N° VI
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L'action (le la presse est sans limites de teras ni de lieu; elle parle partout, à toute heure et dans tous les temî.
M. le vicomte de Bosald.
Il y a cinquante ans (j'étais jeune alors), les divers quartiers de Paris avaient des loueurs de livres^ dont les étroites et sombres boutiques renfermaient toute la richesse littéraire du tems. On y prêtait de vieux bouquins , des romans nouveaux , de la prose et des vers , aux hommes de goût qui emportaient à leur sixième étage une masse énorme de science et d'esprit, moyennant dix sous par semaine. Trois ou quatre fois dans Tannée , ces amateurs achetaient un numéro de la Gazette quand il s'y trouvait un article bien curieux. Mais vous auriez cherché en vain ces nombreux salons où tant de désœuvrés
vont lire ou dormir, jusqu'à l'heure du dîner, près d'un poêle bien chaud , à côté d'un profond traité sur nos finances , et reviennent passer leur soirée à se crever les yeux aux vives lumières que répandent les feuilles quotidiennes et le gaz.
Autrefois , il n'y avait pas de nom particulier pour les établissemens que tenaient les loueurs. Par une suite nécessaire de notre perfectibilité indéfinie, les nouveaux Linnée de nos musées populaires sont parvenus à les diviser en classes , genres et espèces.
On distingue, dans l'exploitation de cette branche d'industrie, les maisons qui se bornent à donner en lecture , à des chalands externes , les livres anciens et nouveaux ; celles qui réunissent à cette spéculation un cabinet d'étude oii les amateurs passagers , ainsi que les souscripteurs constans, sont admis à la jouissance de tous les volumes qui ne circulent pas au dehors ; celles qui n'offrent, aux uns comme aux autres, que les journaux quotidiens et les cahiers hebdomadaires; celles, enfin, qui joignent aux livres et aux brochures , pour la ville et pour le salon, les feuilles et recueils périodiques.
Et combien de distinctions encore dans ces catégories !
Ici, vous ne trouverez que d'insipides romans où la raison est outragée à chaque ligne ; soporifiques productions du vaporeux cerveau de quelque jeune 772/55 qui, n'ayant vu dans Punivers que le clocher paroissial de son père, curé de village , nous trace le tableau de la société anglaise. Un traducteur de la même force, dont l'érudition s'étend à peine jusqu'aux règles de la syntaxe , et qui entasse bévues sur bévues , à grands coups de dictionnaire , s'est imposé le rude labeur d'ajuster le chef-d'œuvre britannique au goût des couturières et des femmes de chambre. Ses pages délabrées s'en vont remplir de rêveries et de visions les pau'STes têtes de nos petites bourgeoises ; et ces dames , occupées des souterrains d'un >ieux château , prisonnières dans la tour de l'ouest ou enfoncées dans les mystères de la forêt , négligent l'indispensable casserole ou dédaignent l'aiguille réparatrice.
Là , on a formé , pour des tributaires économes , une véritable bibliothèque dont les séances , ouvertes dès l'aurore , se prolongent jusqu'à la nuit. On n'y connaît pas les éternelles va-
cances de nos collections publiques et les jours réservés aux travaux ultérieurs d'un employé qui ne fait rien. On n'y redoute ni la flamme du foyer , ni la clarté d'une lampe , proscrites avec tant de rigueur dans ces temples fastueux oii Mazarin et Richelieu ont pris sous leur garde les trésors d'Apollon. Utiles succursales de cesinnombrables chaires autour desquelles se rassemble un auditoire studieux , de pareils cabinets, multipliés dans le voisinage des institutions académiques consacrées à l'enseignement supérieur , offrent mille ressources aux disciples zélés d'Hippocrate et de Cujas.
Dans chaque carrefour, aux passages , aux ponts , sur les quais , je ne sais où , autres musées où l'on étudie à fond toutes les balivernes qui ont la vogue , et toutes les vieilleries oubliées ou qui devraient l'être ; les petites feuilles de spectacles, dans lesquelles se glisse la politique en masque et en domino ; les pesantes élucubrations de nos publicistes ; les utopies en prose poétique ; les mémoires des dames beauxesprits. Passons notre chemin. Paix aux lecteurs de bonne volonté! Ces braves gens n'ont rien de mieux à faire.
Tel cabinet réunit tous les journaux de la capitale ; tel autre n'admet pas ceux dont la création est récente ; celui-ci nous offre , par dessus le marché, tout ce qu'il y a de piquant parmi les feuilles de province , qu'un garçon du bureau fournit le surlendemain de leur arrivée, mutilées par les ciseaux compilateurs d'un rédacteur parisien; celui-là réunit à ces trésors quatre ou cinq gazettes anglaises, en retard permanent, fatiguées et froissées entre les doigts d'un traducteur; l'un possède tous les journaux quotidiens de l'Europe et de l'Amérique ; l'autre y joint les cahiers hebdomadaires , les recueils mensuels et les gros volumes que , chaque trimestre , Londres et Edimbourg jettent à la tête du lecteur effrayé. Tous les cabinets ensemble ( et ils sont au nombre de cinq cent vingt dans Paris) conspirent la ruine des libraires , qui déjà ne peuvent plus même regarder ce total comme le maximum de leur débit.
Là, vous payez dix centimes par séance ; ici on vous demande le double. Ailleurs il vous en coûte la somme de six sous. Tel loueur de livres prend deux sous par volume : c'est le prix d'Homère , de Racine et de Montesquieu ; tel autre
yO LES CABINETS DE LECTURE.
estime à six sous la jouissance de la brochure nouvelle que vous lirez demain gratis , par fragmens , chez l'épicier ou dans le cabinet dont parle l'Alceste du Misanthrope.
S'il y a des subdivisions à l'infini dans la liste de ces établissemens scientifiques , les titres qu'ils ont pris ne sont pas moins variés.
Les Anglais appellent chambre à lire ( reading room ) le cabinet où ils vont faire la sieste , comme on dit salle à manger. L'endroit où l'on expédie à domicile un narcotique relié ou broché se nomme bibliothèque circulante. En Allemagne, l'échoppe d'un loueur àt livres est qualifiée de bibliothèque de lecture ., sans doute pour la distinguer des bibliothèques de parade. Les Parisiens sont plus heureux : la richesse de notre nomenclature atteste la supériorité de nos ressources. Nous avons le cabinet de lecture , le cabinet littéraire , le salon de conférences pour les étudians, le salon liltéraire , et, soit dit en passant, le salon pour la coupe des cheveux^ où Ton vous prête un journal quand il n'est pas encore converti en papillottes. JSous avous le cercle littéraire, plus le cercle encyclopédique; je vous assure que ce n'est pas une plaisanterie : cet
écriteau modeste figure au Palais-Royal. Enfin, nous avons , près de la rue Descartes , renseigne cumulative d' abonnement de lecture et débit de tabac.
On paie au mois , à Tannée , par séance , par volume ou par jour.
Vous croyez que c'est tout? Nous sommes loin du compte. Quand votre chaussure ternie aura besoin d'un coup de pinceau qui lui rende son lustre primitif, allez prendre place sur les bancs de velours d'Utrecht d'un artiste en cirage , et vous lirez gratis deux journaux , pour peu que le chef de l'établissement se trouve à la hauteur des lumières du jour, et qu'il marche avec son siècle. Je ne parlerai pas ici des cafés , où Ton peut humer toutes les publications quotidiennes en prenant sa bavaroise ou son chocolat.
Et l'on prétend que les lettres et les arts sont menacés d'une décadence prochaine !
Et si je vous disais qu'il n'est pas une rue de la capitale où quelque honnête marchand ne s'abonne à un exemplaire de la feuille qui flatte Topinion d'un certain nombre de lecteurs du voisinage, relégués à demeure dans le centre de
leurs travaux ! A la minute qu'indique Thorlogc régulatrice, chacun, d'après le rang d'ancienneté sur la liste, reçoit à son tour la circulaire à huit colonnes; quelques-uns vers le soir, plusieurs le lendemain; les derniers inscrits l'obtiennent dans le courant de la semaine , aussi promptement que s'ils habitaient rexirême frontière du royaume. Tous paient un sou par jour ; le principal souscripteur, qui donne six francs par mois au bureau du journal , reçoit ainsi quarante-cinq francs de ses trente sous -locataires. J'ai vu, parmi ces bénévoles contribuables , mon ancien professeur d'algèbre, que la sciatique et une pension de retraite de neuf cents francs ont classé parmi les habitans inamovibles d'un cinquième étage , dans la rue Saint-Victor. Logé sous le toit industriel d'un épicier électeur, le vieux savant attend l'heure de ses jouissances politiques et littéraires. Chaque matin , la voix perçante d'une jeune fille fait parvenir, du fond de la cour jusqu'à la mansarde, le signal accoutumé. Alors M. Lebel ouvre son unique lucarne , et, au moyen de la poulie qui élevait jadis au plafond la cage d'un serin , il fait glisser , au pied de cette espèce de tour gothique , im petit
panier qui remonte lestement , chargé de la pacotille quotidienne. Après une demi-heure accordée aux affaires du dix - neuvième siècle , notre ami renvoie au grand bureau du rez-dechaussée la voiture d'osier de sa petite messagerie aérienne , dont sa voix chevrotante et nazillarde annonce le départ , et il reprend , jusqu'au soir, son volume d'Euclide. Si vous passez dans 1-e quartier, vers midi, mon article en poche , vous mettrez en note , comme Tanteur à' Adèle et Théodore : « historique. »
Un autre jour, je vous inviterai à m'accompagner autour de l'archipel littéraire dont je ne puis vous tracer à présent la carte complète. Je vous mènerai sous le parapluie de toile oii des prêtresses de Minerve , domiciliées au Palais-Royal , et barricadées derrière une triple pile de journaux, bravent le soleil et les tempêtes. Nous irons nous reposer ensemble sur les chaises de paille des Tuileries, près de la guérite abritée par des marroniers séculaires. Nous traverserons le Carrousel , et , en face du Louvre , nous trouverons , adossée aux planches provisoires qui attestent, chaque année, l'activité des travaux publics, l'échoppe vitrée oii il y a place I. 4
pour six lecteurs , et je ne sais combien de bancs devant la porte , en faveur des érudits qui ne craignent pas le vent et la poussière. Puis nous prendrons un vol plus élevé ; montant le grand escalier du Palais-de- Justice , avant d'arriver à' la salle des Pas-perdus, nous aurons à notre disposition , pour deux sous , toute la presse périodique, et des canapés sans dossier, des tabourets carrés ou des trépieds boiteux, sur lesquels, à Tinstant même, les aigles du barreau , qui voltigent et qui perchent , en noirs bataillons, dans toutes les avenues du sanctuaire , viennent proclamer les oracles de Thémi s. Au Luxembourg, on nous recevra dans un édifice construit en planches de sapin , qu'un observateur irrévérent appellerait une baraque , et dont l'heureux propriétaire change d'asile comme les hirondelles. En été , il respire le parfum des fleurs, sous l'ombrage des arbres touffus ; en hiver, il se tapit dans un coin, contre les murs de la chambre des pairs , et partout il vous présente , sur un siège bien dur , le vénérable Moniteur^ entouré Je ses fils et collatéraux.
Je vous conduirais au cabinet de Brigite
Mathé , où se réunissaient les Girondins , et où Mirabeau a laisse des souvenirs ; mais il vient d'être démoli. Rien ne nous empêche d'aller au café Zoppi , naguère le salon de lecture que préféraient les meilleurs critiques de nos jours, et jadis connu sous le nom de café Procope, qui entendit si souvent la voix de J.-B. Rousseau, de Lamotlie , de Piron et de l'auteur de Gilblas. î*^ous verrons ailleurs àts cercles littéraires où Ton passe par Fépreuve du bailotage avant d'être admis à lire la Pandore et à dîner en pique-nique. Je vous présenterai chez M. Bossange , fondateur d'une superbe galerie où Ton vous acorde gratuitement la jouissance de tous les journaux littéraires, comme on les trouvait jadis à la bibliothèque hospitalière des Millin et \ç,^ Langlès.
Enfin , nous passerons une journée dans la rue Yivienne , à ce magnifique rez-de-chaussée dont le trop plein se rejette en été sur les bancs d'un joli jardin d'où la politique a chassé les rossignols, mais qui, en revanche, est rempli d'honnêtes habitans de la Grande-Bretagne. Je vous ferai voir, à côté de ces bosquets , les affiches où Ton recommande aux lecteurs le plus
profond silence. D'autres placards invitent les studieux insulaires arrivés de la veille à ne garder qu'un quart-d'heure les immenses feuilles de leur pays , dix fois plus remplies que le Moniteur. On les prie encore de ne lire qu'un seul journal à la fois. Ce qu'on a oublié d'y prohiber, dans l'intérêt des lecteurs français polyglottes , c'est l'accaparement de dix journaux d'outremer, enfoncés dans le creux d'un fauteuil rembourré , sous la masse inerte d'un membre de la chambre des communes , qui , ne votant point ici par assis et par levé , ne risque jamais de trahir le secret de son monopole , et passe en contrebande , jusqu'à minuit , sa couvée de gazettes à des compatriotes associés avec lui par un contrat tacite d'assurance mutuelle contre les règles du tour de rôle et les procédés de la politesse.
— N'* YII. —
Deus nobis hac otia fecit.
Vir.G. , Bucol.
Sous les fenêtres de mon appartement , rue Basse -du -Rempart, est un jardin de douze toises de long sur cinq de large. Un arbre de Judée, un lilas, quelques rosiers du*Bengale, et deux vieilles caisses où sont un oranger à feuilles jaunissantes et un laurier-rose , en font tout l'ornement. Or , ce jardin appartient en propriété ou en usufruit à un célibataire qui en fait ses délices , et en est tout aussi jaloux que , dans ses jeunes ans , il a pu l'être de sa maîtresse. Quand il dit mon jardin ^ ces mots ont dans sa bouche un éclat , une importance qui amioncent à la fois la satisfaction et l'orgueil. Je le vois ,
le matin, se promener d'un air radieux en robe de chambre et en pantouffles. La serpette à la main , il élague les branches gourmandes ouïes rejets de ses rosiers. Le soir , il respire le frais sur un banc peint en vert ; et , lorsqu'il se livre à ces plaisirs champêtres , la porte est aussi soigneusement fermée que celle du jardin des Hespérides. Il voulut , l'autre jour , chasser son domestique parce que, en son absence , un curieux du voisinage était entré , et hier il tira les oreilles au fils du portier , qui était venu chercher son volant, logé sur le lilas.
Tout le monde, dans la capitale , connaît un très -bon gentilhomme qui est entièrement l'opposé de ce célibataire égoïste. Possesseur d'un bel hôtel enlre cour et jardin , au bout de la rue de Rivoli , les portes de ce séjour sont constamment ouvertes à ses amis , et il en a un grand nombre. Le jardin forme un immense carré long que sa demeure borne d'un côté. Au midi règne une terrasse d'où Ton découvre la Seine et la rive gauche de ce fleuve , depuis Notre-Dame jusqu'à Passy. Au nord, on aperçoit à travers une grille les magnifiques édifices et le tableau animé que présente sans cesse la plus belle rue
de Paris. Au couchant , enfin , la vue se perd dans les riantes allées des Champs-Elysées , et ne s'arrête , au fond de la perspective , que sur le monument qu'on élève à la gloire des armées françaises. Des plates-bandes émaillées de fleurs déploient leur riche parure et charment l'odorat de leurs parfums. L'air est rafraîchi par des bassins au milieu desquels l'eau s'élève en gerbe et retombe en pluie. Plus loin , des marroniers touffus protègent de leurs ombres le promeneur solitaire , l'enfance folâtre . et le citadin qui vient chercher dans ces lieux enchantés le calme , la fraîcheur et un exercice salutaire. Une allée d'orangers séculaires embaume l'atmosphère , et, de distance en distance , de belles statues de marbre blanc enchantent les regards et retracent à l'esprit les riantes fictions de la mythologie. Ce seigneur magnifique , ce gentilhomme hospitalier , c'est le roi de France ; ce beau jardin , c'est le jardin des Tuileries.
Hospitalité est le mot qui convient ici. Jamais souverain n'en offrit une à la fois plus noble et plus touchante. Tandis que lui, esclave de la félicité publique, vit dans ces murs où l'assiègent et les soucis du trône et les sollicitudes
8o LE JARDIN DES TUILERIES.
sans nombre du gouvernement , les habitans de sa capitale et les étrangers qui la visitent viennent jouir des merveilles que créa une main savante , et se reposer de leurs travaux sous ces épais ombrages. Ce qui fait les délices du moindre particulier , ce qui pour tout possesseur est un objet de jalousie auquel s'attachent des idées de propriété , de calme et de pures jouissances , le roi de France s'en prive et l'abandonne généreusement à ses sujets. Et que Ton ne pense pas qu'ailleurs il se soit réservé un lieu solitaire 011 il puisse se livrer en famille , et loin des regards curieux, à d'innocentes distractions. Allez dans toutes les résidences royales ; les bosquets enchantés de Versailles , les parterres symétriques de Fontainebleau , les sites pittoresques de Saint-G!oiid , les fraîches allées des parcs de Rambouillet et de Compiègne vous seront ouverts comme le jardin des Tuileries ; on ne vous demandera ni votre nom , ni votre pays : la résidence de nos rois est un lieu de franchise et de liberté. Oh! qu'il y a loin de là à la terrible enceinte de Plessis-les-Tours!
Dès le matin , les grilles des Tuileries sont ouvertes. Plusieurs issues , répondant à tous les
LE JARDIN DES TUILERIES. 8 l
points cardinaux , en permettent Taccès , de quelque coté que l'on arrive : les plus fréquentées sont celle qui fait face à la rue de Rivoli , la porte vis-à-vis la rue du Dauphin, et celle qui est au bas du Pont-Royal. Jusqu'à neuf heures du matin, on ne rencontre guère dans le jardin que les ouvriers employés à la culture des plates-bandes, à l'entretien et à l'arrosage des allées. Ces soins sont les objets d'une surveillance attentive et scrupuleuse. A voir toutes les précautions que Ton prend , on dirait que le
maître est attendu C'est le peuple parisien
qui va être introduit. TSul n'est exclu; un règlement , dicté par les convenances, interdit l'entrée seulement à l'ouvrier porteur des insignes ou des instrumens du travail , et à quiconque est chargé d'un fardeau. Sont également consignées les ouvrières et les domestiques du sexe féminin en tablier et en coniette, lorsqu'elles ne conduisent pas des enfans. Mais ces exclusions n'ont rien qui blesse l'égalité, cette marotte sociale de notre siècle , parce qu'elles n'ont pas les individus pour objet , et qu'elles ne s'appliquent qu'à des formes extérieures. Dimanche dernier, j'ai été salué dans la grande allée par un jeune
homme en habit noir , en pantalon blanc et en gilet chamois : c'était mon serrmier. Plus loin, j'ai aperçu, assises auprès d'un oranger, deux dames en chapeaux de paille surmontés de fleurs artificielles , en robes de mousseline et en schalls imitant le cachemire : c'étaient ma blanchisseuse de linge fin et une de ses amies , qui est femme de chambre.
Neuf heures sonnent. Les deux rives de la Seine commencent à faire l'échange d'une partie de leur population : ce sont les employés des administrations publitjues et particulières , du commerce et des entreprises industrielles , qui traversent à cette heure le jardin des Tuileries pour se rendre à leurs bureaux respectifs. Les surnuméraires paraissent les premiers ; les surnuméraires , troupe ambitieuse et diligente qui ne vit que dans l'avenir, et emploie aussi bien que possible le tems présent : ils passent sans s'arrêter. Plus tard, c'est-à-dire vers dix heures , arrive le gros de l'armée administrative , composé des expéditionnaires , commis d'ordre et de correspondance , vérificateurs , teneurs de livres , caissiers , en un mot, de tout ce qui obéit et ne commande pas. Ceux-là mar-
chent d'un pas indolent que ralentit une chaleur de vingt-quatre degrés. Le budget de la plupart d'entre eux ne leur permet qu'un déjeuner frugal que Ton expédie en marchant, et que Ton arrosera au bureau d'une eau limpide préparée par les soins d'un serviteur attentif. Les moins diligens se livrent aux douces et paisibles distractions qui se rencontrent sur leur passage. L'un , appuyé sur la balustrade de fer du parterre , regarde les fleurs qui étalent leur riche parure dans les plates-bandes : un autre , arrêté devant un bassin , admire les beaux cygnes blancs qui se jouent à la surface de l'eau , ou jette le surplus de son repas aux poissons rouges qui nagent par milliers dans ces réservoirs. Celui-ci règle sa montre sur l'horloge toujours fidèle du château: celui-là, dont le chef inexorable a banni les journaux des bureaux soumis à son empire , lit furtivement le Constitutionnel et le Courrier, qu'on lui loue moyennant cinq centimes dans l'un de ces jolis pavillons qu'une bonté toute paternelle a permis que l'on construisît sous les marroniers. Puisque nous avons parlé d'hospitalité , faisons remarquer , en passant, qu'il n'en est pas de plus généreuse , et
surtout de plus tolérante, que celle qui ouvre les portes d'une résidence royale à toutes les feuilles publiques indistinctement , même à celles qui, sous le voile de méchantes allusions , montrent parfois autant dirrv^vérence que dingratitude envers ce qui est le plus digne de respect et d'amour. Vers onze heures , les chefs de bureaux se rendent a leur poste ; on les reconnaît au ruban rouge qui décore leur boutonnière , à leur marche assurée , à un air pensif et recueilli qui annonce la méditation d'une circulaire ou d'un arrêté. La plupart ont fait un excellent déjeuner au café de Chartres ou chez Desmares, le Véry du faubourg Saint- Germain ; mais ils arriveront avant le chef de division , ijui , en raison de sa dignité , se fait transporter en cabrialet à midi devant la porte du ministère. Plus tard , si Ton se place vers la grille du Pont- Tournant , on verra passer une partie des élus de la nation , se rendant au lieu où ils doivent remplir leur mandat, ei rellsani , en traversant le jardin, ou l'ordre du jour imprimé , ou un long discours manuscrit dont Timpitoyable clôture privera la postérité.
?.Iais le soleil darde ses rayons avec force ;
retournons sur nos pas, et dirigeons -nous vers ces sombres ailées, les plus rapprochées de la terrasse du bord de l'eau. Celles-là ont pour habitués les amcms de la solitude. Ce sont des jeunes gens studieux , qui , tout en prenant un exercice salutaire, repassent les leçons de leurs cours ou se livrent à une lecture instructive ; ce sont de pauvres diables, déshérités de la fortune , qui fuient la foule et qu'afflige la présence des heureux du siècle ; quelques invalides y viennent aussi raconter leurs campagnes et tracer sur le sable le cours du Rhin ou du Danube ; enfm , Tobservateur curieux et pénétrant y découvrira plus d'un rendez -vous mvstérieux , plus d'une rencontre , en apparence fortuite , dont cette partie peu fréquentée du jardin favorise le secret. Là on n'est pas importuné par le bruit continuel et monotone de la rue de Rivoli; on y est éloigné des flots de promeneurs qui vont remplir les allées les plus rapprochées de la terrasse des Feuillans ; on n'a pas à braver les regards scrutateurs d'une foule d'oisifs, et des bancs , placés de dislance en distance, permettent de se reposer sans payer le tribu exigé ailleurs pour l'occupation des chaises. Tout ce côté
a ses habitués , à la vérité en petit nombre. Le costume , les allures , les heures même y diffèrent de ce que l'on observée au côté opposé. Celui-ci est la Chaussée-d'Antin des Tuileries , l'autre en est le Marais.
Transportons-nous au centre du mouvement , dans cette partie du jardin, la seule connue de la plupart des habitués, qui n'ont jamais songé peut-être à porter leurs pas plus loin que la grande allée du milieu et les deux allées latérales , regardant le surplus comme une région inconnue et inhabitée. Déjà nous rencontrons des groupes nombreux d'enfans surveillés par leurs mères ou par leurs bonnes , et se livrant avec une innocente joie aux jeux de leur âge. Le bonheur briile dans leurs regards , la santé sur leurs traits. Cette santé , ils la doivent au jardin des Tuileries. Il n'est pas une mère attentive qui n'y conduise ou n'y envoie ses enfans aussitôt qu'ils peuvent marcher. L'hiver même , lorsque le vent glacé du nord rend les autres promenades désertes, cette population enfantine trouve un abri et de la chaleur au bas d'une des terrasses du Pont-Tournant. Ce lieu est appelé avec raison la Petite-Provence. Là, tandis que des
vieillards , groupés sur des bancs de bois , sont absorbés par la politique et se raniment aux rayons du soleil, de charmantes petites filles, des petits garçons pleins de force et d'agilité jouent à la corde ou font rouler un cerceau qui décrit cent contours au milieu du labyrintlie des promeneurs. Qui na quelquefois observé ce contraste philosophique? Là , des cheveux blanchis par l'âge et les soucis de la vie ; la morosité de la vieillesse , la lenteur et l'engourdissement de la caducité , les regrets du tems passé , l'humeur contre le tems présent et les prévisions de l'avenir, fruits d'une longue expérience; ici, la grâce , la fraîcheur, la joie , l'insouciance , l'oubli de la veille et l'imprévoyance du lendemain. Une génération qui s'élance dans la vie folâtre sous les yeux de celle qui va descendre au tombeau , et le même soleil , toujours jeune , toujours vieux, réchauffe l'une et l'autre de ses rayons.
Mais il est six heures, et déjà la foule des promeneurs assiège les grilles du jardin. Elle croît à chaque instant, et vient remplir les allées qu'une longue habitude a consacrées à ce concours. Des chaises , dont on obtient l'usage
moyennant une modique rétribution, reçoivent les indolens ou ceux qui sont fatigués. Entre les deux files de personnes assises circulent ceux qui veulent prendre de l'exercice. Un traité tacite, plus religieusement observé que beaucoup d'articles consignés dans les actes diplomatiques, oblige les amateurs de la promenade , marchant en sens contraire , à se porter chacun sur sa droite. Cet usage établit un ordre qui n'existerait pas sans cela au milieu d'un rassemblement si nombreux. Quelle variété de figures, de tournures, de costumes , de professions , de pays , de mœurs et de langage! Rien de tout cela n'échappe à l'observateur intelligent et attentif. Voilà le fat dont la mise semble avoir servi de modèle à une gravure du Journal des Modes ; il marche en conquérant , et , le lorgnon à la main , regarde toutes les femmes avec une assurance qu'on pourrait appeler de l'effronterie. Le provincial nouvellement débar(]ué s'aperçoit que son tailleur breton est fort arriéré quant à la coupe des hcJjits ; gauche et embarrassé au milieu de ce monde civilisé , il coudoie ceux qui passent auprès de lui , marche sur les pieds des kmmes qui sont assises, et , bientôt étourdi de
la cohue dans laquelle il se trouve , s'assied auprès d'une belle dame seule qu'il salue avec le plus grand respect, tandis qu'on rit autour de lui de sa méprise. L'été , ce jardin est à peu près Tunique promenade des personnes que des emplois ou des affaires empêchent d'habiter la campagne ; l'hiver , il est , dans les beaux jours , le rendez-vous général de la haute société. Si l'on réserve ses plus riches parures pour les bals et cercles, "on garde les plus élégantes, les négligés les plus gracieux et les plus frais pour les Tuileries. Les dames y viennent pour voir , mais bien plus pour être vues ; on y critique beaucoup , et chaque femme , critiquant et critiquée, se croit la plus admirée ou pour sa beauté ou pour sa toilette. Plaire est pour ce sexe aimable l'affaire essentielle de la vie ; or , on peut dire que, dans les promenades publiques, à celle-ci surtout , les femmes sont plus femmes qu'ailleurs.
Ce spectacle si animé , si varié, si piquant , redouble d'intérêt le dimanche. La haute société s'est répandue ce jour-là dans les campagnes environnantes , mais la foule n'en sera pas moins prodigieuse aux Tuileries. Toutes les notabilités commerçantes des quartiers Saint-Honoré, Saint-
go LE JARDIN DES TUILERIES.
Denis , Saint-Martin , Montmartre , Vivienne , et de la rue du Bac , accourent hebdomadairement étaler leurs grâces et la parure dominicale. M. etM'"^ Mathieu , leur fils et leur grande fille , et m.ême le chien Brusquet , mené en lesse , car telle est la consigne, s'assoient sur les chaises que l'altière duchesse et la sémillante marquise occupaient la veille. La cohorte des garçons de boutique et des demoiselles de comptoir remplace dans les allées les dandys français et anglais , les dames et les demoiselles du grand ton. Parmi ces beautés roturières , il en est plusieurs qui ne dépareraient pas le plus noble salon, et n'attendent peut-être qu'un tour de roue de la fortune pour déserter aussi cette promenade le dimanche.
Mais il est huit heures : la nuit commence à déployer ses voiles , et le roulement lointain de la retraite militaire annonce qu'il faut partir. Où se réfugier pour passer le reste de la soirée d'été? Les Champs-Elysées sont auprès , mais on y est aveuglé de poussière. Le Palais-Royal n'est pas assez aéré , et puis il y a trop mauvaise compagnie. Sur les boulevarts, on est entassé ; les mendians, les musiciens nomades, les impitoyables fumeurs vous y assiègent. Non , hors les
Tuileries, point de salut. O sage et digne ministre du roi de France ! tandis que les 3Iansards de notre tems détruisent tous les jardins que renferme l'enceinte de la capitale, faites que nous puissions respirer un peu plus tard dans celui qui nous est ouvert par une si touchante bienveillance. Trois allées seulement , séparées à la nuit par une barrière , éclairées au moyen de ce fluide qu'une ingénieuse industrie a répandu dans tous les quartiers , suffiraient à cette population de promeneurs qui abandonnent à regret ces lieux enchantés. Déjà les rigides observateurs de la consigne sont sortis, mais beaucoup de personnes tiennent bon jusqu'au dernier moment. Un cordon de militaires et de gardiens armés de cannes se forme du côté du Pont -Tournant ; il avance à pas lents comm.e une troupe de soldats disposés en tirailleurs; la foule des paresseux et des retardataires est obligée de suivre ce mouvement et de se rcpUer. Bientôt, acculée du côté du château , elle sort par une des grilles latérales et abandonne à regret le jardin où va régner un profond silence, interrompu seulem.ent par le qui vive! des factionnaires et des rondes de nuit.
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A]rant considéré les grands et notables abus qiii se corcraellent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarels et autres lieux de voire bonne ville de Paris, en ce que certains ignorans, compositeurs desdiies inscriptions , renrersenf, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et de raison, au grand scandale de la république des lettres et de la
nation française , supplie humblement votre
majesté de créor, pour le bien de son éiat et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, reviseur et restaurateur général desdiies inscriptions.
MoLiKRK , les Fâcheux.
Le vieux proverbe : A bon vin point d'enseigne , n'a jamais été considéré par nos marchands comme article de foi ; ils ont toujours attaché une grande importance à cet objet saillant , qui est à leurs boutiques ce que l'étiquette est aux bouteilles. Long-tems avant que le luxe eût
LES ENSEIGNES. gS
transformé les magasins en boudoirs , où l'acajou, l'or, les glaces se disputent le droit d'éblouir nos yeux , les enseignes avaient déjà la vogue , et c'était à qui se procurerait la plus apparente. Alors on vit à la porte des parfumeurs , des armuriers , ces gants énormes , ces épées immenses qui semblaient avoir été conquis par Gulliver sur les habitans de Brobdingnac; aussi Mercier, dans son Tableau de Paris, se demandet-il si le Français des siècles à venir , en retrouvant dans quelques ruines de pareilles monstruosités , ne sera pas tenté de croire que ses aïeux étaient des géans. On voit aujourd'hui peu d'enseignes de ce genre ; mais quelques vieux commerçans bien classiques ont tenu bon , et, certes, le râtelier qui est suspendu à la fenêtre de M. Roblot, dentiste- pédicure, rue Croixdes-Petits-Champs , pourra quelque jour servir à prouver qu'au dix-neuvième siècle il existait, chez un peuple éminemment spirituel, de trèsgrandes mâchoires.
Il fut une époque où le badaud , qui marche habituellement le nez en l'air , pouvait suivre un cours d histoire dans les rues , et faire , sans sortir de Paris , connaissance avec une foule de
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têtes couronnées. Depuis le souverain- le plus puissant jusqu'au plus petit prince , chaque gouvernant peîidait , plus ou moins barbouillé , à la porte de quelque boutique. Je ne sais si alors un prince régnant de Monaco , ou même un syndic de la république de Genève , n'aurait pas obtenu les honneurs du portrait en plein vent. Les enseignes de ce genre sont rares aujourd'hui, et il m'a fallu chercher beaucoup pour découvrir le Grand-Frédéric à la porte d'un débitant de tabac.
Dans le tems oii les idées religieuses dominaient la société, chaque commerçant pensa que, placé sous la protection de quelque puissance céleste, son négoce deviendrait pour lui une source de prospérités ; et ce fut la légende qui fournit des héros aux peintres d'enseigne, comme elle avait fourni des patrons aux diverses corporations d'arts et métiers. De nos jours, les musiciens fêtent en-jore sainte Cécile , les jardiniers se mettent en danse le jour de Saint Fiacre, et les cordonniers se garderaient bien doublier la Saint-Crépin ; mais on ne voit guère de saintes images orner les devantures de boutique. Jai aperçu pourtant , dans la rue Saint-Denis , un
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marchand de vins qui a pris pour enseigne le Saint-Esprit.
Lorsque, plus tard, on a pris des enseignes de tout genre , quelques-unes ont obtenu une telle faveur, que nous en trouvions des copies dans chaque quartier. Des Pages! des Fauchons! des Balayeuses! des petites Nanette ! il en pleuvait dans Paris , et le tems les a fait successivement disparaître. Les Gagne -Petit eux-mêmes , qui furent si nombreux, se comptent aujourd'hui, et cela se conçoit , puisque nous aimons tant à gagner beaucoup et vite. Parlerai-je des emprunts qui ont été faits à Talphabet? On a porté loin la manie des lettres surmontées d'un diadème , et chacun peut voir encore sur la porte d'un quincaillier de la rue de la Ferronnerie, au Q couronné. Les 1^ surtout ont triomphé du tems.
A présent , c'est surtout dans les pièces de théâtre et dans les romans que Ton puise des sujets d'enseignes ; ce n'est plus seulement une figure , une personne que l'on expose , c'est une scène tout entière, et le pinceau qui la trace n'est plus celui d'un barbouilleur : tel tableau qu'on voit sur une porte a brigué l'honneur de
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figurer au Louvre. Les artistes , et les artistes habiles sont si nombreux, qu'il leur faut accepter toute espèce Je travail; et, d'ailleurs, quand Gérard n'a pas dédaigné de peindre l'enseigne d'un traiteur à Montmorency; quand Charlet, dont les charges spirituelles nous amusent tant , a bien voulu que son pinceau courût sur le mur d'un restaurateur de Meudon, qui rougirait d'avoir fait une enseigne?
Voyez-vous l'amant de la Fille mal gardée sortir d'une botte de paille , et substituer le plus doux tête -à-tête à la solitude qu'on voulait imposer à la belle? Voyez vous ce jeune seigneur qui dépose en présence de Joconde , sur le front d'une gentille bachelette, la couronne de rosière , et semble dire , en décernant ce prix de la vertu :
Personne ne sait davantage Combien vous l'avez me'rite'?
Ici, blessé à l'épaule par un infâme coquin, le plus honnête des forçais laisse voir involontairement les funestes caractères qu'a imprimés sur son corps la main du bourreau ; Marie Stuart , dans les fers , parle en souveraine à son
heureuse rivale Elisabeth, Plus loin, le petit Chaperon rouge, qui vient de poser la galette destinée à sa grand'mère, s'endort sur un banc de gazon, et ne sait pas combien, pour une jeune fille, le sommeil est dangereux dans les bois. Voici Valérie qui, privée de la vue , devine la présence d'un amant au premier bruit de ses pas ! Voilà la Fille d^ honneur qui, apercevant l'emploi qu'on lui destine dans la maison du prince , arrache les bijoux et les parures qu'il faudrait payer par de hontgoix sacrifices
Puis le Soldat laboureur , qui donne son coup de bêche profondément sentimental ; puis l'aimable Léonide , qui sourit en voyant les trois dix de la vieille de Surêne lui prédire un prochain mariage; puis tant d'autres! je vous le demande ! Quand on peur ainsi , en se promenant, passer en revue ce que les théâtres nous ont offert do plus remarquable , à quoi bon les répertoires dramatiques ?
Arrivons aux marchands qui , dédaignant de choisir un joli sujet, et d'en payer fort cher la peinture , se creusent la tête pour composer des inscriptions : les uns cherchent à faire de l'esprit , les autres tâchent d'être comiques. Parmi I. 5
les premiers , je citerai ce fleuriste de la rue Saint-Denis qui , au bas d'un tableau représentant l'Aurore , a écrit :
Elle éclaire le monde, et fait naître les fleurs.
Et , pour aller crescendo , je vous recommanderai le perruquier de la rue Saint- Jacques , sur la boutique duquel vous pouvez lire :
- - Hîç fingit solers , hodierno more , capillos Décriera , naturœque Jiovos ars addit honores !
On m'a assuré que ce brave homme avait un fils professeur : c'est sans doute pour cela que chez lui les vers latins sont si bien peignés.
Mais , dans, le bas commerce , les plaisans sont beaucoup plus nombreux que les beauxesprits, et je ne finirais pas si je vous citais tous les jeax de mots , toutes les bonnes ou mauvaises plaisanteries qu'offrent les murs de la capitale.
Mettons de côté d'abord , comme trop connu, le quatrain sur ce pauvre Absalon, qui ne serait pas" resté pendu par la nuque s'il avait eu l'heureuse idée de porter perruque ; mais n'oublions ni le perruquier de la rue Saint- Benoît , qui coupe les cheveux à Vidée des personnes^ ni les
gargotiers qui annoncent que l'on mange et l'on boit gratis, chez eux, demain. Comment trouvez-vous les marchands qui jouent sur leurs noms? Et, par exemple : au Czar., Pien-e Legrand , marchand de tableaux ; auj: quatre Fils , Aymon , marchand gainier; au Cygne, Delacroix, marchand de vins! tout cela n'cst-il pas
bien joli? Mais on vous l'a dit cent fois,
l'esprit court les rues. Fils de la liberté, le calembourg ne redoute même pas le voisinage du trône :
Et la ga^de qui veille aux barrières du [.ouvre N'en défend pas nos rcîs.
Demandez plutôt au commerçant en vins dont l'établissement fait le coin des rues de l'Echelle et de Rivoli , vis-à-vis le château des Tuileries. Cet industriel a pris pour enseigne le fruit parfumé et astringent dont nos confiseurs font de si bonnes conserves, et au dessous il a placé ces mots en lettres d'or : Au bon coing/ calembourg très-agréable, allusion très-ingénieuse, rien n'y manque.
Il existe une classe de marchands qui peuvent se passer d'enseignes ; ce sont ceux qui , brevetés par le Roi ou par les princes de sa famille ,
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pour un genre de fournitures quelconque, ont le droit de placer devant leur boutique d'énormes armoiries. Rien de plus juste, sans doute , que l'envie de montrer à tous la protection accordée à l'industrie par d'augustes personnages ; mais, quand une semblable faveur part de moins haut , la proclamation en est singulière, et j'avoue que je n'ai jamais pu regarder sans rire les enseignes blasonnées dont se parent le coiffeur du prince de Rohan-Monlbazon , le confiseur de M™*^ la duchesse de Courlande , le pédicure de M. le prince de Talleyrand , et le chapelier des principaux princes de l'Europe , rue de Richelieu, vis-à-vis la rue d'Amboise. On voit maintenant , au dessus du passage Véro , le dentiste de la cour de Russie; il n'est pas , à coup sûr, voisin de ses cliens.
Une chose digne de remarque , et qu'on a souvent remarquée, c'est que . bien rarement, il y a analogie entre l'enseigne d'un marchand et son genre de commerce. En effet, sans parler de ce marchand de nouveautés qui a mis sur sa boutique : à la Variété ^ prix fixe ^ entrez à la Bonne-Foi^ on vous rognera quelque chose sur î'aunage ou sur le poids; allez à Vhôtel de Bretagne^ vous n'y trouverez que des Gascons, et,
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si vous voulez habiter une maison bruyante , vous pouvez choisir Vhôtel de la Paix.
Je sais que dans un tems où un seul individu exerce une douzaine d'éiats, il serait difficile que toutes les branches de son industrie fussent rappelées dans une enseigne ; j'y tiendrais , cependant. si j'avais quelque autorité, et j'exigerais, sous peine de punition , comme dit élégamment la prefeclure de police quand elle défend de déposer des ordures quelque part, j'exigerais que les plus honteux métiers fussent annoncés par des enseignes.
Ainsi , devant les maisons de jeu, devant les bureaux de loterie , maisons fort respectables , d'ailleurs , puisqu'elles rapportent beaucoup d'argent, comme on nous Ta fait observer naguère dans une giande assemblée , je placerais un tableau retraçnnt quelques-unes des scènes effroyables qui se passent dans de pareils lieux ; les gens qu'on appelait jadis usuriers , et qui prennent aujourd'hui le titre de capitalistes ou celui très -vague d'agens d'affaires, seraient forcés d'avoir une enseigne où Ton verrait des recors traînant à Sainte-Pélagie un fils de famille. Si, pour les maisons de prostitution, les images ne pouvaient effrayer la jeunesse sans
blesser la pudeur, je demanderais qu'à liniitation des Allemands , on plaçât sur le seuil de ces antres un fer à cheval , comme pour rappeler à l'homme qu'en se livrant à la debauclie , il s'abaisse au rang des animaux : je voudrais enfin
Mais dans quels rêves s'égare mon imagination? Pour l'honneur de Thumanité , peut-être vaut-il mieux que les turpitudes restent voilées , que les surfaces soient brillantes, et que les enseignes des magasins, comme les dehors de l'homme , nous présentent au moins d'agréables illusions.