la direction de je ne sais qui. C'est là qu'au moment des fêtes de Pâques, c'est-à-dire au renouvellement de l'année théâtrale , se réunissent les acteurs de province qui , trop peu connus pour qu'on les demande , viennent chercher à Paris , près des correspondans dramatiques, l'espoir de quelque engagement. Jamais on ne vit plus burlesque assemblée : pendant que la bassetaille fume un cigare , que la duègne prend une salade de cerise et fait manger un croquet à son carlin, V amoureux et \di jeune-première partagent une bavaroise en échangeant des roulades et des sermens. Les toilettes offrent en général l'assemblage du luxe et de la misère ; celui-ci montre un superbe jabot bien plissé sous un habit qui a atteint une complète maturité ; à celui-là un petit sautoir, façon cachemire, tient lieu de cravate , de chemise et de gilet ; avec un pied de rouge sur la figure et un mouchoir de poche sur le cou, l'une se croit élégante ; l'autre a les doigts chargés ds bijoux et porte des souliers troués ; les personnes , les manières , le langage ,
tout est comique dans cet endroit , et mérite d'être observé.
Ne voulant pas m'occuper de tous les cafés de Paris , et bornant là mes indications , je termine par des conseils à l'usage des personnes qui veulent fréquenter ces établissemens.
Règle générale! Après un examen réfléchi , sachez vous fixer ; et , soit que vous préfériez les déjeuners à la fourchette , soit que vous vous borniez modestement à humecter le petit pain mollet, adoptez un café et soyez-lui fidèle. Au café -restaurant, l'habitué doit ne jamais regarder la carte , et laisser au garçon le soin de lui choisir ses mets ; pour peu qu'il ait fait preuve de générosité , on lui gardera les morceaux les plus délicats , comme on lui gardera sa place ; jamais viande ou poisson d'une fraîcheur douteuse ne lui seront servis ; on prend toujours pour victimes les consemmateurs passagers. Dans les cafés de la vieille roche, l'habitué est l'objet des mêmes égards; cette crème épaisse qui couronne le lait est toujours pour lui -, c'est la plus vieille eau -de-vie qu'on lui sert ; quand il s'agit de lui verser la liqueur , le garçon a toujours la main lourde.
Savez-vous , d'ailleurs, quels sont les avantages de rétat d'habitué ? Que vous ayez placé vos fonds chez un spéculateur , que vous ayez joué à la Bourse, que vous soyez ruiné , en un mot ; eh bien ! il vous sera permis encore de conserver vos habitudes , de ne point vous imposer de privations. Jamais le limonadier dont vous avez été la constante pratique ne vous demandera d'argent ; on pourrait citer tel individu qui , pendant la mauvaise fortune , a été ainsi nourri gratuitement. L'honneur , pendant nos troubles civils , s'était réfugié dans les camps ; je crois vraiment que, dans ce siècle d'égoïsme et d'ingratitude , la reconnaissance a trouvé un asile dans les comptoirs des cafetiers.
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